Alan Turing de Andrew Hodges : La lecture 2

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  la suite de notre nouvelle lecture

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges



PREMIÈRE PARTIE

LA LOGIQUE

I

L’Esprit de corps 1

« En commençant mes études le premier pas m’a plu si fort,

Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité,

Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour.

Le premier pas, dis-je, m’a frappé d’un tel respect et plus si fort,

Que je ne suis guère allé et n’ai guère eu envie d’aller plus loin.

Mais de m’arrêter à musarder tout le temps pour chanter cela en chants extasiés2. »

Pur fils de l’Empire britannique, Alan Turing est issu d’un milieu social situé à la frontière de l’aristocratie terrienne et de la bourgeoisie commerçante. Marchands, soldats, hommes d’Église, ses ancêtres furent de vrais gentilshommes quoiqu’ils eussent dans l’ensemble embrassé des existences nomades. Ils furent en effet nombreux à participer à l’expansion de l’influence britannique dans les contrées les plus lointaines.

La trace des Turing remonte aux Turins de Foveran, comté de la région d’Aberdeenshire dans le nord de l’Écosse, au XIVe siècle. La famille possède un titre de baronnet, accordé vers 1638 à un certain John Turing, qui avait émigré vers l’Angleterre. Bien que la devise familiale ait été Audentes Fortuna Juvat – « la fortune sourit aux audacieux » –, et malgré tout leur courage, ils n’eurent jamais beaucoup de chance. Sir John Turing a combattu du mauvais côté pendant la guerre civile anglaise, tandis que Foveran était mis à sac par les Covenantaires. Se voyant refuser toute compensation après la Restauration, les Turing croupissent dans les ténèbres tout au long du XVIIIe siècle, comme il l’est indiqué dans The Lay of the Turing (« La lignée des Turing », qui retrace l’histoire de la famille :

« Walter, James et John avaient connu

Non les honneurs illusoires de la couronne,

Mais une existence calme et paisible.

Une existence illuminée par la consécration

Dérivée de la plus pure tradition de la religion !

Ainsi leur vie paisible s’écoula,

Profitant des honneurs de Foveran,

En attendant que le bon sir Robert réclame son dû

Afin de rendre à la lignée sa gloire passée :

Le carillon des tours du château de Banff résonne dans le ciel

Accordant l’hospitalité avec bienveillance

Et accueillant ses nombreux amis à sa table

Savourons la restauration de la lignée des Turing ! »

En 1792, sir Robert Turing revint d’Inde où il était allé chercher fortune, et récupéra son titre de baronnet. Mais il mourut sans avoir donné d’héritier mâle. En 1911, il n’existait plus que trois foyers de Turing dans le monde. Le titre était porté par l’homme de 84 ans, qui avait jadis été consul britannique à Rotterdam. Avec son frère et ses descendants, ils formaient la branche néerlandaise des Turing. Des descendants de leur cousin, John Robert Turing, le grand-père d’Alan, formaient une branche secondaire.

John Robert Turing fit des études de mathématiques au Trinity College de Cambridge, et fut classé onzième de la promotion de 1848 avant de renoncer aux mathématiques pour recevoir l’ordination et devenir pasteur à Cambridge. Il épousa en 1861 la jeune Fanny Boyd, alors âgée de dix-neuf ans, et partit s’installer dans le Nottinghamshire où le couple donna le jour à dix enfants. Deux d’entre eux moururent en bas âge tandis que les huit autres, quatre garçons et quatre filles, furent élevés dans la pauvreté respectable d’une modeste vie de pasteur. Peu après la naissance de son benjamin, John Robert fut victime d’une attaque et dut abandonner sa charge. Il mourut en 1883.

Sa veuve étant invalide, ce fut à Jean, la sœur aînée, que revint le soin de s’occuper de la famille. Ce qu’elle fit avec une poigne de fer. Les Turing avaient déménagé à Bedford pour pouvoir profiter de son lycée, où les deux aînés firent leur éducation. Jean fonda sa propre école, et deux de ses sœurs devinrent institutrices, se sacrifiant pour le bien des garçons. Le fils aîné, Arthur, fut un Turing malchanceux. Il fut nommé dans l’armée des Indes, et périt dans une embuscade à la frontière nord-ouest, en 1899. Le troisième fils, Harvey, émigra au Canada et se mit à la mécanique, même s’il dut revenir pour la Première Guerre mondiale, avant de devenir un journaliste distingué pour Salmon and Trout Magazine (« Saumon et truite Magazine »), et de finir sa carrière en tant que rédacteur en chef du magazine The Field. Le quatrième fils, Alick, embrassa quant à lui la profession de notaire. Parmi les filles, seule Jean se maria. Elle épousa sir Herbert Trustram Eve, un agent immobilier de Bedford qui devint l’expert le plus coté de son époque. La redoutable Lady Eve, la tante d’Alan, fut un élément moteur du London County Council Parks Committee. Des trois tantes célibataires, la gentille Sybil devint diaconesse et alla prêcher la bonne parole à ces obstinés sujets de l’Empire des Indes. Fidèle à la tradition victorienne, Fanny Turing, la grand-mère d’Alan, mourut de la tuberculose en 1902.

Julius Mathison Turing, père d’Alan et deuxième fils de la famille Turing, naquit le 9 novembre 1873. Totalement dénué des dispositions de son père pour les mathématiques, il se révéla doué pour l’histoire et la littérature et mérita ainsi une bourse au Corpus Christi College d’Oxford où il obtint une licence de lettres en 1894. Jamais il n’oublia les restrictions qu’il dut s’imposer enfant, même s’il s’agissait d’un sujet qu’il évitait volontiers. Il était bien trop fier pour se plaindre, d’autant que sa vie de jeune homme fut longtemps un modèle de réussite. Il entra en effet à l’Indian Civil Service, service d’administration des Indes britanniques, qui avait décidé de recruter ses membres sur concours lors de la grande réforme libérale de 1853, et qui jouissait d’une réputation surpassant même celle du Foreign Office (ancêtre du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth). Il se classa septième sur cent cinquante-quatre lors de l’examen public d’août 1895. Ses études sur les différentes branches de droit indien, la langue tamoule et l’histoire de l’Inde britannique lui valurent une fois encore la septième place à l’examen final de 1896.

Il ne tarda pas à obtenir un poste à la direction de la Présidence de Madras, qui comprenait la majeure partie du sud de l’Inde. Les Indes britanniques avaient bien changé depuis le départ de sir Robert, en 1792. La fortune n’y souriait plus vraiment aux audacieux. Elle attendait les fonctionnaires capables d’en supporter le climat pendant quarante années. Et tandis que l’officier de province était « ravi de profiter de chacune des occasions qui lui étaient offertes pour entretenir des rapports avec les locaux » (comme le raconta un contemporain), les réformes victoriennes avaient invité à ce que « les alliances douteuses dont se servaient autrefois nos compatriotes pour apprendre les langues du pays » ne soient « plus tolérées par la morale ni par la société ». L’Empire avait acquis une respectabilité.

Un ami de la famille lui ayant prêté cent livres, Julius acheta un cheval, et fut envoyé à l’intérieur des terres. Il travailla pendant dix ans comme collecteur d’impôts adjoint et magistrat : il allait de village en village pour établir des rapports sur l’agriculture, l’hygiène, l’irrigation et la vaccination, il contrôlait les comptes et surveillait la magistrature locale. Il ajouta la langue télougou au tamoul qu’il parlait déjà, et devint premier collecteur adjoint en 1906. En avril, l’année suivante, il retourna pour la première fois en Angleterre, la tradition voulant qu’après dix ans de travail solitaire, un jeune homme en pleine ascension se cherchât une épouse. Et c’est sur le chemin de l’île natale qu’il rencontra Ethel Sara Stoney.

La mère d’Alan descendait elle aussi de plusieurs générations de bâtisseurs d’empire, et notamment de Thomas Stoney, un habitant du Yorkshire. Pendant sa jeunesse, après la révolution de 1688, ce dernier avait acquis des terres dans la plus ancienne colonie anglaise, et était devenu l’un des rares propriétaires fonciers protestants de l’Irlande catholique. Il transmit ses biens à son arrière-arrière-petit-fils, Thomas George Stoney qui avait cinq fils. Par tradition, l’aîné hérita des terres, et les autres se dispersèrent dans différentes parties de l’Empire en pleine expansion. Le quatrième, Edward Waller Stoney, grand-père maternel d’Alan, partit exercer son métier d’ingénieur en Inde. Il y fit fortune, devenant l’ingénieur en chef de la société Madras and Southern Mahratta Railway, responsable de la construction du pont de Tangabudra, et déposa le brevet d’un système d’éventail silencieux à poulies, le Stoney’s Patent Silent Punkah-Wheel.

De nature obstinée et grincheuse, Edward Stoney épousa Sarah Crawford, issue d’une autre famille anglo-irlandaise. Ensemble, ils eurent deux fils et deux filles. Parmi eux, Richard suivit les traces de son père et devint ingénieur en Inde, Edward obtint le grade de commandant au sein du corps médical de l’Armée de terre britannique, et Evelyn épousa un Anglo-Irlandais, le commandant Kirwan de l’Armée indienne britannique. La mère d’Alan, Ethel Sara Stoney, vit le jour à Madras, le 18 novembre 1881.

Bien que la famille Stoney ne souffrît pas de pauvreté, l’enfance d’Ethel fut aussi sombre que celle de Julius Turing. Les quatre enfants Stoney furent, en effet, renvoyés en Irlande pour y faire leurs études, payant ainsi, comme beaucoup d’autres, le prix de l’Empire en années sans amour. Ils furent confiés à leur oncle William Crawford, directeur de banque du comté de Clare, qui avait lui-même deux enfants d’un premier mariage et quatre d’un second. L’affection et les égards ne régnaient guère chez les Crawford, qui s’installèrent à Dublin en 1891. À dix-sept ans, Ethel fut inscrite au collège de jeunes filles de Cheltenham afin qu’elle perde son accent irlandais. Elle endura là-bas la honte d’être un pur produit du chemin de fer et de la banque d’Irlande parmi cette aristocratie anglaise. Mais une soif de culture et de liberté étreignait la jeune Ethel Stoney, qui demanda à aller étudier l’art et la musique à la Sorbonne. Elle passa ainsi six mois à Paris et fut déçue de découvrir que le snobisme et la pudibonderie des Français n’avaient rien à envier à ceux des Britanniques. Aussi, lorsqu’elle retourna en 1900 dans la grande demeure parentale de Coonoor en compagnie de sa sœur aînée, elle retrouva une Inde qui signifiait pour elle la fin des privations, mais qui l’excluait à tout jamais du monde de la culture et du savoir.

Ethel et sa sœur Evie menèrent pendant sept ans la vie rangée des demoiselles de Coonoor : sorties mondaines, aquarelle, théâtre amateur. Un jour où M. Stoney emmena toute la famille en vacances au Cachemire, Ethel tomba amoureuse d’un médecin missionnaire qui était prêt à l’épouser. Le mariage fut pourtant interdit car ce dernier n’avait aucune fortune. Le devoir triompha de l’amour et la jeune fille dut attendre le printemps de l’année 1907 pour rencontrer Julius Turing, à bord du navire qui les ramenait en Angleterre. À peine avaient-ils pris la route du Pacifique que leur histoire commençait déjà. Julius profita d’ailleurs d’une escale au Japon pour inviter la jeune fille à dîner, donnant pour instruction au serveur : « Continuez à apporter de la bière jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter ! » Plutôt sobre par nature, il se permettait quelques écarts. Il ne tarda pas à demander à Edward Stoney la main de sa fille : impressionné par ce jeune homme fier et plein d’avenir, il la lui accorda aussitôt. Ils traversèrent ensemble le Pacifique et les États-Unis, où ils séjournèrent au parc national de Yellowstone. La noce eut lieu le 1er octobre à Dublin (de là est née entre M. Turing et le commercial M. Stoney, une querelle à propos de qui devait payer le tapis rouge du mariage…, une animosité qui perdura plusieurs années). Ils retournèrent en Inde en janvier de l’année suivante et Ethel donna naissance à son premier fils, John, au mois de septembre, dans la demeure des Stoney, à Coonoor. Les mutations de M. Turing les emmenèrent alors tout autour de Madras. Ils s’installèrent finalement à Chatrapur en mars 1911, et conçurent leur second fils, Alan Turing. C’est en effet dans ce petit port obscur de l’Empire britannique, sur la côte orientale de l’Inde, que les premières cellules se divisèrent et brisèrent leur symétrie pour qu’enfin cœur et tête se séparent. Alan ne devait cependant pas naître en Inde britannique. Son père obtint un deuxième congé en 1912 et la famille Turing reprit le chemin de l’Angleterre avant l’accouchement.

Un monde en crise les attendait. Les grèves, les suffragettes, l’imminence d’une guerre civile en Irlande affectaient considérablement le climat politique de la Grande-Bretagne d’alors. La loi sur la sécurité sociale, sur les secrets d’État et ce que Churchill appelait « les armées et flottes gigantesques qui pressent et oppriment les civilisations de notre temps », tout cela marquait la fin des certitudes victoriennes et l’extension du rôle de l’État. L’idéologie chrétienne avait perdu toute substance depuis bien longtemps, et l’autorité scientifique exerçait une influence toujours plus grande. Avec les nouvelles technologies, qui permettaient d’améliorer sans commune mesure les moyens de communication, on entrait dans ce que Whitman qualifiait d’« ère de la modernité », même si personne ne savait ce qui l’attendait, que ce soit une « guerre généralisée » ou une « formidable avancée contre l’idée de caste ».

Les Turing restèrent pourtant imperméables au monde qui les entourait et se contentaient de faire durer au maximum ce que le XIXe siècle leur avait apporté. Il allait également falloir protéger de la crise mondiale leur second fils, né à une époque où les conflits ne manqueraient pas de le poursuivre.

Alan naquit le 23 juin 1912 dans une maternité de Paddington et fut baptisé le 7 juillet sous le nom d’Alan Mathison Turing. Son père prolongea son congé jusqu’en mars 1913 et la famille passa l’hiver en Italie. Puis Julius repartit pour l’Inde tandis que Mme Turing restait en Angleterre avec les deux enfants, John, âgé de 4 ans, et Alan. C’est en septembre 1913 qu’elle partit, seule, rejoindre son mari. Julius Turing avait en effet décidé qu’il valait mieux pour la santé des enfants qu’ils ne fussent pas exposés à la chaleur de Madras. Ainsi, Alan ne connut jamais la douceur des serviteurs indiens ni les couleurs si vives de l’Orient. Enfant « exilé de l’exil », il dut se contenter des vents marins de la Manche.

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