Trophée Anonym’us : Nouvelle N°1 : Quand j’étais Jessica Jones

 Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

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Allez place à la toute première nouvelle

 

dimanche 24 septembre 2017

Nouvelle N°1 : Quand j’étais Jessica Jones

 

Quand j’étais Jessica Jones

Je me réveille, il fait nuit. Une lune édentée ricane entre les barreaux. Des portes claquent au bout du couloir. J’attrape l’iPod et j’envoie Metallica exterminer leurs sales bruits. 

J’ai encore rêvé. Dès que je m’endors, la scène se reproduit à l’infini. Je me vois dans le miroir de ce faux Saloon, encore plus pâle que dans la vraie vie, mes longs cheveux noirs lâchés, le regard sombre, un rouge à lèvre trop rouge, trop épais, comme mis à l’arrache. J’ai toujours les mêmes fringues : un perf qui a vu toutes les guerres depuis Blitzkrieg Bop des Ramones, un jean, des bottes de motard. Mon armure trouée mais qui me protège un peu. Bobby règle un des projos, il me fait signe d’avancer. Il a de larges épaules, une tête ronde, un sourire gourmand. Il me regarde comme une friandise, me fait rouler un instant dans ses yeux et je sens le rouge à lèvres fondre à distance. Derrière lui Power Girl, Miss Hulk, Wonder Woman, Bat Girl et Super Jaimie attendent leur tour. Elles vont perdre et je vais gagner, comme à chaque fois. À part Cat Woman qui me fait un peu d’ombre, les autres ont du mal à tenir la distance. Derrière la caméra Norman se la joue. Super Nono, le producteur de cette belle émission, dans son costard sur mesure qui n’arrive pas à masquer son gros derrière et ses jambes trop courtes.

J’ouvre les yeux : retour brutal à la réalité. Un jogging gris informe pendouille sur une chaise en attendant mon réveil. L’ignorer… pour quelques heures. Si un jour je m’en sors, je ne mettrais plus jamais de survêtement. Au moins dans mes rêves, je retrouve mes fringues de Jessica Jones, celles qui ont fait de moi l’actrice la plus courtisée du PAF. Du moins, c’est ce que je croyais…

J’ai toujours rêvé d’être une actrice. Enfin non… ça a débuté un été pluvieux dans le Limousin quand j’avais une quinzaine d’années. Abandonnée chez ma grand-mère le temps des vacances, j’ai découvert un stock de vieilles cassettes vidéo dans l’ancienne chambre de mon père. C’est là, dans cette piaule à l’odeur de moisi que j’ai pris ma première claque : Mauvais sang. Plus rien d’autre n’avait d’importance. J’étais Alex, électrique, folle amoureuse, je courais à perdre haleine en gesticulant sur Modern Love et la caméra pouvait à peine me suivre. C’est dans cette vie-là que je voulais habiter. J’ai savouré chaque film. Je me repassais certaines scènes pour apprendre les dialogues par cœur ou juste pour le plaisir. Out of Africa, je crois que je l’ai vu dix fois. J’aurais voulu éjecter Meryl Streep et m’installer pour toujours avec Redford dans son petit avion. On aurait baisé là haut, intensément, en traçant des loopings parfaits dans les ciels africains. 

À partir de là, j’ai tout donné pour réussir. J’ai décroché mon bac de justesse et j’ai tout de suite enchaîné les boulots pouraves : ménages à l’aube dans les bureaux de La Défense, serveuse dans des bars de nuit et dans des fast-foods, testeuse de produits, téléprospectrice pour vendre des assurances ou des crédits… Tout ça pour me présenter à des castings la journée et me payer des cours de comédie. J’avais une pêche d’enfer. 

C’est à cette époque que j’ai rencontré Fred. Il était mon chef à l’agence de télémarketing. Il était cool par rapport aux autres chefaillons qui en avaient bavé pour devenir superviseurs et qui se vengeaient sur le petit personnel. Et puis il était joli, grand, mince, blond, aussi sexy que Brad Pitt. Je pouvais pas résister. On a eu Nils assez vite, c’était pas du tout programmé. On s’est mariés quelques années plus tard, comme des cons. On s’aimait pas assez mais on a cru que cette petite merveille de gosse nous souderait. Tu parles ! 

J’ai tenu des années, à courir après de grands rôles que je n’obtenais jamais. Mais je lâchais rien. Je faisais de la boxe française, je courais et je nageais dès que je pouvais. J’étais une bombe. Et puis… et puis les petits rôles encourageants, mais terriblement frustrants se sont enchaînés : la fille bien foutue, à peine floue, qui passe dans la rue derrière Sophie Marceau et Lambert Wilson, l’infirmière pressée qui donne un peu de réalité au décor d’hôpital… Je recevais aussi pas mal de propositions pour faire des pubs. J’ai même eu mon heure de gloire avec Findus, un spot où je donnais la réplique à Valérie Lemercier. J’étais toujours à deux doigts de réussir.

Avec Fred c’était l’enfer. Il me reprochait de ne pas raccrocher. D’après lui, j’aurais dû me résigner, faire une croix sur ce métier. Il me prédisait un avenir de rêve dans la téléprospection et il comptait bien me pistonner pour que je passe superviseuse de centre d’appels. Ça me permettrait d’avoir des horaires réguliers et de m’occuper enfin de ma famille. J’en bavais d’impatience. 

On a divorcé et il a eu la garde de Nils. Ce qui était logique, c’est lui qui s’en occupait le mieux. J’ai fait passer ma carrière avant mon gosse. Je m’en veux pour ça et je m’en voudrais sans doute toute ma vie, mais ça faisait trop longtemps que je galérais pour décrocher un rôle intéressant. Je pouvais pas renoncer, pas encore…
C’est plus tard que j’ai commencé à picoler et à prendre des trucs. Quand j’ai senti au fond de moi-même que c’était cuit. Je continuais à faire du sport et à m’entretenir mais je craquais de plus en plus sur l’alcool et sur la coke. Je traînais avec Sofia et Marilyn, deux autres reines de la figuration. On se retrouvait de castings en castings et on allait ensuite noyer nos déceptions dans les bars où il était soi-disant bien de se montrer.
Je voyais souvent Nils, les mercredis, pendant les vacances scolaires et un week-end sur deux. On se marrait bien. Je lui ai offert une guitare électrique pour ses dix ans et un pote musicos venait lui donner des leçons. Je l’entendais massacrer I can’t get No en boucle et même si je me plaignais pour la forme, j’adorais ça. On allait souvent au ciné. Avec mon job je récupérais plein de places pour des avant-premières. Ça se passait plutôt bien entre nous mais son père n’appréciait pas trop « la vie de bohème » que je lui faisais mener. Pfffffff… La vie de bohème ! Même Aznavour devait plus parler comme ça…

J’ai postulé à Marvel Story grâce à une petite annonce affichée dans l’entrée du club de boxe. J’ai fait ça pour rigoler. Enfin je sais pas trop… je commençais déjà à pas mal dérailler à cette époque. J’ai été retenue et j’ai signé dès que j’ai su que j’aurai le rôle de Jessica Jones. J’étais sacrément fière de reprendre le personnage joué par Krysten Ritter. Au début, j’ai pensé qu’ils m’avaient choisie pour mon corps de rêve et ma condition physique. J’ai vite déchanté en découvrant le reste de la troupe, une bande d’actrices sur le retour mais suffisamment en forme pour rentrer dans les costumes et enchaîner les épreuves sans trop en baver.

On s’entraînait la semaine et l’émission avait lieu chaque samedi soir. Escalade, tir, courses de voiture, catch… Mon kif c’était les duels de grimpe. Je gagnais à chaque fois, même face à Spider Woman. Normal, j’avais passé des années à faire du sport et à me muscler. Même si l’alcool et la dope avaient commencé à faire des dégâts, j’avais encore de beaux restes. 

Ce que je détestais, c’était le tournage de la vie quotidienne. On était obligé de s’y soumettre deux heures par jour. Le public voulait voir qui se cachait derrière les masques et les costumes des superhéroïnes. J’osais à peine imaginer comment Nils allait réagir en découvrant sa mère à la télé… Je savais à peu près ce qui était diffusé. On nous avait confisqué nos smartphones (difficile de refuser une fois le contrat signé) mais on nous passait les émissions chaque dimanche matin pour le traditionnel débriefing. Après on buvait un coup, on trinquait à nos exploits. C’était le meilleur moment, quand j’ai vraiment cru que ce jeu allait me propulser au sommet du box-office.

Aujourd’hui je ne grimpe plus. Le dernier duel m’a été fatal. Une prise qui a lâché alors qu’aucun assurage n’avait été mis en place. C’est vrai qu’on était des superhéroïnes, rien ne pouvait nous arriver… J’ai atterri cinq mètres plus bas et je me suis fracturé les talons et explosé le genou droit. Six semaines d’hosto et des mois de rééducation, pas de mutuelle, la boite de prod’ a fait faillite et Norman a disparu de la circulation. À part le misérable salaire qui nous était versé les premiers mois de l’émission, on a rien eu. Envolées les primes et les promesses. 

Dès qu’on a pu sortir du bunker dans lequel on nous avait isolées, on a compris l’arnaque. L’émission qu’on nous diffusait le dimanche était largement bidonnée pour qu’on accepte de continuer. Marvel Story nous faisait tout simplement passer pour des putes. Le compte-rendu des épreuves sportives était réduit à son strict minimum alors que nos repas, nos moments de repos et nos interviews étaient filmés sous toutes les coutures. Tout avait été systématiquement coupé et remonté pour qu’aucune de nous n’échappe aux scénarios dégueulasses imaginés par Norman. Mais le pire a été d’apprendre que des caméras avaient été planquées un peu partout, surtout dans les chambres et les salles de bain. J’ai aussitôt compris pourquoi Bobby et les autres techniciens étaient aussi canon. C’était des acteurs payés par Norman pour jouer des scènes clandestines que ce porc diffusait et vendait sur Internet. Bon, ce qui me console un peu c’est que j’ai vraiment pris mon pied avec Bobby…

J’ai pratiquement tout perdu dans cette histoire. Nils ne veut plus me répondre au téléphone et je ne marcherai plus jamais comme avant. Boiteuse à vie. Pas facile de décrocher un rôle avec ça, et d’autant moins évident avec l’image que je traîne depuis Marvel Story… Au début j’ai fait quelques castings, sans conviction et puis j’ai laissé tomber. Je me suis concentrée sur ma survie. J’étais pratiquement seule au monde. Plus de parents. Un ex-mari et un gosse qui me détestaient. Des voisins hostiles qui m’avaient vu faire la pute dans ce jeu à la con… Il ne me restait plus qu’Augusto, un vieil ami d’enfance de ma mère. J’ai fait le compte de mes économies… trois mille euros à tout casser. C’est là que j’ai regretté d’avoir acheté un nouveau canapé, quand tout allait bien. Il ne faut jamais croire que tout va bien, jamais. Je l’ai revendu sur le Bon Coin avec tout ce qui avait un peu de valeur, une bague et une guitare de flamenco héritées de ma grand-mère, ma veste en cuir, mon percolateur chromé, ma Golf en assez bon état, ma super télé avec écran géant, ma collection de DVD Blue Ray, mon frigo, ma chaîne hi fi, mon Mac. Je savais qu’un jour ou l’autre je ne pourrais plus payer mon loyer et j’ai accepté l’offre d’Augusto. J’ai emménagé à Bagnolet dans la caravane garée au fond du minuscule jardin de son pavillon de banlieue. 

Je croyais être tranquille pour un moment. Augusto était charmant. On se rendait des services. Je lui faisais ses courses, je l’aidais à faire son jardin, il me laissait utiliser sa baignoire et il me donnait des légumes… Il ne voulait absolument pas que je lui paye un loyer. C’était cool. Et puis il a senti une douleur dans l’estomac. Deux jours après il était hospitalisé d’urgence. Il est mort en trois semaines. J’ai même pas eu le temps de lui dire adieu. Cancer foudroyant. Le truc de fou !

Quand son fils est venu avec sa femme pour vider la maison, je me suis planquée. J’avais recouvert la caravane d’une vieille bâche et posé des outils de jardin tout autour mais ils savaient que j’étais là. Ils m’ont laissé un mot sur la porte : « Madame, vous avez un mois pour enlever vos affaires et déménager. Tout va être vendu. » Sympa le fils… 

Je cherchais donc à me reloger quand je suis tombé sur ma superhéroïne préférée…

J’étais venu refaire mon stock de whisky chez ED et puis je me suis dit que ce serait bien de prendre quelques bricoles à grignoter. Depuis quelque temps, mes repas se résumaient à ça : des cacahuètes, des petites saucisses ou des olives en apéro dînatoires comme ils disent dans les réceptions chics. Bref, je choisissais mes olives marinées au piment quand j’ai entendu :
— Putain je rêve ou c’est Jessica Jones sans son perf ?
C’était Cat Woman, un peu moins vaillante. L’alcool avait gagné du terrain sur le blanc de ses yeux qui virait au rouge mais elle avait encore une sacrée allure.
Alors on a fêté nos retrouvailles bien sûr ! On a embarqué mon whisky et sa Tequila, mes olives et ses cacahuètes plus un paquet de chips, des citrons verts et du rhum et on a foncé chez elle. Elle avait un vrai chez elle et une voiture. La classe. Quand je lui ai raconté ce qui m’arrivait, elle a tout de suite proposé de m’héberger.
— J’ai un bureau dont j’ai rien à foutre. Tu me vois dans un bureau ? Elle a fait son rire rauque que j’aimais bien. On va t’installer là Jess !
Son appart était pas mal du tout, un trois-pièces dont elle avait hérité, Porte de Bagnolet. Elle m’a montré ma chambre et on s’est installées pour l’apéro. On a picolé, on a fumé, on a rigolé comme des malades. Ça me faisait tellement de bien de ne plus être seule ! J’étais en train de rouler un joint, la télé était allumée, on regardait The Voice en se foutant de la gueule des candidats. 
— On se moque, j’ai dit, mais on devrait pas, après ce qu’on a fait dans Marvel…
— Tu m’étonnes !

De fil en aiguille on en est venu à parler de Norman.
— Je sais ou il habite… j’ai dit.
— C’est vrai ?!
— Ben ouais… tu te souviens de Bruce, le cadreur ?
— Très bien. Je me le suis tapé.
— Je l’ai croisé sur un casting. J’ai cru qu’il allait se défiler mais il est venu s’excuser. Il m’a dit qu’il regrettait, qu’il aurait dû nous prévenir qu’il y avait des caméras cachées et blablabla… Je l’ai envoyé paître en lui disant que c’était un peu tard pour regretter et que ça allait pas m’aider à retrouver Norman. Et là, il a regardé de tous les côtés et il m’a chuchoté un truc à l’oreille…
— L’adresse du gros ?!
— Ouais ! 
— Et t’as rien fait pour le choper ?!
— C’est arrivé en même temps que tous mes problèmes. J’attendais de me refaire, de trouver un avocat…
— Tu rigoles ou quoi ?! Un avocat ? Tu crois vraiment que ce pourri se laissera coincer par un avocat ? On va se le faire oui ! C’est quoi l’adresse ?

Je la connaissais par cœur ; j’avais même googlemapé sa rue. Il avait une chouette villa à Sceaux. Il s’emmerdait pas Nono !

Petit à petit l’idée s’est installée… on allait buter Norman. Sur le coup, ça nous paraissait évident. Cat m’a dit « Bouge pas, je vais te montrer un truc », elle a foncé dans son ex-bureau, elle a farfouillé un moment et elle est revenu en me braquant avec un flingue. Morte de rire.
— Confisqué à mon ex. Ça s’appelle un Glock.

J’ai arrêté de rire quand j’ai compris que c’était pas un jouet.

On a continué à boire et à fumer. Elle avait posé le revolver sur la table et j’ai pas pu m’empêcher de le manipuler. C’était lourd et excitant, ça donnait envie de l’essayer. 
On s’est préparées, toutes joyeuses. À aucun moment j’ai réalisé que c’était mal, qu’on allait réellement tuer un homme, lui ôter la vie. Sans doute parce que j’étais avec Cat Woman, comme si le jeu continuait, et aussi parce que j’étais complètement torchée.
— Il nous faut des masques et des gants a dit Cat. Faut pas qu’on laisse de traces et je suis sûr que Norman a installé des caméras. 
J’ai pensé aux bas qu’on pouvait s’enfiler sur la tête. On a fait ça et ça nous a fait pleurer de rire. Et puis on a dégotté des gants de vaisselle. Des roses pour moi et des jaunes pour Cat. 
Dans la bagnole, on a mis la BO de Pulp Fiction à fond. Je sais plus pourquoi mais c’est moi qui conduisais et Cat tenait son flingue à bout de bras en faisant semblant de tirer sur tout ce qui bougeait. Elle se tortillait sur Misirlou en répétant Glock Glock, pas Glock. 

On a trouvé facilement la villa de Norman, grâce au GPS. Sans cette voix nasillarde qui guidait deux filles complètement bourrées d’un bout à l’autre de Paris il aurait pu finir sa nuit sur ses deux oreilles… On a escaladé le portail et on est entré en ricanant par la porte-fenêtre du salon qu’il avait laissée entrouverte à cause de la chaleur. Vraiment pas de bol Norman !
C’est moi qui l’ai réveillé. Je me suis gaufrée en me prenant les pieds dans un pouf qui traînait devant sa télé. J’ai explosé de rire. Cat a mis sa main devant ma bouche mais on faisait un raffut terrible. Il est arrivé en pyjama, ce con, il a allumé le lampadaire et il a fait l’erreur d’avancer vers nous. On devait avoir l’air inoffensives tellement on se marrait. Cat planquait son flingue dans le dos. Quand le gros a essayé de m’attraper elle lui a mis une balle entre les deux yeux.

Le résultat nous a dessoûlées d’un coup. On avait du sang et des bouts de Norman plein les vêtements. J’ai vomi avec mon bas sur la tête. Ça nous a pas fait rire cette fois. Et puis on a entendu une voix d’homme qui criait « Les mains en l’air ! » J’ai arraché mon bas pour pas étouffer et j’ai revomi. La villa de Norman était surveillée à distance par une agence de sécurité. L’alarme a fonctionné mais lorsqu’un des gardes a regardé les moniteurs et nous a vues en train d’escalader son portail, c’était trop tard. Le temps qu’ils arrivent, le gros était rétamé.
Les vigiles nous ont menottées et ils ont appelé les flics. Ils nous ont fait attendre dehors tellement on puait. Avant de partir au poste, j’ai aperçu une jolie fille en peignoir qui m’a fait un clin d’œil. C’était sa femme, une Ukrainienne que ce brave Norman avait gagnée au poker. On a appris plus tard qu’elle était restée cachée sous le lit quand elle a entendu le coup de feu.
Cinq et quinze ans de prison, c’est ce qu’on a pris. Il paraît qu’on s’en est bien tirées. On avait rassemblé toutes nos économies pour se payer un bon avocat qui nous a conseillé de plaider le coup de folie. Ça se défendait, surtout quand le jury a vu la vidéo de sécurité prise chez Norman. On y voyait deux dingues en train de tituber avec des bas sur le visage et en pleine crise de rires. Notre avocat a bien mis l’accent sur le fait que monsieur Norman Bavay – même son nom était ridicule — avait ruiné nos carrières. J’ai beaucoup aimé son speech à ce moment-là. Il a énuméré les préjudices et terminé en beauté en décrivant les films pornos tournés à notre insu et diffusés sur le web. 
Le témoignage d’Alyosha, la veuve de Norman, a aussi joué en notre faveur. Elle a raconté la maltraitance, les putes qu’il ramenait à la maison, les partouzes auxquelles elle était forcée de participer… C’est tout juste si elle ne nous a pas remerciées de l’avoir débarrassée de ce connard.Je tire mes cinq ans au Centre pénitentiaire de Rennes. J’apprends l’anglais, je fais un peu de sport et je bosse tous les jours dans un atelier de couture. Je gagne une misère mais ça m’occupe. Et puis, quand j’ai deux minutes j’écris un scénario dans ma tête. C’est mon secret pour tenir. Si Cat était là, je lui en parlerais mais je ne sais même pas où elle a été écrouée. Dès que je serai libérée je partirai à sa recherche.
Fred a été correct, comme toujours, il m’a pas laissée tomber après ma condamnation. Il a demandé un droit de visite et il vient me voir tous les mois. Je sais qu’il fait ça pour Nils, même s’il m’a fait comprendre qu’il faudrait du temps pour que le gosse me pardonne, qu’il fallait patienter… C’est ce que je fais. Je passe ma vie à patienter, à penser à mon Nils et à ses solos de guitare foireux.Dehors, la lune a disparu. Il n’est que quatre heures mais je sais que je n’arriverai plus à me rendormir. Je balance Rebel Rebel, je monte le son. Dans ses habits de lumière Bowie sautille autour du lit. Il entame un strip-tease de folie et vient se frotter contre moi… Hot tramp, I love you so !


Vous aussi vous pouvez essayez de retrouver quel auteur a écrit cette nouvelle.

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Moi j’ai déjà ma petite idée.

Et vous ?

Trophée Anonym’us 2017/2018 – Interview croisée d’Eric Maravelias et Ian Manook

Pour ouvrir la 4e édition du Trophée Anonym’us c’est une double interview qui vous est offerte

Trophée Anonym’us 2017/2018 – Interview croisée d’Eric Maravelias et Ian Manook


vendredi 22 septembre 2017

Ouverture du Trophée, I. Manook et E.Maravelias en interview sur la terrasse.














1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Eric Maravélias : L’histoire est connue. Je l’ai envoyé par la poste à Rivages et Gallimard. La Série Noire a répondu quinze jours plus tard. Alors que pour Manook… bref. Cependant, avant cela, je l’avais envoyé à une vingtaine d’éditeurs. Ignare en ces domaines, un éditeur étant un éditeur, pour moi, tous pareils, je n’ai pas fait attention au fait que beaucoup étaient spécialisés. Histoire, sciences, les étrangers uniquement… bref. Vingt refus évidemment justifiés.
Ian Manook  : J’ai envoyé le manuscrit de Yeruldelgger par la poste à Gallimard et je l’ai fait déposer chez Albin Michel. Gallimard l’a refusé en considérant qu’il ne rentrait pas du tout dans sa ligne éditoriale, et Albin Michel l’a accepté avec enthousiasme. Quand on pense que Maravelias a été accepté par Gallimard !
 
2. Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
I.M : Ma première exigence est égoïste puisqu’elle est de me faire plaisir. La seconde est généreuse parce qu’elle cherche à offrir au lecteur une belle histoire. C’est dans ce sens que je dis en conférence qu’un auteur doit être un égoïste généreux. Les autres exigences relèvent de l’écriture, et là c’est un autre domaine où j’ai beaucoup appris en travaillant à l’édition de la trilogie mongole. Notamment en réussissant à perdre une certaine vanité d’auteur au profit d’un vrai travail basé sur les retours de lecture. Avec pour ultime exigence, celle de trouver le juste équilibre entre ce que j’accepte de retravailler et ce que je considère comme définitif. Ce que je note dans la marge des copies de relectures comme des « coquetteries d’auteur ». Un peu comme Maravelias, lui aussi assez coquet dans son genre.
E.M : La question est vaste. Personnellement, je m’attache presque exclusivement au style. La forme, pour moi, compte plus que l’intrigue ou l’histoire. J’attache une grande importance aux dialogues, qui, bien souvent, ne sonnent pas juste. Ça nécessite d’habiter totalement ses personnages et d’être capable de s’immerger absolument dans la scène. De la même manière qu’est censé le faire un comédien. Le vécu compte aussi énormément. Incarner un chef d’entreprise, un multi millionnaire, un Mongol, ne s’invente pas, par exemple. Manook peut faire ça très bien. Idem pour faire vivre un jeune délinquant de banlieue, un braqueur, un proxénète, un politique… Pour que les mots sonnent vrais, il est préférable d’avoir vécu ces situations, d’avoir été immergé un certain temps dans ces univers. En tout cas en ce qui me concerne, puisque je m’attache essentiellement aux personnages et à leur psychologie. Sinon, soit on caricature, on « clichète », parfois à outrance, on s’arrange pour rester vague, ou on se documente le mieux possible… mais ça ne remplace pas la réalité. Je pense que pour bien « être », il faut, non seulement avoir été, mais en plus, avoir pu en retirer l’essence, la moelle. Après, si on parle de thriller, de page turner, de romans où l’action prime, cela devient moins primordial, car le viseur est centré ailleurs.
3. Écrire… Avec ou sans péridurale ?
E.M : C’est écrire, la péridurale. Pour éviter le péril du râle – une vanne que m’a soufflé Manook, toujours vif d’esprit pour la déconnade. Pour accoucher de sa vie, assumer son destin, supporter ce monde où l’on croit représenter quelque chose ou être quelqu’un, laisser une trace, pauvre marque de craie vite balayée par la houle. Pour exister un peu, servir, être aimé, admiré, envié, honni, pour expulser ce trop plein qui déborde parfois depuis le berceau, témoigner, vomir, mettre ses tripes sur la table sans défaillir, rougir, devenir blême…
I.M : Surtout sans aucune anesthésie. Que l’on soit un auteur zen pour qui écrire est un plaisir, ou un auteur qui enfante dans la douleur, l’anesthésie serait une erreur. Plaisir ou souffrance, il faut assumer. Un petit verre de quelque chose ou une cigarette parfumée à la rigueur, et encore ! De toute façon le problème ne se pose pas pour moi : j’aime écrire « au naturel » et pour rien au monde je n’altérerais cette sensation de plaisir, comme me l’a si bien appris Maravalias…
4. Écrire… Des rituels, des petites manies ?
I.M : Pas vraiment. Il faut que je sois content de ma première phrase, et ensuite j’attaque chaque roman sans plan, sans documentation préalable autre que mes souvenirs, et en déroulant l’histoire d’un seul jet sans jamais revenir en arrière. Je parsème juste mon texte de mots en rouge qui peuvent signifier différentes choses : un style ou un mot dont j’ai senti à l’écriture que je pourrais l’améliorer à la relecture ; un nom, un chiffre, un lieu cité de mémoire et sur lequel j’ai besoin d’une petite vérification ; ou une digression qui me plaît et que je garde, mais qui exige pour que le lecteur ne se perde pas que je remonte planter quelques jalons plus en amont dans le texte. Sinon j’écris sans horaire fixe, un peu n’importe où, avec une préférence pour les ambiances bruyantes et animées. Quelques fois même je mets en fond sonore des vidéos de Maravelias à la guitare. Pour le bruit surtout.
E.M : Oui. Enregistrer des dizaines de fichiers et perdre le bon. Dans ce cas là, j’appelle Manook, qui conserve précieusement chacune de mes œuvres.
5. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?
I.M : Pour l’instant j’ai besoin d’espace dans mes romans. Entre 400 et 500 pages, c’est la bonne longueur pour développer mes personnages et mes intrigues. Pour les nouvelles, je me recentre surtout sur les dialogues. Quatre des six nouvelles que j’ai écrites sont d’ailleurs exclusivement constituées de dialogues. C’est une technique que j’aime beaucoup et qui se rapproche du théâtre, exercice auquel j’aimerais bien me frotter un jour, surtout depuis que j’ai vu Maravelias déclamer son Ulysse des quartiers
E.M : Pour la nouvelle, c’est un paradoxe. J’aime énormément en écrire, mais j’ai du mal à en lire. Il n’y a que celles du Trophée que je lis avec plaisir, mais pour des raisons qui tiennent au jeu, au fait que je connais la majorité des auteurs. Ensuite, à moins d’avoir une plume exceptionnelle, comme Manook, de savoir instaurer une ambiance ou un bout d’univers rapidement, il faut une chute qui claque, surprenne, désarçonne. Ce n’est pas évident. La nouvelle, c’est le coup de foudre. Comme pour Manook et moi.
Pour le roman, c’est une autre paire de manche. C’est l’écoulement du temps, l’intimité, l’habitude, presque, un fil qui se tend et qu’on garni de perles jusqu’à en faire un superbe collier, ce sont les marées, le flux et le reflux, de nombreux vas-et-viens, une croisière au long cours. Le roman, c’est la longue histoire d’amour. L’amitié. Oui, oui, avec Manook, on construit un roman à partir d’une nouvelle. C’est beau.
Aujourd’hui, ma préférence va vers la novella. Entre quatre-vingt et cent-vingt pages. On en est là, avec Manook. Un coup de foudre qui dure un peu plus longtemps, en quelque sorte.
Je citerais Dominique Delahaye, avec « A fond de cale », par exemple, ou Dominique Forma avec « Albuquerque ». Il y en a bien d’autres, mais j’ai lu récemment ces deux-là, dont la forme et le fond m’ont plus. La Manufacture de Livres a une collection dédiée à ce format que négligent de nombreux éditeurs.
 
6. Votre premier lecteur ?
I.M : C’est moi. Ça semble une évidence, mais ça ne l’est pas toujours. Il faut savoir s’extraire de son état d’auteur pour lire ce qu’on a écrit avec un œil de lecteur. Les points de vue sont assez différents. Françoise lit bien entendu tout ce que j’écris à un moment où à un autre, quand elle le décide. Ensuite la trilogie mongole a été lue par deux amis plus une personne de chez Albin Michel et une libraire. Mais dorénavant, mon lecteur préféré, celui dont la gouaille sait élaguer, à la lecture, mes envolées trop lyriques, c’est Maravelias.
 
E.M : Mon premier lecteur, c’est moi. Avant tout. Puis vient Anne, ma compagne, qui me dit sans cesse :
– Oui, mais là, on comprend pas !
Et à laquelle je réponds presque toujours :
– Non, mais c’est après, qu’on comprend.
Il y a Ian Manook, grâce à qui je réalise peu à peu ce qu’est l’écriture, toujours partant pour lire ma prose et me faire ses remarques, m’éclairer sur ceci ou cela. En général, il ne tarit pas d’éloges. La dernière fois, il m’a dit : « Fils, t’es un artiste, un génie ! » Ça m’a touché, c’est clair.
Puis viennent quelques personnes choisies, copains, lecteurs lambda, souvent, d’autres auteurs, blogueurs…
 
7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
E.M : Bah ! Peut on comprendre la société et le monde sans connaître l’Histoire et ceux qui l’on faite ? Certainement non. Nous sommes le résultat de tant d’influences. Ne dit-on pas que tel ou tel artiste nous inspire ? D’ailleurs, dans l’absolu, peut-on écrire sans avoir jamais su lire ? La réponse est là.
Il faut lire, et bien lire. Augmenter son vocabulaire par la même occasion, ce n’est pas du luxe, bien entendre le son complexe et varié des grands noms de la littérature, passés ou contemporains, même si, pour ma part, excepté pour Manook, cela va sans dire, je ne trouve véritablement mon plaisir et mon inspiration que dans certains auteurs des siècles passés sous la plume desquels la langue est mise en avant et où le fond se révèle souvent si profond. Tous ces écrivains possédaient une réelle culture, il connaissaient l’Histoire – même si beaucoup furent plus que partiaux – la société, ses travers ou ses progrès, ils en parlaient encore plus ou moins librement. Autant de choses qui influent sur l’écriture. Oui, il faut lire. Mais pas n’importe quoi, non plus.
I.M : Je lis très peu quand j’écris, et depuis trois ans j’écris beaucoup. J’ai trop peur de tomber sur des histoires ou des styles magnifiques. Être envieux d’une idée, jaloux d’une expression. Alors je ne prends pas risque et durant toutes ces années, je n’ai lu et relu qu’un livre pour donner une perspective à mon écriture, un point de fuite à mon idéal, et c’est encore et encore la Faux Soyeuse de Maravelias.
 
8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
E.M : Ma muse n’est pas de ce monde, mais son Esprit m’inspire à chaque seconde, comme elle en a inspiré d’autres, en d’autres temps.
Sinon, pour être plus terre à terre, nombreux sont les auteurs qui m’ont inspiré sans que j’en ai conscience. Je crois que Manook, avant même de le connaître, m’inspirait déjà. Son aura, un je ne sais quoi dans l’air… bref. Je m’en suis imbibé. Tous les citer serait trop long. Tous avaient quelque chose qui leur appartenait. Disons, et je me répète, qu’au moment où j’ai décidé d’écrire mon récit, l’histoire de ma vie, j’étais sous l’influence d’Edward Bunker, de James Lee Burke et de James Ellroy. J’achetais tous leurs livres que je dévorais aussitôt. Autant dire que pour Bunker, ça allait, ça ne pétait pas le budget, autant pour les autres… alors j’allais les choper d’occasion chez Gibert, Boulevard St Michel.
I.M : Zweig, Malaparte, Buzzati, Salinger, Buarque, Borges, Amado, Garcia Marquez, Maravelias…
9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé !
Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
E.M : Quatre questions en une ? Je ne pense pas au fait qu’il soit possible, un jour, que je n’ai plus envie d’écrire, mais plutôt au fait qu’on ne me publie plus. Que je disparaisse des radars. Que cette illusion se dissipe. Je travaille dans ce sens. J’organise ma vie dans cet objectif. Me centrer et me concentrer sur l’essentiel. Une vie saine, des plaisirs simples, les parents sur lesquels il faut veiller, notre propre subsistance, notre toit, une poignée d’amis, et le lever du soleil, les cycles de la lune, l’éternel retour des saisons, l’âge qui avance, la sagesse, si loin…
De fait, peu m’importe que j’ai envie ou non d’écrire, j’ai envie de tellement d’autres chose, et peu importe si on me publie ou pas, car je me rends trop compte que tout ceci n’est rien, vents et chimères. Ça flatte mon ego, surtout. Je passe mon temps à jongler entre mon refus de tous ces artifices, et le moyen d’en tirer le meilleur sans tomber dans le piège. C’est un exercice difficile et périlleux, mais qui satisfait mon tempérament d’ascète. Dans cet esprit, de renoncement et d’humilité, Ian Manook est une source d’inspiration indéniable.
I.M : Ça ne m’est encore jamais arrivé. Je n’ai aucune peur de la page blanche. J’ai même encore un peu tendance à écrire trop, mener deux ou trois manuscrits en même temps, sauter d’une idée à l’autre. Et si ça m’arrivait un jour, je commencerais aussitôt un nouveau roman sur le désespoir d’un écrivain dont l’inspiration s’est tarie. Mais quand cette improbable éventualité frôle mon esprit, je m’y prépare en échangeant avec Maravelias.
10. Pourquoi avoir créé le Trophée Anonym’us ? Pourquoi l’avoir créé ? 
E.M : Pour le fun, rien de plus au départ.
Ensuite, parce que j’aimais écrire des nouvelles, que je côtoyais beaucoup d’auteurs reconnus sur les salons et des non édités à côté. Aussi à cause des prix littéraires truqués, biaisés, affaire d’influences, d’accointances, de convenances, de mode … bref, tout sauf l’essentiel. Non pas seulement en ce qui concerne les gagnants, mais aussi par rapport aux sélections.
L’anonymat et le mélange entre édités et non édités me semblait une bonne idée non exploitée, également. Une prise de risque pour les confirmés, et un beau challenge pour les petits poucets. Dans ce sens, j’ai sollicité Ian Manook. Pour qu’il se prenne une gamelle et cesse de me faire de l’ombre.
C’est une manière de montrer aussi qu’il existe de belles plumes ignorées des éditeurs. Ce que tout le monde sait, certes. Dans ce sens, le Trophée et son aura auront permis à une demi douzaine d’auteurs de trouver un éditeur. Inutile de dire que cela nous réjouit. Et puis j’aime monter des projets, tisser des liens, communiquer. Et, par-dessus tout, j’aime créer. Une belle sculpture comme un ravissant jardin, un morceau de guitare comme un texte, un poème, que ce soit beau, harmonieux. Trouver le bon ton, la bonne note, le bon geste, la juste attitude. Oui… je m’égare. Disons que ces choses sont à la base de tout ce que j’entreprends. Du Trophée comme du reste.
10. Pourquoi avoir accepté d’être parrain pour ce trophée ?
I.M : J’ai une telle admiration pour Maravelias, son style, son écriture, sa philosophie de la vie. J’aime sa poésie lugubre et désespérée. J’envie ses Adidas de bogoss. Je jalouse son profil de rapace, sa gouaille du neuf deux et sa démarche à la Popeye. Même si je n’avais pas été obligé d’accepter ce parrainage en échange de l’effacement d’une dette de 112,85 euro que je lui devais sur deux barrettes, j’aurais craqué pour ce poste…non, je déconne, en fait, j’ai cru accepter le parrainage des lanceurs d’alertes masqués vengeurs du monde, les Anonymous. J’aurais dû faire attention à l’apostrophe. Je me suis laissé enfumer comme un baltringue par une tête de métèque en survêt. J’aurais dû me méfier. Quand je lui ai parlé oseille, il m’a dit t’auras des nouvelles pas courriel. Depuis j’en reçois une vingtaine par an. Que de la prose, pas de la maille !
11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?
 
E.M : C’est l’organisateur du Trophée, qui a pondu ça ? On dirait une tirade de Manook. Franchement, je ne suis ni sociologue, ni psychologue. Nous sommes des voyeurs, d’éternels enfants, cruels et égoïstes, qui aimons nous faire peur, sans doute, blasés, aussi, habitués, rompus à la violence virtuelle que dégueulent tous nos écrans. Pourtant, ailleurs, pour les autres, cette violence est bien réelle, et jamais la fiction ne dépassera la réalité. Peut-être qu’on en veut toujours plus, de surenchères en surenchères, jusqu’au drame.
Prenez Manook, au hasard : Un prix, deux prix, trois prix, 15 prix… ça ne peut que mal finir. Trop, c’est trop, voilà tout.
I.M : Notre monde est maso. Plus notre quotidien est noir, plus le roman noir doit être plus noir pour dépasser la réalité. Donc pour les auteurs, « tant que c’est noir, il y a de l’espoir » comme dit Maravelias.
 
12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
E.M : Mon actualité littéraire n’a pour le moment rien d’officiel. J’ai bon espoir que mon prochain livre voie le jour en 2018, mais rien n’étant signé, il n’y a rien à en dire, sinon que ce sera une fiction, très éloigné de La Faux Soyeuse, dans un Paris et sa banlieue au bord de la rupture. Avec de nombreux personnages que j’espère forts, car ils portent toute l’histoire sur leurs épaules.
Ian Manook ayant lourdement insisté, je pense que je l’autoriserai à en rédiger la préface. Ça lui filera un coup de pouce.
I.M : Le 4 octobre sort Mato Grosso, un roman complètement différent de la trilogie mongole. Une sorte de huis-clos, mais au cœur du Pantanal brésilien qui devient le plus grand marécage du monde à la saison des pluies. C’est à la fois une histoire de vengeance, une réflexion sur l’écriture, et un cri d’amour pour cette région où j’ai passé plus d’un an dans ma jeunesse. J’espère que mes lecteurs me suivront. Il y a deux façons d’aimer lire : aimer les livres pour l’objet qu’ils représentent et l’histoire qu’ils racontent, ou aimer les auteurs et les suivre dans leurs expériences, leurs engagements, leurs chemins de traverse, leurs contre-pieds. C’est ce que Mato Grosso va tester après le succès de la trilogie mongole. Mais bien entendu, mon actualité la plus sensible, c’est l’attente du prochain Maravelias.
 
13. Le (s) mot(s) de la fin ?
E.M : Abyssus abyssum invocat.
Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick…
I.M : Maravelias
Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us 2018 : « Les Mots sans les Noms ».

Anonym'us logo

 

Le Trophée Anonym’us vous connaissez ?

Cette année notre blog est associé à la 4e édition du Trophée Ananym’us.

Les 3 années précédentes c’est Collectif Polar : Chronique de nuit qui relayait ce challenge.

Cette année Collectif polar a trop de projet en route, aussi c’est moi, son petit frère qui va assurer l’intérim pour ce 4e Trophée Anomym’us.

 

Le trophée Anonymus’ Qu’est ce que c’est

D’abord baptisé  » Le Thophée des 2M », il a changé de nom dés sa deuxième édition.

La première année, Eric Maravélias (à qui on doit le superbe roman La faux soyeuse), et Benoit Minville (auteur de l’excellent roman ado-adulte Les géants et le non moins bon Rural Noir) ont lancé un concours de nouvelles improvisées. En lice, un groupe d’auteurs Français réunis pour le fun et le plaisir partagé.
Une nouvelle chacun de maximum, 10 pages. Un jury de lecteurs potos. Et.. Ils ont fédéré une bonne vingtaine d’auteurs. Le vainqueur 2015 : Vincent Crouzet, le vainqueur 2017

th (15)La deuxième année Eric Maravélias remet ça avec le même enthousiasme. Le nouveau concours s’appelle dorénavent « Trophée Anonym’us 2016 : « Les Mots sans les Noms ». Il a, à nouveau, été accueilli par le festival « Les Pontons Flingueurs », de René Vuillermoz, à Annecy.

Nous gagions à l’époque alors que cela devienne pérenne. Aujourd’hui il semble que ce soit le cas !

Et bien oui, Eric Maravélias aidé d’Anne Denost se lance dans une nouvelle année.

C’est le départ du Trophée Anonym’us 2017/2018 : « Les Mots sans les Noms ».

ano SON PARRAIN : Ian Manook.
Il a été le premier à répondre présent la première année.

 

 

Podium 2017

Trophée Anonym’us 2017

Colin Niel / Javel
Nils Barrellon / Mort aux cons
Maud Mayeras / Le Parloir
Michel Douard / Parkinson of a bitch
Loser Esteban / Entonnoir

Vous le trouverez toutes les info sur la page facebook  du trophée Anonym’Us

Ou sur le blog :

Le Trophée, c’est quoi ? Une video pour tout comprendre par Nicolas Duplessier

Pour la quatrième année le Trophée Anonym’us revient, avec plein d’auteurs à découvrir, des nouvelles noires ou policières.
Vous préférez lire les nouvelles que les trois pages relatives à la façon dont fonctionne
ce trophée atypique ?
Nicolas Duplessier nous a offert une petite vidéo explicative et ludique.
Alors, ne boudez pas votre plaisir et cliquez sur la vidéo qui vous dit tout sur le Trophée !

LES REGLES : 

Une nouvelle de 20.000 signes maximum, noir ou polar.

Des auteurs vont concourir de façon anonyme pour gagner le trophée. Qu’ils soient connus, reconnus ou des inconnus.

Des cadors édités et des non édités jugés à l’aveugle. Un vote à l’aveugle pour le jury qui ne connaîtra pas le nom des auteurs.

Un Trophée, un buste en argile, réalisé à la main par Eric Maravélias sur FB.

Les trois premiers invités au festival des « Pontons flingueurs », à Annecy, en juin, pour la remise du Trophée.

Début de la 4eme saison :

vendredi 22 septembre 2017

– « Oui je sais j’ai une petite semaine de retard. »

-« Oui je sais ça devient une habitude »

LES PARTICIPANTS : 

Les auteurs en lice édités sont : 

Amélie Antoine
Jean Luc Bizien
Marie-Hélène Branciard
Natacha Calestrémé
Claudine Chollet
Nicolas Duplessier
Sabine Dormond
Jeremy Fel

Sylvain Forge
Stéphane Jolibert
Jess Kaan
Eric Maneval
Luce Marmion

Cloé Mehdi

Fabien Pesty

Yvan Robin
Magali Le Maître
Lou Vernet

********

 


du côté des non-édités :

 

James Osmont
James Osmont
Nouvel auteur
Damien Eleonori
Tara Lennart
Tara Lennart
Véronique Jeandé
Veronique Jeandé

 

Nacer Safsaf
Nacer Safsaf

Voila vous savez tout ce qu’il y a à savoir sur ce super trophée Anonym’us.

Demain je vous propose la première interview, celle du parrain, qui lance l’année 2017/2018

Ensuite ce sera la première nouvelle anonyme.

Et ainsi de suite toutes les semaines durant environ 6 mois.

Un entretien avec un des auteurs participant par Eric Maravélias.

Et une nouvelle anonymes

Alors à très vite

La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga

Aujourd’hui encore je viens vous parlez de Edmond Locard, le père des laboratoire de police scientifique.

Si la semaine dernière le livre que je vous présentais sur Locard était plutôt un documentaire, celui-ci est plus romancé. Peut-être plus accessible au commun des mortels que nous sommes.

 

La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga. 

Paru le 15 octobre 2007 aux Ed; des Traboules
 

Malheureusement épuisé chez l’éditeur

19€50  ; 226 p.) ; 24 x 15 cm

Fabuleuse est l’histoire de ce jeune médecin légiste lyonnais, Edmond Locard, que l’on a comparé, non sans raisons, à Sherlock Holmes, la créature de Conan Doyle.

Dans ce récit, nous le découvrons, au travers de souvenirs personnels et familiaux: un homme élégant, érudit, mélomane, séduisant, séducteur. Un chercheur qui s’inscrit dès le début du vingtième siècle dans l’histoire des empreintes digitales, des traces, des indices, des recherches toxicologiques, balistiques, qui vont préluder aux découvertes de la criminalistique d’aujourd’hui avec, entre autres, celte molécule biologique: l’ADN, preuve incontournable de culpabilité ou d’innocence, et la mise en place à Lyon des services d’Interpol, inextricable réseau international où s’empêtrent les criminels.

Fabuleuse est la toile de fond historique de ce récit : a mythique Belle Époque, ses apaches, principal risque d’insécurité des premières décennies du 20e siècle, contre lesquels Clémenceau va dresser ses Brigades du Tigre, qu’a chanté Philippe Clay :

« De vrais robots, toujours à l’affût, jamais au repos.
De face, de dos, de profil, ils ont nos bobines en photo,
M’sieur Clémenceau

Kaléidoscope prodigieux que ces grandes affaires judiciaires du 19e et du 20e siècle: l’affaire Dreyfus, l’espionne Mata-Hari, le provocateur Lacenaire, des drames villageois, des assassinats sordides, des attentats et des meurtres politiques qui ont, en leur temps, passionné l’opinion publique, la presse, inspiré les écrivains, les cinéastes, Des accusés sur lesquels plane l’ombre maléfique de la guillotine.

Et, puisqu’en France tout se termine par des chansons, celte histoire à laquelle Edmond Locard fut mêlé de près : l’épopée du terrible Bonnot et de sa bande, évoquée par Joe Dassin :

« Dans la de Dion Bouton cachait les voleurs,
Octave comptait les gros billets et les valeurs,
Avec Raymond-La-Science, les bandits en auto,
C’était la bande à Bonnot
. »

Bon dans les jours qui viennent on retrouvera mon médecin expert mais comme écrivain cette fois ci !

Et puis tout cela m’a fait furieusement penser à un feuilleton que je regardais gamine, mais là dessus aussi j’y reviendrai !

A très vite alors …

Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet

Il y a peu de temps je vous parlais d’une petite série française.

« Empruntes criminelles »

J’avais  promis de revenir vous voir pour vous parlez de Edmond Locard.

Aussi…

 Pour poursuivre votre expérience voici un ouvrage que je vous conseille sur le père des labos criminels.

Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet.  Paru le 25 avril 2006 aux éditions Traboules. 19€50 ;   19€50 ;  (170 p.) ; illustrations en noir et blanc ; 21 x 15 cm.

Découvrir Edmond Locard c’est se replonger aux débuts de la police scientifique moderne. Bien avant l’utilisation de l’ADN, cet homme génial, médecin légiste et homme de culture, a doté la ville de Lyon du premier laboratoire français de police technique, capable de résoudre les crimes les plus abominables. Au travers de la vie de cet infatigable chercheur, le lecteur va découvrir l’avancée des travaux sur le crime et le criminel depuis le XIXème siècle avec Cesare Lombroso et Alexandre Lacassagne jusqu’aux empreintes génétiques utilisées pour la première fois en 1986 par le britannique Alec Jeffreys.

 

L’auteur :
Michel Mazevet, docteur en médecine, a fait une thèse remarquable sur Edmond Locard (avec la mention «très honorable avec éloges»). Il est par ailleurs médecin militaire et s’intéresse de très près, comme Locard, au droit et aux techniques de recherches scientifiques utilisées lors des crimes.
Il retrace la vie et l’oeuvre du docteur Edmond Locard, médecin légiste créateur de la criminalistique moderne et personnage important de la première moitié du XXe siècle à Lyon. A travers cette biographie, il décrit également les recherches sur le criminel depuis le XVIIIe siècle avec A. Quertelet et le XIXe siècle avec A. Bertillon et C. Lombroso jusqu’à aujourd’hui.

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 3

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire le chapitre 3 de ce magnifique et captivant polar historique. J’espère que ces lectures vous auront donné envie de poursuivre ce titre que vous trouvez dorénavant en poche.

Alors belle lecture à vous !


3

LE JUGE FENG ANNONÇA À Cí qu’il avait besoin d’interroger quelques voisins, aussi convinrent-ils de se retrouver après le déjeuner. Cí profita de la pause pour retourner chez lui. Il voulait rendre visite à Cerise, mais il fallait que son père lui donnât l’autorisation de ne pas aller travailler.
Avant d’entrer, il se recommanda aux dieux et fit irruption sans frapper. Il surprit son père en train de lire des documents qui lui glissèrent des mains. L’homme les ramassa à terre et les rangea précipitamment dans un coffret laqué de rouge.
— On peut savoir ce que tu fais ici ? Tu devrais être en train de labourer, lui lança-t-il furieux. – Il referma le coffret et le rangea sous le lit.
Cí lui exprima son intention de rendre visite à Cerise, mais son père se montra réticent.
— Tu fais toujours passer tes désirs avant tes obligations, marmonna-t-il.
— Père…
— Et elle n’en mourra pas, je t’assure. Je me demande pourquoi j’ai accédé au souhait de ta mère lorsqu’elle s’est obstinée à te marier à une fille plus dangereuse qu’un guêpier.
Cí avala sa salive.
— Je vous en supplie, père. Ce ne sera qu’un moment. Après je terminerai de labourer et j’aiderai Lu à la moisson.
— Après, après… Crois-tu donc que Lu va au champ pour se promener ? Même son buffle est plus disposé que toi à travailler. Après… Quand c’est, « après » ?
« Que vous arrive-t-il, père ? Pourquoi êtes-vous si injuste envers moi ? »
Cí ne voulut pas répliquer. Tous, y compris son père, savaient parfaitement qu’au cours des six derniers mois c’était lui, et non Lu, qui s’était cassé les reins à récolter le riz ; que c’étaient ses jambes qui s’étaient crevassées à s’occuper des plants dans les pépinières, ses mains qui étaient devenues calleuses à force de récolter, battre, cribler et trier ; lui qui avait labouré du lever au coucher du soleil, nivelé, transplanté, bonifié, qui avait passé ses journées à pédaler sur les pompes et à transporter les sacs jusqu’aux barcasses sur le fleuve. Tous, dans ce maudit village, savaient que pendant que Lu se soûlait avec ses putains, lui s’était tué aux travaux des champs.
Voilà pourquoi il détestait avoir une conscience : parce qu’elle l’obligeait à accepter les décisions de son père… Il alla chercher sa faucille et ses affaires. Il trouva sa musette, mais pas la faucille.
— Prends la mienne. Lu a pris la tienne, lui précisa son père.
Cí n’opposa aucune objection. Il la mit dans sa musette et partit en direction de la parcelle.
Il frappa si fort le buffle qu’il se fit mal à la main. L’animal mugissait comme si on le tuait, mais il tirait comme un démon, tentant désespérément d’éviter les coups de Cí ; celui-ci s’accrochait à l’araire, essayant de l’enfoncer dans la terre, tandis que le champ s’efforçait d’engloutir l’interminable rideau de pluie qui se vidait d’un ciel proche de l’orage. Chaque sillon était suivi d’un autre empli de jurons, d’efforts et de coups de baguette. Cí ne sentait pas la fraîcheur de l’eau qui tombait de plus en plus fort. Le tonnerre gronda et le jeune homme s’arrêta. Le ciel était aussi noir que la boue qu’il piétinait. Il avait de plus en plus chaud. Il s’asphyxiait. Un claquement, puis un autre coup de tonnerre. Un autre éclair. Et un autre.
Soudain, le ciel s’ouvrit au-dessus de sa tête et un éclair de lumière, suivi d’une détonation, fit trembler la terre. Effrayé, le buffle s’agita et fit un bond, mais l’araire resta coincé et, en tombant, l’animal s’écroula sur ses pattes arrière.
Quand Cí retrouva son souffle, il vit la bête à terre, se débattant dans la glaise, affolée. Il se hâta de la relever, mais n’y parvint pas. Il détacha le harnais et lui donna des coups de bâton, mais l’animal se contenta de relever la tête pour tenter d’échapper au châtiment. Alors il constata, terrifié, que sa patte arrière présentait une affreuse fracture ouverte.
« Dieux, en quoi vous ai-je offensés ? »
Il sortit une pomme de sa musette et l’approcha de l’animal, mais celui-ci tenta de lui donner un coup de corne. Quand il se calma, Cí lui inclina le front de façon à enfoncer une corne dans la fange. Il examina ses yeux, tellement écarquillés par la panique qu’ils semblaient vouloir échapper à la prison du corps impotent. Les naseaux se dilataient et se contractaient à la manière d’un soufflet, expulsant une traînée de bave. Il ne valait même pas la peine de le relever. Cet animal était déjà de la viande d’abattoir.
Il lui caressait le museau quand il se sentit pris au collet et jeté à l’eau. Lorsqu’il se retourna, il se heurta au visage furibond de son frère qui brandissait une baguette.
— Pauvre incapable. C’est comme ça que tu me remercies de mes peines ? – Son visage était l’image vivante du diable.
Cí essaya de se protéger quand la baguette s’abattit sur lui. Il crut sentir une brûlure lui lacérer la figure.
— Lève-toi, misérable. (De nouveau il le frappa.) Je vais t’apprendre, moi.
Cí tenta de se redresser, mais Lu le frappa de nouveau. Puis il saisit le garçon par les cheveux et le traîna dans la vase.
— Tu sais combien coûte un buffle ? Non ? Eh bien tu vas le savoir.
Il le jeta sans pitié dans la boue et il lui piétina la tête jusqu’à ce qu’elle fût submergée. Quand il se fatigua de le voir gigoter, il le tira et le poussa sous le harnais.
— Laisse-moi ! cria Cí.
— Ça te dégoûte de travailler dans les champs, hein ? Ça te désespère que notre père me préfère, moi…
Il essaya de l’attacher aux courroies.
— Tu aurais beau lui lécher les bottes, père ne t’aimerait pas. – Cí se débattit.
— Quand j’en aurai fini avec toi, c’est toi qui me les lècheras. – Et il se remit à le frapper.
Tandis qu’il essuyait le sang des coups, Cí regarda son frère avec rage. Comme l’ordonnaient les rites de la piété filiale, il n’avait jamais riposté, mais le moment était venu de lui montrer qu’il n’était pas son esclave. Il se leva et le frappa au ventre de toutes ses forces. Lu ne s’y attendait pas et accusa le choc. Mais il se retourna comme un tigre et lui renvoya un coup de poing dans les côtes. Cí tomba raide. Son frère le dépassait en poids et en envergure. Le seul avantage que Cí avait sur lui, c’était la haine qui à présent l’animait. Il tenta de se lever, mais Lu lui lança des coups de pied. Cí sentit quelque chose craquer dans sa poitrine, mais aucune douleur. Avant qu’il pût se plaindre, il reçut un autre coup de pied dans le ventre. Ses tempes palpitaient et son corps le brûlait. Un autre coup le renversa. Il tenta en vain de se relever et sentit la pluie nettoyer le sang sur son visage.
Il crut entendre son frère le traiter d’épave, mais il ne put en être sûr, car l’obscurité l’envahit et il perdit connaissance.
*
Feng se trouvait devant le cadavre de Shang lorsque Cí apparut, traînant les pieds, tel un spectre.
— Par les dieux, Cí ! Qui t’a fait… ? – Le juge l’accueillit entre ses bras avant qu’il ne s’évanouît.
Feng l’étendit sur une natte. Il remarqua qu’il pouvait à peine ouvrir un œil, mais la blessure de la joue ne paraissait pas grave. Il effleura de ses doigts le bord ouvert.
— On t’a marqué comme une mule, se lamenta-t-il tandis qu’il découvrait son torse. (Il s’alarma en découvrant l’hématome sur le flanc, mais par chance la côte n’était pas fracturée.) C’est Lu ? (Cí nia, à demi conscient.) Ne mens pas. Ce maudit animal ! Ton père a bien fait de le laisser dans les champs.
Feng acheva de déshabiller Cí et examina les autres blessures. Il respira, soulagé, en constatant que son pouls était rythmé et puissant, mais il envoya tout de même son assistant quérir le guérisseur local. Bientôt apparut un vieil homme édenté qui apportait des plantes et deux pots contenant des breuvages. Le petit homme examina Cí avec une lenteur exaspérante, il le frictionna et lui administra un tonique. Lorsqu’il eut terminé, il le vêtit de linge sec et recommanda à Feng de le laisser se reposer.
Au bout d’un moment, un étrange bourdonnement inquiéta Cí. Le jeune homme se redressa avec difficulté et regarda autour de lui pour constater qu’il se trouvait dans la pièce plongée dans la pénombre où l’on gardait le cadavre de Shang. Dehors il pleuvait, mais la chaleur avait commencé à corrompre la chair morte, répandant une puanteur semblable à celle d’une fosse d’excrétions. De nouveau il entendit l’étrange murmure qui provenait du corps de Shang et se demanda ce que c’était. Il fit le point, attendant que ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Le murmure augmentait et s’agitait au rythme d’un sombre nuage insolite qui se balançait, se contractant et se dilatant au-dessus du cadavre. Lorsqu’il s’approcha du mort, il s’aperçut que le bourdonnement venait d’un essaim de mouches voletant au-dessus du sang sec qui ourlait sa gorge.
— Comment va cet œil ? demanda Feng.
Cí sursauta. Il ne s’était pas aperçu de la présence de Feng, qui était assis à terre, à quelques pas de distance.
— Je ne sais pas. Je ne sens rien.
— On dirait que tu vas t’en sortir. Tu n’as pas d’os cassés et… (Un coup de tonnerre proche résonna avec violence.) Par la Grande Muraille ! Les dieux du ciel sont irrités !
— Ça fait longtemps qu’ils le sont contre moi, se plaignit Cí.
Feng l’aida à marcher tandis qu’un autre coup de tonnerre grondait au loin.
— Bientôt arriveront les gens de la famille de Shang avec les anciens du village. Je les ai convoqués pour leur communiquer ce que j’ai découvert.
— Juge Feng, je ne peux continuer à vivre dans ce village. Je vous en prie, emmenez-moi avec vous à Lin’an.
— Cí, ne me demande pas l’impossible. Tu dois obéissance à ton père et…
— Mais mon frère me tuera…
— Excuse-moi, les anciens arrivent.
Les parents de Shang entrèrent, portant sur les épaules un cercueil en bois dont le couvercle avait été orné de dessins. À la tête du cortège se trouvait le père, un vieil homme angoissé à l’idée d’avoir perdu le descendant qui aurait dû l’honorer après sa mort, suivi d’autres parents et de quelques voisins. Ils posèrent le cercueil près du cadavre et entonnèrent un chant funèbre. Lorsqu’ils eurent terminé, ils se placèrent aux pieds du défunt, indifférents à la fétidité qu’il exhalait.
Feng les salua et tous s’inclinèrent devant lui. Avant de prendre place, le juge chassa les mouches qui harcelaient la gorge de Shang, mais les insectes revinrent au festin dès qu’il interrompit sa gesticulation. Pour l’empêcher, il ordonna que l’on couvrît la blessure d’un bout d’étoffe. Puis il prit place dans le fauteuil que son assistant mongol venait d’installer près d’une table laquée de noir.
— Honorables citoyens, comme vous le savez, cet après-midi se présentera le magistrat envoyé par la préfecture de Jianningfu. Cependant, et conformément au vœu de la famille, on m’a prié d’enquêter sur tout ce qui serait à ma portée. Je vais donc m’épargner les détails protocolaires et énoncer les faits.
Cí le regarda depuis le coin où il s’était installé. Il admirait sa sagesse et la sagacité avec laquelle il exerçait sa fonction. Feng ordonna ses notes et commença.
— Il est connu de tous que Shang n’avait pas d’ennemis et, malgré cela, il a été sauvagement assassiné. Quel a pu être le mobile ? Pour moi, sans aucun doute, le vol. Sa veuve, femme tenue pour honorable et respectueuse, affirme qu’au moment de sa disparition le défunt portait trois mille qian* enfilés sur une corde attachée autour de sa taille. Cependant le jeune Cí, qui ce matin nous a démontré sa perspicacité en identifiant les incisions du cou, assure que lorsqu’il a découvert Shang, celui-ci n’avait pas d’argent sur lui. (Il se leva et, croisant les mains, se promena devant les paysans, qui évitèrent son regard.) D’autre part, le même Cí a trouvé un chiffon dans la cavité buccale du cadavre, dont j’atteste l’authenticité, et qui est en ma possession, indexé et numéroté en tant que preuve. – Il sortit le morceau d’étoffe d’une petite boîte et le déplia devant les personnes présentes.
— Justice pour mon mari ! cria la veuve entre deux sanglots.
Feng acquiesça de la tête. Il se tut un instant et continua.
— À simple vue, il peut paraître que ce n’est qu’un bout d’étoffe de lin taché de sang… Mais si nous observons minutieusement ces taches (il parcourut les trois principales de ses ongles), nous nous apercevons que toutes répondent à une curieuse forme courbe.
Les personnes présentes chuchotèrent, s’interrogeant sur les conséquences que pouvait induire une telle découverte. Cí se posa la même question, mais avant qu’il trouve la réponse, Feng poursuivit.
— Pour argumenter mes conclusions, je me suis permis de faire quelques vérifications que je souhaiterais renouveler devant vous. Ren ! appela-t-il son assistant.
Le jeune Mongol s’avança, portant dans ses mains un couteau de cuisine, une faucille, un pot qui contenait de l’eau colorée et deux morceaux de tissu. Il s’inclina et posa les objets devant Feng. Le juge plongea ensuite le couteau de cuisine dans l’eau teintée, puis il l’essuya avec l’un des chiffons. Il répéta l’opération avec la faucille et montra le résultat à l’assistance.
Cí observa avec attention, remarquant que le chiffon avec lequel il avait essuyé le couteau révélait des taches fuselées et rectilignes, alors que celles qui s’étaient formées lorsqu’il avait essuyé la faucille coïncidaient avec les courbes trouvées sur le chiffon qu’il avait trouvé dans la bouche de Shang. L’arme devait donc être celle-ci. Cí admira l’intelligence de son maître.
— C’est pourquoi, continua Feng, j’ai ordonné à mon assistant de réquisitionner toutes les faucilles qui existent dans le village, tâche qu’il a accomplie ce matin avec une extrême diligence, grâce à l’aide des hommes de Bao Pao. Ren !
De nouveau l’assistant s’avança, traînant une caisse remplie de ces outils. Feng se leva pour s’approcher du cadavre.
— La tête a été séparée du tronc par une scie de boucher, scie que les hommes de Bao Pao ont trouvée dans la parcelle même où Shang a été assassiné. (Il sortit une scie de la caisse et la posa à terre.) Mais le coup mortel a été asséné avec autre chose. L’instrument qui a ôté sa vie était sans doute une faucille comme celle-ci.
Un murmure brisa le silence sépulcral. Quand ils se turent, Feng continua.
— La scie ne présente aucun signe distinctif. Elle est fabriquée dans un métal ordinaire et son manche en bois n’a pas été reconnu. Mais, par chance, chaque faucille porte toujours inscrit le nom de son propriétaire, si bien que lorsque nous aurons localisé l’arme, nous capturerons également le coupable.
Feng fit un signe à Ren. L’assistant se dirigea vers l’extérieur et ouvrit la porte de la remise, laissant voir un groupe de paysans surveillés par les hommes de Bao Pao. Ren les fit entrer. Cí ne parvint pas à les distinguer, car ils s’attroupèrent au fond, où régnait l’obscurité.
Feng demanda à Cí s’il se sentait en état de l’aider. Le jeune homme répondit par l’affirmative. Il se leva péniblement et acquiesça aux instructions que Feng lui susurra à l’oreille. Puis il prit un cahier, un pinceau, et suivit le juge qui s’accroupit devant les faucilles pour les examiner. Il le fit calmement, posant soigneusement les lames des faucilles sur les marques imprimées sur le chiffon et les regardant en transparence. À tout instant il dictait quelque chose à Cí qui, suivant les ordres de Feng, faisait comme s’il écrivait.
Jusqu’alors, Cí s’était étonné de la méthode de Feng, car la plupart des lames étaient forgées à partir d’un même modèle, et à moins que la faucille en question possédât d’aventure une marque particulière, il serait difficile d’obtenir une information concluante. Mais à présent il le comprenait. En fait, ce n’était pas la première fois qu’il voyait Feng employer une argutie semblable. Le code pénal interdisant formellement de condamner un accusé sans avoir obtenu préalablement sa confession, Feng avait élaboré un plan visant à effrayer le coupable.
« Il n’a pas de preuves. Il n’a rien. »
Feng en termina avec les faucilles et fit mine de lire les notes inexistantes de Cí. Puis il se tourna lentement vers les paysans en lissant sa moustache.
— Je ne vous le dirai qu’une fois ! cria-t-il pour dominer le claquement de l’orage. Les marques de sang trouvées sur ce chiffon identifient le coupable. Les taches correspondent à une seule faucille et, comme vous le savez, toutes sont gravées de vos noms. (Il scruta les visages apeurés des cultivateurs.) Je sais que vous connaissez tous la condamnation pour un crime aussi abominable, mais ce que vous ignorez, c’est que si le coupable n’avoue pas maintenant, son exécution immédiate se fera au moyen du lingchi, brama-t-il.
Un nouveau murmure se répandit dans le hangar. Cí fut horrifié. Le lingchi ou mort des mille coupures était le châtiment* le plus sanguinaire qu’un esprit humain pût concevoir. On dénudait l’inculpé et ensuite, après l’avoir attaché à un poteau, on dépeçait lentement ses membres comme si l’on en tirait des filets. Les morceaux de chair étaient déposés devant le condamné, qui était maintenu en vie le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’on lui enlève un organe vital. Il regarda les paysans et vit se refléter l’épouvante sur leurs visages.
— Mais comme je ne suis pas le juge chargé de cette sous-préfecture, cria Feng à un empan des villageois effrayés, je vais accorder au coupable une chance irréfutable. (Il s’arrêta devant un jeune paysan qui pleurnichait. Il le regarda avec mépris et poursuivit.) En vertu de ma magnanimité, je vais lui offrir la miséricorde dont il n’a pas fait preuve à l’égard de Shang. Je lui donne l’occasion de retrouver un peu d’honneur en lui permettant d’avouer son crime avant de l’accuser. De cette seule façon il pourra éviter l’ignominie et la plus cruelle des morts.
Il se retira lentement. La pluie frappait le toit. On n’entendait rien d’autre.
Cí observa Feng qui se déplaçait tel un tigre en chasse : sa démarche posée, le dos voûté, son regard tendu. Il pouvait presque respirer son irritation. Les hommes transpiraient dans le silence et l’odeur fétide, leurs vêtements trempés collés à la peau. Dehors le tonnerre grondait.
Le temps parut s’arrêter devant la colère de Feng, mais personne ne s’accusa.
— Sors, idiot ! C’est ta dernière chance ! cria le juge.
Personne ne bougea.
Feng serra les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes. Il murmura quelque chose et se dirigea vers Cí en proférant des malédictions. Le garçon en fut effrayé. C’était la première fois qu’il le voyait ainsi. Le juge lui arracha le papier des notes et il feignit de le relire. Puis il regarda les paysans. Ses bras tremblaient.
Cí comprit qu’à tout moment Feng allait être découvert. Aussi fut-il empli d’admiration lorsqu’il vit la résolution avec laquelle, subitement, le juge se dirigea vers l’essaim de mouches qui volait au-dessus de la scie de boucher.
— Maudites sangsues. – Il les chassa, les dispersant. Soudain, son esprit parut lancer des éclairs.
— Sangsues…, répéta-t-il.
Feng frappa dans ses mains au-dessus de la scie, faisant se déplacer le nuage d’insectes vers l’endroit où s’entassaient les faucilles. Presque toutes les mouches s’envolèrent, mais plusieurs descendirent se poser sur l’une de celles-ci. Alors le visage de Feng changea et émit un rugissement de satisfaction.
Le juge se dirigea vers la faucille sur laquelle les mouches pullulaient, il la regarda attentivement, puis se baissa. Elle était ordinaire, apparemment propre. Et cependant, parmi toutes les autres, c’était la seule que les mouches se donnaient la peine de butiner. Feng prit une lampe et il l’approcha de la lame pour apercevoir de petites taches rouges, presque imperceptibles. Puis il dirigea la lumière vers la marque inscrite sur le manche qui identifiait son propriétaire. Lorsqu’il lut l’inscription, son sourire se figea. L’outil qui reposait entre ses mains appartenait à Lu, le frère de Cí.

Voilà c’était la fin de notre semaine de lecture.

Mais si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A Très bientôt pour une nouvelle lecture et un nouveau livre.

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 2.2

Suite de la lecture du livre d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavre

Voici la deuxième partie du chapitre 2 de notre polar historique.


2, suite…

Cí se leva à l’aube. Ils étaient convenus avec Feng de se retrouver dans la résidence de Bao Pao, où étaient habituellement logés les visiteurs du gouvernement, afin de l’assister dans l’examen du cadavre. Dans la chambre voisine, Lu ronflait bruyamment. Lorsqu’il se réveillerait, lui-même serait déjà loin.
Il s’habilla en silence et s’en alla. La pluie avait cessé, mais la chaleur de la nuit évaporait l’eau tombée sur les champs, faisant de chaque bouffée d’air une gorgée brûlante. Cí respira à pleins poumons avant de pénétrer dans le labyrinthe de ruelles qui formaient la bourgade, une succession de bicoques calquées les unes sur les autres dont les bois vermoulus se répétaient à angle droit tels de vieux dominos étourdiment alignés. De temps en temps, des lanternes scintillantes coloraient de leur lumière les petites portes ouvertes d’où émergeait l’odeur de thé, tandis que des files de paysans se dessinaient sur les chemins telles des âmes insaisissables. Et pourtant, le village dormait. On n’entendait que les geignements des chiens.
Lorsqu’il arriva à la maison de Bao Pao, déjà le jour se levait.
Il aperçut Feng sous le porche, vêtu d’une robe en toile d’étoupe couleur jais assortie à son bonnet. Son visage était de pierre, mais ses mains tambourinaient avec impatience. Après la courbette de rigueur, Cí lui renouvela sa reconnaissance.
— Je ne vais jeter qu’un coup d’œil, tu peux donc t’épargner les remerciements. Et ne fais pas cette tête, ajouta Feng en constatant sa déception. Ce n’est pas ma juridiction, et tu sais bien que dernièrement je ne fais plus d’enquêtes criminelles. Mais ne t’inquiète pas. C’est un petit village. Trouver l’assassin sera aussi facile qu’enlever un caillou de sa chaussure.
Cí suivit le juge jusqu’à une cabane annexe où montait la garde son assistant personnel, un homme silencieux aux traits mongols. À l’intérieur attendait le chef Bao Pao, accompagné de la veuve de Shang et des fils du défunt. Lorsque Cí aperçut les restes de Shang il eut un haut-le-cœur. La famille avait installé le cadavre sur un fauteuil en bois, comme s’il était encore vivant, le corps dressé et la tête unie au tronc au moyen de joncs entrelacés. Même lavé, parfumé et vêtu, on aurait dit un épouvantail ensanglanté. Le juge Feng présenta ses respects à la famille, il s’entretint un moment avec eux et leur demanda l’autorisation d’examiner le cadavre. L’aîné la lui accorda et Feng s’approcha lentement du mort.
— Te souviens-tu de ce que tu dois faire ? demanda-t-il à Cí.
Celui-ci s’en souvenait parfaitement. Il sortit une feuille de papier de son sac, la pierre d’encre et son meilleur pinceau. Puis il s’assit à terre, près du corps. Feng s’approcha du cadavre, déplorant qu’on l’eût lavé, et il se mit au travail.
— Moi, juge Feng, dans la vingt-deuxième lune du mois du lotus, de la deuxième année de l’ère Kaixi et quatorzième du règne de notre aimé Ningzong, fils du Ciel et honorable empereur de la dynastie Song, ayant dûment obtenu l’autorisation de la famille, j’entreprends une investigation préalable, accessoire de l’officielle qui devra être pratiquée dans non moins de quatre heures à partir de sa connaissance par le magistrat que désignera la préfecture de Jianningfu. En présence de Li Cheng, l’aîné du défunt, de la veuve de ce dernier, Madame Li, de ses autres enfants mâles, Ze et Xin, ainsi que de Bao Pao, le chef du village, et de mon assistant Cí, témoin direct de l’événement.
Cí écrivit sous la dictée, répétant chaque mot à voix haute. Feng continua.
— Le défunt, du nom de Li Shang, fils et petit-fils de Li, qui aux dires de son fils aîné était âgé de cinquante-huit ans au moment de sa mort, exerçant la profession de comptable, de paysan et de menuisier, a été vu pour la dernière fois avant-hier, à midi, après avoir exécuté sa besogne dans le magasin de Bao Pao où nous nous trouvons à présent. Son fils témoigne que le défunt ne souffrait d’aucune maladie hormis celles propres à son âge ou aux saisons, et qu’on ne lui connaissait pas d’ennemis.
Feng regarda l’aîné, qui s’empressa de confirmer ces précisions, puis Cí, afin qu’il relût ce qu’il avait écrit.
— En raison de l’ignorance des membres de sa famille, continua Feng avec une moue de réprobation, le corps a été lavé et habillé. Ils confirment eux-mêmes qu’au moment où le corps leur a été remis ils n’ont remarqué aucune autre blessure que la terrible entaille qui séparait la tête du tronc, et que c’est sans doute celle-ci qui a mis fin à sa vie. Sa bouche est exagérément ouverte… (il tenta en vain de la fermer) et la mâchoire, rigide.
— Vous n’allez pas le déshabiller ? s’étonna Cí.
— Ce ne sera pas nécessaire.
Feng tendit la main pour effleurer l’entaille du cou. Il la montra à Cí, attendant sa réponse.
— Double incision ? suggéra le jeune homme.
— Double incision… Comme aux cochons…
Cí observa avec attention la blessure débarrassée de la boue. En effet, dans sa partie antérieure, sous l’endroit qu’occupait auparavant la pomme d’Adam, elle présentait une coupure horizontale nette semblable à celle qu’on pratiquait sur les porcs pour les vider de leur sang. Ensuite, la blessure s’élargissait tout au long de sa circonférence au moyen de petits coups de dent semblables à ceux que produit une scie de boucher. Il allait commenter cela quand Feng lui demanda de relater les circonstances de sa découverte. Cí obéit, les rapportant de façon aussi détaillée qu’il s’en souvenait. Lorsqu’il conclut, le juge le regarda d’un air sévère.
— Et le chiffon ? lui demanda-t-il.
— Le chiffon ?
« Quel idiot ! Comment ai-je pu l’oublier ? »
— Tu me déçois, Cí, et ce n’était pas dans tes habitudes… (Le juge garda un instant le silence.) Comme tu devrais le savoir, la bouche ouverte n’obéit ni à une grimace d’appel au secours ni à un cri de douleur, car dans ce cas elle se serait refermée avec le relâchement postérieur au décès. En conclusion, on a dû y introduire un objet quelconque avant ou immédiatement après sa mort, lequel y est sans doute resté jusqu’à ce que les muscles se raidissent. En ce qui concerne la typologie de l’objet, je suppose que nous parlons d’un chiffon de lin, si nous sommes attentifs aux fils ensanglantés qui sont encore entre ses dents.
Le reproche fit mal à Cí. Un an plus tôt, il n’aurait pas oublié, mais le manque de pratique l’avait rendu lent et maladroit. Il se mordit les lèvres et fouilla dans sa manche.
— J’avais l’intention de vous le remettre, s’excusa-t-il en tendant le morceau d’étoffe soigneusement plié.
Feng l’examina minutieusement. La toile était grisâtre, souillée de plusieurs taches de sang séché ; sa taille, celle d’un de ces mouchoirs dont on se couvre la tête. Le juge le marqua comme preuve.
— Termine et encre mon sceau. Fais ensuite une copie à remettre au magistrat lorsqu’il arrivera.
Feng prit congé des personnes présentes et sortit de la remise. De nouveau il pleuvait. Cí se hâta de le suivre. Il le rejoignit juste à l’entrée de la demeure que Bao Pao lui avait attribuée.
— Les documents…, bégaya-t-il.
— Pose-les là, sur ma tablette.
— Juge Feng, je…
— Ne t’inquiète pas, Cí. À ton âge, j’étais incapable de distinguer une mort par arbalète d’une autre par pendaison.
Cela ne réconforta pas Cí, car il savait que ce n’était pas vrai.
Il observa le juge tandis que celui-ci rangeait ses diplômes. Il désirait être comme Feng. Il enviait sa sagacité, sa probité et sa connaissance. C’est lui qui l’avait instruit et il souhaitait continuer à l’avoir pour maître, mais jamais il n’y parviendrait enfermé dans un village de paysans. Il attendit qu’il eût terminé avant de le lui faire savoir. Quand Feng eut rangé le dernier papier, il l’interrogea à propos du contrat de son père, mais le juge hocha la tête, résigné.
— C’est une histoire entre ton père et moi.
Tel un acheteur indécis, Cí fit les cent pas au milieu des affaires de Feng.
— C’est qu’hier soir j’ai parlé avec lui et il m’a dit… Enfin je pensais que nous retournerions à Lin’an, et voilà qu’à présent…
Feng s’arrêta pour le regarder. Les larmes embuaient les yeux de Cí. Il inspira fortement avant de poser sa main sur l’épaule du jeune homme.
— Écoute Cí, je ne sais si je devrais te le dire…
— Je vous en supplie, l’implora-t-il.
— D’accord, mais tu dois me promettre que tu garderas cela pour toi.
Il attendit que Cí acquiesçât. Puis il prit un bol d’air et s’assit, abattu.
— Si j’ai fait ce voyage, c’est uniquement pour vous. Ton père m’a écrit il y a quelques mois pour me faire part de son intention de reprendre son poste, mais maintenant, après m’avoir fait venir jusqu’ici, il ne veut même plus en parler. J’ai insisté en lui promettant un travail confortable et un salaire généreux ; je lui ai même offert une maison en propriété dans la capitale, mais, inexplicablement, il a refusé.
— Eh bien, emmenez-moi ! Si c’est à cause de cet oubli du morceau d’étoffe, je vous promets que je travaillerai dur. Je travaillerai jusqu’à m’écorcher la peau s’il le faut, mais je ne vous ferai plus honte ! Je…
— Franchement, Cí, ce n’est pas toi le problème. Tu sais combien je t’apprécie. Tu es loyal et j’aimerais beaucoup te reprendre comme assistant. C’est pourquoi j’ai parlé à ton père de toi et de ton avenir, mais je me suis heurté à un mur. Je ne sais ce qui lui arrive, il s’est montré inflexible. Je regrette vraiment.
— Je… je…
Cí ne sut quoi dire. Un coup de tonnerre résonna au loin. Feng lui donna une tape dans le dos.
— J’avais de grands projets pour toi, Cí. Je t’avais même réservé une place à l’université de Lin’an.
— À l’université de Lin’an ?
Ses yeux s’écarquillèrent. Retourner à l’université était son rêve.
— Ton père ne te l’a pas dit ? Je pensais qu’il l’avait fait.
Les jambes de Cí flageolèrent. Quand Feng lui demanda ce qui lui arrivait, le jeune homme garda le silence, il avait le sentiment d’avoir été floué.

 


Demain fin de notre semaine de lecture avec le chapitre 3.

Et si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 2

Suite de la lecture du livre d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavre

Voici la première partie du chapitre 2 de notre polar historique.


2

CÍ PASSA LE RESTE DE L’APRÈS-MIDI à ingurgiter la puanteur que dégageait l’arrière-train ballottant de son buffle tandis qu’il se demandait quel délit avait bien pu commettre le vieux Shang pour finir décapité. À sa connaissance, il n’avait pas d’ennemis et personne ne l’avait jamais menacé. En fait, le pire dans sa vie, c’était d’avoir engendré trop de filles, ce qui l’avait obligé à travailler comme un esclave pour réunir une dot qui les rendît séduisantes. Cela mis à part, Shang avait toujours été un homme honnête et respecté.
« La dernière personne à qui penserait un assassin. »
Quand il reprit enfin ses esprits, déjà le soleil se cachait.
En plus du labour, Lu lui avait ordonné d’aplanir un tertre de vase noire, aussi dispersa-t-il quelques pelletées du mélange d’excréments humains, de boue, de cendre et de chaume qu’on utilisait habituellement comme fertilisant, et il étala le reste du monticule de façon à le dissimuler. Puis il frappa l’animal qui recula lourdement, comme s’il n’était pas rompu à cette tâche, grimpa d’un bond sur son dos et prit le chemin du retour au village.
Tandis qu’il descendait, Cí compara la découverte du corps de Shang à celle d’autres affaires semblables dont il avait eu l’occasion de connaître les détails lors de son séjour à Lin’an. Pendant tout ce temps il avait assisté Feng sur les enquêtes de nombreux crimes violents. Il avait même étudié des crimes rituels sanguinaires commis par les membres de sectes, mais il n’avait jamais vu un corps aussi sauvagement mutilé. Par chance, le juge était dans le bourg et il ne doutait pas qu’il trouverait le coupable.
Cerise vivait avec sa famille dans une bicoque que soutenaient à grand-peine des pieux vermoulus. Lorsqu’il atteignit la maison, l’angoisse le tenaillait. Il avait préparé deux ou trois phrases pour lui raconter ce qui était arrivé, mais aucune ne le satisfaisait. Bien qu’il plût à verse, il s’arrêta devant la porte, essayant de penser à ce qu’il allait dire.
« J’aurai bien une idée. » Se mordant les lèvres, les poings serrés, il approcha ses jointures de la porte. Ses bras tremblaient plus que son corps. Il attendit un instant et enfin frappa.
Seul répondit le silence. À la troisième tentative, il comprit que personne ne lui ouvrirait. Il renonça et rentra chez lui.
Dès qu’il ouvrit la porte, son père s’empressa de lui reprocher son retard. Le juge Feng était arrivé et cela faisait un moment qu’ils l’attendaient pour dîner. Voyant l’invité, Cí joignit ses poings sur sa poitrine et s’inclina devant lui en guise d’excuse, mais Feng l’en empêcha.
— Par les monstres de l’enfer ! s’exclama le juge avec un sourire indulgent. Mais que manges-tu ici ? L’année dernière tu avais encore l’air d’un adolescent !
Cí n’en avait pas conscience, mais à vingt ans il n’était plus le garçon chétif dont tous se moquaient à Lin’an. La campagne avait transformé son corps malingre en celui d’un jeune homme vigoureux dont les muscles fins évoquaient une botte de joncs fermement entrelacés. Cí sourit avec timidité, laissant entrevoir des dents parfaitement rangées, et il regarda le visage de Feng. Le vieux juge avait à peine changé. Son visage sérieux sillonné de fines rides contrastait toujours avec sa moustache blanche soigneusement taillée. Sa tête était coiffée du bonnet bialar* en soie qui indiquait son rang.
— Honorable juge Feng, le salua-t-il. Excusez mon retard, mais…
— Ne t’inquiète pas, mon fils, l’interrompit-il. Allons, entre, tu es trempé.
Cí se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec un petit paquet enveloppé dans un joli papier rouge. Cela faisait un mois qu’il attendait ce moment. Exactement depuis le jour où il avait appris que le juge Feng leur rendrait visite après si longtemps. Comme le voulait la coutume, Feng refusa trois fois le présent avant de l’accepter.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine.
Il rangea le paquet sans l’ouvrir, car le contraire eût signifié qu’il accordait plus d’importance au contenu qu’au geste lui-même.
— Il a grandi, oui, mais comme vous le voyez, il est toujours aussi peu responsable, intervint le père de Cí.
Cí tituba. Les règles de courtoisie l’empêchaient d’importuner l’invité avec des sujets étrangers à sa visite, mais un assassinat dépassait tout protocole. Il se dit que le juge le comprendrait.
— Pardonnez mon impolitesse, mais je dois vous communiquer une horrible nouvelle. Shang a été assassiné ! On l’a décapité ! – Son visage était un masque d’incompréhension.
Son père le regarda avec une expression sérieuse.
— Oui. Ton frère Lu nous l’a dit. Maintenant, assieds-toi et dînons. Ne faisons pas attendre davantage notre hôte.
Le flegme avec lequel Feng et son père prenaient l’événement exaspéra Cí. Shang était le meilleur ami de son père ; pourtant, lui et le juge continuaient à manger tranquillement, comme si de rien n’était. Cí les imita, bouillant intérieurement. Son père s’en aperçut.
— Épargne-nous cette grise mine. De toute façon, nous n’y pouvons pas grand-chose, conclut le patriarche. Lu a transporté le corps de Shang dans les dépendances du gouvernement et les membres de sa famille sont en train de le veiller. De plus, tu sais que le juge Feng n’a aucune compétence dans cette sous-préfecture, il ne nous reste qu’à attendre qu’on envoie le magistrat chargé de l’affaire.
Cí le savait en effet, de même qu’il savait que d’ici là l’assassin avait tout loisir de s’évanouir dans la nature. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le calme de son père. Par chance, Feng parut lire ses pensées.
— Ne t’inquiète pas, le rassura le juge. J’ai parlé à sa famille. Demain, j’irai l’examiner.
Ils abordèrent d’autres sujets tandis que la pluie frappait violemment le toit d’ardoise. En été, les soudaines trombes d’eau des typhons surprenaient souvent les imprudents, et ce jour-là Lu semblait avoir été l’infortuné. Il fit son apparition trempé, les yeux vitreux, empestant l’alcool. À peine entré il buta contre un grand coffre et s’étala de tout son long, mais il se releva et donna des coups de pied dans le meuble, comme si celui-ci était responsable de sa chute. Puis il salua le juge d’un balbutiement stupide et s’en fut directement dans sa chambre.
— Je crois que le moment est venu de me retirer, annonça Feng après avoir essuyé sa moustache. J’espère que tu réfléchiras à ce dont nous avons parlé, dit-il au père de Cí. Et quant à toi… (il se tourna vers le jeune homme), nous nous voyons à l’heure du dragon1, dans la résidence du chef local où je suis logé.
Ils se dirent au revoir et Feng partit. La porte à peine fermée, Cí scruta le visage de son père. Son cœur battait, dans l’expectative.
— Il l’a fait ? Il a dit quand nous y retournerons ? osa-t-il demander. – Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Assieds-toi, mon fils. Une autre tasse de thé ?
Le père s’en servit une à ras bord avant d’en verser une autre pour son fils. Il le regarda avec tristesse avant de baisser les yeux.
— Je regrette, Cí. Je sais combien tu désirais retourner à Lin’an… (Il absorba bruyamment une gorgée d’infusion.) Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’avait prévu.
Cí arrêta sa tasse à un soupir de sa bouche.
— Je ne comprends pas ! Il est arrivé quelque chose ? Feng ne vous a-t-il pas proposé le poste ?
— Oui. Il l’a fait hier. – Il absorba lentement une autre gorgée.
— Alors ? – Cí se leva.
— Assieds-toi, Cí.
— Mais, père… Vous l’aviez promis… Vous aviez dit…
— Je t’ai dit de t’asseoir ! dit-il en élevant la voix.
Cí obéit tandis que ses yeux s’embuaient. Son père ajouta du thé et le liquide déborda. Cí fit mine de le nettoyer, mais son père l’en empêcha.
— Écoute, Cí. Il y a des situations que tu ne peux comprendre…
Le jeune homme ne saisissait pas ce qu’il devait comprendre : qu’il lui faudrait chaque jour endurer le mépris que lui manifestait son frère Lu ? Renoncer de bon gré à l’avenir qui l’attendait à l’Université* impériale de Lin’an ?
— Et nos projets, père ? Que deviennent nos… ? – Une gifle l’interrompit tandis que son père se dressait tel un ressort. La voix de l’homme tremblait, mais son regard lançait des flammes.
— Nos projets ? Depuis quand un fils a-t-il des projets ? cria-t-il. Nous resterons ici, dans la maison de ton frère ! Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort !
Cí garda le silence tandis que son père se retirait. Pendant un moment, il fut envahi par le venin de la rage.
« Et votre fille Troisième malade… ? Elle non plus n’a pas d’importance à vos yeux ? »
Cí ramassa les tasses et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec sa sœur.
Dès qu’il fut couché, il sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Il rêvait de retourner à Lin’an depuis l’instant où ils s’étaient installés au village. Comme chaque soir, il ferma les yeux et se remémora sa vie là-bas. Il revit les camarades avec lesquels il passait des concours de connaissances dont il sortait souvent vainqueur ; à ses professeurs, qu’il admirait pour leur discipline et leur persévérance. Il évoqua l’image du juge Feng et le jour où celui-ci l’avait pris comme assistant dans les instructions judiciaires. Il souhaitait être comme lui, se présenter un jour aux examens impériaux et obtenir un poste dans la judicature. Pas comme son père, qui après avoir essayé pendant des années n’avait obtenu qu’un humble emploi de fonctionnaire.
Il se demanda pourquoi son père ne voulait pas retourner à la ville. Il venait de lui confirmer que Feng lui avait offert la place vacante qu’il convoitait jusque-là, et voilà que du jour au lendemain, sans raison apparente, il changeait radicalement d’avis. Serait-ce à cause de son grand-père ? Il n’en croyait rien. On pouvait emporter les cendres du défunt à Lin’an pour continuer à célébrer les rites de piété filiale*.
La toux de Troisième le fit sursauter et se retourner. La fillette somnolait à côté de lui, tremblante, la respiration saccadée. Il lui caressa les cheveux avec tendresse et éprouva un sentiment de pitié à son égard. Troisième s’était montrée plus résistante que Deuxième et Première, comme le prouvait le fait qu’elle eût déjà sept ans, mais, de même que ses sœurs, il ne pensait pas qu’elle vivrait au-delà de dix ans. C’était la fatalité de cette maladie. Pendant un instant il voulut imaginer qu’à Lin’an, au moins, elle aurait bénéficié de soins appropriés…
Il ferma les yeux et se détourna. Il pensa à Cerise, qu’il épouserait une fois qu’il aurait réussi ses examens d’État. En ce moment, elle devait être déchirée par la mort de son père et il se demanda si cela changerait le projet de leurs noces. Il se sentit soudain mesquin d’avoir une pensée aussi égoïste.
Six mois s’étaient écoulés depuis la mort subite de son grand-père…
Il se déshabilla, car la chaleur le faisait suffoquer. En enlevant sa veste, il trouva le chiffon ensanglanté qu’il avait tiré de la bouche du pauvre Shang. Il le regarda avec étonnement et le posa près de l’oreiller de pierre. Puis il entendit par la fenêtre des gémissements provenant de la maison d’à côté, qu’il attribua à son voisin Peng, un galopin affligé de douleurs de dents depuis des jours. Pour la deuxième nuit consécutive, il ne parvint pas à se reposer.
*

Et si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain, donc, pour la suite de notre lecture.

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido Et si nous lisions le début !

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui  c’est lecture de la première partie du chapitre 2 de ce magnifique et captivant polar historique. Et c’est de plus en plus passionnant


2

CÍ PASSA LE RESTE DE L’APRÈS-MIDI à ingurgiter la puanteur que dégageait l’arrière-train ballottant de son buffle tandis qu’il se demandait quel délit avait bien pu commettre le vieux Shang pour finir décapité. À sa connaissance, il n’avait pas d’ennemis et personne ne l’avait jamais menacé. En fait, le pire dans sa vie, c’était d’avoir engendré trop de filles, ce qui l’avait obligé à travailler comme un esclave pour réunir une dot qui les rendît séduisantes. Cela mis à part, Shang avait toujours été un homme honnête et respecté.
« La dernière personne à qui penserait un assassin. »
Quand il reprit enfin ses esprits, déjà le soleil se cachait.
En plus du labour, Lu lui avait ordonné d’aplanir un tertre de vase noire, aussi dispersa-t-il quelques pelletées du mélange d’excréments humains, de boue, de cendre et de chaume qu’on utilisait habituellement comme fertilisant, et il étala le reste du monticule de façon à le dissimuler. Puis il frappa l’animal qui recula lourdement, comme s’il n’était pas rompu à cette tâche, grimpa d’un bond sur son dos et prit le chemin du retour au village.
Tandis qu’il descendait, Cí compara la découverte du corps de Shang à celle d’autres affaires semblables dont il avait eu l’occasion de connaître les détails lors de son séjour à Lin’an. Pendant tout ce temps il avait assisté Feng sur les enquêtes de nombreux crimes violents. Il avait même étudié des crimes rituels sanguinaires commis par les membres de sectes, mais il n’avait jamais vu un corps aussi sauvagement mutilé. Par chance, le juge était dans le bourg et il ne doutait pas qu’il trouverait le coupable.
Cerise vivait avec sa famille dans une bicoque que soutenaient à grand-peine des pieux vermoulus. Lorsqu’il atteignit la maison, l’angoisse le tenaillait. Il avait préparé deux ou trois phrases pour lui raconter ce qui était arrivé, mais aucune ne le satisfaisait. Bien qu’il plût à verse, il s’arrêta devant la porte, essayant de penser à ce qu’il allait dire.
« J’aurai bien une idée. » Se mordant les lèvres, les poings serrés, il approcha ses jointures de la porte. Ses bras tremblaient plus que son corps. Il attendit un instant et enfin frappa.
Seul répondit le silence. À la troisième tentative, il comprit que personne ne lui ouvrirait. Il renonça et rentra chez lui.
Dès qu’il ouvrit la porte, son père s’empressa de lui reprocher son retard. Le juge Feng était arrivé et cela faisait un moment qu’ils l’attendaient pour dîner. Voyant l’invité, Cí joignit ses poings sur sa poitrine et s’inclina devant lui en guise d’excuse, mais Feng l’en empêcha.
— Par les monstres de l’enfer ! s’exclama le juge avec un sourire indulgent. Mais que manges-tu ici ? L’année dernière tu avais encore l’air d’un adolescent !
Cí n’en avait pas conscience, mais à vingt ans il n’était plus le garçon chétif dont tous se moquaient à Lin’an. La campagne avait transformé son corps malingre en celui d’un jeune homme vigoureux dont les muscles fins évoquaient une botte de joncs fermement entrelacés. Cí sourit avec timidité, laissant entrevoir des dents parfaitement rangées, et il regarda le visage de Feng. Le vieux juge avait à peine changé. Son visage sérieux sillonné de fines rides contrastait toujours avec sa moustache blanche soigneusement taillée. Sa tête était coiffée du bonnet bialar* en soie qui indiquait son rang.
— Honorable juge Feng, le salua-t-il. Excusez mon retard, mais…
— Ne t’inquiète pas, mon fils, l’interrompit-il. Allons, entre, tu es trempé.
Cí se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec un petit paquet enveloppé dans un joli papier rouge. Cela faisait un mois qu’il attendait ce moment. Exactement depuis le jour où il avait appris que le juge Feng leur rendrait visite après si longtemps. Comme le voulait la coutume, Feng refusa trois fois le présent avant de l’accepter.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine.
Il rangea le paquet sans l’ouvrir, car le contraire eût signifié qu’il accordait plus d’importance au contenu qu’au geste lui-même.
— Il a grandi, oui, mais comme vous le voyez, il est toujours aussi peu responsable, intervint le père de Cí.
Cí tituba. Les règles de courtoisie l’empêchaient d’importuner l’invité avec des sujets étrangers à sa visite, mais un assassinat dépassait tout protocole. Il se dit que le juge le comprendrait.
— Pardonnez mon impolitesse, mais je dois vous communiquer une horrible nouvelle. Shang a été assassiné ! On l’a décapité ! – Son visage était un masque d’incompréhension.
Son père le regarda avec une expression sérieuse.
— Oui. Ton frère Lu nous l’a dit. Maintenant, assieds-toi et dînons. Ne faisons pas attendre davantage notre hôte.
Le flegme avec lequel Feng et son père prenaient l’événement exaspéra Cí. Shang était le meilleur ami de son père ; pourtant, lui et le juge continuaient à manger tranquillement, comme si de rien n’était. Cí les imita, bouillant intérieurement. Son père s’en aperçut.
— Épargne-nous cette grise mine. De toute façon, nous n’y pouvons pas grand-chose, conclut le patriarche. Lu a transporté le corps de Shang dans les dépendances du gouvernement et les membres de sa famille sont en train de le veiller. De plus, tu sais que le juge Feng n’a aucune compétence dans cette sous-préfecture, il ne nous reste qu’à attendre qu’on envoie le magistrat chargé de l’affaire.
Cí le savait en effet, de même qu’il savait que d’ici là l’assassin avait tout loisir de s’évanouir dans la nature. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le calme de son père. Par chance, Feng parut lire ses pensées.
— Ne t’inquiète pas, le rassura le juge. J’ai parlé à sa famille. Demain, j’irai l’examiner.
Ils abordèrent d’autres sujets tandis que la pluie frappait violemment le toit d’ardoise. En été, les soudaines trombes d’eau des typhons surprenaient souvent les imprudents, et ce jour-là Lu semblait avoir été l’infortuné. Il fit son apparition trempé, les yeux vitreux, empestant l’alcool. À peine entré il buta contre un grand coffre et s’étala de tout son long, mais il se releva et donna des coups de pied dans le meuble, comme si celui-ci était responsable de sa chute. Puis il salua le juge d’un balbutiement stupide et s’en fut directement dans sa chambre.
— Je crois que le moment est venu de me retirer, annonça Feng après avoir essuyé sa moustache. J’espère que tu réfléchiras à ce dont nous avons parlé, dit-il au père de Cí. Et quant à toi… (il se tourna vers le jeune homme), nous nous voyons à l’heure du dragon1, dans la résidence du chef local où je suis logé.
Ils se dirent au revoir et Feng partit. La porte à peine fermée, Cí scruta le visage de son père. Son cœur battait, dans l’expectative.
— Il l’a fait ? Il a dit quand nous y retournerons ? osa-t-il demander. – Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Assieds-toi, mon fils. Une autre tasse de thé ?
Le père s’en servit une à ras bord avant d’en verser une autre pour son fils. Il le regarda avec tristesse avant de baisser les yeux.
— Je regrette, Cí. Je sais combien tu désirais retourner à Lin’an… (Il absorba bruyamment une gorgée d’infusion.) Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’avait prévu.
Cí arrêta sa tasse à un soupir de sa bouche.
— Je ne comprends pas ! Il est arrivé quelque chose ? Feng ne vous a-t-il pas proposé le poste ?
— Oui. Il l’a fait hier. – Il absorba lentement une autre gorgée.
— Alors ? – Cí se leva.
— Assieds-toi, Cí.
— Mais, père… Vous l’aviez promis… Vous aviez dit…
— Je t’ai dit de t’asseoir ! dit-il en élevant la voix.
Cí obéit tandis que ses yeux s’embuaient. Son père ajouta du thé et le liquide déborda. Cí fit mine de le nettoyer, mais son père l’en empêcha.
— Écoute, Cí. Il y a des situations que tu ne peux comprendre…
Le jeune homme ne saisissait pas ce qu’il devait comprendre : qu’il lui faudrait chaque jour endurer le mépris que lui manifestait son frère Lu ? Renoncer de bon gré à l’avenir qui l’attendait à l’Université* impériale de Lin’an ?
— Et nos projets, père ? Que deviennent nos… ? – Une gifle l’interrompit tandis que son père se dressait tel un ressort. La voix de l’homme tremblait, mais son regard lançait des flammes.
— Nos projets ? Depuis quand un fils a-t-il des projets ? cria-t-il. Nous resterons ici, dans la maison de ton frère ! Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort !
Cí garda le silence tandis que son père se retirait. Pendant un moment, il fut envahi par le venin de la rage.
« Et votre fille Troisième malade… ? Elle non plus n’a pas d’importance à vos yeux ? »
Cí ramassa les tasses et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec sa sœur.
Dès qu’il fut couché, il sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Il rêvait de retourner à Lin’an depuis l’instant où ils s’étaient installés au village. Comme chaque soir, il ferma les yeux et se remémora sa vie là-bas. Il revit les camarades avec lesquels il passait des concours de connaissances dont il sortait souvent vainqueur ; à ses professeurs, qu’il admirait pour leur discipline et leur persévérance. Il évoqua l’image du juge Feng et le jour où celui-ci l’avait pris comme assistant dans les instructions judiciaires. Il souhaitait être comme lui, se présenter un jour aux examens impériaux et obtenir un poste dans la judicature. Pas comme son père, qui après avoir essayé pendant des années n’avait obtenu qu’un humble emploi de fonctionnaire.
Il se demanda pourquoi son père ne voulait pas retourner à la ville. Il venait de lui confirmer que Feng lui avait offert la place vacante qu’il convoitait jusque-là, et voilà que du jour au lendemain, sans raison apparente, il changeait radicalement d’avis. Serait-ce à cause de son grand-père ? Il n’en croyait rien. On pouvait emporter les cendres du défunt à Lin’an pour continuer à célébrer les rites de piété filiale*.
La toux de Troisième le fit sursauter et se retourner. La fillette somnolait à côté de lui, tremblante, la respiration saccadée. Il lui caressa les cheveux avec tendresse et éprouva un sentiment de pitié à son égard. Troisième s’était montrée plus résistante que Deuxième et Première, comme le prouvait le fait qu’elle eût déjà sept ans, mais, de même que ses sœurs, il ne pensait pas qu’elle vivrait au-delà de dix ans. C’était la fatalité de cette maladie. Pendant un instant il voulut imaginer qu’à Lin’an, au moins, elle aurait bénéficié de soins appropriés…
Il ferma les yeux et se détourna. Il pensa à Cerise, qu’il épouserait une fois qu’il aurait réussi ses examens d’État. En ce moment, elle devait être déchirée par la mort de son père et il se demanda si cela changerait le projet de leurs noces. Il se sentit soudain mesquin d’avoir une pensée aussi égoïste.
Six mois s’étaient écoulés depuis la mort subite de son grand-père…
Il se déshabilla, car la chaleur le faisait suffoquer. En enlevant sa veste, il trouva le chiffon ensanglanté qu’il avait tiré de la bouche du pauvre Shang. Il le regarda avec étonnement et le posa près de l’oreiller de pierre. Puis il entendit par la fenêtre des gémissements provenant de la maison d’à côté, qu’il attribua à son voisin Peng, un galopin affligé de douleurs de dents depuis des jours. Pour la deuxième nuit consécutive, il ne parvint pas à se reposer.
*

 


Ici le début du chapitre 1
Ici aussi la fin du chapitre 1
Et retrouvez là mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre
Alors à  demain pour la suite de ce deuxième chapitre

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la première partie de chapitre 1 de ce magnifique et captivant polar historique.


« Le légiste désigné par la préfecture se présentera sur le lieu du crime dans les quatre heures suivant sa déclaration.
S’il manque à cette obligation, délègue sa charge, ne trouve pas les blessures mortelles ou les évalue de façon erronée, il sera déclaré coupable d’impéritie et condamné à deux ans d’esclavage. »
« Des devoirs des juges »,
article 4 du Song Xingtong,
code pénal de la dynastie Song.

PREMIÈRE PARTIE

1
CE JOUR-LÀ, CÍ SE LEVA de bonne heure pour éviter de rencontrer son frère Lu. Ses yeux se fermaient, mais la rizière l’attendait, bien réveillée, comme tous les matins.
Il se leva et roula sa natte, humant l’arôme du thé dont sa mère parfumait la maison. En entrant dans la pièce principale, il la salua et elle lui répondit par un sourire à peine esquissé qu’il perçut et lui rendit. Il adorait sa mère presque autant que sa petite sœur, Troisième. Ses deux autres sœurs, Première et Deuxième, étaient mortes peu après leur naissance d’un mal héréditaire. Il ne restait que Troisième, elle aussi atteinte de ce mal.
Avant d’avaler une bouchée, il se dirigea vers le petit autel qu’il avait dressé près d’une fenêtre, à la mémoire de son grand-père. Il ouvrit les volets et respira à pleins poumons. Dehors, les premiers rayons de soleil filtraient timidement à travers la brume. Le vent fit osciller les chrysanthèmes placés dans le vase des offrandes et raviva les volutes d’encens qui s’élevaient dans la pièce. Cí ferma les yeux pour réciter une prière, mais une seule pensée vint à son esprit : « Génies des cieux, permettez que nous retournions à Lin’an. »
Il se remémora le temps où ses grands-parents vivaient encore. À cette époque, ce hameau perdu était son paradis et son frère Lu, son héros. Lu était comme le grand guerrier des histoires que son père racontait, toujours prêt à le défendre quand d’autres gamins tentaient de lui voler sa ration de fruits, ou à mettre en fuite les effrontés qui auraient manqué de respect à ses sœurs. Lu lui avait appris à se battre, l’avait emmené patauger dans le fleuve entre les barques et pêcher des carpes et des truites qu’ils rapportaient ensuite tout excités à la maison ; il lui avait montré les meilleures cachettes pour épier les voisines. Mais en grandissant, Lu était devenu vaniteux. À quinze ans, il faisait constamment étalage de sa force. Il se mit à organiser des chasses aux chats pour crâner devant les filles, il s’enivrait de l’alcool de riz qu’il volait dans les cuisines et se vantait d’être le plus fort de la bande. Il était si bouffi d’orgueil qu’il prenait les moqueries des jeunes filles pour des flatteries, sans se rendre compte qu’elles le fuyaient. Si bien qu’après avoir regardé Lu comme son idole, Cí en vint peu à peu à ne plus éprouver qu’indifférence à son égard.
Jusque-là cependant, Lu ne s’était jamais mis dans des situations plus graves que celle d’apparaître avec un œil au beurre noir à la suite d’une bagarre ou d’utiliser le buffle de la communauté pour parier aux courses d’eau. Mais le jour où son père annonça son intention de s’installer à Lin’an, la capitale, Lu refusa catégoriquement. Il avait alors seize ans, il était heureux à la campagne et n’avait aucune intention de quitter le village. Il disposait de tout ce dont il avait besoin : la rizière, sa bande de bravaches et deux ou trois prostituées des environs qui riaient de ses bons mots ; son père eut beau le menacer de le répudier, il ne se laissa pas intimider. Ils se séparèrent cette année-là. Lu demeura au village et le reste de la famille émigra à la capitale en quête d’un meilleur avenir.
Les premiers temps à Lin’an furent très durs pour Cí. Il se levait chaque matin à l’aube pour veiller à l’état de santé de sa sœur, il lui préparait son petit déjeuner et prenait soin d’elle jusqu’à ce que sa mère fût rentrée du marché. Puis, après avoir avalé un bol de riz, il partait pour l’école où il restait jusqu’à midi ; il courait alors à l’abattoir où travaillait son père pour l’aider le reste de la journée en échange des viscères répandus sur le sol. Le soir, après avoir nettoyé la cuisine et adressé une prière à ses ancêtres, il révisait les traités confucéens qu’il aurait à réciter le lendemain matin à l’école. Ainsi, mois après mois, jusqu’au jour où son père obtint un emploi de comptable à la préfecture* de Lin’an, sous les ordres du juge Feng, l’un des magistrats les plus importants de la capitale.
Dès lors, les choses commencèrent à aller mieux. Les revenus de la famille augmentèrent et Cí put quitter l’abattoir pour se consacrer entièrement à ses études. Au bout de quatre années d’enseignement supérieur, et grâce à ses excellentes notes, Cí obtint un poste d’assistant dans le service de Feng. Au début, il accomplissait de simples tâches de gratte-papier, mais son dévouement et son zèle attirèrent l’attention du juge, lequel trouva chez ce garçon de dix-sept ans quelqu’un à instruire à son image.
Cí ne le déçut pas. Au fil des mois, de l’exécution de tâches routinières il en vint à enregistrer des plaintes, à assister aux interrogatoires des suspects et à aider les techniciens pour la préparation et la toilette des cadavres que, selon les circonstances des décès, Feng devait examiner. Peu à peu, son application et son habileté devinrent indispensables au juge, qui n’hésita pas à lui confier davantage de responsabilités. Finalement, Cí le seconda dans l’investigation de crimes et de litiges, travaux qui lui permirent de découvrir les fondements de la pratique juridique en même temps qu’il acquérait des notions rudimentaires d’anatomie.
Au cours de sa deuxième année d’université, encouragé par Feng, Cí assista à un cours préparatoire de médecine. D’après le magistrat, les preuves pouvant dénoncer un crime se dissimulent souvent dans les blessures ; pour les découvrir, il fallait donc les connaître et les étudier, non comme un juge mais comme un chirurgien.
Tout continua de la sorte jusqu’au jour où son grand-père tomba subitement malade et décéda. Après l’enterrement et comme l’exigeaient les rituels du deuil, son père dut renoncer à son poste de comptable et à la résidence dont on lui accordait l’usufruit ; sans travail ni foyer, et malgré les désirs de Cí, toute la famille se vit obligée de rentrer au village.
À son retour, Cí trouva son frère Lu changé. Il vivait dans une nouvelle maison qu’il avait bâtie de ses mains, il avait acquis un lopin de terre et employait plusieurs journaliers à son service. Quand, forcé par les circonstances, son père frappa à sa porte, Lu l’obligea à s’excuser avant de le laisser entrer et il lui laissa une petite chambre au lieu de lui céder la sienne. Il traita Cí avec son indifférence habituelle, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il ne le suivait plus comme un toutou et qu’il ne s’intéressait qu’aux livres, il se mit en colère. C’était dans les champs qu’un homme montrait son véritable courage. Ni les textes ni les études ne lui procureraient le riz ou les ouvriers agricoles. Aux yeux de Lu, son frère cadet n’était qu’un inutile de vingt ans qu’il faudrait nourrir. À partir de ce moment, la vie de Cí se transforma en une suite d’humiliations qui lui firent détester ce village.
Une rafale de vent frais ramena Cí à l’instant présent.
De retour dans la salle il tomba sur Lu, qui au côté de sa mère absorbait bruyamment son thé à grandes lampées. En le voyant, celui-ci cracha à terre et d’un geste brusque laissa tomber le bol sur la table. Puis, sans attendre que son père fût levé, il prit son baluchon et partit sans un mot.
— Il aurait besoin d’apprendre les bonnes manières, marmotta Cí tandis qu’avec un torchon il essuyait le thé que son frère venait de renverser.
— Et toi tu aurais besoin d’apprendre à le respecter, c’est dans sa maison que nous habitons, répliqua sa mère sans lever les yeux du feu. Un foyer fort…
« Oui. Un foyer fort est celui que soutient un père courageux, une mère prudente, un fils obéissant et un frère obligeant. » Il n’avait nul besoin qu’on le lui répétât. Lu se chargeait de le lui rappeler chaque matin.
Bien que rien ne l’y obligeât, Cí étala les napperons de bambou et mit les bols sur la table. Le mal de poitrine dont souffrait Troisième s’était aggravé, et ça ne l’ennuyait pas de réaliser les tâches qui revenaient à sa sœur. Il disposa les jattes en veillant à ce qu’elles forment un nombre pair, et dirigea le bec de la théière vers la fenêtre de façon à ce qu’il ne vise aucun des convives. Il plaça au centre le vin de riz, la bouillie et, à côté, les croquettes de carpe. Il regarda la cuisine noircie par le charbon et l’évier fendillé. Cela ressemblait davantage à une forge délabrée qu’à un logis.
Bientôt son père arriva en claudiquant. Cí ressentit un pincement de tristesse.
« Comme il a vieilli. »
Il plissa les lèvres et serra les dents. La santé de son père semblait s’affaiblir au même rythme que celle de Troisième. L’homme marchait en tremblant, le regard baissé, sa barbe clairsemée pendant tel un chiffon de soie effiloché. À peine restait-il trace en lui du fonctionnaire méticuleux qui lui avait inculqué l’amour de la méthode et la persévérance. Il observa ses mains de cire, autrefois admirablement soignées, aujourd’hui grossières et calleuses.
Arrivé près de la table, l’homme s’accroupit en s’appuyant sur son fils, et d’un geste autorisa les autres à s’asseoir. Ce que Cí s’empressa de faire ; la dernière, sa mère s’installa du côté qui jouxtait la cuisine et servit du vin de riz. Toujours prostrée par la fièvre, Troisième ne se leva pas. Comme chaque jour de la semaine.
— Viendras-tu dîner ce soir ? demanda sa mère à Cí. Après tous ces mois, le juge Feng sera heureux de te revoir.
Cí n’aurait pour rien au monde manqué la rencontre avec Feng. Sans qu’il en connût le motif, son père avait décidé de rompre le deuil et d’anticiper son retour à Lin’an, espérant que le juge Feng accepterait de le reprendre comme assistant. Il ignorait si Feng était venu au village pour cette raison, mais c’était ce que tous souhaitaient.
— Lu m’a ordonné de monter le buffle à la nouvelle parcelle, et ensuite je pensais rendre visite à Cerise, mais je rentrerai à l’heure pour le dîner.
— On ne croirait pas que tu as déjà vingt ans. Cette jeune fille absorbe toutes tes pensées, intervint son père. Si tu continues à la voir aussi souvent, tu finiras par te lasser d’elle.
— Cerise est la seule bonne chose de ce village. En outre, c’est vous qui avez concerté notre mariage, répondit Cí en avalant la dernière bouchée.
— Emporte ces friandises, je les ai préparées exprès, lui offrit sa mère.
Cí se leva et les mit dans sa musette. Avant de partir, il entra dans la chambre où sommeillait Troisième, il posa un baiser sur ses joues brûlantes et remit en place la mèche qui s’était échappée de son chignon. La fillette cligna des yeux. Alors il sortit les friandises et les glissa sous sa couverture.
— Que mère ne les voie pas, lui murmura-t-il à l’oreille.
Elle sourit, mais fut incapable d’articuler un mot.
*

A demain pour la suite de ce premier chapitre.

Et vous pouvez retrouvez ICI, mon avis sur le lecteur de cadavres


Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

 Un splendide et capivant polar historique.

Le livre : Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido. Traduit de l’espagnol par Nelly et Alex Lhermillier. Paru le 3 juin 2015 chez Le Livre de poche dans la collection Le Livre de poche. Policier n° 33781.  8€60 ; (754 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

Ci Song est un jeune garçon d’origine modeste qui vit dans la Chine du XIIIe siècle. Après la mort de ses parents, l’incendie de leur maison et l’arrestation de son frère, il quitte son village avec sa petite soeur malade. C’est à Lin’an, capitale de l’empire, qu’il devient fossoyeur des «champs de la mort» et il est accepté à la prestigieuse Académie Ming. Son talent pour expliquer les causes d’un décès le rend célèbre. Lorsque l’écho de ses exploits parvient aux oreilles de l’empereur, celui-ci le convoque pour enquêter sur une série d’assassinats. S’il réussit, il entrera au sein du Conseil des Châtiments ; s’il échoue, c’est la mort. C’est ainsi que Cí Song, le lecteur de cadavres, devient le premier médecin légiste de tous les temps. Un roman, inspiré par la vie d’un personnage réel, captivant et richement documenté où, dans la Chine exotique de l’époque médiévale, la haine côtoie l’ambition, comme l’amour, la mort.

Extrait :

«Iris Bleu m’a dit que Feng connaissait d’innombrables façons de mourir. Et il se peut que ce soit vrai. Peut-être existe-t-il vraiment d’infinies façons de mourir. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a qu’une façon de vivre.»

L’auteur : AVT_Antonio-Garrido_9704Antonio Garrido Molina, né en 1963 à Linares, dans la province de Jaén, est un écrivain espagnol. Il vit actuellement à Valence. Il fait des études d’ingénieur industriel à l’université Polytechnique de Las Palmas. Il est ensuite professeur à l’Université CEU Cardinal Herrera de Valence puis à l’Université polytechnique de Valence. Il amorce sa carrière littéraire en 2008 avec le roman policier historique La Scribe (La escriba), dont l’action se déroule dans la Franconie, en l’an 799, à la veille du sacre de Charlemagne. L’ouvrage devient un best-seller traduit dans une douzaine de langues. Le Lecteur de cadavres ( El Lector de Cadaveres), paru en 2011, est un second roman policier historique, dont le héros, inspiré d’un personnage réel de la Chine impériale du XIIIe siècle,  a le don d’expliquer les causes d’un décès grâce à un examen minutieux des corps.

Avis et résumé :

Dans la Chine rurale du début du XIIIe siècle, Ci Song, un jeune homme de dix-sept ans, abandonne ses études de juriste sous l’autorité du juge Feng, car son père a été accusé de corruption. Accusé d’un crime commis par son frère, Ci fuit fuir son village avec sa petite sœur malade. C’est ainsi qu’il se retrouve à Lin’an, la préfecture de la province, où il fait la connaissance de Xu, un fossoyeur devin escroc, qui lui assure gite et couvert à condition qu’il identifie les causes du trépas des cadavres amenés au cimetière : les familles paient bien ce genre de renseignements… La renommée de Ci s’étend vite.
Grâce à ces qualités inégalables, son formidable talent et son flair surprenant, il devient bientôt l’élève le plus brillant de l’école. Mais très vite il est jalousé par un condisciple, Astuce Grise. Pourtant, l’empereur en personne le mande au palais car de hautes personnalités de la cour sont assassinées… à distance !
Ci retrouve son vieux maître Feng marié à une superbe créature aveugle, Iris Bleu. Celle-ci cache un passé mystérieux et peut-être criminel. La Belle captive Ci Song et sa beauté le rend fou de désir. Y succombera-t-il ? Échappera-t-il à la haine d’Astuce Grise, prêt à tout pour l’envoyer dans l’Au-delà ? Et, surtout, résoudra-t-il l’énigme des meurtres ?
J’ai été captivé et pourtant la Chine, au premier abord, n’est pas un pays qui m’attire. Mais cette chine impériale, sous la plume d’Antonio Garrido, s’est ouverte à moi comme une révélation. Et si ce récit est inspiré d’un personnage réel, c’est bel et bien les mots de l’auteur qui lui donne vie.
Ainsi ce livre à la fois un roman d’amour, d’histoire, d’aventures et d’apprentissage est envoûtant et palpitant. Il nous fait vivre dans le Moyen Age chinois et nous fait découvrir entre autres les techniques médicales pratiquées à l’époque.
C’est remarquablement bien fait, tout est parfaitement maîtrise par l’auteur. Les personnages, les paysages, la reconstitution historique.
Alors comment ne pas penser aux aventures du Juge Ti du regretté Robert Van Gulik quand on lit ce titre. Elles ont enchantées, il y a une trentaines d’années, toute une génération de lecteur, comme moi, de polar historique.
La subtilité chinoise appliquée à l’art de l’énigme policière » disait Claude Roy en 1983, je reprends ses mots qui qualifient aujourd’hui merveilleusement ce second roman d’Antonio Garrido.
Ce fascinant roman, a été salué par le prix international du roman historique en 2012.

Empreintes criminelles

 

Empreintes criminelles . J’ai regardé, j’ai aimé !

Empreintes criminelles est une série télévisée française en six épisodes de 52 minutes, créée par Stéphane Drouet, Olivier Marvaud et Lionel Olenga d’après une idée originale de Stéphane Drouet et diffusée les 25 mars et 1er avril 2011 sur France 2.

Avec Pierre Cassignard, Julie Debazac, Arnaud Binard, Alexandre Steiger, Hubert Benhamdine, Sören Prevost, Cassandre Vittu, Jacques Fontanel

SYNOPSIS:

À Paris, dans les années 1920, à l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un laboratoire de police unique au monde prend forme. Julien Valour, policier torturé mais visionnaire, est aux commandes de cette unité très spéciale. Il est accompagné de Léa Perlova, une experte scientifique indépendante et féministe, Pierre Cassini, un flic de terrain à l’ancienne, Marius Delcourt, un policier doué pour les inventions en tout genre, Martello, un jeune flic idéaliste, et Pauline Kernel, une jeune bourgeoise qui fait ses premiers pas comme médecin légiste. Avec la volonté des pionniers, ces hommes et ces femmes se battent sans relâche pour imposer leurs nouvelles méthodes… Ils tentent de faire perdurer cette unité dont l’existence est régulièrement remise en cause par la police classique…

  • Pierre Cassignard : Julien Valour
  • Julie Debazac : Léa Perlova
  • Arnaud Binard : Pierre Cassini
  • Alexandre Steiger : Marius Delcourt
  • Hubert Benhamdine : Vincent Martello
  • Cassandre Vittu de Kerraoul : Pauline Kernel
  • Jacques Fontanel : Blanchard
  • Sören Prévost : Gilardi
  • Marion Creusvaux : Edmée

Allez… Petit retour au temps des pionniers où la France fut le berceau historique de cette police d’un nouveau genre…

Une série à l’esthétique soignée, aux personnages charismatiques voire drôles (le duo Marius et Martello)

La série trouve d’abord son originalité dans sa créativité visuelle : décors soignés,ambiance vaporeuse, le tout sur fond de musique pop et trip-hop

Outre les enquêtes bien ficelées qu’elle nous fait suivre, Empreintes Criminelles a le mérite de nous éclairer sur la naissance d’une nouvelle ère de la Police Criminelle.

Bon ok, les scénaristes jouent un peu avec la réalité historique. Le premier labo  de police scientifique a vu le jour à Lyon.

Mais bon, là nous sommes dans Le Paris des années 1920.  Et c’est à cette période de l’après guerre  que les agents de la police française commencent à utiliser des méthodes scientifiques pour confondre les délinquants et criminels. À l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un groupe forme un laboratoire de police unique au monde, et marque les débuts de la police technique et scientifique.

Le personnage de Julien Valour est basé sur la vie du scientifique Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique au monde (1910).

Je vous reparlerai bientôt de Locard, c’est certain , mais revenons à notre série…

La série compte donc, six épisodes.

  1. L’affaire Lefranc – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  2. L’affaire de l’Orient-Express – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  3. L’affaire de la maison close – Scénario : Pascal Perbet & Nathalie Suhard
  4. L’affaire Saint-Brice – Scénario : Soiliho Bodin & Nicolas Clément
  5. L’affaire de la prison – Scénario : Eric Eider & Odile Bouhier
  6. L’affaire de l’illusionniste – Scénario : Olivier Dujols & Grigori Mioche

Une deuxième saison avait été commandé par la chaîne TV mais elle n’a jamais vu le jour !

Pourtant le premier épisode de cette saison 2 été écrit par Lionel Olenga et Laurent Scalese. Cet épisode d’ouverture devait répondre aux questions posées à la fin de la saison 1 car il est vrai que le final de la première saison  laisser un commissaire Valour en bien mauvaise posture et une unité dissoute…

Les autres épisode eux aussi ont été écrit comme le précise  Lionel Olenga un des directeurs de la collection  » Ces épisodes 7 à 12 existent. Des auteurs les ont scénarisés, d’abord sous forme de synopsis, puis de séquenciers et enfin… d’une première version de continuité dialoguée.  »

Mais France 2 a décidé la non-reconduction de la série. Pour mon plus grand regret.

Il parait qu’elle n’a pas eu assez d’audience. Pourtant 3,2 millions de spectateur ça me parait un bon début non.

Maintenant France 2 aurait peut-être du la programmé différemment plutôt que ce passage éclair sur 2 soirée. Trois épisodes à la suite, ça fait beaucoup, non ? Surtout ça fait finir trop tard une soirée pour les personnes qui bossent tôt le lendemain. Et puis pourquoi regarder la seconde soirée si on a déjà loupé la moitié de la série.

C’est vraiment dommage ce gâchis. Mais bon, vous pouvez la voir en streaming. Car visiblement il n’y a pas eu de production DVD ! Là aussi dommage !

Allez pour vous donnez envie :  quand « Les Experts » rencontrent « Les Brigades du Tigre »