Alan Turing d’Andrew Hodges, la lecture 4

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  de poursuivre de notre lecture et d’en découvrir un peu plus sur l’enfance de Turing

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

Hazelhurst était un petit établissement de trente-six élèves allant de neuf à treize ans. Le proviseur s’appelait M. Darlington ; M. Blenkins était professeur de mathématiques tandis que Miss Gillet enseignait le dessin et la musique. John s’y était beaucoup plu et venait d’être promu délégué des élèves, pour son dernier trimestre là-bas. L’arrivée de son jeune frère fut plutôt une épine à son pied car Alan ne tarda pas à considérer le programme de l’école comme une simple distraction. Sa mère dira que cela le « détournait de ses occupations habituelles ». Maintenant que ses journées étaient organisées en cours, en jeux divers et en repas, il ne trouvait plus que quelques minutes éparses pour satisfaire ses véritables intérêts. Il arriva avec une passion pour l’origami et, une fois qu’il eut montré aux autres sa technique, John dut faire face à une véritable invasion de bateaux et de cocottes. Une nouvelle contrariété s’ensuivit pour ce dernier lorsque M. Darlington découvrit le goût d’Alan pour les cartes. Cela lui inspira l’idée de faire passer un contrôle de géographie à toute l’école. Alan fut classé sixième, devant son frère qui trouvait cette matière extrêmement ennuyeuse. Une autre fois, lors d’un concert de l’école, Alan fut pris de fou rire en entendant John chanter Land of Hope and Glory en solo.

À Pâques, John quitta Hazelhurst pour Marlborough et sa prestigieuse public school. Cet été-là, M. Turing emmena de nouveau sa petite troupe en vacances en Écosse, à Lochinver, et Alan put appliquer sa connaissance des cartes aux sentiers de montagne. Il commençait aussi à concurrencer son frère en matière de pêche à la truite. Les deux enfants entretenaient alors une rivalité non violente, comme par exemple, lorsqu’ils inventèrent un jeu pour atténuer le supplice qu’étaient les visites de leur grand-père Stoney. Ils marquaient des points en parvenant à lui faire perdre le fil d’une anecdote qu’il répétait pour la énième fois.

Dans cet Empire qui venait de connaître son apogée, la vie pouvait encore se révéler très agréable. Cependant, en septembre, Julius et Ethel Turing raccompagnèrent Alan à Hazelhurst et virent leur fils courir désespérément après le taxi qui les emportait. Il leur fallut se mordre les lèvres et reprendre la route de Madras. Alan retrouva sans enthousiasme le régime de Hazelhurst auquel il se sentait si étranger. Il parvint à obtenir la moyenne en classe, toutefois il n’avait pas une très haute opinion de l’instruction qu’on lui dispensait. Parlant à John de M. Blenkins, qui enseignait les rudiments de l’algèbre, il assura : « Il a donné une leçon complètement fausse de ce qu’on entend par x. »

S’il aimait bien les jeux de société et les discussions, Alan détestait et craignait les cours de gym et le sport obligatoire de l’après-midi. L’hiver, les garçons jouaient au hockey, et Alan assura plus tard que c’était la nécessité d’éviter la balle qui lui avait appris à courir vite. Il préférait le rôle de juge qui consistait à déterminer l’endroit précis où la balle avait franchi la ligne. Dans une chanson de fin d’année, un couplet lui est consacré :

« Turing adore le terrain de football

Car les lignes de touche lui inspirent des problèmes de géométrie. »

Plus loin, un autre couplet l’accuse de « regarder pousser les pâquerettes » pendant les matches de hockey. Même s’il s’agissait d’une plaisanterie sur son côté rêveur, il y avait sans doute un peu de vrai dans cette observation. Car un fait nouveau s’était produit.

À la fin de l’année 1922, un bienfaiteur inconnu lui offrit Les Merveilles de la Nature que tout enfant devrait connaître5. Il expliqua par la suite à sa mère que c’était ce livre qui lui avait fait découvrir la science. Plus encore, cet ouvrage lui fit découvrir la Vie.

Cet ouvrage qui venait des États-Unis fut édité pour la première fois en 1912, et son auteur, Edwin Tenney Brewster, l’a décrit comme : « … La première tentative pour faire connaître à de jeunes lecteurs un certain nombre de sujets vaguement liés mais très modernes, que l’on regroupe généralement sous le thème de physiologie générale. Il est destiné à pousser les enfants de 8 à 10 ans à s’interroger, puis à répondre aux questions : “Qu’ai-je en commun avec les autres êtres vivants, et qu’avons-nous comme différences ?” Accessoirement, j’ai aussi tenté de fournir des bases aux parents perdus mais sérieux pour qu’ils puissent répondre aux questions déroutantes que posent la majeure partie des enfants, et surtout à la plus difficile d’entre elles : “Comment suis-je venu au monde ?” »

En d’autres termes, il était question de sexualité et de science, de « comment le poussin finit-il par se retrouver dans l’œuf ? » à « de quoi les petits garçons et les petites filles sont-ils faits ? ». Brewster cite même une vieille chanson enfantine : « Il est certain que les petits garçons et les petites filles n’ont rien à voir, et il serait vain de vouloir les interchanger. »

Il ne révélait pas la nature précise de leurs différences. Ce n’était qu’après une habile diversion au sujet d’œufs, d’étoiles de mer et d’oursins que l’auteur finissait par revenir sur le corps humain :

« Nous ne sommes donc pas bâtis comme une maison de bois ou de ciment, mais plutôt de briques. Nous sommes composés de petites briques vivantes. Nous grandissons grâce à elles, lorsqu’elles se divisent en deux avant de reprendre leur taille initiale. Or personne n’a encore la moindre idée de la raison pour laquelle elles savent quand grandir, vite ou lentement. »

La croissance biologique était l’un des principaux thèmes scientifiques que Brewster abordait dans son livre. Pourtant, la science n’avait aucune explication à fournir, que des descriptions. Le 1er octobre 1911, quand les « briques vivantes » d’Alan Turing commencèrent à se diviser, le professeur D’Arcy Thompson déclara à la British Association que « les problèmes suprêmes de la biologie sont aussi impénétrables qu’ils sont anciens ».

Cependant, tout aussi impénétrable, Les Merveilles de la Nature s’abstenait ostensiblement de décrire d’où provenait la première cellule du processus de création, se contentant de faire allusion au fait que « l’œuf est lui-même conçu à partir de la multiplication de cellules qui, naturellement, appartenaient aux parents ». Revenait sans doute au « parent perdu mais sérieux » d’expliquer ce mystérieux secret. Mme Turing avait pour habitude d’aborder ce sujet épineux de la même manière que Brewster, du moins avec John, car ce dernier reçut à Hazelhurst une lettre particulière qui débutait avec des oiseaux et des abeilles et s’achevait sur l’instruction de « ne pas sortir des rails ». Sans doute Alan fut-il informé de la même manière.

Cependant, par d’autres aspects, Les Merveilles de la Nature se montrait vraiment « très moderne ». Il exprimait l’idée qu’il y avait une raison à chaque chose et que cette raison ne nous venait pas de Dieu mais de la science. De longs passages expliquaient pourquoi les petits garçons se plaisaient à lancer des choses et les petites filles à s’occuper de bébés, et Brewster tirait du monde vivant le schéma du père qui va travailler au bureau et de la mère qui reste au foyer. Cette description des modes de vie respectables des Américains était relativement éloignée de la formation des fils de fonctionnaires travaillant en Inde, mais Alan s’intéressa surtout à la représentation du cerveau :

« Comprenez-vous, à présent, pourquoi il vous faut aller à l’école cinq heures par jour, et user vos pantalons sur un banc pour étudier, alors que vous préféreriez sans doute filer en douce et nager ? C’est pour que vous puissiez développer ces zones de réflexion dans votre cerveau. Il faut commencer jeune, quand le cerveau est encore en pleine croissance. C’est durant toutes ces années d’études que l’on développe lentement ces zones de réflexion, au-dessus de l’oreille gauche, et dont vous vous servirez jusqu’à la fin de vos jours. Une fois adulte, il devient impossible d’en développer de nouvelles. »

L’école elle-même se trouvait justifiée par la science. L’ancien monde de l’autorité divine était banni dans la mesure où, pour Brewster, « pourquoi tout cela se passe et dans quel but » était une énigme qui resterait à tout jamais insoluble. Selon lui, tout être vivant est indubitablement une machine :

« C’est que le corps est bien évidemment une machine. Une machine extraordinairement complexe, mille fois plus compliquée que n’importe quelle autre jamais construite par l’homme ; néanmoins une machine. On l’a comparé à un moteur à vapeur mais nos connaissances ont beaucoup évolué depuis. C’est en réalité au moteur à essence qu’il faut penser ; comme pour l’automobile, le bateau ou l’avion. »

Les êtres humains étaient « plus intelligents » que les autres animaux mais la notion d’âme était totalement exclue. Personne n’avait encore compris le processus de division cellulaire et de différenciation, et l’intervention d’anges éventuels n’était pas mentionnée.

Autant de questions qui donnaient à Alan bien des sujets de rêverie. Et quand il ne rêvassait pas, le jeune garçon inventait des choses. Le 11 février 1923, il écrivit :

« Chère maman, cher papa,

Michael Sills6 m’a donné un appareil photo ravissant et on peut faire de nouvelles photos avec. Je vais en faire des copies que je t’offrirai comme présent pour Pacques et je vais te les envoyer séparément. Si tu veux d’autres pellicules demande-les on peut prendre 16 photos par pellicule J’ai encore été deuxième cette semaine. La maîtresse te passe le bonjour GB a dit que mon écriture était si épaisse qu’il fallait que je demande de nouvelles plumes à T. Wells. Je suis en train d’écrire avec il y a un cours demain Wainwright était en rupture de stock cette semaine c’est une encre que j’ai faite moi-même. »

Cependant la science, les inventions et le monde moderne n’entraient pas au programme de l’examen d’admission à la public school.

Ses maîtres avaient beau faire de leur mieux pour décourager son intérêt mal venu pour la science, ils ne parvenaient pas à empêcher Alan d’inventer, notamment des dispositifs visant à résoudre ses problèmes d’écriture :

« Le 1er avril (le jour des farces)

Devine avec quoi j’écris. Il s’agit d’une de mes inventions c’est un stylo à plume comme ça : [schéma grossier] on le remplit en pressant ici [extrémité molle du réservoir du stylo à plume] on relâche et l’encre est aspirée et c’est plein. Je me suis débrouillé pour que lorsque j’appuie un peu d’encre descend mais ça n’arrête pas de se boucher.

Je me demande si John a déjà eu l’occasion de voir la statue de Jeanne d’Arc parce qu’elle est à Rouen. Lundi dernier c’était les scouts contre les louveteaux et c’était génial il n’y avait pas d’ordre du jour cette semaine j’espère que John aime bien Rouen je crois que je ne vais pas beaucoup écrire aujourd’hui désolé. La maîtresse dit que John a envoyé quelque chose. »

S’ensuivait un autre paragraphe, à propos d’un stylo à plume qui « fuyait comme quatre ». En juillet, dans une autre lettre rédigée en vert, ce qui était (évidemment) interdit, il décrivit un concept de machine à écrire extrêmement rudimentaire.

Nouvelle modification de la cellule familiale : John partit effectuer un séjour à Rouen. Il avait dit à son père qu’avant d’entrer à la public school de Marlborough, il aurait aimé quitter le foyer des Ward. L’affaire fut donc conclue et John partit s’installer chez Mme Godier, à Rouen. Alan le rejoignit pour quelques semaines durant l’été, afin de s’imprégner de la culture et de la civilisation françaises. Le garçonnet fit grande impression à Mme Godier qui le trouva charmant – une fois qu’elle l’eut persuadé de bien se laver derrière les oreilles. Alan arriva comme une délivrance pour John qui détestait la petite-bourgeoise qu’elle était. Il faisait diversion et permettait ainsi à son aîné d’aller au cinéma. C’est que les deux enfants Turing présentaient particulièrement bien, avec un charme à la fois subtil et vulnérable. John étant le plus vif et Alan le plus rêveur. Le séjour ne fut pas une grande réussite. John n’avait pas pris son vélo de crainte d’avoir à transporter un Alan vacillant dans les rues pavées de la ville, il ne leur restait plus alors qu’à errer avec ennui dans la maison Godier ou à faire de longues promenades. « Il marche comme un escargot », disait Mme Godier d’Alan. Ce qui représentait assez bien Alan, mais aussi toute la famille Turing. Ces Turing si lents, si sombres, ceux qui combattaient toujours du côté des perdants et arrivaient souvent derniers.

Ils allèrent finir l’été dans un presbytère du Hertfordshire, au nord de Londres, qui devait dorénavant leur servir de foyer. La vie qui les attendait était nettement plus joyeuse. Un vieil archidiacre, Rollo Meyer, personnage doux et charmant qui se plaisait au milieu des roses et des courts de tennis, régnait sur une grande demeure de brique rouge. La rigidité des Ward était loin. Les deux enfants s’adaptèrent aussitôt : John fréquentait assidûment les jeunes filles sur les courts de tennis (il avait maintenant quinze ans et s’intéressait à elles sans équivoque), tandis qu’Alan préférait faire de longues balades à vélo dans les bois. Personne ici ne lui reprochait son désordre tant qu’il ne gênait pas les autres. En outre, la cote d’Alan auprès de Mme Meyer monta considérablement lorsque, à la fête paroissiale, une gitane diseuse de bonne aventure annonça que l’enfant serait un génie.

Cependant la tutelle des Meyer fut de courte durée car M. Turing décida brusquement de démissionner de la fonction publique de l’Inde britannique. Il en voulait à un rival, entré en même temps que lui dans le service, mais avec une note nettement moins bonne au concours de recrutement, et qui venait d’être nommé secrétaire principal du Gouvernement de Madras. Julius renonça à ses propres chances d’avancement, et les parents d’Alan, malgré leur pension annuelle de 1 000 livres, n’y remirent plus jamais les pieds.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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