L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 4

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

C’est parti pour le quatrième chapitre.

L'homme qui en savait trop

La vie d’Alan Turing, mathématicien anglais recruté par Churchill pour décoder Enigma, la machine de cryptage des forces hitlériennes. Inventeur de l’ordinateur, précurseur des débats controversés sur l’intelligence artificielle, homosexuel introverti, il va mourir empoisonné dans des circonstances suspectes en 1954.

4.

Chaque journée commençait par une douche froide, y compris en plein hiver, dans une grande salle carrelée ouverte à tous les vents. Je devais me concentrer de toutes mes forces pour ignorer le corps nu de certains de mes camarades. Le froid glacial était un allié précieux, m’évitant la mort sociale qu’une érection malencontreuse aurait provoquée. Je n’avais pas besoin de ça pour être la tête de Turc de Sherborne. Je passais l’épreuve matinale de la douche et des vestiaires en réfléchissant à des problèmes mathématiques, aux dernières vexations subies en classe ou sur les terrains de sport, chassant de mon esprit le corps d’Apollon de Peter Sloane, roi incontesté des épreuves d’athlétisme, ou le pénis massif et circoncis d’Alan Weinberg, un fils de tailleur londonien intarissable en blagues salaces.

Je n’avais pas vu ma mère depuis des mois quand je la retrouvai dans le bureau du principal. Elle avait été convoquée pour faire le point sur mon attitude qui, à en croire l’ensemble de mes professeurs, était une insulte à l’esprit de corps de Sherborne. Maman insista pour que j’assiste à l’entrevue. Le headmaster m’indiqua une chaise et m’enjoignit de garder le silence, sauf si on me posait une question.

Il attaqua bille en tête. Mon travail était bâclé, mes copies sales, maculées de taches d’encre, mon écriture illisible. Plus grave, je semblais mépriser les matières littéraires et dormir debout pendant les cours de français et de latin. Je trouvais néanmoins le moyen de décrocher les meilleures notes, ce qui agaçait mes professeurs au plus haut point. J’excellais dans les matières scientifiques, tout et si bien que mon professeur de mathématiques me soupçonna un moment de tricherie. Mais, là encore, je trouvais le moyen de m’attirer les foudres en refusant de suivre les règles établies. Mon esprit de contradiction permanent, mon horripilante habitude de toujours faire les choses à ma façon, d’inventer mes propres méthodes de calcul, étaient vécus comme des humiliations par le corps enseignant. En un mot, je devais rentrer dans le moule ou partir. Il n’y avait pas de place à Sherborne pour les rebelles. Les résultats ne suffisaient pas.

Ma mère demeurait silencieuse, mimant un air déconfit que je savais être du théâtre. Le principal tomba dans le panneau et tenta aussitôt de se rattraper.

— Vous savez, malgré tout, Alan est un bon garçon, martela-t-il. Il n’est pas plus bête qu’un autre et peut, sans doute, parfaitement réussir dans la vie. Il a les capacités pour réagir !

La contre-attaque fut rapide et subtile. Ma mère usa de tout son charme pour retourner la situation. Elle n’avait pas son pareil pour flatter et attendrir la partie adverse. Ses talents se limitaient à peu près à cet art de la conversation et des rapports humains auquel je ne comprenais rien, et je l’admirais pour cela. Elle souligna, des trémolos dans la voix, combien la famille Turing était fière d’avoir un fils scolarisé à Sherborne, la meilleure école du pays. Je regardai mes chaussures et rétrécis sur ma chaise lorsqu’elle me compara à Albert Einstein qui, lui aussi, avait souffert de sa personnalité originale dans sa jeunesse, avant de surmonter cette tare et de devenir le savant que l’on sait.

— Certes, Alan est différent des garçons de son âge, conclut-elle. Mais il est brillant et passionné par les sciences. Savez-vous qu’il a lu et compris la théorie de la relativité, n’est-ce pas, Alan ?

Je hochai timidement la tête, persuadé que le principal n’avait jamais entendu parler du physicien, et encore moins de sa théorie.

— Avez-vous quelque chose à ajouter, Alan ? me questionna le directeur dans le seul but d’interrompre le flot de ma mère.

Je me levai de ma chaise et me raclai la gorge.

— Albert Einstein remet en cause la pertinence des axiomes d’Euclide, et doute qu’ils s’appliquent aux corps immobiles. Il s’agit d’une avancée majeure, puisqu’il prouve avec ses théories que les lois de Galilée et de Newton sont fausses et…

— Stop ! ordonna le directeur. Je ne vous ai pas demandé un exposé, Turing. Plus prosaïquement, comment comptez-vous améliorer votre attitude et l’apparence de vos copies ?

— J’y travaille consciencieusement, monsieur. J’ai mis au point un stylo à encre d’un nouveau genre. Il permet d’éviter les coulées d’encre fortuites qui ne manquent jamais de…

— Alan va relever la barre, soyez-en sûr, me sauva maman.

— Je ne doute pas, chère madame, que…

— Mon fils va fournir tous les efforts dont il est capable pour devenir un élève irréprochable, et vous rendre fier de l’avoir accueilli à la Sherborne.

— Eh bien…

— Je suis certaine, monsieur le directeur, qu’il n’y a pas de meilleur établissement au monde pour développer les qualités embryonnaires de mon fils. Avec un homme de votre stature derrière lui, Alan ne peut échouer. Je compte sur vous pour être son guide sur le sentier du savoir.

Maman emberlificota le pauvre homme quinze minutes supplémentaires, à l’issue desquelles, nous raccompagnant épuisé jusqu’à la porte, il se déclara prêt à me donner une nouvelle chance. Mon attitude ne changea pas d’un iota (faute de matériel pour le fabriquer, mon concept de stylo antitache demeura au stade de croquis), mais ma mère ne fut plus jamais convoquée dans son bureau. Sa voix de crécelle, au débit ininterrompu et plaintif – dont j’avais hérité –, constituait une arme de persuasion massive. Ethel Turing avait toujours le dernier mot, ses interlocuteurs finissant par jeter l’éponge, vaincus par son organe plus que par la puissance de ses arguments.

La masturbation occupait une part importante des activités extrascolaires des élèves. Chacun trouvait son moment pour s’adonner à ce besoin urgent, qui sous la douche, qui aux toilettes, qui la nuit dans le dortoir, planqué sous l’épaisse couverture de laine bouillie qu’il s’agissait de ne pas faire remuer. D’une manière ou d’une autre, les pulsions sexuelles régissaient l’essentiel de nos vies en dehors des cours. Les filles et le sexe étaient au centre de toutes les discussions. « Baiser une femme » était une obsession, le fantasme ultime de chacun des pensionnaires. Dans les douches, dès que le surveillant avait le dos tourné, les plus exhibitionnistes se branlaient en reluquant des images et organisaient des concours d’érection avec un triple décimètre. J’assistais de loin à ces démonstrations de virilité, fasciné par la nudité de mes camarades et la crudité de leurs propos. La vulgarité était un mal nécessaire, une soupape de sécurité pour survivre à la pression et aux règles militaires de Sherborne. Je découvrais que j’aimais les hommes, et ceux-ci se masturbaient en pensant aux femmes qui vivaient hors de l’enceinte étanche de notre école. Je me contentais de me caresser en rejouant le film des douches, gardant pour moi mon homosexualité.

Le roman d’Alec Waugh, The Loom of Youth, circulait sous le manteau. Cet ancien élève de notre établissement, frère du grand romancier Evelyn Waugh, y décrivait au fil de pages torrides les rapports illicites entre jeunes étudiants de Sherborne. De fait, la promiscuité entre jeunes garçons en rut conduisait parfois, même chez les supposés hétérosexuels, à des dérapages incontrôlés. L’année précédente, un surveillant avait surpris deux élèves en train de le faire dans un local à balais. L’un d’eux fut copieusement tabassé à coups de bâton par un pion, au point d’endommager irrémédiablement sa colonne vertébrale. À Sherborne, comme partout dans le pays, on ne badinait pas avec les actes contre nature, considérés comme criminels. Seule la masturbation, qui avait l’avantage de calmer le troupeau, était tolérée par les surveillants qui n’hésitaient pas à blaguer sur le sujet. Oscar Wilde avait été condamné à deux ans de travaux forcés pour des relations sodomites entre adultes consentants. Une peine mesurée. Quelques décennies plus tôt, l’Angleterre pendait encore ses pédérastes. Le désir était une pulsion dangereuse pour les garçons dans mon genre, et je devais me concentrer du lever au coucher pour masquer mes sentiments. Ce fardeau invisible qui pesait sur mes épaules m’épuisait moralement, et je me plongeais aussi souvent que possible dans mes livres et mes expériences pour échapper au poids abrutissant du réel. Les tabassages occasionnels, insultes et autres humiliations gratuites que je subissais constituaient une source suffisante d’emmerdements.

A suivre…

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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