Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido Et si nous lisions le début !

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui  c’est lecture de la première partie du chapitre 2 de ce magnifique et captivant polar historique. Et c’est de plus en plus passionnant


2

CÍ PASSA LE RESTE DE L’APRÈS-MIDI à ingurgiter la puanteur que dégageait l’arrière-train ballottant de son buffle tandis qu’il se demandait quel délit avait bien pu commettre le vieux Shang pour finir décapité. À sa connaissance, il n’avait pas d’ennemis et personne ne l’avait jamais menacé. En fait, le pire dans sa vie, c’était d’avoir engendré trop de filles, ce qui l’avait obligé à travailler comme un esclave pour réunir une dot qui les rendît séduisantes. Cela mis à part, Shang avait toujours été un homme honnête et respecté.
« La dernière personne à qui penserait un assassin. »
Quand il reprit enfin ses esprits, déjà le soleil se cachait.
En plus du labour, Lu lui avait ordonné d’aplanir un tertre de vase noire, aussi dispersa-t-il quelques pelletées du mélange d’excréments humains, de boue, de cendre et de chaume qu’on utilisait habituellement comme fertilisant, et il étala le reste du monticule de façon à le dissimuler. Puis il frappa l’animal qui recula lourdement, comme s’il n’était pas rompu à cette tâche, grimpa d’un bond sur son dos et prit le chemin du retour au village.
Tandis qu’il descendait, Cí compara la découverte du corps de Shang à celle d’autres affaires semblables dont il avait eu l’occasion de connaître les détails lors de son séjour à Lin’an. Pendant tout ce temps il avait assisté Feng sur les enquêtes de nombreux crimes violents. Il avait même étudié des crimes rituels sanguinaires commis par les membres de sectes, mais il n’avait jamais vu un corps aussi sauvagement mutilé. Par chance, le juge était dans le bourg et il ne doutait pas qu’il trouverait le coupable.
Cerise vivait avec sa famille dans une bicoque que soutenaient à grand-peine des pieux vermoulus. Lorsqu’il atteignit la maison, l’angoisse le tenaillait. Il avait préparé deux ou trois phrases pour lui raconter ce qui était arrivé, mais aucune ne le satisfaisait. Bien qu’il plût à verse, il s’arrêta devant la porte, essayant de penser à ce qu’il allait dire.
« J’aurai bien une idée. » Se mordant les lèvres, les poings serrés, il approcha ses jointures de la porte. Ses bras tremblaient plus que son corps. Il attendit un instant et enfin frappa.
Seul répondit le silence. À la troisième tentative, il comprit que personne ne lui ouvrirait. Il renonça et rentra chez lui.
Dès qu’il ouvrit la porte, son père s’empressa de lui reprocher son retard. Le juge Feng était arrivé et cela faisait un moment qu’ils l’attendaient pour dîner. Voyant l’invité, Cí joignit ses poings sur sa poitrine et s’inclina devant lui en guise d’excuse, mais Feng l’en empêcha.
— Par les monstres de l’enfer ! s’exclama le juge avec un sourire indulgent. Mais que manges-tu ici ? L’année dernière tu avais encore l’air d’un adolescent !
Cí n’en avait pas conscience, mais à vingt ans il n’était plus le garçon chétif dont tous se moquaient à Lin’an. La campagne avait transformé son corps malingre en celui d’un jeune homme vigoureux dont les muscles fins évoquaient une botte de joncs fermement entrelacés. Cí sourit avec timidité, laissant entrevoir des dents parfaitement rangées, et il regarda le visage de Feng. Le vieux juge avait à peine changé. Son visage sérieux sillonné de fines rides contrastait toujours avec sa moustache blanche soigneusement taillée. Sa tête était coiffée du bonnet bialar* en soie qui indiquait son rang.
— Honorable juge Feng, le salua-t-il. Excusez mon retard, mais…
— Ne t’inquiète pas, mon fils, l’interrompit-il. Allons, entre, tu es trempé.
Cí se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec un petit paquet enveloppé dans un joli papier rouge. Cela faisait un mois qu’il attendait ce moment. Exactement depuis le jour où il avait appris que le juge Feng leur rendrait visite après si longtemps. Comme le voulait la coutume, Feng refusa trois fois le présent avant de l’accepter.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine.
Il rangea le paquet sans l’ouvrir, car le contraire eût signifié qu’il accordait plus d’importance au contenu qu’au geste lui-même.
— Il a grandi, oui, mais comme vous le voyez, il est toujours aussi peu responsable, intervint le père de Cí.
Cí tituba. Les règles de courtoisie l’empêchaient d’importuner l’invité avec des sujets étrangers à sa visite, mais un assassinat dépassait tout protocole. Il se dit que le juge le comprendrait.
— Pardonnez mon impolitesse, mais je dois vous communiquer une horrible nouvelle. Shang a été assassiné ! On l’a décapité ! – Son visage était un masque d’incompréhension.
Son père le regarda avec une expression sérieuse.
— Oui. Ton frère Lu nous l’a dit. Maintenant, assieds-toi et dînons. Ne faisons pas attendre davantage notre hôte.
Le flegme avec lequel Feng et son père prenaient l’événement exaspéra Cí. Shang était le meilleur ami de son père ; pourtant, lui et le juge continuaient à manger tranquillement, comme si de rien n’était. Cí les imita, bouillant intérieurement. Son père s’en aperçut.
— Épargne-nous cette grise mine. De toute façon, nous n’y pouvons pas grand-chose, conclut le patriarche. Lu a transporté le corps de Shang dans les dépendances du gouvernement et les membres de sa famille sont en train de le veiller. De plus, tu sais que le juge Feng n’a aucune compétence dans cette sous-préfecture, il ne nous reste qu’à attendre qu’on envoie le magistrat chargé de l’affaire.
Cí le savait en effet, de même qu’il savait que d’ici là l’assassin avait tout loisir de s’évanouir dans la nature. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le calme de son père. Par chance, Feng parut lire ses pensées.
— Ne t’inquiète pas, le rassura le juge. J’ai parlé à sa famille. Demain, j’irai l’examiner.
Ils abordèrent d’autres sujets tandis que la pluie frappait violemment le toit d’ardoise. En été, les soudaines trombes d’eau des typhons surprenaient souvent les imprudents, et ce jour-là Lu semblait avoir été l’infortuné. Il fit son apparition trempé, les yeux vitreux, empestant l’alcool. À peine entré il buta contre un grand coffre et s’étala de tout son long, mais il se releva et donna des coups de pied dans le meuble, comme si celui-ci était responsable de sa chute. Puis il salua le juge d’un balbutiement stupide et s’en fut directement dans sa chambre.
— Je crois que le moment est venu de me retirer, annonça Feng après avoir essuyé sa moustache. J’espère que tu réfléchiras à ce dont nous avons parlé, dit-il au père de Cí. Et quant à toi… (il se tourna vers le jeune homme), nous nous voyons à l’heure du dragon1, dans la résidence du chef local où je suis logé.
Ils se dirent au revoir et Feng partit. La porte à peine fermée, Cí scruta le visage de son père. Son cœur battait, dans l’expectative.
— Il l’a fait ? Il a dit quand nous y retournerons ? osa-t-il demander. – Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Assieds-toi, mon fils. Une autre tasse de thé ?
Le père s’en servit une à ras bord avant d’en verser une autre pour son fils. Il le regarda avec tristesse avant de baisser les yeux.
— Je regrette, Cí. Je sais combien tu désirais retourner à Lin’an… (Il absorba bruyamment une gorgée d’infusion.) Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’avait prévu.
Cí arrêta sa tasse à un soupir de sa bouche.
— Je ne comprends pas ! Il est arrivé quelque chose ? Feng ne vous a-t-il pas proposé le poste ?
— Oui. Il l’a fait hier. – Il absorba lentement une autre gorgée.
— Alors ? – Cí se leva.
— Assieds-toi, Cí.
— Mais, père… Vous l’aviez promis… Vous aviez dit…
— Je t’ai dit de t’asseoir ! dit-il en élevant la voix.
Cí obéit tandis que ses yeux s’embuaient. Son père ajouta du thé et le liquide déborda. Cí fit mine de le nettoyer, mais son père l’en empêcha.
— Écoute, Cí. Il y a des situations que tu ne peux comprendre…
Le jeune homme ne saisissait pas ce qu’il devait comprendre : qu’il lui faudrait chaque jour endurer le mépris que lui manifestait son frère Lu ? Renoncer de bon gré à l’avenir qui l’attendait à l’Université* impériale de Lin’an ?
— Et nos projets, père ? Que deviennent nos… ? – Une gifle l’interrompit tandis que son père se dressait tel un ressort. La voix de l’homme tremblait, mais son regard lançait des flammes.
— Nos projets ? Depuis quand un fils a-t-il des projets ? cria-t-il. Nous resterons ici, dans la maison de ton frère ! Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort !
Cí garda le silence tandis que son père se retirait. Pendant un moment, il fut envahi par le venin de la rage.
« Et votre fille Troisième malade… ? Elle non plus n’a pas d’importance à vos yeux ? »
Cí ramassa les tasses et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec sa sœur.
Dès qu’il fut couché, il sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Il rêvait de retourner à Lin’an depuis l’instant où ils s’étaient installés au village. Comme chaque soir, il ferma les yeux et se remémora sa vie là-bas. Il revit les camarades avec lesquels il passait des concours de connaissances dont il sortait souvent vainqueur ; à ses professeurs, qu’il admirait pour leur discipline et leur persévérance. Il évoqua l’image du juge Feng et le jour où celui-ci l’avait pris comme assistant dans les instructions judiciaires. Il souhaitait être comme lui, se présenter un jour aux examens impériaux et obtenir un poste dans la judicature. Pas comme son père, qui après avoir essayé pendant des années n’avait obtenu qu’un humble emploi de fonctionnaire.
Il se demanda pourquoi son père ne voulait pas retourner à la ville. Il venait de lui confirmer que Feng lui avait offert la place vacante qu’il convoitait jusque-là, et voilà que du jour au lendemain, sans raison apparente, il changeait radicalement d’avis. Serait-ce à cause de son grand-père ? Il n’en croyait rien. On pouvait emporter les cendres du défunt à Lin’an pour continuer à célébrer les rites de piété filiale*.
La toux de Troisième le fit sursauter et se retourner. La fillette somnolait à côté de lui, tremblante, la respiration saccadée. Il lui caressa les cheveux avec tendresse et éprouva un sentiment de pitié à son égard. Troisième s’était montrée plus résistante que Deuxième et Première, comme le prouvait le fait qu’elle eût déjà sept ans, mais, de même que ses sœurs, il ne pensait pas qu’elle vivrait au-delà de dix ans. C’était la fatalité de cette maladie. Pendant un instant il voulut imaginer qu’à Lin’an, au moins, elle aurait bénéficié de soins appropriés…
Il ferma les yeux et se détourna. Il pensa à Cerise, qu’il épouserait une fois qu’il aurait réussi ses examens d’État. En ce moment, elle devait être déchirée par la mort de son père et il se demanda si cela changerait le projet de leurs noces. Il se sentit soudain mesquin d’avoir une pensée aussi égoïste.
Six mois s’étaient écoulés depuis la mort subite de son grand-père…
Il se déshabilla, car la chaleur le faisait suffoquer. En enlevant sa veste, il trouva le chiffon ensanglanté qu’il avait tiré de la bouche du pauvre Shang. Il le regarda avec étonnement et le posa près de l’oreiller de pierre. Puis il entendit par la fenêtre des gémissements provenant de la maison d’à côté, qu’il attribua à son voisin Peng, un galopin affligé de douleurs de dents depuis des jours. Pour la deuxième nuit consécutive, il ne parvint pas à se reposer.
*

 


Ici le début du chapitre 1
Ici aussi la fin du chapitre 1
Et retrouvez là mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre
Alors à  demain pour la suite de ce deuxième chapitre
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