Alan Turing de Andrew Hodges, la lecture 6

Notre Lecture du jour va voir notre jeune Alan Turing faire sa rentrée au Collège

Alors belle lecture à vous.

 

Alan avait donc déjà conscience de sa passion. Cette recherche du simple et de l’ordinaire qui apparaîtrait plus tard dans bien des domaines ne correspondait pas chez lui à un simple engouement pour le « retour à la nature », à cette sorte d’éloignement momentané des réalités de la civilisation. Il s’agissait, pour lui, de la vie elle-même, d’un univers où tout le reste se réduisait à de vulgaires distractions.

Pour ses parents, néanmoins, les priorités étaient exactement inverses. M. Turing ne s’embarrassait pas de grands airs et de politesses. Il ressemblait à un habitant d’une île déserte. Néanmoins cela ne changeait rien : la chimie ne pouvait être considérée que comme un divertissement qu’on lui autorisait pendant les vacances. Ce qui comptait vraiment, c’était son entrée dans une public school à treize ans. Il passa d’ailleurs l’examen d’entrée pour Marlborough à l’automne 1925 et obtint, à la surprise générale, d’assez bons résultats. (On ne l’avait pas autorisé à postuler pour une bourse.) John commença alors à jouer un rôle décisif dans la vie de cet étrange petit frère. « Mais, bon sang, ne l’envoyez pas là-bas ! insista-t-il. Il va être complètement écrasé ! »

Alan posait un sérieux problème. Sa faculté à s’adapter à la public school ne faisait aucun doute. Pourtant il était légitime de se demander ce que le collège privé allait bien pouvoir apporter à un garçon dont la principale préoccupation était de faire des expériences dans des bocaux à confiture. Deux choses en parfaite contradiction. Comme Mme Turing le disait :

« Même s’il était aimé et compris au sein du cercle restreint et accueillant de son école préparatoire, c’est parce que j’entrevoyais les difficultés que pourraient rencontrer l’équipe enseignante et lui-même dans une public school, que je me suis donné tant de mal à chercher celle qui lui conviendrait le mieux. De peur que s’il ne parvenait pas à s’adapter, il devienne un simple intellectuel excentrique. »

Sa peine ne fut pas longue. L’une de ses amies, Mme Gervis, était la femme d’un professeur de sciences à la Sherborne School, une public school du Dorset. Au printemps 1962, Alan repassa l’examen d’entrée et fut accepté à Sherborne.

Sherborne était l’une des public schools les plus anciennes d’Angleterre. Ses origines remontaient à l’abbaye, qui était elle-même l’un des tout premiers sites de la chrétienté anglaise, et qui, dans sa charte de 1550, fonda une école pour éduquer les enfants de la région. Cependant, en 1869, Sherborne s’aligna sur le modèle des pensionnats du Dr Arnold. Après une période de mauvaise réputation, elle retrouva ses lettres de noblesse en 1909, quand un certain Nowell Smith en fut nommé directeur. En 1926, Nowell Smith avait déjà doublé le nombre d’élèves, qui s’élevait désormais à quatre cents, et avait fait de Sherborne une public school relativement bien cotée.

Mme Turing se rendit là-bas avant l’arrivée d’Alan pour s’entretenir avec la femme du directeur. Elle lui donna une petite idée de ce à quoi il fallait s’attendre avec Alan, contrastant ainsi avec les habituels éloges des autres parents sur leur progéniture. C’est sans doute sur le conseil de Mme Nowell Smith qu’Alan fut affecté à l’internat Westcott dirigé alors par Geoffrey O’Hanlon.

Le trimestre d’été devait commencer le lundi 3 mai 1926. Ce fut aussi le premier jour d’une grève générale. Sur le ferry qu’il prit à Saint-Malo, Alan apprit que seuls les trains transporteurs de lait rouleraient encore. Toutefois il se savait capable de parcourir à bicyclette la centaine de kilomètres qui séparaient Southampton de Sherborne :

« Comme prévu, j’y suis allé à vélo j’ai laissé mes affaires au préposé et ai quitté les quais à environ 11 heures j’ai acheté une carte pour trois shillings mais elle s’arrêtait à environ 5 km de Sherborne. J’ai repéré que Sherborne se trouvait juste en dehors de la carte. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver la poste, et j’ai envoyé un télégramme à O’Hanlon pour un shilling. Je suis parti à midi et ai déjeuné au bout de 12 km pour trois shillings et six pence j’ai continué jusqu’à Lyndhurst, et au bout de 5 km je me suis acheté une pomme le deuxième jour j’ai continué jusqu’à Beerley à près de 13 km je n’ai pas très bien pédalé sinon ça ferait moins de six jours. J’ai continué jusqu’à Ringwood, à 6,5 km de là.

Les rues de Southampton étaient bondées de grévistes. Le trajet à travers la New Forest était charmant, puis j’ai traversé une sorte de lande jusqu’à Ringwood, et c’était de nouveau plutôt plat jusqu’à Wimborne. »

Il passa ensuite la nuit dans le meilleur hôtel de Blandford Forum, solution que son père n’aurait sûrement pas approuvée car Alan devait lui rendre compte du moindre penny dépensé. (Il ne s’agit pas d’une simple façon de parler, car sa lettre s’achève sur : « J’ai déboursé la somme d’une livre et un penny sous la forme d’un billet d’une livre et d’un timbre d’un penny. ») Heureusement, les propriétaires, charmés, ne lui firent payer qu’une somme symbolique, et il put repartir dès le matin.

« Juste après Blandford il y a eu quelques descentes appréciables et soudain ce fut une succession de montées et de descentes jusqu’au dernier kilomètre. »

Depuis West Hill, il aperçut sa destination : la petite ville géorgienne de Sherborne et le collège, à côté de l’abbaye.

Un tel sens de l’improvisation et une telle discrétion n’étaient pas choses courantes dans l’Angleterre des années 1920. Ce trajet à bicyclette en étonna plus d’un et fut même mentionné dans le journal local. En tout cas, au moment où Churchill en appelait à la « reddition inconditionnelle » des mineurs « ennemis », Alan avait tourné la grève générale à son avantage et profité de deux jours de liberté hors du système établi. Pourtant cette liberté fut de courte durée. Il existait un récit autobiographique très controversé sur la vie à Sherborne écrit par Alec Waugh et publié en 1917. Il s’intitulait The Loom of Youth et on y trouvait cette description :

« Pour un nouveau, la première semaine qu’il passe à la public school est sans doute la pire de sa vie. Non pas qu’il se fasse rudoyer… mais il se sent terriblement seul, craint en permanence de commettre des erreurs, et se crée ainsi des problèmes imaginaires. »

Quand son fils écrivit à ses parents au bout du deuxième jour, « il ne fallait pas être un génie pour savoir lire entre les lignes », et sa mère comprit « qu’il était atrocement malheureux ». C’était pire pour Alan, car il ne pouvait même pas se fondre discrètement dans la masse, ses affaires étant restées coincées à Southampton à cause de la grève. À la fin de sa première semaine, il écrivit :

« C’est très embêtant d’être ici sans mes affaires… C’est assez difficile de s’installer. Écris-moi vite. On n’a pas travaillé mercredi à part en étude. Et puis c’est toute une histoire de trouver les salles de classe et les livres qu’il faut, mais tout ira sans doute mieux d’ici une bonne semaine… »

Une semaine plus tard, la situation ne paraissait pas plus joyeuse :

« Je m’installe petit à petit, mais ça n’ira bien que quand j’aurai récupéré mes affaires. C’est la semaine prochaine qu’on mettra les plus petits au service des plus grands. Cela fonctionne sur le même principe que les conseils gallois qui torturaient et tuaient le dernier arrivé ; ici, un grand fait signe et tous ses bizuts des petites classes envoient le nouveau faire le travail. On doit prendre des douches froides le matin comme on prenait des bains froids à Sherborne. Le lundi, le mercredi et le vendredi, le thé n’est servi qu’à 6 h 30 et j’arrive à me passer de manger jusque-là depuis le déjeuner. La grève générale a touché aussi les imprimeurs, et les libraires ne reçoivent plus aucun livre. Je dois donc me passer de beaucoup de livres au programme. Comme dans la plupart des public schools, les nouveaux doivent chanter une chanson. Mon tour n’est pas encore venu et je ne sais vraiment pas quoi chanter. La quantité de travail qu’on nous donne à faire en étude est ridiculement petite, par exemple : lire les paragraphes des chapitres 3 et 4 pendant trois quarts d’heure.

Ton fils qui t’aime, Alan. »

Il y eut bien une épreuve de chant et aussi une séance de bizutage où Alan fut lancé tel un ballon de football dans une corbeille à papiers. Quoi qu’il en soit, si sa mère sut lire sa détresse entre les lignes, son sens du devoir l’emporta sur sa compassion. Elle déclara simplement, en recevant la lettre, que celle-ci témoignait de l’humour si particulier d’Alan.

Du moins recevait-il enfin des cours de sciences :

« Nous faisons de la chimie deux heures par semaine. Nous n’en sommes qu’à “la propriété de la matière”, aux “transformations physiques et chimiques”, etc. Le professeur se fait appeler “chef”. Il semblerait que je fasse du grec moderne et non ancien… »

Le professeur Andrews ne manqua pas d’être amusé et un peu épaté par les connaissances de son jeune élève. En outre, la simplicité et la candeur du petit Turing séduisaient : Arthur Harris, le chargé de discipline de l’internat Westcott, le récompensa de son expédition à bicyclette en lui demandant d’être son bizut. Néanmoins, ni le savoir scientifique ni l’esprit d’initiative n’étaient des priorités à Sherborne.

Le directeur avait coutume de définir la signification de la vie du collège dans ses sermons. Il expliquait alors que la public school n’était pas entièrement vouée à « ouvrir l’esprit » de ses étudiants, quoique « d’un point de vue historique… cela fût sa vocation première ». De fait, les public schools anglaises avaient été délibérément transformées en ce qu’il appelait « une nation en miniature ». Elles se soumettaient en apparence aux règles de la libre parole, de la justice égale pour tous et de la démocratie parlementaire, pour entériner en réalité les privilèges de la préséance et du pouvoir. Comme l’a dit le directeur :

« En classe, dans les couloirs et au dortoir, dans la cour et lors du rassemblement, dans vos relations avec le corps enseignant ainsi qu’entre vous, en fonction de votre ancienneté, vous avez commencé à vous familiariser avec les concepts d’autorité et d’obéissance, de coopération et de fidélité, ayant placé l’établissement au-dessus de vos désirs personnels… »

C’était l’ancienneté qui déterminait l’équilibre entre privilèges et devoirs, reflet de l’aspect le plus noble de l’Empire britannique. Face à ce système, l’ouverture d’esprit représentait au mieux une qualité parfaitement inutile.

Les réformes victoriennes étaient passées par là, et les concours avaient aussi un rôle à jouer dans la vie du collège. Les boursiers avaient la possibilité d’occuper la place de l’intelligentsia au sein de cette « nation en miniature » du moment qu’ils ne se mêlaient de rien d’important. Mais Alan, qui n’appartenait pas à cette petite élite, remarqua très vite le peu de travail qu’on exigeait de lui. Effectivement, c’était surtout les jeux d’équipe du type rugby ou cricket qui importaient pour la majorité des garçons. C’était à travers le sport qu’on leur donnait des leçons de vie. Ni les révolutions sociales ni la Grande Guerre n’avaient changé quoi que ce soit à l’existence confinée et repliée sur elle-même de ces internats, où chacun faisait l’objet de la surveillance et du contrôle de tous.

Il n’y avait qu’une seule concession symbolique à la réforme victorienne : un professeur de sciences – mais uniquement par égard à la profession médicale. La science n’inspirait aucun respect pour les questions qu’elle soulevait, quelle que soit leur utilité. Nowell Smith divisait le monde intellectuel entre les classiques, les modernes et les scientifiques, dans cet ordre, et soutenait que :

« Seul l’esprit le plus superficiel peut croire que toutes ces découvertes nous permettent d’approcher de façon appréciable la réponse aux énigmes de l’univers qui hantent l’homme depuis toujours… »

La public school évoquait une Grande-Bretagne miniature et fossilisée, où maîtres et serviteurs connaissaient encore leurs places respectives, et où les mineurs en grève étaient considérés comme des traîtres. Et Alan y avait débarqué au moment où les élèves étaient contraints de jouer aux serviteurs, chargeant les bidons de lait sur les trains jusqu’à la fin de la grève. Comme les préoccupations du petit Turing étaient loin des problèmes de ces futurs propriétaires terriens, bâtisseurs d’empire et autres administrateurs du fardeau de l’homme blanc – système dont il était exclu ! Ce terme de « système » revenait comme un refrain constant, et le mécanisme fonctionnait presque indépendamment des personnalités individuelles. L’internat Westcott où logeait Alan n’avait abrité ses premiers pensionnaires qu’en 1920, mais la tradition des préfets9 et des corrections infligées dans la salle de bains y régnaient déjà comme si elles étaient des lois de la nature. Le responsable de l’internat Westcott, Geoffrey O’Hanlon, avait beau avoir des conceptions très personnelles, ces lois restaient immuables. Célibataire endurci d’une quarantaine d’années et surnommé (non sans snobisme) « Maître », il avait investi sa propre fortune dans l’agrandissement des locaux d’origine. Il ne croyait pas que l’on puisse couler tous les élèves dans un même moule et n’inculquaient pas à ses garçons le culte du ballon ovale avec le même enthousiasme que ses pairs. Son internat souffrait donc d’une réputation de laisser-aller. Il encourageait la musique et l’art, détestait la brutalité et, peu après l’arrivée d’Alan, supprima le rite de la chanson pour les nouveaux. Catholique traditionaliste, il représentait ce qu’il y avait de plus proche d’un gouvernement libéral à l’intérieur de cette « nation en miniature ». Néanmoins, les règles du système l’emportaient toujours, et l’on pouvait s’y plier, se rebeller ou bien se refermer – Alan se referma.

« Il semble réservé et a tendance à être solitaire », commenta le responsable de l’internat, O’Hanlon. « Ce n’est pas dû à une quelconque morosité, mais, je crois, à un caractère timide. » Alan n’avait pas d’amis et fut parfois l’objet de mauvais tours des autres enfants. Il essayait de poursuivre ses expériences de chimie, ce qui était mal perçu car cela dénotait un tempérament de travailleur. Les choses parurent s’améliorer un peu vers la fin de 1926 et O’Hanlon put écrire : « Il a l’air joyeux, même si je ne suis pas toujours sûr qu’il le soit vraiment. »

« Ses manières invitent parfois à la persécution. Indéniablement, il ne s’agit pas d’un garçon “normal” : ce n’est pas dramatique, mais cela doit le rendre moins heureux », écrivit-il à la fin du trimestre de printemps, en 1927. Le commentaire du directeur fut plus sec :

« Il devrait bien s’en sortir lorsqu’il aura trouvé sa voie. En attendant, il aurait de bien meilleurs résultats s’il s’efforçait de faire de son mieux en tant qu’élève de ce collège. Il faudrait qu’il fasse preuve d’un peu plus d’esprit de corps10. »

Alan, contrairement aux petits garçons « normaux », n’éprouvait aucun besoin de lancer des objets ronds ou ovales. Se reconnaissant en son fils, M. Turing, qui avait toujours réussi à être dispensé de sport à Bedford, demanda à ce qu’Alan soit exempté de cricket, et O’Hanlon autorisa son jeune élève à jouer plutôt au golf. Mais il ne tarda pas à se faire traiter d’« empoté » par ses camarades. On le disait sale, aussi, à cause de son teint plutôt verdâtre et des taches d’encre sur sa peau. Les stylos continuaient, en effet, à baver sur ses doigts malhabiles. Ses cheveux, qui tombaient naturellement en avant, refusaient de se coucher dans le sens requis ; ses chemises sortaient toujours de son pantalon et ses cravates de son col. Il paraissait incapable de déterminer quel bouton correspondait à quelle boutonnière. Lors de la parade du corps d’instruction des officiers le vendredi, il restait planté, la casquette de travers, les épaules voûtées, son uniforme mal ajusté avec ses bandes molletières qui lui faisaient des abat-jour autour des jambes. Il était une cible facile pour la moquerie, surtout avec sa voix timide, hésitante et haut perchée. Il ne bégayait pas vraiment, mais butait sur les mots, comme s’il fallait du temps pour que ses pensées soient mises en paroles.

La pire crainte de Mme Turing se réalisait : Alan ne s’adaptait pas à la vie des public schools. En outre, il n’appartenait même pas à cette catégorie d’élèves qui sont impopulaires auprès de leurs camarades mais adulés par les professeurs. Là aussi, c’était un échec. Lors du premier trimestre, il fut placé dans une classe surnommée « le coquillage », avec des garçons d’un an plus âgés qui n’avaient pas de bons résultats. Puis il fut « promu » dans une classe permettant d’accéder au niveau moyen. Alan n’y prêta guère attention. Ses professeurs défilaient. Il en avait eu dix-sept au cours de ces quatre premiers trimestres, et aucun ne comprenait ce garçon rêveur. D’après l’un de ses camarades de classe de l’époque :

« C’était le souffre-douleur de l’un des professeurs, car il parvenait toujours à se renverser de l’encre sur le col, provoquant les rires de l’enseignant : “Vous avez encore de l’encre sur votre col, Turing !” Il s’agit d’un détail insignifiant, mais ça m’a marqué. C’est le parfait exemple de la manière dont, à l’école privée, un garçon sensible et inoffensif peut voir son existence se changer en véritable enfer. »

Deux fois par trimestre, un bulletin était envoyé aux parents, et l’enveloppe cachetée attendait alors, telle une accusation, sur la table du petit déjeuner, que M. Turing se soit donné du courage avec le Times et une ou deux pipes. Alan avait coutume de dire, en vain, que son père espérait toujours des bulletins aussi élogieux que des discours de fin de repas, ou encore qu’il ferait bien de jeter un coup d’œil sur les bulletins des autres. Cependant le papa en question ne payait pas la pension des autres, et voyait les frais exorbitants de la scolarité de son fils engloutis pour rien.

Julius Turing ne s’offusquait pas du comportement quelque peu à part de son fils, et le considérait même avec une tolérance amusée. En fait, John et Alan avaient hérité de lui cette façon d’exprimer leurs idées avec une détermination parfois ponctuée de moments d’insouciance. Dans la famille, l’opinion publique s’exprimait par la voix d’Ethel, dont les goûts et les jugements passaient auprès des autres pour insipides et terriblement provinciaux. C’est bien elle, et non son mari ou John, qui jugeait nécessaire de transformer Alan. Quoi qu’il en soit, la tolérance de M. Turing n’allait pas jusqu’au gaspillage d’une instruction onéreuse en public school. Son budget était, de plus, particulièrement serré à cette époque. Lassé de l’exil, il avait fini par prendre une petite maison à l’orée de Guildford dans le Surrey, et il lui fallait penser à lancer John dans la vie active. Il l’avait dissuadé d’entrer dans l’Indian Civil Service, prévoyant que les réformes de 1919 sonneraient le glas de cette administration. John s’était alors enflammé pour une carrière dans l’édition, mais son père avait en tête de l’envoyer faire fortune en Amérique du Sud dans le traitement du guano. Finalement, ce fut l’avis plus sage de Mme Turing qui l’emporta, et John embrassa la carrière de notaire. Son père se trouva contraint de verser 450 livres pour sa formation et de le soutenir financièrement pendant cinq ans.

De son côté, Alan ne voyait pas l’intérêt de ces études si chèrement payées. Même en français, jadis sa matière préférée, son professeur écrivit : « Son manque d’intérêt est fort décourageant, sauf quand quelque chose l’amuse. » Il développa une façon particulièrement agaçante de faire comme s’il ne suivait pas les cours, avant de réussir ses examens haut la main. Il passa toutefois complètement à côté de ses cours de grec. Il fut le dernier de la classe pendant trois trimestres, avant qu’on lui permette à contrecœur d’abandonner cette matière. « Ayant obtenu le privilège d’une exemption, écrivit O’Hanlon, il se fourvoie s’il croit pouvoir se faire dispenser de cours qu’il juge inintéressants en continuant à faire preuve de paresse et d’indifférence. »

En mathématiques et en sciences, les remarques des professeurs étaient nettement plus favorables, mais toujours avec quelques réserves. Durant l’été 1927, Alan montra à son professeur de maths les travaux qu’il avait menés en solitaire. Il avait trouvé la suite infinie de la fonction tangentielle inverse en partant de la formule trigonométrique de tg ½×, ce qui est remarquable quand on sait qu’Alan ne possédait pas de manuel de calcul infinitésimal, et qu’il l’avait donc compris seul. Le professeur fut impressionné et qualifia Alan de « génie », pourtant cela ne fit aucune vague dans la mare de Sherborne et évita simplement au jeune garçon un redoublement. Même Randolph fit un rapport défavorable :

« Pas très bon. Il passe apparemment beaucoup de temps à tenter de résoudre des problèmes de mathématiques avancées et néglige ses devoirs fondamentaux. Toute matière nécessite des bases solides. Travail peu soigné. »

Le directeur finit par lancer un avertissement :

« Je souhaite qu’il ne tombe pas de haut. Mais s’il doit rester dans une public school, il doit faire l’effort de s’éduquer. En revanche, s’il ne désire que devenir un spécialiste scientifique, il perd son temps ici. »

Le vent de l’expulsion souffla sur la table du petit déjeuner, menaçant tout ce pourquoi M. et Mme Turing avaient travaillé et prié. Cependant Alan trouva un nouveau moyen de contourner le système en passant la deuxième moitié du trimestre à l’infirmerie avec les oreillons. Il ne se rétablit que pour réussir, aussi brillamment qu’à son habitude, ses examens et remporter un prix.

Le directeur commenta :

« Doit uniquement sa place et son prix aux mathématiques et à la science, mais a montré quelques progrès dans les matières littéraires. S’il continue comme ça, il devrait bien s’en sortir. »

Durant l’été, les Turing retournèrent dans une pension de famille au Pays de Galles, à Ffestiniog cette fois-ci. Alan et sa mère faisaient de longues balades jusqu’aux plus hauts sommets et retrouvaient à leur retour un certain M. Neild qui s’était pris d’intérêt pour Alan. Il lui fit même présent d’un livre sur l’alpinisme sur lequel il inscrivit une longue dédicace où il expliquait les escalades d’Alan comme autant de symboles de sa montée vers les hautes sphères intellectuelles. Quelqu’un avait enfin, un court instant, pris le jeune garçon au sérieux.

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