Alan Turing de Andrew Hodges, la lecture

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  une nouvelle lecture

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

Voici donc la préface :


 

Préface

2012 : le centenaire de la naissance d’Alan Turing

Le 25 mai 2011, devant le Parlement du Royaume-Uni, Barack Obama, le président des États-Unis, a salué les Britanniques Newton, Darwin et Alan Turing pour leur contribution à la science. La célébrité n’est pas un gage d’importance, et les hommes politiques ne sont pas les mieux placés pour décerner un statut de scientifique, mais le choix d’Obama nous révèle qu’Alan Turing a atteint un niveau de reconnaissance bien plus élevé qu’en 1983, lors de la sortie de sa première biographie.

Né à Londres le 23 juin 1912, Alan Turing aurait pu entendre ce discours s’il ne s’était pas ôté la vie le 7 juin 1954. À cette époque très différente, jamais on n’aurait imaginé entendre son nom à la moindre tribune officielle. Pourtant, dans le monde confidentiel sur lequel régnaient encore Eisenhower et Churchill, et dont la NSA américaine (agence nationale de la sécurité) et le GCHQ britannique (agence de renseignements), nouvellement réorganisés, étaient le saint des saints, Alan Turing avait une place de choix. En 1942, quand la puissance américaine a commencé à prendre le dessus sur l’efficacité britannique, Turing était un homme de l’ombre incontournable qui joua un rôle scientifique primordial le 6 juin 1944, dix ans pile avant sa mort prématurée.

Alan Turing est un personnage clé de l’Histoire. Pourtant, il serait injuste de résumer sa vie à un jeu de pouvoir, ou de prétendre qu’il ait été une victime des traditionnels problèmes politiques du XXe siècle. Ce n’était pas un politicien au sens où l’entendaient les intellectuels de l’époque, pour qui la vie politique s’articulait autour du fait d’être aligné ou non avec le parti communiste. Certains de ses amis et de ses collègues étaient effectivement des membres du parti, mais ce n’était pas son affaire. (Accessoirement, il était tout aussi difficile de trouver chez lui un désir de « libre entreprise » motivé par l’appât du gain.) C’était plutôt sa liberté d’esprit et sa sexualité qui lui importaient, même si c’est une question qui ne sera véritablement prise au sérieux qu’après 1968, et surtout après 1989. Cependant, au-delà de cela, l’impact de la recherche fondamentale dépasse les frontières, et l’intemporalité des mathématiques pures s’affranchit des restrictions imposées au XXe siècle. Lorsque Turing retourne aux nombres premiers, en 1950, ce sont toujours ceux qu’il a connus en 1939, malgré la guerre. Comme le remarquait le mathématicien britannique G. H. Hardy, la culture mathématique a beaucoup influencé sa façon de vivre, si bien qu’elle fut parfois difficile à appréhender par des esprits littéraires, artistiques ou politiques.

Il n’est pas toujours simple de distinguer la transcendance de l’urgence, et il est frappant de constater le nombre de scientifiques qui ont été recrutés pour faire face à la plus grande menace à laquelle la Grande-Bretagne a été confrontée, en 1939. La lutte contre l’Allemagne nazie nécessitait non seulement un bagage scientifique, mais surtout une pensée abstraite d’avant-garde. Ainsi, Turing s’était tellement préparé, entre 1936 et 1938, à une guerre du code et de la cryptographie, qu’il fut amené à devenir l’élément antifasciste le plus efficace parmi ses nombreux contemporains. Le parallèle historique avec la physique est frappant, Turing étant un personnage sensiblement similaire au physicien américain Robert Oppenheimer. On ignore encore l’importance de leur contribution en 1939, le secret d’État étant encore largement observé aujourd’hui par les communautés intellectuelle et scientifique.

C’est cette même intemporalité qui est au centre de l’histoire de Turing : la machine universelle de 1936, qui deviendra un calculateur en 1945. Révolutionnaire, cette machine est l’idée centrale de l’existence de Turing, mais ce n’est pas la seule. Elle découle de sa nouvelle formulation du vieux concept d’algorithme, ou de traitement mécanique. Turing affirme avec assurance qu’il est en mesure de mettre en application tous les algorithmes et tous les traitements mécaniques possibles grâce à un seul dispositif. Son invention fait immédiatement parler d’elle sous le nom de « machine de Turing », mais il s’agit en fait de l’ancêtre des programmes informatiques ou des logiciels.

De nos jours, on prend sans doute pour acquis le fait que les ordinateurs sont en mesure de faire de l’archivage, de la photo, de la conception graphique, de la téléphonie, de la musique, imprimer des documents, envoyer du courrier, et ce grâce à la conception et à l’exécution d’un logiciel adéquat. Personne ne semble s’étonner que la Chine industrialisée puisse utiliser les mêmes ordinateurs qu’aux États-Unis. Pourtant, le principe d’une telle universalité n’est pas si évident, et il l’était encore moins dans les années 1930. Le fait que la technologie soit numérique ne suffit pas : pour être polyvalent, un ordinateur se doit de permettre la conservation et le déchiffrage de différents programmes. Cela nécessite un certain niveau de complexité logique, qui ne devient atteignable que si on le met en œuvre à l’aide d’outils électroniques fiables et rapides. Cette logique, d’abord conceptualisée par Alan Turing en 1936, puis mise en œuvre de façon concrète dans les années 1940, et aujourd’hui intégrée dans des puces, découle de l’idée mathématique de la machine universelle.

Dans les années 1930, seul un groupe restreint de logiciens et de mathématiciens est en mesure d’apprécier à leur juste valeur les idées de Turing. Mais seul ce dernier est doté d’un esprit suffisamment pratique pour être capable de tourner le dos à la pureté des raisonnements de 1936, pour envisager la conception concrète de logiciels en 1946 : « Tout traitement connu doit être traduit en une succession d’instructions mises en forme… » (p. 442). Donald Davies, l’un des collègues de Turing en 1946, mettra au point plus tard des successions d’instructions – « des programmes » comme les appelait déjà Turing – pour permettre des « commutations de paquets », qui deviendront les protocoles Internet que nous connaissons aujourd’hui. Les géants de l’industrie informatique n’ont pas vu venir Internet, mais ils ont pu rattraper leur retard grâce à l’universalité de Turing : il n’était pas nécessaire de réinventer les ordinateurs des années 1980 pour pouvoir accomplir ces nouvelles tâches. Il leur a certes fallu de nouveaux logiciels et de nouveaux périphériques, une plus grande vitesse de traitement et une plus grande capacité de stockage, toutefois le principe était le même. Il s’agit de la loi de la technologie de l’information : tous les traitements mécaniques, si ridicules, malfaisants, insignifiants, inefficaces ou inutiles soient-ils, peuvent être gérés par un ordinateur. En tant que telle, cette loi date d’Alan Turing, en 1936.

Si son nom n’a pas toujours été associé, en bien ou en mal, à cette révolution technologique, c’est en partie dû au fait qu’il n’a pas énormément publié dans les années 1940. La science assimile et dépasse les individualités, surtout en mathématiques. Baignant dans cette culture de l’anonymat, Turing n’a jamais cherché à se faire un nom, même s’il fut agacé de ne pas être pris au sérieux. En fait, son esprit compétiteur l’a même poussé à devenir un coureur de fond à haut niveau. Il a omis de rédiger cette monographie sur « la théorie et la pratique de l’informatique », qui aurait pu lui permettre d’imprimer son nom sur le petit monde de l’informatique en pleine émergence après la guerre. En 2000, le mathématicien américain Martin Davis, qui a beaucoup travaillé depuis 1949 sur la mise en œuvre de la théorie de la calculabilité de Turing, a publié un livre1 que Turing aurait parfaitement pu écrire en 1948, expliquant l’origine de la machine universelle de 1936. Celui-ci montrait de quelle façon elle a fait place au calculateur à programme enregistré en 1945, expliquant que le mathématicien hongrois John von Neumann s’était inspiré du travail de Turing de 1936 pour élaborer sa célèbre « architecture ». Sa dernière publication, un article sur la calculabilité paru dans Science News en 1954, démontre à quel point Turing aurait été en mesure de prononcer une telle analyse. Pourtant, même là, alors qu’il s’agissait incontestablement de sa propre découverte, il omit de mentionner son rôle.

Les moteurs de recherche en ligne, qui fonctionnent avec une rapidité et une puissance stupéfiantes, ressemblent en de nombreux points aux machines de Turing. Ce sont les descendants de certains algorithmes en particulier, qui font appel à une logique complexe, à des statistiques et à des traitements parallèles, et que Turing a habilement expérimentés pour déchiffrer Enigma. C’étaient des moteurs de recherche qui permettaient d’accéder au Reich. Cependant il ne demanda et n’obtint que peu de reconnaissance pour ce qui allait se révéler être une découverte de première importance : il était possible de programmer de manière systématique l’ensemble de ces algorithmes et de les mettre en œuvre grâce à une machine universelle. Il se contenta de revendiquer ce qu’il qualifiait de « machine consciente », que l’on finit par connaître sous le nom d’« intelligence artificielle » à partir de 1956. Ce programme de recherche, bien plus ambitieux et nettement plus sujet à la controverse, n’était pas aussi développé que Turing l’aurait souhaité, du moins, pas encore. Pourquoi Turing, alors qu’il a tant publié sur l’intelligence artificielle, s’est-il si peu manifesté en tant qu’inventeur de la programmation ? En partie parce qu’il considérait l’intelligence artificielle comme un sujet scientifique essentiel. C’était l’énigme de l’esprit et de la matière qui le motivait le plus. Mais, dans une certaine mesure, il a certainement été victime de son succès confidentiel. Le fait qu’il connaissait tant d’algorithmes de la guerre de l’ombre, et que c’était cette guerre qui lui avait permis d’établir le lien crucial entre la logique et l’électronique, a limité sa communication. Bien que tenu au secret d’État, il rend compte en 1946 dans une allusion prudente de l’importance des algorithmes cryptographiques (p. 450) et révèle une inhibition qui a certainement déteint sur son travail ultérieur.

Ce n’est qu’au bout de trente ans que l’on commence à comprendre l’ampleur de la cryptanalyse mise en place à Bletchley Park pendant la guerre, et à évaluer sérieusement le travail d’Alan Turing. Ce moment coïncide avec le passage d’une cryptologie de la théorie à une informatique de masse, à une nouvelle réflexion sur la Seconde Guerre mondiale de manière générale, et à l’impact de la libération sexuelle des années 1970. Il fallait que la révolution sociale de 1968, que Turing avait anticipée, se produise avant de pouvoir raconter son histoire. Et encore, le changement dans la loi et le règlement militaire britanniques ne s’est produit que dans les années 1990, et le principe d’égalité n’a été établi qu’en 2000. La règle du « Don’t ask, don’t tell »2 – ne demandez pas, n’en parlez pas –, n’a pris fin qu’en 2011, alors que j’étais en train de rédiger cette préface, ce qui révèle bien à quel point le sujet de l’homosexualité était tabou dans l’armée américaine. L’histoire d’Alan Turing nous permet d’apercevoir les premiers éléments de ce processus de libération, notamment en Norvège, en 1952, car les danses « réservées aux hommes » dont il a entendu parler (p. 634) étaient probablement organisées par la jeune organisation gay scandinave. En plus des romans de littérature homosexuelle auxquels il fait référence p. 648, Norman Routledge se rappelle en 1992 que Turing s’attendait à ce qu’il lui lise du André Gide en français. L’un de ses grands regrets est que la correspondance de Turing avec Lyn Newman ait été détruite. On peut aisément deviner son contenu d’après ce qu’elle a écrit à un ami en 1957 : « Cher Alan, je me rappelle quand il me disait avec tristesse et simplicité : “J’ai du mal à croire qu’il puisse être aussi agréable de coucher avec une fille qu’avec un garçon.” Je me suis vue obligée de lui répondre : “Je ne peux qu’être de ton avis… Moi aussi, je préfère les garçons.” » Cet échange, alors uniquement connu d’un cercle restreint de privilégiés, pourrait aujourd’hui être une plaisanterie de talk-show. L’ouverture d’esprit d’Alan Turing avait plusieurs dizaines d’années d’avance.

Il est aisé d’imaginer l’hostilité et la cruauté de cette époque, car, aujourd’hui encore, dans certains pays d’Afrique, du Moyen-Orient ou même aux États-Unis, la même haine et la même crainte font toujours partie de la culture et de la politique. Il est en revanche plus difficile d’imaginer un monde où la persécution, en plus d’être en vigueur, est un principe indiscutable. Alan Turing se trouvait face à un dilemme impossible, car son désir d’honnêteté se heurtait aux deux questions les plus périlleuses des années 1950 : la sécurité de l’État et l’homosexualité. Il n’est guère surprenant qu’il n’ait pas réussi à gérer les deux. Sa mort a laissé une zone d’ombre dans l’Histoire. Personne, à l’exception étonnante de sa mère, ne souhaitait aborder le sujet. Aujourd’hui la situation a bien changé : depuis, on célèbre son existence et sa mort autant que celles de n’importe quel autre scientifique. La pièce de Hugh Whitemore, Breaking the Code, inspirée de ce livre et interprétée par des acteurs de renom, repousse les limites du politiquement correct. En 1986, elle rend populaire l’existence d’Alan Turing, et fut appuyée par une version télévisée en 1997. À cette époque, Internet commence à ouvrir les esprits. D’une curieuse manière, Turing avait anticipé cette façon d’employer la technologie. Les lettres d’amour envoyées par l’ordinateur de Manchester (p. 637) et son message à propos de la jeunesse norvégienne, sous la forme d’une impression informatique (p. 641), laissent à penser que Turing aurait adoré avoir l’occasion de communiquer de manière électronique avec des personnes de même sensibilité.

En 2009, Gordon Brown, alors Premier Ministre en Grande-Bretagne, doté d’une meilleure approche sur la façon dont les valeurs de la société civile européenne d’après-guerre avaient été conquises grâce à l’aide de Turing, a présenté dans un communiqué des excuses à propos des poursuites qui avaient été intentées contre lui de 1952 à 1954. Ce communiqué a été inspiré par une pétition couronnée de succès sur Internet, ce qui aurait été impossible en 1983, même si l’on évoquait déjà les possibilités presque infinies du « tout-puissant micro-ordinateur ». Dans la dernière note de l’auteur au sujet de la future révolution du texte imprimé, mon propre commentaire reflète bien cet état d’esprit. Et, en effet, depuis 1995, j’ai effectué de nombreuses mises à jour sur mon site web. Il est d’ailleurs surprenant que l’on ait continué à éditer un aussi gros pavé depuis 1983. Mais, le livre conserve pour avantage d’immerger le lecteur dans l’histoire qu’il propose, et je reconnais avoir nourri cette expérience chronophage.

En tant que narrateur, j’ai adopté le point de vue d’un périscope braqué juste devant Alan Turing, et uniquement ponctué de quelques prédictions isolées. En écrivant ce livre, j’ai gardé à l’esprit le fait que ce qui appartient désormais au passé, les années 1940 et 1950, constituait alors un avenir totalement inconnu. Pour cela, il fallait que je fasse confiance au lecteur, car rien ne me garantissait qu’il accepte de se plonger dans les détails sur les origines de la famille Turing et dans l’enfance d’Alan, avant de lui expliquer ne serait-ce même que l’importance de son existence. Par bonheur, ce texte n’a pas pris une ride, contrairement à ceux qui reposent sur « ce que l’on sait aujourd’hui ». Ainsi, malgré le changement d’époque, on peut lire l’histoire qui suit sans être contraint de faire abstraction de commentaires ancrés en 1983. (Naturellement, ce n’est pas le cas des notes, qui font référence à des sources disponibles en 1983, sans proposer de bibliographie plus récente.)

Trente ans plus tard, que pourrais-je dire de nouveau sur le travail purement scientifique d’Alan Turing et sur son importance ? Dans mon livre, jamais je ne tente de retrouver la trace de son héritage après 1954. La tâche serait insurmontable. Mais, naturellement, l’accroissement du nombre de découvertes scientifiques nous oblige en permanence à réévaluer la portée du travail de Turing. Sa théorie de la morphogenèse, sur laquelle on travaille activement depuis les années 2000 et que l’on qualifie désormais de processus physico-chimique, aurait bien besoin de nouvelles données compte tenu des différentes approches qui sont apparues depuis. Autre exemple, en intelligence artificielle, la stratégie de Turing qui consiste à associer l’approche de décomposition (du haut vers le bas) et celle de construction progressive (du bas vers le haut) et les réseaux de neurones dont il fait l’ébauche en 1948 ont aujourd’hui acquis une importance significative. Depuis les années 1970, on connaît une explosion, tant en qualité qu’en quantité, de l’histoire de la science et de la technologie, notamment grâce à l’émergence de nombreuses études détaillées des articles de Turing. En 2012, année du centenaire de la naissance d’Alan Turing, d’éminentes personnalités scientifiques ont procédé à de nouvelles analyses. Son travail est plus que jamais accessible, et des sujets qui attiraient peu l’attention en 1983 font désormais l’objet de débats animés.

Cependant mon point de vue demeurerait sensiblement le même. La division du livre en parties « logique » et « physique » était déjà radicale et témoignait de mon rejet des descriptions conventionnelles que l’on faisait de lui en tant que pur logicien, et de la façon dont on le décrivait, toujours et de plus en plus impliqué dans la nature du monde physique. Cette perception fondamentale s’impose encore plus aujourd’hui. En 1936, grâce à sa maîtrise de la mécanique quantique, il a bouleversé la façon de penser de l’époque, et depuis le milieu des années 1980, l’informatique et la cryptographie quantiques s’inspirent fortement de ses travaux. De même, il est dorénavant possible d’associer plus directement le regain d’intérêt de Turing pour la mécanique quantique au cours de la dernière année de sa vie, aux raisonnements sur l’ordinateur et l’esprit qu’il faisait en 1950 et 1951. Ces problèmes ont été brusquement mis au goût du jour en 1989, quand le physicien britannique Roger Penrose (The Emperor’s New Mind, OUP, 1989) a souligné l’importance pour l’esprit des nombres incalculables que Turing avait découverts. Penrose a lui-même suggéré une réponse qui ne manque pas d’établir un lien entre les machines de Turing et un point de vue radicalement novateur sur la mécanique quantique. Si j’avais écrit ce livre aujourd’hui, j’aurais prêté un peu plus d’attention à ce que l’on qualifie désormais de « thèse de Church-Turing ». Turing considérait-il que le champ du calculable comprenait tout ce qui pouvait être réalisé par n’importe quel objet physique ? Et quelle signification cela pourrait-il avoir pour sa philosophie de l’esprit ? À la lumière de cette réflexion, l’article de Church sur le travail de Turing, paru en 1937 (p. 185), a beaucoup plus d’importance que je l’ai signifié. Je situerais donc désormais en 1941, et non plus en 1936 (p. 297), le changement de point de vue déterminant de Turing à propos de l’étendue des capacités des algorithmes, comme décrit p. 167. Sa démonstration sur l’infaillibilité (p. 486) mériterait aussi une analyse plus poussée, comme l’utilisation qu’il fait des éléments « aléatoires ». Toutefois une sensibilité accrue à ces questions ne permettrait pas d’obtenir beaucoup plus de réponses ; cela ne ferait qu’augmenter le nombre des interrogations qui se posent au sujet de ce que Turing pensait vraiment.

On pourrait aujourd’hui donner un tour plus positif au travail qu’il a effectué dans le secret pendant la guerre. On aurait pu par exemple donner de nouvelles indications d’après les recherches sur l’histoire officielle des services du renseignement britannique de F. H. Hinsley. Mais depuis le milieu des années 1990, des documents bruts, aussi bien américains que britanniques, concernant la cryptanalyse au cours de la Seconde Guerre mondiale sont officiellement disponibles, et il est désormais possible de relater les faits qui se sont déroulés en interne de manière beaucoup plus détaillée. Ce qu’il en ressort ne fait que mettre en valeur la qualité et l’importance du travail effectué à Bletchley Park, sous la houlette de son scientifique en chef, Alan Turing.

Ces documents indiquent comment, le 1er novembre 1939, Turing a annoncé que « la machine désormais en fabrication ressemble énormément à la “Bombe polonaise”, mais en nettement plus gros (une machine superbombe) ». Ce préfixe « super » traduit bien son avance technologique, contrairement à mes explications (p. 259), dues à un manque de détails. En 1940, le propre rapport de Turing sur les méthodes de forçage d’Enigma permet de jeter un regard nouveau sur la façon dont il a pu prendre cette avance, grâce à ce qu’il qualifie de « scan simultané ». Tout cela est désormais parfaitement expliqué avec la reconstitution de la Bombe au musée de Bletchley Park. En plus de la divulgation de ce document, des membres de l’équipe cryptanalytique de l’époque ont considérablement écrit à propos de leur travail technique, et donnent des détails, notamment sur les bigrammes qui faisaient de l’Enigma navale un tel défi, et sur la méthode statistique d’amélioration de l’efficacité des Bombes, le Banburismus. Il est à présent possible, grâce au travail du regretté Tony Sale, d’étudier les Bombes super-rapides, le déchiffrement du code Lorenz et le désormais célèbre Colossus. D’un autre côté, il était inutile d’ajouter davantage de détails techniques dans ce livre, et le lecteur ne sera pas vraiment induit en erreur par les raccourcis empruntés.

En particulier, ces révélations ont permis de renforcer l’importance du « pont » entre la partie logique et la partie physique, Turing se rendant en mission de liaison de premier plan aux États-Unis durant l’hiver 1942-43. Son rapport du 28 novembre 1942 depuis Washington, désormais accessible au public, permet de mieux comprendre la situation difficile et anormale dans laquelle il s’est trouvé, notamment sa détention sur Ellis Island (p. 397). L’US Navy (marine de guerre des États-Unis) ne l’intimidait pas : « En ce qui concerne la cryptographie, je crois qu’il vaut mieux éviter de se fier à l’avis de ces gens. » Un fait que je considérais encore comme une rumeur en 1983 s’est vu confirmé : le 21 décembre, Turing s’est rendu en train à Dayton, dans l’Ohio, où l’on concevait les Bombesaméricaines. On en apprend également davantage sur son initiation à la technologie américaine ultrasecrète d’encodage de la voix, et sur la création du brouilleur vocal Delilah. Précurseur du téléphone mobile, cet appareil appartient à l’avenir, tandis qu’Enigma n’est qu’une médiocre adaptation de l’ingénierie mécanique des années 1920. Ces nouvelles révélations ne font que souligner le fait que, durant la période d’après-guerre, Turing disposait de connaissances uniques sur la technologie américaine la plus avancée.

Cela nous incite d’ailleurs à nous demander ce qu’il a pu faire pour le GCHQ après 1948. Dans la préface de 1992, je suggérais qu’il ait pu être lié au désormais célèbre projet Venona, destiné à décrypter les messages des agences soviétiques. Pourtant aucun des documents publiés par le GCHQ ou le MI5 concernant la période de 1948 à 1952 ne fait mention de la nature de ses travaux. L’histoire du GCHQ publiée récemment (Richard J. Aldrich, GCHQ: The Uncensored Story of Britain’s Most Secret Intelligence Agency, Harper, 2010) s’ouvre sur la déclaration : « Ce jour est plus important que tous les autres. Pourtant, on n’en sait presque rien. »

Aujourd’hui, on en connaît davantage, grâce à Edward Snowden, sur le travail initié par Alan Turing. Tout le monde sait à quel point il repose sur la puissance de la machine universelle. Et l’on a du mal à croire que Turing n’a joué aucun rôle, ni donné ses conseils sur le potentiel de l’informatique au début de la guerre froide. Qui d’autre aurait pu s’en charger ?

Le 24 décembre 2013, en réponse à la demande de nombreuses personnalités, on accorda à Turing une grâce royale posthume à sa condamnation pour outrage à la pudeur du 31 mars 1952. Mais le gouvernement britannique n’apporta étrangement aucune réponse à un certain nombre de questions essentielles dans son communiqué officiel. Il existait pourtant forcément des notes internes signalant qu’un de leurs meilleurs consultants scientifiques allait être traduit en justice pour un crime qui avait mis en émoi les services de sécurité de l’État. Hugh Alexander avait certainement dû rapporter ces éléments lors du procès. Comme on le constate dans la note 8.17, on est toujours en droit de se demander quel était le rôle du ministère des Affaires étrangères dans la décision de traiter Turing avec des hormones (ce que l’on considérait alors comme une solution douce), plutôt que de le condamner à la prison. Mais aucun document de ce genre n’est apparu, et personne ne semble en avoir fait la demande.

Le pardon a su éveiller l’imagination du grand public, et a été reçu avec joie, comme un joli conte de Noël. Mais ses motivations étaient moins nobles : comme la défense l’avait plaidé au procès de 1952, la monarchie reconnaissait Turing comme un héros national. C’était un coup de force auquel Hugh Alexander n’était pas parvenu, cependant, soixante ans plus tard, grâce au cérémonial royal, il fut très applaudi.

Le règne d’Elisabeth II ayant commencé sur l’arrestation de Turing, sa grâce n’en était donc que plus symbolique. Toutefois il faut connaître sur le bout des doigts la Constitution britannique pour comprendre qu’il ne s’agissait pas d’une décision gouvernementale. Dans le communiqué, il est reconnu que Turing a rendu des services exceptionnels à l’État, ce qui soulève à nouveau la question de sa relation au pouvoir. Mais déjà en 1954, l’État qui comptait vraiment se trouvait de l’autre côté de l’Atlantique. Que sait l’administration américaine des événements de 1951-1952, et comment a-t-elle réagi, alors même qu’elle avait clairement accordé à Turing un accès particulier à ses dossiers ? L’enquête de 1948 a-t-elle était commanditée par les États-Unis ? A-t-il sciemment enfreint la loi en fréquentant le milk bar de Manchester, en 1950 ? Les autorités britanniques ont-elles transmis des informations sur son tourisme sexuel durant les années 1952 et 1953 ? À quelles exigences, menaces et surveillances a-t-il été contraint ? Aucun de ces sujets n’est abordé.

Les pétitionnaires en faveur du pardon ont ouvertement déclaré que l’affaire Turing était sui generis, « de son propre genre », et qu’un pardon ne créerait aucun précédent. Il fut accordé de manière exceptionnelle. Ainsi, son amant et co-accusé Arnold Murray ne fut pas gracié. On ne prit même pas la peine de le mentionner. On ne saura jamais si Turing aurait eu le courage de protester si on avait voulu étouffer l’affaire. D’un autre côté, on a du mal à croire qu’il aurait accepté l’exception qu’on lui accordait alors que cette loi oppressait des milliers d’autres personnes.

Dans une nouvelle écrite en 1950, Turing avait fait la description de ce que l’on qualifie aujourd’hui d’« effet papillon ». Elle s’achevait par la mort d’un homme tué dans une avalanche. Dans les années 1951-1952, ce qu’il vivait devait la lui rappeler. Nous avons aujourd’hui un meilleur aperçu des événements qui ont précipité cette chute. Un jeune marin de 18 ans en permission assista à la scène d’Oxford Road décrite p. 428. Il reconnut et salua Alan Turing en entrant dans le milk bar – pour lui, ce n’était pas un mathématicien mais un champion de course à pied amateur. Ce jeune homme, Alan Edwards, remarqua plus tard que Turing et Murray étaient en contact. Lui-même athlète, intelligent et homosexuel assumé, il aurait fait une conquête nettement plus appropriée. Mais la nature humaine est contrariante et Alan n’était pas son genre. Non pas parce qu’il était trop vieux mais justement parce qu’il lui ressemblait trop, vigoureux et en bonne condition.

Alan Garner, le célèbre auteur de The Owl Service (1967), vint confirmer tardivement l’importance de la course dans la vie de Turing. En 2011, il raconta une anecdote que lui seul connaissait. Il avait été son partenaire d’entraînement sur plus de mille kilomètres lorsqu’ils couraient sur les chemins du Cheshire, dans les années du procès, en 1951 et 1952. Garner avait alors 17 ans et était en terminale littéraire à Manchester. Dès le début, le jeune homme fut séduit de se sentir traité en égal. Leurs différentes spécialités, le fond pour Turing et le sprint pour Garner (qui était particulièrement prometteur), leur permettaient malgré tout de courir. Ils avaient également le même humour noir, à base de jeux de mots. Garner ne fut pas surpris quand, un beau jour, Turing lui demanda s’il croyait possible que des machines puissent devenir intelligentes. Après une dizaine de minutes de course en silence le long de Mottram Road, à Alderley Edge, il lui répondit que non. Turing ne chercha pas à argumenter. « Pourquoi apprends-tu la littérature classique ? », lui demanda-t-il alors. « Il faut apprendre à se servir de son cerveau d’une manière différente », lui répondit Garner. Une réponse qui a dû certainement plaire à Turing.

Ils évitaient les sujets trop personnels et se contentaient d’alimenter leurs kilomètres de course. Plus tard, probablement fin 1951, Turing fit allusion à l’histoire de Blanche-Neige et Garner en fut stupéfait. Car cela faisait écho à un événement de son enfance : sa première sortie au cinéma, à l’âge de 5 ans. Le film Blanche-Neige et les Sept Nains l’avait terrifié à cause de la pomme empoisonnée. Ils étaient sur la même longueur d’onde : « Il avait l’habitude de retourner la scène dans tous les sens, dans ses moindres détails, sans manquer de s’attarder sur l’ambiguïté de la pomme, rouge d’un côté, verte de l’autre… et de quelle couleur était la mort ? » Ce traumatisme commun les rapprocha.

L’entraînement se poursuivit jusqu’en 1952 et coïncida avec la période du procès. Turing n’y fit jamais allusion, et, aussi curieux que cela puisse paraître, Garner n’apprit la nouvelle qu’à la fin de l’année, lorsque la police l’encouragea à cesser de le fréquenter. En colère, il n’avait jamais eu l’impression de côtoyer un prédateur. Pourtant, immanquablement, leur relation s’acheva dans la douleur. Garner se rappelle avoir croisé Turing pour la dernière fois en 1953, dans le bus qui allait de Wilmslow à Manchester. Se trouvant en compagnie de sa petite amie, Garner eut du mal à trouver ses mots et préféra donc l’ignorer. Cet incident, digne d’un film pour adolescents, fut rapidement oublié par sa mobilisation pour le service militaire, au cours duquel il apprit la mort de Turing. Garner garda tout cela pour lui pendant soixante ans.

Alan Turing avait sans doute beaucoup apprécié cette rencontre avec ce jeune homme ordinaire du Cheshire qui montrait une curiosité et une ambition intellectuelles exceptionnelles. Il avait sans doute décelé quelque chose de particulier chez Garner, pressentant un futur écrivain remarquable, qui parviendrait à mêler modernité et mythologie. L’anecdote de la pomme est un petit aperçu de l’analyse jungienne qu’il entreprit en 1953, et à propos de laquelle nous ne savons presque rien.

Il est surprenant de constater que lorsqu’à 26 ans, Turing vit Blanche-Neige à sa sortie en salles à Cambridge en 1938 (p. 217), il eut à peu près la même réaction qu’un garçon de 5 ans. Cette année fut d’ailleurs un moment charnière pour lui. Il avait décidé de rentrer des États-Unis et de prendre part à la guerre plutôt que de se consacrer aux mathématiques. Il vivait alors dans le secret et avait abandonné son innocence. La pomme ayant déjà servi à un précédent projet de suicide (p. 193), il avait dû trouver la scène très intense (voire même, comme le disait Garner, « traumatisante »). Son analyste, Franz Greenbaum, était sans doute le mieux placé pour l’aider, mais Alan, tenu par le secret d’État, ne pouvait exprimer toute la gravité de la situation. Son isolement total, en 1954, est pratiquement inconcevable dans le monde actuel.

Il serait surprenant que de nouveaux témoins se manifestent, pourtant d’autres documents personnels existent, et il est tout à fait possible qu’ils refassent surface un jour. En attendant, cette préface s’achève sur quelques joyaux réapparus trop tardivement pour figurer dans le livre de 1983.

Quelques courriers conservés aux archives du King’s College depuis 1990 font état d’une continuité sans heurts entre le King’s College, Cambridge et la cellule de décryptage d’avant-guerre. « Dilly Knox, mon supérieur, vous salue », écrit Turing le 14 septembre 1939 à John Sheppard, le recteur de son université. « Passez nous voir quand vous le souhaitez », lui répond le recteur. L’économiste J. M. Keynes, qui cherchait à devenir ami avec Turing durant la guerre, connaissait également les membres de la précédente génération de décrypteurs, et, apparemment, entretenait une relation intime avec le fameux « supérieur ». Ces liens donnent un poids supplémentaire à ma description de la manière dont, en 1938, l’intérêt de Turing pour le cryptage aurait pu venir aux oreilles du gouvernement britannique, rendant ainsi possible cette rencontre décisive.

Le récit suivant, qui n’était disponible qu’en polonais en 1983, fait allusion aux premiers mois de la guerre3 (il répond à la question sur la possibilité que Turing ait pu être l’émissaire personnel qui apporta les nouvelles cartes perforées aux cryptanalystes polonais et français. C’était bien lui : il est impossible de se méprendre sur sa voix dans ce récit de leur dîner d’adieux).

Dans un restaurant discret de la région parisienne dont les membres du personnel sont des employés du Deuxième Bureau, les cryptologues et les responsables du centre de décryptage secret, Bertrand et Langer, souhaitaient passer la soirée dans une ambiance décontractée et oublier les soucis du quotidien. Avant que les plats commandés et le vin choisi nous soient servis, l’attention des convives fut attirée par un vase de cristal orné de fleurs, sur la nappe, au centre de la table. Il s’agissait de délicats lilas roses aux fins sépales en forme d’entonnoir. Ce fut probablement Langer qui prononça leur nom allemand, puis polonais : « Herbstzeitlose… Zimowity jesienne… »

Cela n’avait aucune signification pour Turing, qui garda le regard rivé sur les fleurs et leurs feuilles lancéolées. Il mit cependant un terme à sa rêverie en entendant le mathématicien-géographe Jerzy Rózycki prononcer leur nom latin : « Colchicum autumnale » (colchique d’automne ou safran bâtard).

– Oh, c’est un poison puissant ! s’exclama Turing.

Ce à quoi Rózycki ajouta lentement, comme s’il pesait chacun de ses mots :

– Il suffirait de croquer dans une ou deux tiges pour atteindre l’éternité.

Le silence régna un long moment. Bientôt, cependant, les colchiques et la beauté perfide de ces fleurs d’automne furent oubliés, et une discussion animée s’engagea autour de la table richement garnie. Toutefois, en dépit de l’intention sincère de chacun des convives d’éviter d’aborder toute question professionnelle, il s’avéra impossible d’échapper totalement à Enigma. De nouveau, ils discutèrent des erreurs commises par les opérateurs allemands et des cartes perforées désormais réalisées par des machines plutôt qu’à la main, que les Britanniques avaient envoyées en quantité depuis Bletchley aux Polonais qui travaillaient à Gretz-Armainvilliers, en région parisienne. L’inventeur des cartes, Zygalski, se demandait pourquoi leurs dimensions étaient si particulières, chacun des petits carrés faisant 8,5 mm de côté.

– C’est pourtant évident, éclata de rire Alan Turing. C’est simplement un tiers de pouce !

Cette remarque suscita à son tour une discussion animée à propos de quel système de mesure et de monnaie – le britannique ou celui utilisé en France et en Pologne – pouvait être considéré comme étant le plus logique et le plus commode. Turing défendit le premier avec entrain et éloquence. Quelle autre monnaie au monde était aussi admirablement divisée que la livre sterling, composée de 240 pence, chacun de ses vingt shillings valant douze pence ? Cela permettait au pub ou au restaurant à trois, quatre, cinq, voire six convives, de partager une addition au penny près (avec le pourboire, généralement arrondi à la livre supérieure).

Sa connaissance des plantes vénéneuses, exprimée de manière inattendue au milieu d’une discussion faisant la part belle à des secrets professionnels et à des plaisanteries mathématiques, fait écho à sa mort. Le choc provoqué par cet événement est décrit de manière saisissante dans un autre récit rédigé par sa gouvernante, Mme Clayton, la nuit du mardi 8 juin 1954.

Chère Mme Turing,

À l’heure qu’il est, vous avez dû apprendre la nouvelle de la mort de M. Alan. Ce fut un choc terrible. Je ne savais plus quoi faire. Je me suis aussitôt rendue chez Mme Gibson. Elle a appelé la police, et ils ont refusé de me laisser toucher à quoi que ce soit. J’étais incapable de me souvenir de votre adresse. Je m’étais absentée pour le week-end, et je suis rentrée ce soir, comme d’ordinaire, pour lui préparer son repas. En voyant la lumière de sa chambre allumée, les rideaux du salon non tirés, le lait sur le perron et le journal dans la boîte aux lettres, je me suis dit qu’il avait dû sortir tôt et oublier d’éteindre. Je suis donc allée frapper à la porte de sa chambre. N’obtenant aucune réponse, je suis entrée. Je l’ai vu étendu sur son lit. Il a dû mourir pendant la nuit. La police est encore venue ce soir pour que je fasse ma déposition, et j’ai cru comprendre que l’enquête se déroulera jeudi. Pensez-vous venir, ainsi que M. [John] Turing ? Je me sens vraiment impuissante et incapable de faire quoi que ce soit. Les Webb ont déménagé mercredi dernier, et je ne connais pas encore leur nouvelle adresse. M. et Mme Gibson ont vu M. Alan sortir lundi soir, et il allait parfaitement bien. La semaine dernière, il a reçu M. Gandy pour le week-end, et ils semblent avoir passé un très agréable moment. M. et Mme Webb sont venus dîner mardi, et Mme Webb a pris le thé avec lui mercredi, le jour du déménagement. Je vous présente mes plus sincères condoléances. Vous pouvez toujours compter sur moi.

Respectueusement, S. Clayton.

Cette lettre indique que la police a aussitôt bouclé la maison, laissant penser que certaines informations aient pu être immédiatement mises en lieu sûr, et donc ne pas être rendues publiques lors de l’enquête. Cette lettre est à présent conservée aux archives du King’s College.

Deux autres courriers aussi précieux, rédigés de la main d’Alan Turing en personne et destinées à son ami Norman Routledge, font également allusion à la police. On peut elles aussi les trouver dans les mêmes archives. La première, non datée, a certainement été rédigée au début de l’année 1952.

Mon cher Norman,

Je n’ai postulé qu’à un seul emploi dans ma vie, celui que j’ai occupé pendant la guerre. Mais il ne m’a pas du tout permis de voyager. Il me semble bien qu’ils recrutent. Cela demande certainement d’y réfléchir, et je ne sais même pas si ça pourrait t’intéresser. Il y a eu le même raffut à propos de Philip Hall, et, dans l’ensemble, je dois reconnaître qu’il s’en moquait éperdument. Toutefois, pour le moment, pour des raisons que je vais t’expliquer dans le paragraphe suivant, j’ai beaucoup de mal à me concentrer.

Ça y est, j’ai fini par m’attirer des ennuis. Je subis actuellement le genre de désagréments auxquels je m’attendais, même si j’avais toujours estimé que le risque était faible. On m’accuse de perversion sexuelle avec un jeune homme, et je ne vais pas tarder à devoir plaider coupable. La façon dont tout cela a été découvert est une longue et passionnante histoire, et il faudra que j’en fasse une nouvelle, un de ces jours. Mais je n’ai pas le temps de te la raconter maintenant. Il ne fait aucun doute que je serai un autre homme quand je sortirai de cette épreuve.

Je suis ravi que l’émission t’ait plu. Jefferson a été quelque peu déçu. Je crains malgré tout que l’on utilise le syllogisme suivant, à l’avenir :

Turing est persuadé que les machines réfléchissent

Turing ment et couche avec des hommes

Par conséquent, les machines ne réfléchissent pas.

Ton ami en détresse, Alan.

L’allusion à Socrate, empoisonné à la ciguë, à travers ce syllogisme est une formidable preuve d’humour noir. (C’est aussi un magnifique exemple de la façon dont Turing entremêlait les différents aspects de sa vie.) Le début de la lettre est sans doute tout aussi remarquable dans son absurdité, tant la description de ses six années de travail décisif en temps de guerre paraît désinvolte, tout comme l’affirmation selon laquelle son travail ne lui aurait pas permis de voyager paraît inexplicable.

La seconde lettre est datée du 22 février, et doit être de 1953 :

 

Mon cher Norman,

Je te remercie pour ta lettre. J’aurais dû y répondre plus vite. Quand on se verra, j’aurai une histoire délicieuse à te raconter à propos de mon existence aventureuse. J’ai eu droit à un second tour face aux gendarmes, et je pense sincèrement l’avoir remporté. La moitié des forces de police du nord de l’Angleterre (d’après un rapport) s’est lancée à la recherche d’un de mes supposés petits amis. Une histoire à dormir debout. Notre relation a été gouvernée par la vertu et la chasteté. Or les pauvres choux en doutent. Un petit baiser de rien du tout devant un drapeau étranger sous l’influence de l’alcool, il n’y a jamais rien eu de plus. Tout est redevenu calme, sauf que le pauvre garçon a dû en voir de toutes les couleurs, j’imagine. Je te raconterai tout ça lorsqu’on se verra, en mars, à Teddington. Étant en liberté surveillée, je me suis montré d’une grande vertu, il le fallait. Si j’avais eu le malheur ne serait-ce que de garer mon vélo du mauvais côté de la route, j’aurais pu prendre douze ans derrière les barreaux. Naturellement, la police va continuer à fourrer son nez partout, il va donc falloir que je continue à faire preuve d’une grande pudeur.

Je pourrais peut-être tenter de trouver du travail en France. Mais je suis en psychanalyse depuis quelques mois, à présent, et il semblerait que ce soit efficace. C’est assez amusant, et je crois que je suis tombé sur quelqu’un de bien. Quatre-vingts pour cent du temps, nous travaillons sur la signification de mes rêves. Je n’ai plus le temps de me consacrer à la logique !

Amicalement, Alan.

Ces deux missives trahissent un profond déni de la gravité avec laquelle ces « choux » qui « fourrent leur nez partout » risquent de considérer ses aventures. La grande fascination d’Alan Turing pour les probabilités est parfaitement illustrée par cette référence à un risque d’un sur dix de se faire prendre. En 1953, on peut relier son humour pince-sans-rire à l’époque où il était encore un innocent étudiant pacifiste de premier cycle, vingt ans auparavant. Tandis que les forces tectoniques de la géopolitique étaient à l’œuvre, Alan Turing menait sa vie de son côté d’un pas alerte et insouciant en tâchant d’esquiver les problèmes. Cependant la chance finit toujours par tourner.

D’autre part, cette préface me permet également d’apporter quelques corrections. Inévitablement, quelques erreurs ont été commises lors de la réimpression du texte. En voici quelques exemples. La note 2.11 sur les nombres normaux minimise leur importance, ainsi que la contribution de son ami David Champernowne en 1933. Il semble pourtant possible que ce soit l’étude faite par Turing de ces nombres à décimales infinies qui ait suggéré son modèle de « nombres calculables ». La note 3.40 sur le travail de Turing sur le nombre de Skewes est inexacte : son manuscrit incomplet date en fait de 1950, lorsqu’il a repris son travail et s’est mis à correspondre brièvement avec Skewes. D’autre part, Audrey née Bates a accompli un travail plus intéressant et conséquent qu’il l’est suggéré. Dans son mémoire de master, elle cherche à représenter le lambda-calcul de Church sur l’ordinateur de Manchester, une brillante idée qui n’a jamais été publiée. Cela donne plus de poids à l’argument développé dans la note de bas de page à propos de l’échec de Turing, qui n’est pas parvenu à prolonger sa vision de la programmation et de la logique dans la création d’une école de recherche et d’innovation. Cela est peut-être dû au fait que « Max Newman a déclaré de façon catégorique que “les ordinateurs sont tellement inutiles qu’ils ne méritent pas qu’on leur consacre un doctorat”. » De plus amples explications et d’autres corrections sont disponibles en anglais sur www.turing.org.uk.

Le curieux panel de sujets abordés dans cette préface peut également faire office d’amuse-bouche avant l’histoire elle-même, invitant le lecteur à se replonger un siècle en arrière. En effectuant ce périple en tant qu’auteur, j’ai eu l’impression de mener une vie antérieure. L’étrangeté est à présent double, car nous ne sommes pas plus à l’époque de Reagan qu’à celle d’Eisenhower. Le paysage n’est plus le même, et la théorie du « moindre gaspillage » de Turing a désormais pris tout son sens. Mes racines victoriennes, l’une anglaise, l’autre américaine, ne nécessitent aucune révision, ni aucune excuse. J’ai choisi un cadre au classicisme binaire de l’échiquier mathématique de Lewis Carroll, sur lequel Alan Turing n’est qu’un pion. Je l’ai néanmoins agrémenté du romantisme de Whitman. Ces rêves du XIXe siècle illustrent toujours aussi bien les crimes et les folies du XXIe.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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