La pomme d’Alan Turing  de  Philippe Langenieux-Villard : chapitre 1

Aujourd’hui je vous propose de lire le début de La pomme d’Alan Turing  de  Philippe Langenieux-Villard

Récit romancé du mathématicien et cryptologue de génie Alan Turing (1912-1954), fondateur notamment de la science informatique. L’auteur décrit la psychologie complexe du chercheur britannique, son rôle actif pendant la Seconde Guerre mondiale, son homosexualité qui lui vaudra une condamnation pour perversion sexuelle et son suicide par empoisonnement au cyanure.

Chapitre 1

EN CETTE FIN DE PRINTEMPS CALIFORNIEN, la chaleur accable les élus de la municipalité de Cupertino qui entourent Steve Jobs. La visite du site où sera érigé le futur siège mondial d’Apple est interminable. Au cœur de la Silicon Valley, le terrain de soixante hectares désaffecté depuis le déménagement de Hewlett-Packard devrait abriter en 2015 ce que le patron du géant de l’informatique présente déjà comme « le plus bel immeuble de bureaux du monde ». Rien de moins.

En bras de chemise, le maire de la ville transpire. Un peu plus tôt, Steve Jobs a attaqué Gilbert Wong lorsqu’il s’est étonné de son intention de réintroduire trois mille abricotiers sur la parcelle.

– Vous avez quelque chose contre la végétation ? lui a lancé Steve Jobs.

– Au contraire, s’est repris le maire. J’avais simplement imaginé que vous planteriez plutôt des pommiers…

– Cela aurait été ridicule. Notre force, chez Apple, est de surprendre, a répliqué Steve Jobs.

Aujourd’hui, il est fatigué. Le cancer, contre lequel il est en guerre depuis plusieurs années, est en récidive. Pour combattre cet ennemi intérieur, sa volonté lui est d’un secours insuffisant. Il espère seulement pouvoir échapper quelques heures à la souffrance et profiter de ce moment. Il n’a plus peur de mourir, mais il voudrait inventer encore l’avenir. Ce siège social est l’ultime projet du fondateur génial d’une marque dont l’aventure a démarré dans un garage en 1976.

– Nous avons grandi comme une herbe folle, dit-il, songeur, à sir Norman Foster, l’architecte britannique de renom retenu pour diriger la réalisation du site. Le bâtiment que nous allons construire ici ne doit pas sortir de terre, mais atterrir comme une navette spatiale qui se poserait sur un champ. Et il y aura un verger. J’aime les arbres fruitiers, je préfère la culture utile à la culture décorative…

Le maire acquiesce. Il évite de préciser qu’il faut également prévoir un parking pour accueillir les douze mille futurs collaborateurs. Un bon acheteur est celui qui rêve de son acquisition, non celui qui garde à l’esprit les diverses contraintes afférentes.

La visite se poursuit. Steve Jobs a décidé de prendre son temps. Une hôtesse l’interrompt toutefois pour lui rappeler qu’il doit, dans vingt minutes, tenir une conférence de presse avec le maire. Il s’agit d’annoncer officiellement la décision d’Apple d’acquérir le terrain et d’y bâtir le siège de la firme.

– Oui, oui, je sais, murmure-t-il en hochant la tête.

Il se tourne vers le maire :

– Votre conseil municipal a bien conscience de tous les avantages que représente notre implantation ici ?

– Bien sûr, monsieur Jobs, s’empresse de répondre le premier magistrat. Et la population de Cupertino est d’autant plus heureuse qu’elle bénéficiera ainsi de la wi-fi gratuite.

– Sérieusement ? La commune ne se réjouit-elle pas plus encore des taxes qu’elle va percevoir ? Nous sommes le plus gros contribuable de la ville… Vous savez, monsieur le maire, il n’y a aucune honte à parler d’argent. Tenez, moi, je n’oublie pas qu’en 1976, j’ai vendu mon minibus pour fabriquer l’Apple 1. Cet ordinateur individuel était commercialisé au prix de 666,66 dollars…

Le regard de Steve Jobs est lumineux. Son passé le happe : les discussions infinies entre copains prêts à conquérir l’Amérique ; son ami Steve Wozniak, alors aussi barbu et hippie que lui, dansant autour de leur première machine… Une révolution de l’ordinateur personnel, dont le fonctionnement repose sur une carte mère.

Sous une tente truffée de caméras, de micros, de lumières, se succéderont au pupitre Gilbert Wong, Steve Jobs et Norman Foster. La presse a envoyé le ban et l’arrière-ban de ses rédactions. Chacun sait que la vedette du jour sera ponctuelle, visionnaire, ambitieuse et déterminée. La véritable préoccupation des journalistes concerne en réalité l’état de santé du patron d’Apple. Ses cernes, le grain de sa peau, sa corpulence retiendront plus encore leur attention que la présentation de la maquette du nouveau campus. On est venus – pourquoi le nier ? – voir un homme en fin de vie.

Steve Jobs n’est pas dupe. Il n’ignore rien du monde de l’information, des règles impitoyables du marketing, et de la curiosité humaine. D’ailleurs, il a jusqu’ici su en jouer… Le packaging – l’emballage, la forme, la couleur – des objets qu’il met sur le marché doit attirer davantage encore que l’appareil lui-même.

– L’apparence est primordiale, le laid se vend mal, a-t-il toujours répété à ses équipes.

Le choix du nom et du logo de sa marque avait été le fruit d’une longue réflexion. Il avait d’abord rejeté l’idée d’un simple poisson, clin d’œil à la naissance de sa société un 1er avril :

– Nous ne vendons pas une blague, avait-il tranché.

Sa femme lui avait suggéré de juxtaposer les initiales des deux premiers associés, Jobs et Wozniak : « J.W. »

– Non ! Je ne veux pas rajouter une ligne au dictionnaire des abréviations, s’était-il exclamé. Ce livre, redoutable d’ennui, obstruerait déjà à lui seul la mémoire de mon ordinateur.

Steve Jobs se replonge dans les quelques notes de son intervention. Il les a bien sûr apprises par cœur. Car l’improvisation, il ne cesse de le répéter, suppose un énorme travail de préparation. Dans dix minutes précises, il prendra la parole, habillé de noir, comme d’habitude. Le respect de rituels, de codes, est le prix à payer pour se forger une image.

Gilbert Wong parcourt discrètement les feuilles de son discours. Sir Norman Foster, qui a pourtant déjà rénové avec succès le Reichstag de Berlin et conçu la tour cornichon de Londres, a les mains moites d’angoisse. Steve Jobs, lui, est serein. Il ne laisse la place ni au hasard, ni à l’imprévu, ni à l’émotion. Être professionnel, c’est être mécanique.

Bientôt, le nom officiel du siège sera dévoilé. Steve Jobs garde en mémoire l’échange qu’il avait eu à ce sujet avec Wozniak, lorsqu’il avait fallu décider d’un nom pour leur marque.

– Bon, bien sûr, le nom a son importance, avait alors concédé Wozniak. Mais tu sais, j’ai rencontré des personnes qui s’appelaient Madeleine et ne pleuraient pas, des Ève très pudiques, des Aimé franchement détestables, des Innocent qui ne l’étaient pas ! s’était-il exclamé en riant.

– Tu ne peux pas comparer le nom que des parents donnent à un nourrisson qui va devenir adulte avec celui que l’on attribue à un objet fini.

Wozniak avait haussé les épaules, comme pour s’incliner devant l’argument de Jobs si soucieux d’avoir toujours le dernier mot.

L’assistance se tait sans même qu’il soit besoin de solliciter son silence : l’arrivée du patron emblématique d’Apple, sous le crépitement des flashes, suffit à interrompre les bavardages.

Télécommande en main, Jobs présente les plans du futur siège. Il a voulu quelque chose de lisse, de circulaire, d’harmonieux. L’image prime sur le bien-être. Aucune fenêtre ne pourra s’ouvrir, afin que ne soient jamais brisées les courbes et l’unité du bâtiment. Puis il en révèle le nom : « Nuage ».

– Il sera léger, puissant, planétaire. Un nuage pourvoit la nature en eau et évolue selon les vents. Il symbolise autant l’utile que l’imprévisible. Dans certaines régions du monde, il est un signe de vie, une promesse d’espoir et de fertilité.

Norman Foster lui succède à la tribune. Il a choisi de raconter plusieurs anecdotes qui révèlent davantage les obsessions de son client que la difficulté de sa tâche. Il conclut son intervention en évoquant les contraintes de son métier :

– C’est à l’architecte d’effacer toutes les contradictions qui naissent de la lutte entre l’esprit et la matière.

Les journalistes sourient.

Après s’être réjoui d’une implantation industrielle qui fera de Cupertino la capitale mondiale de l’intelligence, le maire se tourne vers Steve Jobs et l’interpelle avec un large sourire :

– Vous mériteriez de recevoir la médaille de la ville. Mais que feriez-vous d’un morceau de bronze ? Nous avons eu l’idée d’un cadeau plus personnel et plus original.

Il remet alors à Steve Jobs l’édition originale d’un livre épuisé, intitulé Alan M. Turing. L’ouvrage est paru aux Presses universitaires de Cambridge en 1959, sous la plume d’Ethel Sara Turing, la mère du génial mathématicien britannique.

 

Vous voulez connaître la suite ? Alors à demain….

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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