Trophée Anonym’us : Nouvelle13 : Bintje

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Nouvelle13 : Bintje


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Bintje

Moulée dans une mini robe rouge très échancrée qui révélait une musculature de gymnaste, Cachou se hâtait de rentrer chez elle. Sa silhouette ainsi que sa merveilleuse chevelure ondulée retenue par un gros papillon de plastique doré attiraient tous les regards.
Elle était sur le qui-vive, jetant des coups d’œil nerveux tout autour d’elle. Depuis quelque temps, elle avait l’impression d’être suivie par une femme, une grande femme stricte au regard décapant.
Après s’être engagée dans le dédale des ruelles qui menaient à son immeuble, elle ne put se retenir de courir avec une seule envie, se calfeutrer chez elle, compulser les brochures de voyages et les guides touristiques, choisir le pays, l’île paradisiaque où elle s’installerait définitivement. Mais elle se contentait pour le moment de rêver, elle attendait d’avoir assez d’audace pour oser traverser l’aérogare avec un sac rempli de billets de banque — et que la peur l’ait quittée.
Depuis sa chambre d’hôtel, la grande femme stricte au regard décapant avait une vue plongeante dans la cour intérieure de l’immeuble et dans l’appartement vétuste de cette fille à la robe rouge. Elle la guettait, immobile derrière les rideaux lorsqu’elle vit la lumière jaillir dans le séjour. Aussitôt, Angélina arrêta le chronomètre de sa montre : comme les autres fois, la fille s’était absentée un peu plus d’une demi-heure.
Angélina était intriguée par le comportement de cette fille. Cachou ne sortait que pour s’approvisionner deux ou trois fois par semaine en coup de vent. Elle avait pour habitude, outre la manie compulsive de se plonger dans des catalogues d’images exotiques, de se caler dans son canapé pour parler longuement devant le micro d’un magnétophone. Cachou procédait aussi à un rituel au retour de ses sorties, elle extirpait d’une armoire un sac de voyage où elle introduisait une bestiole qui s’agitait au bout de ses doigts et qu’Angélina identifia comme une souris.
Cachou passa ensuite dans la salle de bain. Devant sa glace, elle arracha la chevelure postiche qui camouflait une coupe à la garçonne d’une teinte carotte, telle que la montrait une photo parue dans une revue people où elle était citée comme la présumée petite amie de Loïc Torve.
Petit ami peu empressé, pensait Angélina qui n’avait jamais aperçu d’homme dans l’appartement de la fille en rouge.
Loïc Torve avait fait l’objet d’un article larmoyant après le crash d’un petit avion privé dans lequel son père, Bernard Torve, un richissime homme d’affaires avait trouvé la mort.
La renommée du businessman avait éclipsé l’autre victime de cet accident : le pilote Denis Charles Duroit, le compagnon d’Angélina.
Celle-ci n’admettait pas qu’on ait mis en doute les compétences et l’expérience de son amoureux, lequel prenait toujours scrupuleusement en compte la météo et vérifiait lui-même l’état de son avion. Le rendre responsable du crash était une insulte posthume. Mais si le pilote n’avait pas commis d’erreur, alors l’hypothèse d’un sabotage n’était pas exclue. Dans quel but ? Dans l’intérêt de qui ? Angélina était bien décidée à blanchir la mémoire de son fiancé et cette fille qui avait été la petite amie de Loïc Torve constituait sa seule piste.
Pour convaincre la famille Torve de s’associer à ses investigations, elle s’était rendue à la résidence de l’homme d’affaires, un château tarabiscoté niché dans un écrin de campagne. Depuis la route, elle avait aperçu les manches à air du petit aérodrome privé d’où Denis avait décollé en ce jour fatal. À travers la grille monumentale du parc, Angélina avait raconté son histoire au gardien, affligé par la mort de son patron et par l’hospitalisation de Madame. Pour l’heure, le fils unique du businessman, Loïc, n’était pas là. Il mit la visiteuse en garde contre cet héritier, arrogant et antipathique, précocement cuit par l’alcool, les drogues et sa vie de noctambule, incapable de succéder aux affaires paternelles, pillant et dilapidant les richesses du château.
– Franchement, je me demande ce qu’elle pouvait lui trouver la petite qui venait régulièrement ici, dit l’homme. Un taxi la déposait trois fois par semaine…
– Quelle petite ?
‒ La copine de Loïc, une jeune fille rigolote, sympa.
Cette fille constituait une piste. Angélina retrouva la compagnie de taxis qui conduisait Cachou chez les Torve et put ainsi localiser l’immeuble où elle résidait. Elle guetta dans la rue les passantes ressemblant au cliché du journal et, très vite, reconnut la copine de Loïc qui logeait au premier. Angélina dénicha la chambre d’hôtel qui donnait sur l’appartement de la fille, lui permettant d’observer ses allées et venues ; la fille ne recevait aucune visite.
Avait-elle affaire à une terroriste qui aurait glissé une bombe à retardement dans l’attaché-case de l’homme d’affaires ? Ou bien était-elle la complice d’un parricide monstrueux ? Dans ce cas, pourquoi n’avait-elle aucune relation avec son comparse ? Angélina entrevoyait encore l’hypothèse d’un chantage : ces précautions vestimentaires, ces sorties éclair, la mystérieuse sacoche, les enregistrements, tout cela prouvait, à l’évidence, qu’elle détenait un secret : l’explication du drame se trouvait quelque part dans cet appartement.
Ayant attendu que Cachou fût sortie, Angélina enclencha le minuteur de sa montre et quitta sa chambre. Elle traversa la cour intérieure, entra dans l’autre immeuble par la porte de service et traversa le hall d’entrée. Suivant le couloir jusqu’à la porte de l’appartement, elle s’assura que personne ne la vît crocheter la serrure et se glisser furtivement à l’intérieur.
Le magnétophone était resté en évidence sur la table. Angélina pressa la touche de retour rapide. La bande magnétique se rembobina avec un piaillement emballé, puis elle passa en lecture :
Cachou, c’est le prénom que je me suis choisi. Mon vrai nom, c’est Personne. On peut dire qu’on m’a rendue caractérielle. Je devais pas être facile, d’accord, mais la faute à qui ? Abandonnée, tabassée, maltraitée et j’en passe. Je sais pas combien j’ai épuisé de familles d’accueil jusqu’à ma dernière fugue. Réussie. Jamais retrouvée. Mais ils m’ont pas trop cherchée… J’ai trouvé des fringues assez chouettes au secours populaire. Et je me suis plantée sur le boulevard. C’est en faisant la pute que j’ai rencontré Bintje.
Son vrai nom à lui, c’est Loïc Torve. Je l’ai tout de suite surnommé Bintje : une vraie patate. Une terreur ambulante aussi, ce mec. Il s’accrochait à moi : je lui plaisais, tu parles ! Il me refilait un bon paquet pour me sauter et pour me trimballer avec lui dans ses sauteries huppées. C’est moins l’argent qui me faisait revenir que la femme douce et merveilleuse qui vivait là comme une Belle au bois dormant, sa mère que je plains beaucoup…”
Angélina s’émut de l’histoire de Cachou qui avait trouvé dans la châtelaine esseulée, une mère de substitution idéale. À la façon dont elle décrivait ce Bintje, il paraissait difficile de les imaginer complices. Mais il manquait toujours la preuve qu’un crime avait été commis. Elle regarda sa montre, pressée par le temps, elle fit une avance rapide et enclencha la lecture pour écouter les dernières minutes de la confession :
Le 4×4 brinqueballait dans l’allée forestière ; à un moment, il s’est arrêté, il a contourné la bagnole, a ouvert ma portière et s’est rué sur moi pour me forcer à descendre. Il délirait complètement. Il éructait, riait, bavait. Il a ouvert le coffre et m’a montré un sac où il se vantait d’avoir entassé tout ce que contenait le coffre de son père en argent liquide, et à côté du sac, j’ai vu le fusil.
J’ai eu comme un flash : il m’avait amenée ici pour me descendre. Comme une imbécile, pour m’en débarrasser, je l’avais menacé. Après l’accident, j’avais compris que l’engin qu’il avait fabriqué avec un réveil et des fils électriques était la bombe qui avait causé le crash de l’avion. Je lui avais hurlé que je le dénoncerais s’il me touchait encore une seule fois avec ses sales pattes. Évidemment, j’avais signé mon arrêt de mort. Quelle conne !
Pour l’empêcher de saisir l’arme, je racontais n’importe quoi, des trucs qui le mettait toujours en rogne, et pendant qu’il piquait sa crise, je me rapprochai insensiblement de la portière conducteur sans lâcher une seconde son œil de crocodile injecté de sang. Et juste au moment où il s’est penché pour attraper le fusil, j’ai bondi sur le siège avant, tourné la clé de contact et le moteur ‒ mon Dieu, merci ‒ a démarré illico. Il a hurlé en s’accrochant au hayon, les pneus ont patiné et la bagnole est partie en trombe, je roulais en zigzaguant pour le faire lâcher prise. Il a valdingué sur le bas-côté et moi, le nez sur le pare-brise, je fonçais en criant comme une folle pour me défouler de la peur que j’avais eue“.
Angélina en savait maintenant assez. Quand le chrono de sa montre bipa, annonçant le retour de Cachou, elle avait SA preuve. Elle tenait le criminel. Bintje avait bel et bien tué son père et le pilote. Et Cachou cachait dans ce sac de voyage l’argent liquide de l’homme d’affaires assassiné… un bagage encombrant qui les maintenait, elle et Bintje, dans un cercle vicieux : si elle dénonçait Bintje, elle perdait la fortune, mais tant qu’elle aurait le pactole en sa possession, le criminel demeurait une menace terrible.
Sans la moindre hésitation, Angélina fourra le magnéto dans son sac et griffonna un petit mot : “votre magnéto détient la preuve d’un crime. Je vous l’emprunte. Je suis votre amie. Ne craignez rien de moi. Je suis à l’hôtel en face, troisième étage côté cour. Angélina“. Rentrée dans sa chambre d’hôtel, elle se posta derrière sa fenêtre, épiant la réaction de la fille en rouge qui arpentait la pièce en lançant des coups d’œil indécis vers la fenêtre de l’hôtel.
Cachou attrapa une de ces brochures où dominait le bleu outremer, la feuilleta une dernière fois et, soudain, la flanqua sur le sol avant de se précipiter sur son balcon. Elle sentait une certaine euphorie l’envahir, elle renonçait au fric, elle choisissait le bon camp, la peur la quittait enfin. S’appuyant à la rambarde, le regard levé vers Angélina, elle mit ses mains en porte-voix et cria :
– Attendez-moi ! J’arrive !
Au moment où, surgissant d’un bond dans la cour intérieure, Bintje lui fit face un fusil à pompe calé sur la hanche.
Cachou comprit à la lueur glaciale, vertigineusement noire de ses pupilles qu’il allait la tuer quoi qu’elle fît. Alors elle hurla :
— Échec et mat, Bintje !
L’assourdissante détonation fit vaciller Angélina qui, simultanément, vit Cachou exploser contre le mur de l’immeuble, y imprimant une gigantesque étoile rouge. Le rire strident de Bintje la glaça. Laissant tomber l’arme, le tueur prit son élan, enjamba le balcon et pénétra dans l’appartement qu’il dévasta comme un enragé pour trouver le magot. Il découvrit le sac dans l’armoire, l’ouvrit et fit jaillir des billets qu’il jetait en l’air avec des sursauts hystériques. Il plongeait et replongeait la main pour palper sa fortune…
C’est alors qu’il se propulsa en arrière, lâchant tout, en poussant un cri terrifié : il bascula autour de la rambarde du balcon, traversa la courette et fila ventre à terre sous le porche en hurlant.
Angélina, paralysée par l’épouvante, fixait la dépouille ensanglantée de Cachou lorsqu’elle aperçut une chose longue et luisante qui pendait du balcon, qui chuta sur les pavés de la cour pour serpenter furtivement. Elle comprit à cet instant ce que Cachou conservait dans le sac et nourrissait de souris.
Sans doute avait-elle prévu qu’en désespoir de cause un crotale ferait justice.
— Échec et mat, Bintje, répéta Angélina en refermant sa fenêtre tandis qu’une sirène de police résonnait sous le porche de l’immeuble.

Trophée Anonym’us : Interview Amélie Antoine

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Les Mots sans les Noms

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jeudi 14 décembre 2017

Une auteure de la team sur la terrasse : Amélie Antoine

Amelie Antoine NB

 



  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Après avoir achevé l’écriture de Fidèle au poste, mon premier roman, je l’ai envoyé à beaucoup d’éditeurs par courrier, en espérant qu’un jour quelqu’un m’appelle après avoir eu un coup de cœur pour mon texte… J’ai attendu plusieurs mois, puis j’ai commencé à recevoir des lettres de refus au compte-goutte jusqu’à abandonner l’espoir que ce roman convainque qui que ce soit.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé de tenter ma chance en autoédition : je n’avais rien à perdre. Au pire, il ne se passerait rien, et au mieux, mon roman trouverait des lecteurs… J’ai eu la chance incroyable que Fidèle au poste plaise et se transforme en succès… au point qu’ensuite, plusieurs maisons d’édition viennent à moi pour me proposer de le publier… ! C’est comme ça que ce premier roman a débarqué en librairie en 2016, pile un an après sa sortie en autoédition.

  1. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

J’essaye de toujours chercher (et trouver) des intrigues originales, des structures narratives différentes qui sortent un peu de l’ordinaire. Et je ne commence à écrire que lorsque le squelette du roman me semble solide et crédible, lorsque je me sens en totale empathie avec mes personnages…

  1. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

En voici une drôle de question 😉 Écrire est-il plus difficile qu’accoucher… Mmm, je dirais que j’écris plus facilement dans la noirceur et la douleur, j’ai un penchant pour le sombre, pour les failles de l’être humain, pour tout ce qui peut le faire basculer du « mauvais » côté… Donc : sans péridurale !

  1. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Hormis le silence pour parvenir à m’entendre penser, rien d’extravagant, je pense… Et la manie de faire des dizaines de petites fiches en amont de l’écriture du roman !

  1. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Dans la nouvelle, j’aime l’idée de parvenir à accrocher le lecteur et à le convaincre en peu de temps. J’aime l’idée de chute inattendue, de bouleversement en quelques pages à peine. Dans le roman, j’apprécie la possibilité de pouvoir inventer et développer la psychologie des personnages, de permettre au lecteur de se mettre dans leur peau pendant un temps bien plus long, un temps qui permet davantage l’attachement.

  1. Votre premier lecteur ?

Mon père !

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Je ne pense pas. Avant d’écrire, j’ai d’abord été une dévoreuse de livres. Et si je lis moins aujourd’hui faute de temps, il n’en reste pas moins qu’il me semble essentiel de pouvoir découvrir ce que font et inventent d’autres auteurs.

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Laura Kasischke, Stephen King, Roald Dahl, Liane Moriarty… Des auteurs que j’admire beaucoup !

Derniers coups de cœur en date : Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck et Le gang des rêves de Luca Di Fulvio.

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Je suis quelqu’un de très manichéen, alors oui, je sais, tout au fond de moi, qu’il est possible qu’un jour, je me réveille sans plus avoir la moindre envie d’écrire. Je ne le souhaite pas, mais je sais que c’est dans mon tempérament. Et si ça doit arriver, ça arrivera. Écrire est une passion, un besoin, une envie. Que ce soit quelque chose d’éphémère ou pas, quelle importance, au fond ? Je n’écrirai jamais par obligation, par corvée. Advienne que pourra 😉

  1. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

J’aime beaucoup l’idée que les nouvelles soient anonymes et que les participants soient à la fois des romanciers publiés et des personnes qui ont envie de se frotter à l’écriture d’une nouvelle… J’ai suivi les deux éditions précédentes en lisant un certain nombre de textes, et quand on m’a offert l’opportunité de participer pour l’édition 2017, j’étais ravie !

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Je n’en suis pas certaine, je me demande même si, au contraire, face à la violence du monde, les lecteurs ne sont pas plus enclins à lire des textes légers et pleins d’espoir… Mais je me dis que peu importe l’état du monde et de notre quotidien, il restera toujours une part sombre chez n’importe quel être humain. Cette facette qui aime le noir, la douleur, la souffrance. Je crois que j’écris des choses assez dures parce que c’est une façon pour moi d’exorciser certaines peurs, de transcender certaines angoisses et de les dépasser par la fiction. Peut-être que les lecteurs ont ce même besoin ?

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Un roman plutôt noir/polar qui sortira en autoédition en novembre prochain, et un roman de littérature générale qui sortira chez Michel Lafon au printemps 2018 !

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci de votre accueil sur le blog, j’ai hâte de découvrir, dans quelques mois, les nouvelles du cru 2017 !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle 12 : Le fil du rasoir

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Nouvelle 12 : Le fil du rasoir


 


Le fil du rasoir

Je m’assieds sur les marches de pierre et regarde mes mains. Elles tremblent. La nervosité, la joie ou le soulagement ? Je ne sais pas. Un peu de tout. Ça y est, les portes de l’espoir s’ouvrent à moi. Est-ce que je réalise ? Je fouille pour la vingtième fois dans la poche de mon blouson et en extirpe la lettre rangée précautionneusement dans l’enveloppe. J’observe l’horizon en comptabilisant mes sacrifices. Les journées jusque tard à bosser comme un forcené, les soirées refusées pour privilégier les révisions, les yeux fermés sur les filles qui me sourient pour ne pas dévier de ma route si studieuse, les potes qui s’éloignent de me trouver trop sérieux. « T’es triste, mon gars », m’a lancé mon copain Andy, la dernière fois que je l’ai croisé. Ça me désole que personne ne comprenne mes priorités. Les études, ça n’a jamais été mon fort et je veux réussir ma vie. Alors je me bats contre mes gènes qui m’empêchent d’être doué pour apprendre. Mais aujourd’hui je tiens ma revanche. Je déplie délicatement le diplôme et savoure chaque mot écrit, en souriant. Il me semble que je viens de gagner quelques centimètres d’estime. Comment vais-je l’annoncer à ma famille et comment vont-ils réagir ? J’imagine le silence empreint de fierté de mon père boulanger, ma mère qui travaille avec lui va me serrer contre son cœur en parlant fort, ses mots couverts par les cris de joie de mon frère Tom, qui ignore tout de la jalousie. Je passe la main dans mes cheveux bruns en réalisant qu’ils sont sales et trop longs. Sans réfléchir, je me lève et file chez le coiffeur.
C’est ma chance, le salon est presque vide. Une brune coiffée à la garçonne, le nez couvert de taches de rousseur m’amène au bac. Je détourne le regard de sa petite poitrine qui tend son T-shirt, de peur d’être submergé par l’émotion. À cette seconde, il me semble que j’ouvre enfin les yeux sur la vie. Tandis qu’elle masse mon cuir chevelu couvert de shampoing qui sent bon l’amande douce, je lorgne avec dégoût mes baskets autrefois blancs et mon pantalon informe d’avoir été trop porté.
J’arrive chez nous juste avant la nuit. Le lampadaire de la rue éclaire l’obscurité et transforme la vitre de la véranda en miroir. Je suis surpris par mon reflet qui s’impose et me présente l’homme que je suis devenu. Une certaine maturité m’habite et mes nouveaux vêtements n’y sont pour rien.
***
Mon frère Tom veut fêter ça, dignement. Il propose un programme qui me donne le tournis. Départ à deux voitures pour récupérer Alice, Véro, Sybille, Nina et Jérémy, le frère de cette dernière. Soit il lit dans mon cœur, soit il est télépathe, cette année j’ai été secrètement amoureux de ces quatre filles mais Nina a ma préférence du moment. Dîner chez le Mexicain, balade avec quelques bouteilles au bord du fleuve puis boîte de nuit. Jérémy et moi, nous sommes les seuls à avoir notre permis. Mon frère, bienveillant et généreux, s’arrange pour que les filles montent avec moi.
Le poulet pimenté du Mexicain a le goût de la victoire. Surtout quand Nina approche sa bouche et d’un coup de langue enlève une miette de mes lèvres. Décharge dans mon corps. Je glisse mon bras autour de sa taille et la serre contre moi. J’attends que nos regards se croisent. « Oui », je lis dans sa rétine. Je me ressers de tacos pour me donner une contenance. Je ne réfléchis plus. Ce soir sera inoubliable. Je n’imagine pas combien.
***
Je commence à m’inquiéter un peu après minuit. Nous sommes partis ensemble des quais mais je suis le premier à arriver au Club31, la boîte de nuit. J’appelle mon frère sur son portable mais il ne répond pas. Jérémy non plus. Pourquoi s’en faire ? Le frère de Nina ne boit pas une goutte d’alcool. Après quinze minutes, je prends la voiture et fais la route en sens inverse. Nina m’accompagne. Tandis que les phares s’enfoncent dans la nuit, une boule étreint mon plexus. Les secondes tombent une à une dans le sablier de mon angoisse. Soudain, là, sur le bas-côté, une voiture blanche repose sur le capot. Elle n’y était pas à l’aller. Mon cerveau explose et me souffle que c’est impossible. Une musique sort de l’habitacle défoncé et déverse sa bonne humeur avec indécence.
***
Après l’enterrement, je regarde la ville qui se délite. L’immeuble où j’ai passé tant de temps à étudier se lézarde de toutes parts. Les filles ne m’intéressent plus, même Nina qui s’est éloignée de moi. Son frère a eu un traumatisme crânien mais il s’en est finalement sorti. Il faut croire qu’un drame effraie. La peur d’une forme de contagion, sans doute. La meilleure preuve, c’est qu’un clochard vient de s’installer non loin de la boulangerie de mes parents. Chaque fois que je le croise, j’ai envie de l’insulter. Comment peut-on ne rien faire de sa vie alors que d’autres qui ne demandaient qu’à travailler, sont morts ? Ça me met hors de moi. Tous les prétextes sont bons pour que ma colère s’exprime. En réalité, j’enrage parce que les autorités piétinent. La personne qui a provoqué l’accident mortel ne s’est pas arrêtée. Malgré les circonstances aggravantes d’un délit de fuite, l’enquête se fige dans une gangue que je n’arrive pas à digérer. Il est évident qu’il s’agit du fils d’un notable. Le criminel est protégé. Puisque tout le monde rechigne à trouver le coupable, ma décision est prise : je vais mener les investigations.
***
Le journaliste qui travaille pour le quotidien régional qui a couvert le drame, est formel. Des traces de peinture gris-anthracite ont été récoltées sur le véhicule accidenté. Lorsque j’arrive enfin à le rencontrer, il m’indique avoir lu ce détail dans le rapport de police auquel il a eu accès. J’interroge Jérémy, le frère de Nina. Il m’affirme avoir vu une grosse bagnole, une berline de type Mercédès ou BMW, juste avant le choc. C’est la dernière chose dont il se souvient, mais il en est certain. On l’a consulté sur ce point mais l’information n’a été relayée nulle part. Preuve que quelqu’un sait qui a fait le coup. La piste du mec friqué se confirme. Pour la couleur, il faisait nuit et il hésite entre le gris, le bleu marine ou le noir. Le journaliste n’a pas menti. J’avance.
***
J’entreprends de photographier toutes les grosses voitures sombres que je croise et je les suis dans le véhicule de mes parents en espérant qu’elles m’amèneront au coupable. Je parcours la région et me retrouve à deux occasions à plus de cent kilomètres de chez moi. Une fois arrivé devant un supermarché, une entreprise ou le portail d’un particulier, je reste la bouche ouverte, à me demander ce que je peux faire de plus. Je référence 156 véhicules en trois mois. Ça ne mène à rien, mais ça m’occupe. J’ignore comment passer à l’étape suivante : trouver les identités des propriétaires et vérifier s’ils ont eu un accident.
***
Un jour, j’ai une idée. Armé de mon listing avec photos et numéros d’immatriculation, je me rends dans les garages du coin et leur explique la situation. Cinq mois sont passés depuis l’accident mais personne n’a oublié. Je leur demande s’ils ont réparé une voiture familiale, les jours qui ont suivi la mort de Tom. Malgré leur bonne volonté, je fais chou blanc. Il y a bien eu des contrôles techniques, des révisions, mais aucune n’a été réparée suite à un accident.
***
Je sombre dans le désespoir. Six mois passent. Cela fait bientôt un an que mon frère est décédé. Depuis des semaines, je me réfugie sous la couette sans rien faire. Ma mère entre dans ma chambre.
— Il faut continuer à vivre. Nous avons perdu un fils, je ne veux pas en perdre un deuxième. Il faut te ressaisir. Allez, arrête de te laisser aller. Tu as un diplôme maintenant, je sais que c’est difficile, mais tu dois reprendre goût à la vie et faire le métier pour lequel tu t’es formé. Elle me serre contre elle et nous restons collés ainsi de longues minutes. J’admire son courage. Mon père n’est plus que l’ombre de lui-même. Où une mère trouve-t-elle l’énergie de remonter les batteries de toute sa famille alors qu’elle a perdu la chair de sa chair ? Je ne peux pas la laisser seule à se battre contre les moulins du désespoir. Je me lève et m’approche du miroir de la salle de bain. Je caresse ma barbe que j’ai laissé pousser. Lentement, je prépare la mousse et l’applique au blaireau sur mon menton. Reproduisant les gestes que mon père m’a appris il y a longtemps, à l’époque des jours heureux, je me rase consciencieusement. J’ai changé de visage. Vieilli, peut-être. L’instant d’une seconde, je ne peux m’empêcher de songer que mon frère Tom ne pourra plus jamais se contempler dans une glace et raser sa barbe. Je ferme les yeux et essaie de refouler ma tristesse. J’enfile un jean propre, une chemise, un pull et sors en ville. Le froid me saisit, mais cette morsure de l’hiver me réveille.
Je déambule et mes pas me mènent, presque par automatisme, devant la boulangerie de mes parents. Comme d’habitude, le clochard est là. Il n’a pas choisi l’endroit par hasard. S’il y a une chose positive que l’on doit à François Hollande durant son quinquennat, c’est ça : les commerces ont désormais le droit de donner la nourriture périmée mais encore bonne, aux nécessiteux. Avant, on devait tout jeter. Bref, presque tous les soirs, ce pauvre type obtient de mes parents un gâteau un peu sec que personne n’a voulu. D’une certaine manière, il leur doit la vie. Je l’observe. Il est si jeune. Un adolescent. Nos regards se croisent. Depuis quand est-il là ? Et soudain, c’est l’évidence. Ce mendiant a commencé à trainer en ville trois jours après l’accident de Tom. J’ai la solide intuition qu’il sait quelque chose au sujet de la mort de mon frère. Et s’il en était responsable ? Non, c’est impossible. Je cherche un nanti, pas un mendiant ! Il sait quelque chose, il sait quelque chose. J’en suis sûr. Je m’approche de lui. Il me tend maladroitement un carton sur lequel est écrit : « Un peu d’argent pour vivre s’il vous plait ». Il est si sale et abîmé par les bagarres de rues que son visage n’a plus forme humaine. Je suis incapable de dire si je le connais ou pas mais quelle importance. Ce rejet de la société va me dire ce qu’il a vu. Je prends sur moi pour m’approcher encore et lui parler.
— Comment tu t’appelles ?
— Florian.
— Tu es jeune pour être à la rue…
Il baisse la tête et ne répond pas.
— Comment tu en es arrivé là ?
Il hausse les épaules, ouvre un œil abîmé et me regarde, l’air de juger s’il peut me faire confiance. Je lui souris de toutes mes dents, comme un crocodile avant de mordre.
— De toutes les manières, j’ai plus rien à perdre, ajoute-t-il en essuyant ses yeux qui perlent et dessinent une trainée blanche dans la crasse de ses tempes.
Je garde le silence, le souffle court. Un murmure sort de ses lèvres.
— J’ai fait une énorme connerie. Je suis un monstre. J’ai tué quelqu’un avec la voiture de mon père. Je me suis enfui. J’aimerais tellement être mort à sa place, achève-t-il en éclatant en sanglots.
Mille pensées traversent mon esprit. Je vais le battre, l’étrangler. Le piétiner jusqu’à ce qu’il disparaisse sous terre. Ma gorge et mes poings se serrent. J’ai vraiment envie de le tuer. Je le saisis par le col et le plaque au mur.
— Tu m’as volé mon frère !
Ses yeux s’écarquillent.
— Venge-le, qu’on en finisse, me dit-il.
Mon visage est à dix centimètres du sien. Il pue la merde et j’ai un spasme de dégoût. Sur son menton, quelques poils frisent et poussent maladroitement. Je réalise qu’ils n’ont jamais été coupés par le geste sûr d’un père aimant. Je le lâche et fais un pas en arrière.
— Pourquoi tu vis dehors ?
— J’ai avoué à mes parents ce que j’ai fait et mon père m’a mis à la porte. Il m’a dit que je déshonorais notre famille, que je ne méritais plus de vivre sous leur toit et que je n’étais plus leur fils.
— Ils t’ont abandonné ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ? dis-je en connaissant la réponse.
— Dans trois jours, ça fera un an.
***
Florian m’explique qu’il avait bu et n’avait pas son permis. Suite à un pari stupide, il avait pris le volant jusqu’à croiser la route de Tom. Son père avait détruit la voiture pour que sa famille ne soit pas impliquée, avant de renier son fils à jamais. Il avait seize ans au moment des faits et n’a revu ni sa mère ni sa sœur depuis lors. Il a tellement honte de ce qu’il a fait qu’il refuse de réagir et qu’il se laisse sombrer dans la misère.
— J’attends que la mort me délivre, souffle-t-il en courbant le dos.
Alors je prends une décision étrange. Je l’incite à se lever et le maintiens par le bras. Son pas est fragile. Sans un mot, je l’emmène chez moi. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme si la main de Tom se posait sur mon épaule et me guidait.
***
Mes parents nous dévisagent, bouché bée.
— Je suis le meurtrier de votre fils. Je suis un minable. Je vous demande pardon. Jamais… jamais je ne pourrai me remettre de ce que je vous ai fait.
Le gamin se retient de pleurer. Je sais qu’il ne s’en donne pas le droit. Pas devant mes parents dont les yeux sont encore irrités à force d’être essuyés par des mouchoirs de papier. Ils observent le pantalon trop court et miteux du jeune garçon qui a continué de grandir loin de son foyer, ses pieds noirs et nus parce qu’on lui a volé ses chaussures, ses cheveux emmêlés de n’être plus coiffés et ces petits poils de barbe non coupés qui montrent qu’il est coincé entre l’enfance et l’âge adulte. On devine sa maigreur sous un T-shirt troué couvert d’auréoles grises. Je leur explique le désespoir du gosse qui tremble de peur.
Ma mère, habituellement volubile ne dit mot. Elle esquisse un pas vers cet enfant abandonné mais se retient. Sa maternité a parlé. Reste la réaction de mon père. Coutumier des silences, il lève le menton et déglutit avant d’ouvrir lentement la bouche.
— Tu es ici chez toi.

Trophée Anonym’us : Interview, Sylvain Forge

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jeudi 7 décembre 2017

Un auteur sur la terrasse : Sylvain Forge

Sylvain Forge

 

  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Comme beaucoup d’auteurs en herbe, j’ai essuyé beaucoup de refus avant de trouver un petit éditeur qui accepta mon texte. C’était à compte d’éditeur, je tiens à le préciser. Le seul problème, c’était l’absence totale de promotion et de diffusion. Les livres étaient en ligne et c’est tout. Depuis, les droits ont été repris par les Éditions du Toucan et l’ouvrage, pratiquement réécrit a eu une nouvelle vie ; aujourd’hui j’ai même le plaisir de le voir nominé pour un prix prestigieux.

  1. Écrire… Quelles sont vos exigences vis-à-vis de votre écriture ?

Une bonne histoire (je vais en parler un peu plus loin), d’abord et surtout. Ensuite : un style honorable qui ne gâche pas le récit, surtout. Je m’efforce d’avoir une plume fonctionnelle, je ne prétends pas au style.

  1. Écrire… Avec ou sans péridurale ?

Ma femme a accouché de jumeaux et par respect pour ses efforts, je n’emploierai pas le terme de péridurale ici, écrire n’est quand même pas aussi douloureux 😉 Mais c’est parfois difficile, en effet. Je considère qu’écrire est véritablement un travail, un métier. C’est ainsi que j’aborde la chose.

  1. Écrire… Des rituels, des petites manies ?

J’ai mon stylo fétiche qui me sert à prendre des notes dans un gros carnet, c’est ma boîte à idées. Sinon, j’écris où je peux, quand je peux, souvent avec des bouchons dans les oreilles.

  1. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?

Ce que j’aime avant tout — quel que soit le format retenu — c’est raconter des histoires ; c’est un noble art, indispensable aux hommes, comme en témoignent les peintures rupestres et tout ce qui a suivi, jusqu’aux séries américaines, en passant par les contents de fée. Une histoire nous aide à vivre. Voilà pourquoi les déportés écrivaient de la poésie ou lisaient Victor Hugo ! Quand on pense que la 7e saison de Game of Throne a été piratée 1 milliard de fois… les hommes veulent des histoires. Encore faut-il raconter de bonnes histoires. C’est là que le métier d’auteur est passionnant.

  1. Votre premier lecteur ?

Ma compagne, attentive aux fautes, longueurs et incohérences de tout poil.

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

D’un point de vue technique, certainement. Mais pour ce qui est d’écrire un livre publiable, je ne vois pas comment il est possible d’écrire sans lire de concert. Dans le domaine du polar, où tant de choses ont déjà été écrites, innover implique de mettre en place de bons mécanismes dramaturgiques qu’on ne peut s’être bricolés qu’après avoir lu la prose des autres.

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Pas de muse, mais de nombreux échanges avec une amie toulonnaise, Isabelle, qui m’a inspiré un personnage féminin et récurrent dans 3 de mes livres : Isabelle Mayet.

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

 

Le manque d’inspiration, je connais parfois ça au milieu d’un récit, entre deux scènes. Il me manque quelque chose pour raccorder deux maillons de mon histoire. Une seule chose à faire : prendre du recul, ne pas paniquer, laisser l’inspiration revenir en gardant un carnet et un stylo à portée de mains. Je touche du bois, l’inspiration est toujours revenue.

  1. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Parce qu’il devient de plus en plus renommé, parce qu’écrire des nouvelles m’apprend à synthétiser mes histoires : un bon exercice pour moi, toujours tenté par les intrigues chorales et labyrinthiques. Parce qu’il y a des auteurs de prestige dans la liste des participants.

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Les enfants adorent avoir peur avec les histoires de sorcière et sans doute que les adultes aussi. Mais l’explication est sans doute à chercher du côté des femmes : selon les études, 70 % des lecteurs seraient des lectrices… de polar pour la majorité d’entre elles. Elles cherchent la transgression et le frisson, tout en restant assises dans leur fauteuil. Peut-être que la littérature blanche est devenue nombriliste et que le polar, quant à lui, n’a pas renoncé à raconter des histoires. Les histoires… toujours.

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Un polar cet automne qui fera suite à « un parfum de soufre » paru il y a quelques années aux Éditions du toucan.

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Écrire et faire publier des textes, voilà une tâche bien ardue quand on travaille toute la semaine et qu’on est papa d’une famille nombreuse, mais quel bonheur ! J’espère avoir un jour plus de temps pour écrire et surtout continuer à tenir la plume le plus longtemps possible.
Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°11 La burqa invisible

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dimanche 3 décembre 2017

Nouvelle N°11 La burqa invisible

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La burqa invisible

Peut-on être à la fois la première et la dernière femme, c’est le genre de question qui vous vient à l’esprit alors que vous tenez dans votre bouche le canon d’un fusil de chasse. Celui de votre mari. Et que votre salive, mâtinée d’huile et de résidus de poudre vous coule dans le décolleté. Peut-être qu’en pressant la détente, avec le gros orteil de votre pied droit, c’est toutes les femmes que vous suicideriez. Enfin c’est une façon de parler. À cet instant tout vous semble limpide, et les raisonnements jusqu’alors interdits vous apparaissent dans une effarante simplicité.
Vous avez solidement noué une serviette de toilette autour de votre tête. Ce n’est pas que vous appréciez particulièrement le papier peint, c’est plus une question de respect. Vous ne savez pas ce que ça peut donner un coup de feu dans un crâne, au milieu d’une chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés. Vous ne savez pas qui vous verra dans cet état, qui entrera dans la pièce, qui chargera votre dépouille, qui nettoiera les salissures. Aussi vous avez patiemment épilé vos cuisses et vos mollets. Votre jambe nue en suspension, qui sourd d’entre les pans de votre peignoir beige et dont l’extrémité repose sur la détente de l’arme de votre mari, se pare de reflets satinés. Vous êtes belle.
Vous avez couché le petit, cette fois vous n’avez pas cherché à abréger l’histoire, vous avez pris le temps de lire, malgré les sanglots dans la voix. Jusqu’au bout. Le retour victorieux du chevalier, la façon altruiste avec laquelle il distillera sa semence, pour que la belle qui l’attendait enfante dans la douleur, et nage dans le bonheur.
Vous avez vidé le contenu de vos intestins. Trois fois rien. Vous aviez à peine grignoté depuis le matin de la veille, en prévision. Vous ne voudriez pas que dans un ultime relâchement vos sphincters gâchent la perfection de votre sortie.
Puis vous avez pris une douche très chaude, très longue. Jusqu’à vider le ballon. Le jet puissant a lavé votre sexe impur. En sortant, la buée avait ravivé d’anciennes traces sur le miroir. Un message du bout du doigt, que vous aviez effacé quelques heures après l’avoir rédigé. Un message pour votre mari, datant d’avant la naissance du petit. Un message d’adieu qui n’avait pas servi.
Ensuite vous avez voulu boire un thé, mais la boite en carton contenant les sachets était vide. Vous avez noté de votre écriture penchée, Thé, sur la liste, avant de réaliser votre bêtise. Vous avez rayé nerveusement le mot, puis en relisant, vous avez voulu éliminer les commissions vous étant uniquement destinées. Il n’y avait qu’un seul article, Tpns, que vous n’avez pas réussi à barrer. Vous étiez victime d’une solide pudeur concernant ce qui avait trait à votre intimité. Vous auriez pu dire tampon, naturellement, et l’écrire en toutes lettres sur la liste des courses. Vous auriez pu dire j’ai mes règles, vous auriez pu dire clitoris, ou même vagin, ou grandes lèvres, vous connaissiez ces mots. Mais ils vous semblaient sales ou prohibés. Votre mari pouvait dire bite autant qu’il le voulait.
Faute de thé, vous avez bu de la grenadine dans un verre à moutarde orné d’une tortue rigolarde. Ensuite vous avez rangé votre nécessaire à couture, et vous êtes résignée à faire brûler le chandail non achevé dans le poêle à granulés. Malgré l’interdiction formelle d’encrasser la vitre de l’appareil, vous avez jeté au feu les pièces de lingerie trop vulgaire que votre mari vous faisait porter.
Il restait quelques miettes sur la toile cirée, sur lesquelles vous avez passé l’éponge. Puis vous êtes montée. Vous avez regardé le sommeil de votre fils, puis l’avez enfermé de l’extérieur, laissant la clef sur la porte de sa chambre.
Dans le couloir, sur le râtelier, il ne restait que le fusil de gros calibre. Celui pour les battues. Votre mari avait pris l’autre pour sa ronde. Vous avez trouvé deux balles, dans le tiroir de sa table de nuit. Deux balles longues, effilées, de celles qui terrassent les sangliers, que vous avez glissées dans l’arme. Instinctivement, sans même en avoir vu la démonstration auparavant. Comme une chose que l’on apprend en la faisant. Un geste naturel.
Vous essayez d’avaler votre salive, votre gorge se collapse et le goût du fer vous descend le long de la trachée. À cet instant, vous n’avez pas honte de le penser, vous taillez une pipe à la mort. Après tout, vous vous êtes livrée si souvent à cet exercice sur l’appendice de votre mari que les muscles de votre mâchoire y sont comme habitués. Le matin, il ne peut pas quitter le lit sans avoir craché sa purée. Ce n’est qu’une fois le devoir achevé que vous pouvez vous lever, rincer votre bouche, réveiller votre fils et préparer le petit déjeuner. Votre mari traîne encore quelques minutes, vous mettez à chauffer son café au lait lorsque vous entendez son pas lourd dans l’escalier.
Après neuf heures, la maison est plus calme. Votre mari a pris le Land Rover pour aller travailler, vous avez déposé le petit à l’école, à pied. Le directeur vous a fait quatre bises, à l’entrée.
En l’absence de votre mari au foyer, vous devez prendre garde à ne pas trop user les choses. Quand on ne rapporte rien, on évite de coûter. Votre mari surveille les factures d’eau, de téléphone ou d’électricité. Une règle tacite réserve l’ordinateur à un usage familial, par opposition à individuel ou solitaire. C’est votre mari qui en autorise l’accès en composant le code secret. Vous pouvez dès lors vaquer à vos recherches, tant qu’il est présent au foyer.
À midi vous allez chercher le petit, le faites manger à la maison, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, puis le redéposez à l’école. Cet aller-retour à lui seul justifie votre présence quotidienne au domicile. L’après-midi vous tentez de produire, pour justifier votre rôle, et pour tuer le temps. Vous repassez une pile de linge, les draps, les nappes, les slips. Vous repassez sans vous poser de question. Le mercredi, vous accompagnez le petit à l’entraînement de foot. Vous laissez l’entraîneur vous faire du gringue. Après vous nettoyez la terre, sur l’équipement bariolé.
Le soir, vous préparez le dîner à heure fixe. C’est votre mari qui allume la télévision, toujours. Il dit putain de sauvages dés qu’apparaît sur l’écran un visage d’une couleur différente de la sienne. Il dit, regarde-moi ces putains de sauvages ! Il tend son verre, vous y versez du vin. Ils savent rien faire d’autre que s’entre-tuer. Il s’installe dans son fauteuil quand vous allez coucher le petit. Le reste de la soirée, vous avancez vos travaux de couture, ou survolez le programme télé. Votre mari regarde un jeu japonais, sur une chaine étrangère, en disantregarde-moi ces putains de niakoués. Votre mari regarde des femmes dénudées qui nettoient des voitures de sport, il souffle et dit tu vois, c’est comme ça qu’il faut que tu laves le Land. Votre mari regarde des arrestations policières en anglais, et rit bruyamment. Votre mari regarde des reportages animaliers où des rhinocéros se grimpent dessus. Votre mari regarde des films avec des explosions démesurées. Votre mari regarde des matchs de sport. Votre mari regarde comment on survit dans la jungle.
Quand il s’endort, vous en profitez pour naviguer maladroitement sur internet. Les sorties culturelles de votre ville, juste pour vous tenir informée, les coins du monde que vous ne verrez jamais, les robes que vous ne porterez pas. Vous vous attardez une nouvelle fois sur l’itinéraire qui mène chez votre sœur. Un refuge isolé, à mi-chemin entre Perpignan et Barcelone. Un village de pêcheur, amalgame du mur blanc sur mer turquoise. Vous pourriez lui écrire si vous osiez. Vous effacez consciencieusement l’historique de navigation, avant d’éteindre la machine, et votre cœur s’autorise à ralentir la cadence.
Assise au bord du lit comme au bord de la vie, vous attendez. Le tube d’acier au fond de la bouche, plus raide que la plus raide des bites. Vous attendez d’entendre le moteur diesel du Land, ses larges roues faire crisser les cailloux de l’allée.
Vous avez une crampe à la hanche, les larmes vous brûlent les yeux, l’acidité vous ronge l’estomac, mais vous gardez la pause. La jambe nue en suspension, muscle bandé. Le gros orteil sur la queue de détente, les deux mains qui cramponnent fermement le canon de l’arme, la crosse de bois sculpté appuyée contre la moquette. Vous attendez que votre mari ait terminé sa ronde, pour qu’il vous trouve ainsi tout éparpillée. Pour ne pas laisser votre fils tout seul, prisonnier dans sa chambre, réveillé immanquablement par le coup de feu. Pour que votre mari le premier se confronte à l’odeur inconnue de ce que renferme votre crâne.
Votre mari est parti après le dîner. Avec d’autres voisins, ils forment un comité de vigilance citoyenneIls se retrouvent certains soirs, avec des morceaux de câbles électriques épais comme des matraques, et des fusils pour le petit gibier. Comme dit votre mari, le pire c’est que c’est moi qui aurais des ennuis si j’en tue un. C’est le monde à l’envers ! Quand on met le monde à l’envers, les gens des pays qu’on retourne, ils atterrissent chez nous. Et ils se croient tout permis. En tout cas c’est ce qui se dit. Ici, on n’est pas des barbares, dit votre mari plein de certitude, en remplissant sa cartouchière. Ils ont vu passer le permis de construire, à la mairie. Votre mari le sait de source sûre, par l’un de ses collègues de battue. Une mosquée haute comme un immeuble, avec minaret, fioritures et tout ce qui s’en suit.
Le dimanche vous vous habillez, vous mettez du rouge à vos lèvres. Le petit porte son gilet. Votre mari met ses chaussures de ville, que vous avez cirées. Vous apercevez succinctement le monde, un peu flou, derrière les fenêtres du Land. Puis tout de redevient sombre. Vous écoutez le prêche, vous donnez quelques pièces cuivrées, vous priez, vous chantez, prenez la communion pour vous nettoyer de la semaine, et rentrez préparer le repas. L’après-midi n’en finit pas, il faut occuper le petit. Votre mari s’installe dans son fauteuil. Votre mari regarde les skieurs chuter. Votre mari regarde les fonds marins. Votre mari regarde des reportages où des noires se lissent les cheveux, où des Chinoises se font débrider les yeux par des chirurgiens brésiliens, où des gens n’ont pas à manger. Puis vous dormez, et la semaine reprend son cours. Au réveil vous prenez dans votre bouche le sexe de votre mari, qui a le goût rance de l’urine séchée. Vous avalez le sperme qui en jaillit, et y reconnaissez le poivre du dîner dominical.
Dans votre pose de violoncelliste, vous attendez le ronron du moteur, qui ne devrait plus tarder. Votre salive dessine un mince filet sur le double canon de l’arme. Votre jambe est ankylosée. Peut-on être un peu toutes les femmes, vous vous demandez. À la fois la première et la dernière de l’humanité. Peut-on être une minorité alors que mathématiquement le nombre de vos semblables surpasse celui des hommes. Peut-on mourir sans tuer les autres, juste pour soi, en privé.
Vous êtes la première de votre mari, il vous l’a toujours affirmé. Vous n’avez pas connu d’autres hommes, de votre côté. Cela aurait pu arriver pourtant, après la mort de votre père, votre mère insistait pour que vous rencontriez d’anciens camarades de classe qu’elle retrouvait pour vous. Elle insistait au téléphone, avant la naissance du petit, pour que vous la visitiez. Avec votre mari même, la porte était ouverte. Avant qu’elle ne se mette à dérailler complètement, quand il était encore temps de communiquer. Avant que la tyrannie muette de votre époux ne vous accule. Avant que vous ne vous abandonniez à la paresse d’une soumission sans condition. Avant qu’il faille lâcher le travail au cabinet, parce que votre ventre s’arrondissait. Vous preniez les rendez-vous du médecin, occupiez le bureau à l’accueil, tout le monde savait qui vous étiez. Vous viviez alors sous le joug d’un autre homme, certes, mais d’un homme respectable et respecté. Vous aviez une identité. Vous parliez avec des adultes, vous vous sentiez utile à la petite société alentour. Certains hommes vous souriaient, malgré l’angine ou l’angoisse du verdict d’une analyse. Aujourd’hui vous n’êtes plus personne.
Vous croyez l’entendre, puis vous l’entendez. Le Land qui déchire la nuit dans un craquement d’engrenage. Vous affermissez votre position. Étirez votre orteil dans le vide, avant de le remettre en place. Peut-on passer à côté de sa vie, et le réaliser quand on n’a plus la force de la rattraper. Votre mère vécut pour se taire, pour encaisser les coups. Votre mère vous mit au monde, vous et votre sœur, et sombra dans la démence peu après la mort de votre père. Peut-on par son absence manifester ostensiblement son refus de s’inscrire dans la reproduction d’un schéma erroné. Suffit-il de mourir pour que le sort se rompe. Peut-on être une et toutes. Peut-on mourir pour rien. Vivre pour pas grand-chose.
Vous pleurez. La portière du Land claque, et vous entendez le pas lourd de votre mari qui rejoint la porte d’entrée. Vous jaugez son taux d’alcoolémie au temps qu’il met à déverrouiller la serrure. Comme il enlève ses chaussures près du portemanteau, vous n’entendez plus rien de sa progression, avant qu’il ne gagne l’escalier. Les marches craquent, vous les comptez. Cinquième, sixième, quart de tour sur le petit palier. Vous frissonnez et vos dents claquent sur le métal du canon. Vous tentez de resserrer l’étreinte, mais votre mâchoire ne répond plus. Vous bavez sur les pans de votre peignoir beige sans parvenir à avaler votre salive. Votre chevelure vous démange, sous la serviette enroulée.
Votre mari progresse dans le couloir, s’arrête devant la porte du petit. Vous allez presser la détente. Vous allez le faire. Peut-on franchir le pas. La plante de votre pied se contracte, vous forcez. Ça ne veut pas, vous vous y reprenez à deux fois. En plaçant la jambe sur le côté, pour que la prise soit meilleure.
Votre mari se tient dans votre dos, qu’est ce que tu fous, il dit. Et avant que vous n’ayez le temps de réaliser, vous vous tenez debout, face à lui. Le fusil non plus braqué contre vous mais en direction de sa poitrine. Il a rangé le sien dans le râtelier, et défait la ceinture de son pantalon de velours.
Vous relevez l’arme, la tenez parallèle au sol à hauteur de votre épaule. Vous fermez un œil. Qu’est ce que tu fous, bordel, il dit entre ses dents serrées. Quelque chose en vous refuse d’obéir. Vous devriez répondre pourtant, vous le savez. Reposer l’arme. Son sourcil est froncé, sa voix est dure. Il ne vous en faut pas tant d’ordinaire. Il veut dire autre chose, mais ne parvient pas à articuler. Son pantalon lui tombe sur les chevilles. Vous placez le canon dans l’axe de son regard.
Vous tirez.
Comme vous avez fermé les yeux quand le coup a tonné, vous les rouvrez. Le mur est constellé de taches de sang et de matière plus épaisse, il y en a jusque dans le couloir dont la lumière est restée allumée. Votre mari est tombé comme un sac de linge. Vous faites un pas. Osez. Apercevez sa tête, l’œil blanc exorbité sur la moitié restante de son visage. Vous tâtez d’un pied nu sa cuisse pileuse, pour voir ce que ça fait. Et reculez, prise d’un vertige.
Vous l’avez tué.
L’arme est toujours braquée, vous la baissez. Vous respirez de nouveau, comme réchappée d’une longue apnée. Vous sentez le rouge qui monte à vos joues, vos oreilles qui chauffent. Vous entendez les petits pas dans le couloir. Les petits pieds nus qui font des traces dans le sang chaud de votre mari. Votre fils apparaît dans l’encadrement de la porte de votre chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés.
Votre mari a dû ouvrir la porte que vous aviez fermée de l’extérieur, pour l’embrasser avant d’aller se coucher. Le petit ne bouge pas, n’a pas l’air sûr de ne pas être en train de rêver. Son lapin dans la main, qu’il tient par les oreilles, comme un vrai. Son pyjama Spiderman bleu, avec les surpiqûres rouges et le motif un peu craquelé sur la poitrine. Il ne dira rien. Le petit n’est pas un bavard. Un taiseux, comme son père. Un capricieux dont il faut deviner les vœux.
Vous videz vos poumons. Les remplissez fébrilement. Le petit ne doit pas voir ça. Peut-on grandir avec la mort.
Vous rechargez l’arme d’un geste habitué, en tirant la culasse pour faire monter la seconde balle. Surtout vous ne voulez rien dire à cet instant. Vous vous taisez. Vous visez la tête. Non, vous ne pouvez pas faire cela. Vous visez le petit cœur.
Vous tirez.
Quand vous ouvrez les yeux, le corps a glissé dans le couloir. Il s’est tassé contre le mur. Petit amas de chair rouge et bleu. Surhomme, super héros, mi-enfant mi-araignée, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, chocolat au goûter.
Peut-on rester calme. Peut-on ne pas craquer.
Quand vous songez à tourner l’arme contre vous, vous réalisez qu’elle est vide. Peut-on être un peu toutes les femmes.
Vous posez l’arme sur le lit, ôtez le peignoir beige, et dénouez la serviette autour de votre tête. Vous voilà nue. Toute nue. Devant tout le monde. Vous piochez dans l’armoire, une culotte, des bas. Vous vous habillez.
Vous êtes étrangement calme. Dans la commode, sous les chaussettes vous trouvez la boite en fer blanc. Vous en dévissez le couvercle, en sortez quatre beaux billets. Pour les péages, et pour l’essence. Dans la glace vous êtes belle, malgré la sueur qui fait briller vos tempes.
Vous enjambez froidement les corps, le fusil cassé sur l’épaule. Éteignez les lumières et longez le couloir. Vous descendez les escaliers. En enfilant vos chaussures fermées, vous peaufinez les derniers détails. Vous connaissez l’itinéraire. L’autoroute vers le sud. Les Pyrénées-Orientales. La frontière espagnole. Avant l’aube vous serez chez votre sœur. Réfugiée.
Le fusil, vous le laisserez en passant. Derrière un club de la Jonquera, il trouvera preneur qui ne parlera pas.
Vous prenez les clefs du Land, dans le vide-poche de l’entrée. Vous attrapez votre châle, sur le portemanteau. Vous couvrez votre tête, vos épaules, vous vous cachez. On ne voit que votre regard paniqué.
Vous réfléchirez dans la voiture. Pour l’instant vous agissez.
Vous sortez, refermez derrière vous. Double tour. Clef dans la poche de votre veste. La nuit est douce pour la saison. Vous actionnez l’ouverture centralisée du Land, et soulevez le haillon du coffre. Vous cachez le fusil dans la couverture du chien, et vous sursautez.
Lève les mains, vous entendez dans votre dos. Lève les mains, j’vais pas l’répéter. Vous connaissez la voix. C’est celle du généraliste pour qui vous travailliez auparavant. Vous vous exécutez en vous retournant.
Quatre hommes du comité de vigilance citoyenne se tiennent fièrement devant vous. Vous les reconnaissez malgré les passe-montagnes. Le médecin, le collègue de battue de votre mari qui bosse à la mairie, l’entraîneurde foot du petit, et le directeur de l’école maternelle. Ils tiennent des barres de fer, et des pistolets à grenaille. On a entendu des coups de feu, qu’est ce qui s’est passé, demande le médecin. Garde les mains bien levées, ajoute le directeur. Et enlève ce truc. Vous laissez tomber votre châle. Pourquoi n’est-on visible que quand on est cachée. Vous voudriez disparaître. Laissez-moi partir, vous dites. L’entraîneur éclate de rire. Si vous me tuez, c’est vous qui aurez des problèmes, vous ajoutez. Les hommes se rapprochent. Ils brandissent leurs barres de fer. Donne-nous les clefs.
Quand votre tempe rencontre les cailloux de l’allée, vous prenez conscience de la douleur foudroyante à votre genou. Le coup a dû vous briser l’articulation. Allez voir dans la maison, dit l’entraîneur de foot du petit en attrapant le trousseau dans votre poche. Je reste avec elle. Pas qu’elle nous file entre les pattes. L’entraîneurlance les clefs, les trois autres s’éloignent, et vous sentez déjà les doigts épais soulever le tissu de votre jupe, déchirer votre bas, tirer l’élastique de votre culotte. On a beau se croire toutes les femmes, on n’en est pas moins seule.

Trophée Anonym’us : Interview Sabine Dormon

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Une auteure de la team sur la terrasse :



 Sabine Dormon

  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
    J’ai commencé par un recueil de nouvelles très brèves. Des micro-nouvelles engagées, écrites suite à une déception politique. Des déceptions politiques, j’en ai depuis que je suis en âge de m’intéresser à la vie publique, mais celle-ci me touchait tout particulièrement. Je faisais partie d’un mouvement qui se battait pour la régularisation de 523 familles de requérants d’asile et contre les incessants durcissements de la loi ad hoc. Un référendum avait été lancé. Il a été balayé en votation.Ces petits textes ont été autant de cris de colère et d’invitations à se placer dans la peau des migrant-e-s concernés. Comme je n’y connaissais rien au monde de l’édition, je pensais que le livre, coécrit avec une autre militante, dégagerait d’importants bénéfices que l’éditeur pourrait reverser au Service d’aide juridique aux exilés. Le recueil a été tiré à 5000 exemplaires, ce qui est énorme pour la Suisse romande, et malgré un indéniable succès, il en est resté une muraille d’invendus.

    2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

    J’attends de mon écriture qu’elle vienne quand j’ai du temps pour écrire. Qu’elle s’arrange pour être au rendez-vous quand j’ai pas trop de boulot. Je tolère qu’elle me réveille parfois la nuit, si elle a des idées valables à me soumettre. Dans ce cas, j’écris dans un carnet sans allumer la lumière, en posant le pouce gauche à la hauteur de la ligne que je suis en train d’écrire pour éviter que les phrases se chevauchent.
    Parfois, j’attends d’elle qu’elle chante, qu’elle joue avec les sons, ou qu’elle invente des mots ou des structures grammaticales qui ne font pas partie de ma langue.

    3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

    J’ai longtemps cru que les psychotropes aidaient et j’en ai abusé jusqu’à plus soif. Ils se sont foutus de ma gueule. J’ai fini par m’en rendre compte et j’ai tout arrêté, par inaptitude congénitale aux demi-mesures. Et c’est là que j’ai commencé à écrire pour de vrai. Donc ni alcool, ni joints, ni péridurale.

    4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

    Principal rituel : appeler ma sœur dès que j’ai pondu le premier jet pour le lui lire à haute voix tout affaire cessante, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Solliciter son avis avant que l’encre n’ait eu le temps de sécher. Et tenir compte de ses remarques autant que possible, parce qu’un regard extérieur a forcément raison. Je précise que je lui rends les mêmes services avec la même disponibilité, pleinement consciente de l’urgence de la situation.

    5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
    J’aime le côté fonceur et imprévisible de la nouvelle, sa manière d’aller droit au but, mais jamais là où on l’attend, d’entrer sans préambule dans le vif du sujet, la sensation de chute libre qu’elle nous promet.
    J’aime l’architecture du roman, l’épaisseur de ses personnages, les liens qu’on tisse avec eux, toutes ces vies parallèles.
    Et dans un cas comme dans l’autre, toujours, la musique et le rythme des mots, leur espièglerie.

    6. Votre premier lecteur ?
    Il est bicéphale : ma sœur et mon compagnon, tous deux écrivains, donc à la fois critiques et bienveillants, éminemment utiles et compétents.

    7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
    Sans doute, le premier ou la première de l’humanité à avoir eu l’idée de coucher des mots par écrit l’a fait sans référence aucune. Mais fort heureusement, l’immense majorité des auteurs sont aussi des lecteurs, ce grâce à quoi il y a aujourd’hui encore plus de lecteurs que d’auteurs.

    8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
    En vrac et pour citer les premiers qui me passent par la tête, il y a des gens comme Milan Kundera, Laurent Gaudé, Pascale Kramer, Stefan Zweig, Olivier Adam, Sartres, Maupassant, Tanguy Viel, Noël Nétonon Ndjékéry, Agnès Dessartes, Buzzati, Benacquista, Platon qui sont pour moi des puits sans fond d’inspiration

    9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

    L’écriture se nourrit de la vie. Quand je n’ai plus envie d’écrire, c’est que la vie m’appelle à d’autres aventures qui, une fois digérées, alimenteront certainement mon inspiration. Forte de cette idée, je me laisse facilement dissiper par des rencontres, des expériences inédites, des activités, des défis. Et parmi les gens que je côtoie, beaucoup se projettent dans mes histoires, en tant que personnages, mais jamais dans les rôles ou les situations que j’aurais imaginés.

    10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
    J’en rêve depuis que j’ai eu vent du Trophée. L’idée d’organiser un concours sous cette forme est excellente, je trouve génial de faire se mesurer des auteurs qui n’ont plus rien à prouver et d’autres plus novices ou moins reconnus, fabuleux que les premiers jouent le jeu, je n’ai rencontré que des gens sympas et passionnés dans le cadre de cet événement et, pour une petite Suisse, toute occasion de mettre un orteil en France, littérairement parlant, est bienvenue.

    11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?

    Je déteste les étiquettes, les modes, les mouvements de masse et les classements en genres. Il y a de bons livres dans tous les genres ou presque, et surtout parmi les inclassables, le grand public a souvent des goûts pathétiquement convenus et toutes les époques ont été marquées par la violence. Je crois que les gens qui ont réellement connu l’enfer sont les plus aptes à chercher la lumière, le noir m’apparaît parfois comme une (im)posture de privilégié.

    12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
    Un micro-roman vient de paraître chez un éditeur spécialisé dans le noir. Sinon, je suis à la recherche d’un éditeur pour mon septième ouvrage, un récit intitulé Tonitruances autour de la colère qui se transmet d’une génération à l’autre et ravage tout sur son passage.

    13. Le (s) mot(s) de la fin ?
    Si un gros éditeur français souhaite publier ou du moins lire « Tonitruances » suite à cette interview, qu’il sache que moi, je suis d’accord et même si ce n’était pas le cas, je tiens à remercier chaleureusement les initiateurs de ce concours, les organisateurs et toute l’équipe qui gravite autour pour les magnifiques rencontres, croisières, repas que cet événement a déjà occasionné pour moi et pour tous ceux qu’il me projet encore.

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle 10 – A l’intérieur

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dimanche 26 novembre 2017

A l’intérieur

55.
Des chiffres blancs sur fond bleu. Une plaque bon marché, gravée de simples lignes effacées par le temps. Malgré son apparente banalité, Claire ne peut en détacher son regard. Elle connaît ce numéro, elle en est persuadée. Dans de lointains souvenirs, elle le voit se fondre dans un décor flou.
Ses paupières se ferment, à la recherche de son passé.
— Putain, mais qu’est-ce qu’il fout, ce con ? J’ai pas payé deux cents balles pour poireauter au milieu d’une rue déserte !
Claire ouvre les yeux dans un sursaut. D’un geste réflexe, sa main se porte devant son œil cerné d’un bleu violacé. La douleur revient, fulgurante, et s’étend jusqu’à son crâne. Retour dans la réalité. Face à cette voix qu’elle ne supporte plus. Thomas. Elle le voit trépigner sur place, serrer ses poings. Comme hier soir.
— J’ai horreur de la médiocrité ! Tu le sais bien, non ?
Cela commence toujours par un premier reproche, presque banal. Avant la fureur. Le brouillard, dense, masque les alentours. L’entoure d’un gris cotonneux jusqu’à l’enfermer avec lui. Au milieu du silence, des bruits de pas lui parviennent. Une ombre émerge de la brume. Frêle et hésitante.
— Bonjour, comment allez-vous ? Vraiment désolé pour ce retard, j’ai eu un léger contretemps.
Derrière elle, un soupir. Un souffle de mépris qu’elle ne connaît que trop bien.
— Vous attendez depuis longtemps ? insiste l’homme, le regard tourné vers la jeune femme.
— Une dizaine de minutes à peine, ment-elle à demi-mot.
— Bon… je vous sens sceptique, je me trompe ?
— Vous… vous aviez mentionné une expérience « hors du commun ». Pour l’instant, oui… enfin… on est loin d’être convaincu, murmure Claire.
Sa voix n’est plus qu’un filet inaudible, étouffée par la présence dans son dos. Thomas s’approche. Elle sent son ombre la traquer. Il la surveille. Comme à son habitude, il attend qu’elle parle pour la juger, la dénigrer.
— Je comprends, poursuit l’inconnu. Ce n’est pas votre premier Escape Game1, n’est-ce pas ?
La phrase de trop. La main de Thomas se pose sur son épaule. Il l’écarte de son chemin comme une petite chose insignifiante. Un geste cruel, lourd de sens. Elle n’est que cela : un obstacle, un objet qu’il peut bouger à sa guise.
— Non, ce n’est pas notre premier, loin de là ! Mais ma copine a voulu, alors qu’on est en vacances, voir ce que valaient les Escape Games de province ! Encore une idée à la con ! Pour mon anniversaire en plus ! J’espère que la surprise sera à la hauteur. Crois-moi, je ne me gênerai pas pour faire parler de toi !
Claire le dévisage. Elle se surprend à le haïr, mais ce sentiment s’efface au détriment de sa peur. Obsédante. Dans un écho lointain, leur interlocuteur choisit d’ignorer les menaces de Thomas.
— Vous allez rentrer dans un pavillon qui va vous paraître banal, au premier abord. Votre mission sera d’en sortir. Mais, attention ! Ici, pas de chronomètre, pas de micro ni de caméra. Vous êtes seuls.
Thomas jubila soudainement d’une excitation d’adolescent.
— Ah ! Là, ça commence à me plaire !
— Tant mieux. Je vais vous bander les yeux. Dès que la porte se refermera, le jeu commencera.
Devant elle, Thomas attend, le dos tourné. Au-delà, une épaisse porte bleue se dessine. Elle semble l’appeler. Ce bleu. Elle revoit sa main se poser sur la poignée. Des images, lointaines et éphémères, surgissent dans son esprit.
L’homme masque les yeux de Thomas, puis contourne Claire avec un sourire complice. Le tissu froid couvre ses paupières. Immédiatement, ses autres sens prennent le relais. Le vent caresse sa peau, tombe en un voile humide sur ses mains. Contre son tympan, un objet qu’on insère. Délicatement. Sans bruit.
Une oreillette.
Cette perspective la rassure. Elle ne sera pas seule.
Un grincement. Les gonds pivotent. Dans son dos, une main ferme la pousse en avant. Claire avance, à l’aveugle.
— Attention à la marche.
Le vent s’éteint brusquement. L’atmosphère se fait lourde, pesante. Une odeur de renfermé l’enveloppe.
Contre sa nuque, un souffle. La voix de l’homme s’insinue en elle.
— Bienvenue à la maison, Claire.
La porte claque et les enferme. Seuls.
*
Devant les marches trempées, le capitaine Hartmann inspire de longues bouffées de nicotine. Malgré son épais manteau en cuir, il ne parvient pas à se défaire des frissons qui courent le long de son échine.
Il se souvient.
Quatre ans se sont écoulés. Les corps enterrés dans le jardin. Une épouse dévouée, des enfants innocents. L’impact de balle au milieu de leurs fronts. Leur peau souillée de terre et de sang. Une bourrasque le ramène au présent.
— Qu’est-ce qu’on a, Bastien ?
— Thomas Chassiron, trente ans. Ses parents ont signalé sa disparition hier, après une semaine sans nouvelle. Le dernier appel passé depuis son portable date de mardi dernier, au moment de son départ en vacances avec une copine.
— La copine, elle est où ?
— Introuvable. Les Chassiron ne savent pas grand-chose sur elle. Leur fils était très discret sur ses relations. On est en train de contacter les amis proches. À priori, ils ne semblent pas au courant non plus.
— Merde. Du côté des empreintes, on a quelque chose ?
— Rien. Pas la moindre.
— C’est pas possible. La terre est meuble en bas, si quelqu’un est descendu avec lui, il a forcément laissé des traces, même minimes.
— Je sais, capitaine. On a passé les lieux au peigne fin.
— Continue, on est forcément passés à côté de quelque chose.
— Capitaine Hartmann !
À l’extérieur, un jeune officier l’interpelle. Un bleu. À ses côtés attend un adolescent, le visage blême.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il a tout filmé, capitaine. Tout. Avec son téléphone.
Son cœur tambourine dans sa poitrine. Chris se rue hors du pavillon, loin de cette atmosphère étouffante. Le jeune homme pose sur lui un regard effrayé et tente de bafouiller des explications.
— J’étais à l’arrêt de bus en face et j’ai vu ce mec qui…
— Tu me raconteras ça plus tard, gamin. Enclenche la vidéo.
Les doigts boudinés frôlent l’appareil. Les images prennent forme, vacillantes.
Terrifiantes.
*
— Tu parles d’une difficulté ! Sa clé planquée sous le guéridon, c’était d’un ridicule !
Les bandeaux gisent au sol. Baigné par la pénombre, le couloir s’étire à l’infini. Ses murs sont marqués par des traces de cadres désormais absents. Un endroit abandonné par la vie. En retrait, Claire observe Thomas. Elle surveille ses gestes, son attitude, sa respiration.
Une respiration lente qui emplit désormais ses tympans. Hypnotique. Régulière. Elle imagine son souffle puant de nicotine frôler ses lèvres. Son thorax imberbe se soulever. Ses narines se dilater.
Quelque chose ne colle pas. Ce décalage la dérange.
Claire comprend. Cette respiration à ses oreilles n’est pas celle de Thomas.
— Qu’est-ce que t’as ? Tu flippes ? lui demande-t-il.
Claire baisse la tête, honteuse, devant ce ton moqueur. Cette façon de la rabaisser constamment. De lui faire savoir qu’elle lui est inférieure.
— T’es vraiment ridicule ! On dirait l’appartement de ma grand-mère. Hors du commun, mon cul !
Les mots s’insinuent au plus profond de son être. Face à Thomas, elle n’est rien : perdue, inutile, incapable.
Claire… Écoute-moi…
Elle retient un hoquet de surprise.
Ne dis rien Claire, fais comme si tu ne m’entendais pas.
La voix est rassurante et chaleureuse, comme celle d’un confident.
Pourquoi te laisses-tu traiter de la sorte alors que tu vaux bien mieux que lui ? Pourquoi, Claire ?
Chaque mot la touche en plein cœur. Les mois passés ressurgissent. Elle revoit les humiliations et les insultes. Les coups. Ce poing maintes et maintes fois abattu contre sa tempe.
Dis-moi, Claire, à quel moment as-tu abandonné ? Depuis combien de temps le laisses-tu faire ? Ouvre les yeux ! Regarde la vérité ! Cet homme ne te mérite pas !
Un sentiment trop longtemps oublié s’éveille en elle : une colère sourde, tel le réveil d’un volcan. Elle le hait.
Son brushing impeccable, sa tenue de bobo, ses baskets hors de prix, son parfum qui lui file la gerbe. Ce ton précieux, à la limite de la condescendance. Cette manière qu’il a de donner son avis sur tout et n’importe quoi. Sans oublier son sourire. Trop parfait. Trop blanc. Trop faux.
Claire vomit chaque parcelle de ce connard.
La porte au bout du couloir. Donne un léger coup de pied sur le bas pour la débloquer.
La démarche de Claire est assurée, ses gestes précis. Et pourtant, son corps ne lui appartient plus, tout comme son cœur, qui tambourine aux ordres de cette voix envoûtante. Elle rejoint le fond de la pièce et pose ses doigts sur la poignée en métal.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Réponds-lui, Claire. Tu ne dois plus avoir peur.
— J’essaie d’ouvrir cette porte. Ça te pose un problème ?
Une énergie nouvelle gonfle ses veines. Avec elle, les réminiscences de son ancienne vie. De ce qu’elle était avant lui.
— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu, mais fais attention, Claire. Ma patience a des limites !
Ignorant les menaces, Claire tape de son pied le bas de la porte. Un déclic résonne.
— Comment t’as fait ça ?
C’est très bien, Claire. Libère-toi !
— Tu peux chercher si ça t’amuse, moi j’avance.
Claire sourit fièrement. Puis, elle pénètre dans la pièce attenante, une cuisine parsemée de poussière.
— Ne me parle plus comme ça ! lui ordonne Thomas
Cette voix qu’il veut autoritaire n’est plus qu’un murmure pour Claire. Tout juste le caprice d’un enfant gâté.
— Tu m’as compris, Claire ? Je ne veux plus que tu me parles comme ça, ou tu vas t’en souvenir !
Il croit avoir gagné. Il te voit comme une femme soumise, obéissante. Il croit qu’il peut te rabaisser et te frapper quand il en a envie. Laisse-le croire…
Elle se retourne et le fixe droit dans les yeux. Son dernier repas remonte le long de son œsophage. La nausée, brusque et soudaine, lui déclenche un haut-le-cœur. Au milieu de son front s’éveille une douleur. Profonde. Aiguë.
Ton heure est arrivée, Claire. Sous la table, il y a une trappe. Arrange-toi pour que Thomas la trouve. Tu m’entends Claire ? Prends le pouvoir !
Le manipuler. La jeune femme respire un grand coup et prend sa voix la plus naïve.
— Thomas… Tu peux m’aider, s’il te plaît ? Je crois qu’il y a quelque chose sous la table, au niveau du plancher. Tu y arriveras bien mieux que moi.
Dans un soupir de lassitude, Thomas se baisse. Ses mains parcourent le sol jusqu’à s’arrêter sur une latte du plancher.
Tu as envie qu’il paye, je le sais. Je le sens. Tu as envie qu’il souffre. Autant que tu as souffert.
Dans un grincement, un carré sombre apparaît sur le sol. Thomas actionne l’interrupteur d’un clic et une lumière jaunâtre se laisse entrevoir.
Pour descendre, il y a une échelle. Le troisième barreau ne tient pas. Il ne doit pas savoir.
— On dirait une vieille cave. Je vais descendre en premier, annonce Thomas.
Laisse-le y aller. Il va souffrir, avoir ce qu’il mérite depuis longtemps.
Claire sent les battements de son cœur s’accélérer. Ce n’est plus la terreur qui la guide, mais une inextinguible haine. Le souvenir de chaque coup reçu l’irrigue désormais, alimente le feu qui brûle en elle. Jamais elle n’a ressenti cela. Une soif de vengeance que rien ni personne ne pourra éteindre.
Premier barreau.
— Ça pue le rat crevé ! C’est une horreur !
Deuxième barreau.
Rien. À part la mort.
Troisième.
Le bois craque.
— Putain… !
Son visage se transforme. La surprise tend chaque muscle, avant de laisser place à la peur. Sa bouche s’ouvre, mais reste muette. Ses mains essaient de s’agripper au rebord, en vain. Son corps entier cède à la gravité. Avant de basculer dans le vide.
Quelques secondes de chute. Avant un bruit sourd. Un hurlement de douleur emplit la cave. Long, interminable. Tellement jouissif.
Ressens cette satisfaction, Claire. Ne boude pas ton plaisir. Tu as remporté une bataille.
*
Malgré la qualité du zoom, le capitaine Hartmann peut reconnaître sur l’écran Thomas Chassiron. Seul, visiblement sur les nerfs. Ses lèvres articulent des mots inaudibles.
— Il parle à qui, là ?
Le jeune homme semble emporté dans un monologue intérieur. Sa voix s’élève brusquement. Les mots s’extirpent des haut-parleurs du smartphone.
—… Crois-moi, je ne me gênerai pas pour faire parler de toi !
Le regard figé sur cette scène surréaliste, Hartmann reste bouche bée. Les gestes de Thomas sont si précis qu’il peut presque voir ses interlocuteurs imaginaires. Un spectacle digne d’une représentation de mime. Le jeune homme croise ses bras derrière dans son dos et avance vers l’entrée de la maison. Menotté par des liens invisibles. Sans quitter la vidéo du regard, le capitaine interpelle l’officier à ses côtés.
— Appelle-moi Patrick. Qu’il se démerde pour me trouver le dossier médical de Chassiron. Ce mec-là avait…
Un frisson glacé le tétanise.
— Putain de merde…
*
Au fond du trou, Thomas pleure de tout son corps meurtri.
— Claire, putain ! Aide-moi !
Lentement, Claire s’approche et le surplombe. Comme une guerrière contemple un vaincu. En contrebas, sur un sol de terre, il gît. Blessé et impuissant.
— Descends et viens m’aider, bordel ! Tout de suite !
Le buffet rouge, à ta droite. Premier tiroir.
— Qu’est-ce que tu fous, merde ! Bouge ton gros cul ! Je te promets que tu vas me le payer !
Sourde à l’appel, elle se dirige vers le meuble. Sous son crâne, le mal se diffuse, plus violent de minute en minute. Ses doigts massent son front dans une tentative désespérée pour calmer cette douleur. Le tiroir coulisse et laisse apparaître, au milieu de couverts oxydés, un large couteau blanc protégé par un étui transparent.
Prends-le, Claire. Ne résiste pas.
Affûté, l’acier la nargue de ses possibilités.
Cette nuit est tienne. Accomplis-toi.
— Claire ! Ramène-toi ici !
Sa main glisse l’arme à l’arrière de son pantalon. L’étui se colle contre sa cuisse, comme un prolongement d’elle-même. Lentement, elle pose ses pieds sur les barreaux vermoulus encore intacts. Une odeur putride remonte des entrailles de la maison. Chaque pas la rapproche d’un huis clos confiné qu’elle attend, impatiente.
En bas, une terre humide recouvre le sol. Une ampoule soutenue par un simple fil électrique poussiéreux éclaire une table jonchée de journaux. Dans les recoins, les bruits se font légion. Grincements, crissements, grattements.
— Viens me relever ! Je vais t’en coller une pour m’avoir fait attendre aussi longtemps ! Je te jure que tu vas t’en souvenir ! Tu l’auras pas volée !
Avant même qu’elle n’ait pu réagir, la main de Thomas s’agrippe à son pantalon. Tirée vers le bas, la lame manque de se libérer. Dans un grognement, il s’appuie sur elle et se relève. Son corps lourd l’accable de sa sueur. Elle manque de se laisser aller, de tomber sous son fardeau, mais parvient à s’écarter juste à temps et laisse Thomas basculer en avant.
— Putain, qu’est-ce que tu…
In-extremis, il se rattrape au rebord de la table. Le bois crie et laisse échapper les coupures de presse qui volent dans l’air moite.
Jamais plus il ne te fera souffrir. Ton heure est arrivée, la sienne aussi.
Dans son dos, la lame attend patiemment sa libération.
Il ment, encore et toujours. Regarde sa poche droite, tu y verras une bosse. C’est une clé. La clé de cet endroit.
Prostré sur les papiers jaunis, Thomas reste immobile. Claire ne tient plus, elle doit se libérer de ce fardeau. Dans sa tête, la douleur devient insoutenable.
— Merde… T’as vu ces articles ? Ils sont tous datés du même jour, c’est un truc de fou ! Et… La vache ! Tu te souviens de ce mec qui a buté sa femme et ses enfants avant de disparaître ? Je crois qu’on est dans sa baraque. On est là où il les a tous butés, putain !
Sa poche, Claire. C’est lui qui a fait en sorte que vous soyez enfermés ici, lui qui vous empêche de sortir. Tu es sa prisonnière. Son jouet.
Claire porte son regard vers le jean de Thomas. Elle doit en avoir le cœur net.
— Ça va mieux ta cheville, on dirait.
Provoqué, Thomas se retourne. Dans la pénombre, Claire peut voir sa poche droite gonflée d’un objet enfoui. D’abord floue puis de plus en plus distincte, la forme semble danser devant ses pupilles.
— Viens ici. Tout de suite, Claire ! Viens là, connasse !
La colère pousse Thomas à quitter ses journaux pour s’avancer vers elle. Dans sa poche, l’objet épouse ses mouvements.
Maintenant, Claire. Tu m’entends ? MAINTENANT !
Dans sa main, le couteau s’est déjà libéré de son étui. Elle attend, sereine. Puissante. Le bras de Thomas se lève. Avant qu’il ne s’abatte sur sa cible, Claire plante la lame de toutes ses forces au cœur de son abdomen. Le métal traverse la chair. Les muscles se déchirent. Thomas hurle à pleins poumons. Sa voix n’est que douleur.
Rappelle-toi chacun de ses coups. Rappelle-toi son sourire alors que tu le suppliais d’arrêter. Rappelle-toi tes pleurs quand il te baisait en te frappant. Rappelle-toi.
Le poignet de Claire tord l’arme, la remonte, l’enfonce. Jusqu’à ce que ses doigts entiers soient immergés dans la plaie. D’un coup sec, elle retire la lame. Le sang gicle de la plaie béante. Des gouttes chaudes éclaboussent son visage. Elle n’entend plus les hurlements, elle ne voit plus son visage déformé.
Seule compte cette envie obsédante de recommencer. Encore et encore. De le transpercer. Pour ressentir sa souffrance. Se sentir libre. Vivre.
Regarde-le.
— Claire… qu’est-ce que…
Thomas s’écroule. Sa peau devint blafarde. Son corps se secoue de spasmes. Le spectacle est d’une jouissance telle que Claire sourit. Sa main plonge à l’intérieur de la poche cabossée.
La clé se love entre ses doigts.
Admire ton pouvoir. Celui de donner la mort.
Dans le regard de Thomas, une lueur qu’elle ne lui connaît pas. Il la supplie de ses yeux de chien battu. Prêt à déverser un nouveau flot de mensonges.
De toutes ses forces, Claire plante la lame au fond de sa bouche. Son tranchant déchire les commissures, la pointe acérée transperce tout sur son passage. Un flot de sang jaillit de ce trou immonde. Il suffoque, hoquette, avant de lâcher un dernier souffle. Debout, Claire inspire profondément.
Il est temps de partir.
Tel un robot, elle se détourne du cadavre ensanglanté de Thomas. À chacun de ses pas, elle peut sentir l’ancienne Claire remonter à la surface. Remords, culpabilité, tristesse, peur, l’assaillent. Qu’a-t-elle fait ? Comment a-t-elle pu… ?
Ne t’écoute pas, Claire.
Le mal de tête l’affaiblit. Elle sent ses forces la quitter. Au milieu du couloir plongé dans l’obscurité, des sentiments contradictoires se percutent en elle. Des souvenirs se précisent.
Ce couloir. Ses frères, bruyants. Sa mère, aimante. Son père.
N’écoute que ma voix, Claire. Elle te guide. Je serai toujours là. Comme je l’ai toujours été.
— Assez !
Ses doigts fouillent son tympan, à la recherche de l’oreillette coupable. Rien. Elle a beau insister, sonder chaque parcelle de peau. Toujours rien. Autour, les murs semblent se rapprocher, l’enserrer dans cette prison.
Tu te souviens de moi, n’est-ce pas ? Rappelle-toi.
Sortir d’ici, vite. La clé.
Ses doigts tremblants se desserrent. Sa paume est vide.
Ses jambes chancellent. Sa main se pose sur la poignée. De tout son poids, elle la pousse vers le bas. Au travers de l’interstice, le vent s’engouffre.
Tu reviendras, Claire. Comme toujours. Pour être avec moi, avec nous tous.
Claire franchit le seuil et disparaît dans la pénombre.
*
Sur l’écran, une image. Le capitaine Hartmann ne bouge plus. Pétrifié.
La vidéo a déjà effacé Thomas Chassiron, avalé par le sombre couloir. Devant son ombre évanescente, un visage apparaît dans l’encadrement de l’épaisse porte.
Une femme à la longue chevelure blonde. Éclairée par la lueur des lampadaires, elle semble sourire alors que ses doigts s’apprêtent à refermer la porte sur Thomas.
Le capitaine lâche le téléphone qui tombe au sol dans un fracas métallique. Sur l’écran fissuré, les yeux bleus semblent le regarder, lui.
Ce visage. Celui de Claire. Une jeune adolescente innocente. Tuée par son père, comme le reste de sa famille, il y a maintenant quatre ans.
Ici. Dans cette maison.
À l’intérieur.
____________
1 Jeu d’évasion qui consiste à parvenir à s’échapper d’une pièce dans une durée limitée (une heure la plupart du temps) et se pratique généralement en groupe de plusieurs personnes.

Trophée Anonym’us : Interview Nicolas Duplessier  


Anonym’us

Les Mots sans les Noms

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Une auteur de la team sur la terrasse :


jeudi 23 novembre 2017

 Nicolas Duplessier


1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Je n’ai pas fait beaucoup d’envoi aux éditeurs. Ma première version a été envoyée aux nouveaux auteurs dans le cadre du prix vsd du premier polar. Recalé. Puis chez tenté ma chance chez Ring au début de la création de la maison d’édition. Recalé.

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Je relis beaucoup, beaucoup trop. J’ai besoin d’entendre la « musique » du texte, que les dialogues sonnent comme un bon film.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Toujours à sec ! J’ai mis 10 ans à écrire mon premier roman. Il m’est arrivé de ne pas y toucher pendant des mois entiers. Pour le second, je vais aussi « vite ». Je n’ai pas de contrainte (peut-être pas d’idées non plus) et je vais à mon rythme. Il m’arrive d’avoir des flashs et j’écris comme un taré pendant deux jours. C’est rare.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Pas vraiment. Vu ma façon de travailler, je ne me mets jamais « en condition » pour écrire. Je prends énormément de notes par contre. J’utilise la fonction dictaphone de mon téléphone car si je devais utiliser un style, il faudrait que j’engage un mec de la NSA pour me relire.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

C’est la première fois que je me lance dans l’écriture d’une nouvelle. Je manque un peu de recul pour dire si l’expérience m’a plu ou non. Mais ça va, ça passe !

6. Votre premier lecteur ?

Le correcteur orthographique de Word.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Je suis d’abord lecteur avant de devenir auteur. C’est le plaisir que m’a procuré la lecture qui a donné naissance à celui de l’écriture. Ma passion reste le cinéma classique. « Classique de ma génération », c’est-à-dire le cinéma américain des années 90.


8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Les auteurs de la Série Noire classique. Les grands noms du noir. Harry Crews, Ellroy,Ken brunen,Lawrence Block, l’anglo-français Robin Cook, James Ellroy ou encore le belge Paul Colize mais aussi Bret Easton Ellis, Bukowski, Houellebecq, Moix, Beigbeder…. Il y a peu j’ai découvert l’auteur de roman noir, Michael Guinzburg, qui écrit sur l’invisibilité des laissés pour compte et des marginaux. Une écriture sombre et hardcore comme j’aime.

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 

Ça m’arrive tout le temps alors j’arrête d’écrire, je lis, regarde des films. J’attends que ça passe.


10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

J’ai croisé Eric sur mon premier salon du polar, juste après la sortie de mon roman. Il m’a parlé du projet. J’ai signé même si la nouvelle était un exercice que je n’avais jamais pratiqué.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Je ne suis pas psy et je n’ai pas vraiment d’avis sur la question. Il y a quand même un grand effet de mode sur certains auteurs que les lecteurs qualifient de « noir » ou « violent » mais qui reste grand public. J’ai beaucoup d’ami se revendiquant amoureux du genre « noir » mais n’accrochant pas à mes conseils lectures qui sont, pour le coup, des vrais romans noirs, sordides et violents.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

J’espère terminer mon second manuscrit d’ici la fin de l’année. J’anime une chaine Youtube depuis quelques mois pour parler de mes lectures. D’ailleurs, je prépare une vidéo pour parler du Trophée.


13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Un mot pour Eric : Merci de m’avoir donné la possibilité de participer au Trophée.

Un mot pour les autres participants : Laissez-tomber je sais déjà que j’ai gagné !


Trophée Anonym’us : Nouvelle 9 L’envers du décor

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dimanche 19 novembre 2017

Nouvelle 9 L’envers du décor

L’envers du décor

— Thomas !
Le hurlement désespéré de Mel se perdit dans un vacarme assourdissant de tôles froissées. Thomas aurait voulu la serrer dans ses bras, lui dire qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Mais il n’en eut pas le temps. Tout se passa à la fois si vite, sans qu’il puisse réagir, et si lentement, chaque seconde semblant durer une éternité. La douleur envahit le moindre recoin de son corps, pour disparaître aussi soudainement qu’elle était apparue. Comme si son cerveau avait finalement renoncé à traiter les milliers d’informations transmises par son système nerveux. Une douce lumière dorée illumina le nuage cotonneux qui se matérialisa autour de lui. Il se sentait bien. Terriblement bien.
— Mel, tout va bien ?
Elle ouvrit brutalement les yeux et croisa le regard plein de sollicitude de Thomas.
— Oui… J’ai dû m’assoupir un moment, répondit-elle lentement.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement. Ce n’était qu’un cauchemar. Ce n’était pas la première fois qu’elle en faisait un et ce ne serait sûrement pas la dernière. Pendant quelques secondes, elle hésita à lui décrire ce qu’elle avait vu. C’était tellement surréaliste ! L’impression qu’elle avait eue, l’espace d’un instant, que leurs esprits fusionnaient, lui laissant percevoir ses pensées les plus intimes… Elle finit par renoncer. Ces images n’étaient que le fruit de son subconscient, la manifestation de sa peur la plus profonde. Elle ne les laisserait pas entacher ce moment de pur bonheur. Thomas était là, à ses côtés, c’est la seule chose qui comptait.
Elle se redressa pour observer le somptueux paysage aux couleurs improbables qui s’étalait devant leurs yeux. Les montagnes de rhyolite alternaient les teintes d’ocres jaunes, bruns, rouges, allant même jusqu’au bleu parfois. Le tout agrémenté d’une mousse d’un vert éclatant, qui contrastait avec les étendues de cendre grise. Quelques fumerolles s’échappaient du ruisseau en contrebas, petits nuages cotonneux qui finissaient par se dissiper dans l’atmosphère. Une légère odeur de soufre flottait dans l’air.
— C’est magnifique… commenta-t-elle d’un ton émerveillé.
— Une nature endormie qui se réveillera à un moment donné, glissa Thomas. Comme tout ce qui est vivant… Comme toi, Mel…
— J’aimerais ne plus jamais repartir…
Un sourire lointain se dessina sur le visage de Thomas tandis qu’il caressait doucement les longs cheveux bouclés de la jeune femme.
— Je sais… Mais j’ai quelque chose à te montrer, Mel…
1
— Encore une ! annonça fièrement le jeune châtelain en reposant la canne à pêche et le filet.
— Et maintenant, qu’allez-vous faire de ces grenouilles ? demanda Jean en haussant un sourcil.
— Les découper. Regarde bien, poursuivit Charles en attrapant l’animal gesticulant, tout en sortant un scalpel de sa poche.
— Mais elle est encore vivante ! s’exclama Jean avec un sursaut de dégoût.
— C’est ça qui est intéressant, répondit l’autre en plantant la lame affilée dans le cloaque du petit amphibien.
Absorbés par leur tâche, ils n’aperçurent pas la silhouette décharnée s’approcher d’eux. Mal rasé, vêtu d’un pantalon rapiécé et d’un pardessus miteux, l’homme dégageait une odeur nauséabonde. Il dévisagea les enfants l’un après l’autre, avant de glisser d’une voix rauque.
— Je sais qui tu es…
Charles et Jean sursautèrent et se tournèrent vers l’intrus. Le jeune châtelain se redressa de toute sa hauteur et le dévisagea d’un air hautain, sans chercher à masquer son profond mépris.
— Alors si vous savez qui je suis, quittez cet endroit. Un homme comme vous ne devrait même pas adresser la parole à quelqu’un de ma condition.
Jean se demanda un instant s’ils ne feraient pas mieux de déguerpir à toutes jambes. Châtelain ou pas châtelain, Charles ne ferait pas le poids, même avec son aide, si le clochard décidait de leur coller une raclée. Mais l’homme sembla plutôt désemparé par l’aplomb du jeune garçon.
— Je sais qui tu es… reprit l’homme d’une voix qui semblait moins assurée. On se reverra, maugréa-t-il avant de tourner les talons.
*
C’était la première fois que Bernard mettait les pieds dans le château. De magnifiques vitraux éclairaient un hall aux dimensions impressionnantes, surmonté d’un superbe lustre en cristal. Cette pièce était sans doute à elle seule aussi grande que le petit appartement de fonction qu’il occupait avec sa femme et son fils. Au milieu de ce somptueux décor, la Comtesse se tenait majestueusement et parlait d’une voix autoritaire. Elle dégageait une telle fatuité qu’il aurait bien tourné les talons sans plus de formalités. Une pensée fugace lui traversa l’esprit. « Elle s’adresse à l’uniforme, peu importe les gens qui en sont vêtus. Pour elle, il ne s’agit que de pions interchangeables… ».
— Je comprends, Madame la Comtesse, finit-il par répondre avec un sourire contraint. Mais Gaston est un pauvre hère qui n’a jamais montré le moindre signe de violence.
— Toutefois, il n’est pas exclu qu’il en fasse preuve un jour. Je veux que vous arrêtiez cet homme.
— Avec tout le respect que je vous dois, Madame, on ne peut enfermer un homme sur de simples présomptions.
— C’est un ordre ! Ne m’obligez pas à en référer à vos supérieurs.
Bernard sentit la colère monter en lui. Il détestait cette famille. Leur suffisance l’exaspérait au plus haut point. Mais l’origine de son aversion était sans doute bien plus profonde. Un couple d’opportunistes, maîtres dans l’art de la manipulation. Comme ils l’avaient prouvé durant la dernière guerre, en tissant subrepticement des liens aussi bien avec le régime de Vichy qu’avec les Forces Françaises Libres. Une position suffisamment ambiguë pour les mettre relativement à l’abri durant ce conflit. Pour Bernard, qui avait perdu ses deux frères au combat, l’idée même d’une telle duplicité était tout bonnement insupportable.
— N’ayez pas d’inquiétude, Madame la Comtesse, intervint Michel d’une voix posée. Nous allons faire le nécessaire pour qu’il ne vous importune plus.
Bernard se tourna vers son jeune adjoint qu’il fustigea du regard.
— J’y compte bien, reprit la Comtesse. Maintenant, veuillez m’excuser, mes invités m’attendent.
À peine eurent-ils quitté le château que Bernard laissa exploser sa colère.
— J’aimerais que vous évitiez d’intervenir de cette manière à l’avenir, lança-t-il à son adjoint.
— J’ai pensé que cela permettrait de désamorcer le conflit avant que la discussion ne dégénère. Si je me suis trompé, veuillez m’en excuser.
— Je maîtrisais la situation, bougonna Bernard.
Ce n’est pas un jeune gendarme comme lui qui allait lui donner des leçons. Michel avait rejoint sa brigade quelques mois auparavant, ce qui n’avait pas réjoui Bernard, bien au contraire. Un jeune loup aux dents longues, qui ne resterait sans doute pas longtemps dans leur petite ville sans histoire. Il possédait trop d’ambition pour cela et, ce qui faisait cruellement défaut à Bernard, une maîtrise parfaite des rouages de la diplomatie.
2
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Charles en s’approchant de Jean qui sanglotait, assis sur les marches de l’escalier.
— C’est Goopy, il a disparu.
— Tu l’as appelé ?
— Ça fait des heures, mais il ne revient toujours pas.
— Ce n’est qu’un chien.
— C’est mon chien !
— On va le retrouver. Suis-moi.
Jean lui adressa un regard reconnaissant et s’empressa de se lever. Charles l’impressionnait parfois, il était tellement fort et intelligent… Il se sentait fier de l’avoir pour ami. Nul doute qu’avec son aide, ils allaient retrouver son petit compagnon. Lorsque sa maman lui avait offert ce chien, quelques mois auparavant, il avait bondi de joie. C’était son rêve qui se réalisait. Aujourd’hui, il ne comprenait pas ce qui avait pu se produire. Goopy ne se sauvait jamais de la sorte. Ils se promenèrent dans les bois pendant un long moment, sans cesser d’appeler le chien.
— Je crois que nous devrions faire demi-tour maintenant, glissa Jean d’une voix éteinte.
— Tu veux le retrouver ou non, ton chien ?
— Oui, mais ma mère ne veut pas que je sorte du parc.
— Qui lui dira ?
— Je ne sais pas…
— Elle ne l’apprendra jamais, rétorqua Charles d’un ton autoritaire. On continue. Prends ce chemin, moi je vais par là.
*
— Ne t’inquiète pas, Maria, glissa Bernard en s’emparant des mains de la mère éplorée. Nous allons le retrouver.
— Jean ne disparaîtrait jamais comme ça, sans prévenir.
— Je sais… répondit Bernard d’un ton soucieux.
Jean était vraiment un brave garçon. La fierté de leur curé depuis qu’il avait revêtu l’aube des Enfants de Chœur. Un enfant aimé de tous qui sans nul doute avait trouvé sa vocation. Tout le monde imaginait déjà le prêtre humble et vertueux qu’il ne manquerait pas de devenir.
— Vous ne pensez pas qu’il s’agit d’un simple retard sans importance, n’est-ce pas ? demanda Michel tandis qu’ils quittaient les dépendances pour rejoindre l’imposante demeure.
— Non. Je connais ce garçon depuis qu’il est né. Il n’est pas du genre à désobéir à sa mère.
Bernard n’était pas enchanté à l’idée de retourner au château, mais si le jeune comte pouvait leur fournir des informations susceptibles de les aider à retrouver l’enfant, ils ne devaient pas négliger cette piste. Le majordome obséquieux vint leur ouvrir la porte et les fit entrer tandis qu’il allait quérir la propriétaire des lieux.
— Je suis sincèrement navré de vous importuner à cette heure, Madame la Comtesse, mais Jean, le fils de votre jardinier, a disparu. Peut-être le jeune comte pourrait-il nous aider ? Sa mère nous a dit qu’ils étaient amis. Pourrions-nous lui poser quelques questions ?
— Il arrive à Charles d’accorder un peu de son temps à ce jeune garçon, mais on peut difficilement parler d’amitié, répliqua la Comtesse en fronçant les sourcils. Je doute sincèrement qu’il puisse vous apprendre grand-chose. Le dîner va bientôt être servi, j’ose espérer que vous n’en aurez pas pour longtemps. Charles, pouvez-vous venir un instant ? Avez-vous vu le fils du jardinier aujourd’hui ?
— Cet après-midi, Mère, indiqua le jeune garçon en venant les rejoindre. Il avait perdu son chien. Je l’ai accompagné dans le parc afin de tenter de le retrouver.
— À quelle heure l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda Bernard.
— Vers 16 heures. J’ai fini par faire demi-tour. Mais Jean a voulu continuer.
— Dans quelle direction est-il parti ?
— Dans les bois, vers l’étang.
Les gendarmes remercièrent poliment les châtelains avant de s’éclipser.
— Il faut organiser une battue, annonça Bernard. Il s’est peut-être blessé. Nous devons nous dépêcher avant que la nuit ne tombe. Prévenez tout le monde.
Il ne leur fallut pas plus d’une demi-heure pour rassembler une vingtaine de volontaires à l’orée du bois. Bernard étala une carte sur le capot de la voiture et se chargea de coordonner les équipes.
— Je pense qu’il faudrait pousser jusqu’à la cabane du clochard, intervint Michel. Rappelez-vous ce que nous a dit la Comtesse. Il a effrayé les gosses.
— C’est une perte de temps. Gaston ne ferait pas de mal à une mouche.
— Comment pouvez-vous en être si sûr ?
— Il y a une chose qu’on ne vous apprend pas à l’école, rétorqua Bernard d’un ton exaspéré. C’est l’intuition. Celle qui vous viendra après des années d’expérience. Allez-y, si vous y tenez, mais je veux que vous reveniez sur votre zone dès que possible.
Les équipes se séparèrent et se mirent à parcourir lentement les bois. Les appels résonnaient de toute part, sans obtenir la moindre réponse. Le jour commençait à baisser et Bernard sentit une boule se former au creux de son estomac. Avec la nuit, leurs chances de retrouver l’enfant s’amenuiseraient. Sans compter qu’ils allaient sans doute devoir draguer l’étang. Sa radio se mit à grésiller et il la sortit de sa poche.
— On l’a retrouvé… annonça la voix lointaine de son adjoint.
Plusieurs personnes se pressaient autour du cabanon délabré lorsque Bernard arriva sur place. Un gendarme au teint verdâtre en sortit en courant et eut à peine le temps d’atteindre les broussailles avant de vomir. Il s’essuya la bouche et releva la tête en l’apercevant.
— Ce n’est pas beau à voir, chef. Une vraie boucherie…
Bernard s’approcha du clochard effondré près de la porte, entouré par deux gendarmes. Jamais il ne l’avait vu dans pareil état. Ses mains étaient couvertes de sang et il tremblait de tous ses membres.
— Que s’est-il passé, Gaston ? demanda Bernard d’une voix sourde en s’accroupissant à côté de lui.
— C’est le diable, le diable… hurla ce dernier en tournant vers lui un visage déformé par la folie.
Bernard se releva et aperçut Michel, se pavanant fièrement au milieu de plusieurs volontaires. Il sentit une vague de dégoût l’envahir en discernant une lueur de triomphe dans son regard. C’était l’affaire que son adjoint attendait impatiemment, celle qui allait le propulser vers les sommets.
3
Bernard posa délicatement le cadre dans le carton contenant ses effets personnels. Il se sentait totalement vidé. Toutes ces années de travail, toute sa vie réduite à néant à cause d’une simple erreur d’appréciation. Jamais il ne pourrait se la pardonner. Il leva la tête en voyant l’un de ses collègues entrer dans le bureau.
— Je suis désolé, Bernard, lança ce dernier en venant s’asseoir en face de lui.
— J’ai commis une erreur.
— Tout le monde peut commettre une erreur.
— Un gamin est mort, Paul ! J’ai laissé mes sentiments personnels prendre le pas sur mon travail, cela n’aurait jamais dû se produire… La Comtesse m’avait fait part de ses inquiétudes, et moi, je n’ai rien fait. Je n’ai même pas pris le temps d’aller voir ce qu’il en était. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que je déteste cette famille et tout ce qu’elle représente ! Lorsque je les vois se pavaner pendant l’office du dimanche, confortablement installés dans leur espace réservé, alors qu’ils sont incapables de faire preuve d’une once d’amour ou d’humilité… Lorsque je vois ces pleutres calfeutrés dans leur superbe château, alors que d’autres vont mourir au combat… Lorsque je vois cette caste qui use et abuse de son argent et de son pouvoir… Tout cela me révolte. Où sont les valeurs de la République, dans tout ça ? Liberté, égalité, fraternité… Laisse-moi rire. Voilà pourquoi je n’ai pas bougé. Simplement pour leur montrer que l’argent n’achète pas tout.
Paul ne sut quoi répondre. Bernard n’avait fait que dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Cette famille faisait partie des plus grosses fortunes de France. Et avec l’argent, venait le pouvoir. Un pouvoir qu’ils n’hésitaient pas à utiliser. Ils avaient toujours eu la mainmise sur cette ville.
— De toute façon, reprit Bernard d’un ton douloureux, même si l’on ne m’avait pas poliment demandé de quitter mes fonctions, je n’aurais pas pu rester ici. Comment veux-tu que je regarde en face la mère de ce gamin, maintenant ?
— Tu es un bon gendarme, Bernard. Tu n’as rien à te reprocher. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait arriver. Nous étions tous persuadés que Gaston était inoffensif.
— Pas tous, constata-t-il en tendant un dossier cartonné à son collègue. Voici les informations demandées par Michel.
— Et alors ?
— Gaston était un prêtre défroqué. Il avait eu quelques problèmes avec sa hiérarchie. Des exorcismes pratiqués sans l’aval de ses supérieurs, entre autres…
— Un prêtre ! releva son collègue d’un ton surpris.
— Oui. Et ce n’est pas la première fois qu’il sème un cadavre sur sa route. L’un de ses exorcismes a mal tourné. Ce qui a coûté la vie à une fillette.
— C’est ce qui lui aurait fait perdre les pédales d’après toi ?
— À force de « fréquenter » le diable, on peut imaginer que toutes ces pensées malsaines ont tourné à l’obsession.
— Il aurait imaginé que le petit Jean était possédé ?
— J’ai du mal à le croire, avoua Bernard d’un ton désemparé, surtout connaissant ce gamin. D’après ce dossier, Gaston était pour le moins instable depuis le décès de la fillette. Mais qu’est-ce qui l’a fait basculer irrémédiablement dans la folie ? Je crains qu’on ne le sache jamais.
— Est-ce qu’il a fini par avouer ?
— Non. Il refuse obstinément de prononcer le moindre mot.
— Ce n’est pas grave, les preuves sont suffisamment éloquentes. Là où il est, il ne fera plus de mal à personne.
— Sans doute… Au revoir, Paul, conclut Bernard en ramassant rapidement son carton.
Il voulait profiter du calme relatif du déjeuner pour quitter ce bureau qu’il avait occupé durant de si longues années. Il souhaitait éviter les regards compatissants de ses collègues et, surtout, le sourire arrogant de son jeune adjoint.
4
Les images se dissipèrent, laissant le paisible paysage retrouver sa place. Mel se tourna vers Thomas et lui lança un regard atterré.
— Tout cela avait l’air si réel, dit-elle lentement.
— Parce que ces événements ont réellement eu lieu.
— Comment as-tu… commença-t-elle avant de s’arrêter net.
Elle n’était pas sûre d’avoir envie de le savoir.
— Cet enfant est toujours vivant ?
— Oui, mais il s’agit d’un adulte aujourd’hui.
— Ce gosse est machiavélique, Thomas ! Tuer le chien pour attirer l’autre garçon, mettre de la drogue dans la bouteille du clochard, afin d’être sûr que celui-ci ne serait pas en état d’intervenir dans sa sinistre mise en scène… Jusqu’aux vêtements propres qu’il avait cachés pour ne pas rentrer chez lui couvert de sang. Il avait tout planifié dans le moindre détail. Quant au sort qu’il a réservé à ce pauvre enfant…
— Charles a toujours été doté d’une vive intelligence, mais il est dénué de toute empathie. Et ce n’était que le début…
— S’il existe réellement… Il faut l’empêcher de continuer à nuire !
— Mais pour cela, nous avons besoin de toi.
— Moi ? Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire ?
— Accepter la réalité.
Elle tourna vers lui un regard suppliant.
— Rien ne t’y oblige, ajouta-t-il doucement. Tu peux aussi choisir de rester ici, jusqu’à la fin… Personne ne te le reprochera.
— Si je refuse, il continuera ses exactions, c’est ça ? Mais si j’accepte, nous pourrons changer le cours des événements…
Thomas acquiesça doucement.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es quelqu’un d’exceptionnel…
— Je n’ai rien d’exceptionnel.
— Tu ne le sais pas encore. Mais moi, je l’ai toujours su.
— Tu as toujours eu réponse à tout, répliqua-t-elle avec un profond soupir. Si… si je m’en vais, est-ce que je me souviendrai encore de tout ça ?
— Il y a beaucoup de choses que tu devras oublier. Toutefois, certaines images ne disparaîtront jamais totalement.
Des larmes se mirent à couler le long des joues de Mel. Elle savait que sa place n’était pas ici. Intuitivement, elle l’avait compris depuis bien longtemps. Elle releva la tête et plongea son regard dans le sien. Elle y vit tout ce qu’elle avait refusé d’admettre jusqu’à présent. Un grand silence envahit les lieux et ils restèrent un moment serrés l’un contre l’autre, profitant de leurs derniers instants dans cet endroit paisible.
— Tu es prête, maintenant ? demanda-t-il doucement.
— Oui, chuchota-t-elle en refoulant ses larmes.
— Alors il est temps de partir. Toutes ces images qui nous entourent sont celles que tu as amenées avec toi, commença-t-il avec un geste de la main, tandis que les montagnes colorées s’effaçaient peu à peu autour d’elle.
Le corps de Thomas s’estompa, jusqu’à devenir une silhouette lumineuse aux contours incertains. Un monde cotonneux l’entourait désormais, et elle se sentit assaillie par une foule de pensées qu’elle ne comprenait pas.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle sans pouvoir masquer son appréhension. Qu’est-ce que c’est ?
— Le passé, le présent, le futur… Ne t’inquiète pas, souffla-t-il. C’est trop tôt pour cela. Suis-moi, simplement.
L’image d’une chambre d’hôpital se matérialisa dans son esprit. Il lui fallut un moment pour reconnaître la femme allongée dans le lit.
— C’est moi, n’est-ce pas ? Cela fait combien de temps que je suis ici ?
— L’accident a eu lieu il y a plusieurs mois. Tu n’as jamais émergé de ton coma depuis cette date. Aujourd’hui, l’heure est venue de te réveiller.
— Et toi, où es-tu ? Je ne te vois pas. Tu m’as promis que tu serais toujours à mes côtés.
— Oui, je serai là. Les choses seront simplement différentes.
— Pourquoi ?
— Tu connais déjà la réponse à cette question, répondit Thomas affectueusement. Je suis mort, Mel. Alors que toi, tu es encore en vie…

Trophée Anonym’us : Interview Lou Vernet

  Anonym’us

Les Mots sans les Noms

Anonym'us logo

Une auteure de la team sur la terrasse : Lou Vernet



Jeudi 16 Novembre

 

 

 

 

 

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
C’était en 2004 pour « En t’attendant ». Ce roman venait de recevoir la bourse découverte du CNL. J’étais convaincue que les portes allaient s’ouvrir. Résultat : avalanche de refus. Je l’ai rangé gentiment et me suis attelée au suivant. J’aime les défis ! Ils sont un puissant levier de création 😃

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Aucune. Suis dans un total-lâcher-prise. C’est là, en moi, je le sais, toujours en action. Il faut juste le bon moment pour oser reprendre « la souris » et écrire le premier mot. Jusqu’à la Fin, ça ne me quitte plus.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans. Que du bonheur ! Et même parfois des instants de pure jouissance.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Une seule : toujours commencer par relire ce qui a été écrit précédemment. Sinon, c’est partout, tout le temps, que ce soit dans ma tête ou confortablement installé devant mon ordinateur.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Ce qui justement les oppose.
Les nouvelles font un bien fou à l’âme pour le sentiment d’immédiateté qu’elle procure. Le résultat est rapide, efficace, souple.
Le roman est un long travail, une lente maturation et crée une grande intimité avec l’histoire et les personnages. C’est un voyage singulier, très riche et absorbant.
J’aime autant les deux. Tous dépend du besoin d’écrire et de ce que j’ai à dire.

6. Votre premier lecteur ?

Pas un mais plusieurs. Pas toujours les mêmes. Aucune pression à ce niveau. C’est selon le genre du livre et le contexte de ma vie au moment de l’écriture.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

NON. Définitivement non. Pas un soir sans ouvrir un livre. Tellement à apprendre… et à rêver encore…

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Ma première lecture importante a été le dictionnaire. Mes muses sont les chanteurs français d’avant les années 80. Leur mélodie m’ont appris la musique des mots. La lecture est venue tard et il est passé beaucoup de monde dans mes préférences. Mes muses changent au gré de mon évolution. En ce moment c’est plutôt Sandrine Colette, Marcus Malte, Karine Giebel…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

C’est une question à laquelle je refuse de penser. Superstition ! Ne jamais prévoir le danger sinon il arrive. J’oublie cette possibilité. C’est plus simple. Je fais confiance à la vie !

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Pourquoi pas ! Dès qu’il y a un défi, hop j’y vais… « Il n’y a pas de chemin vers le bonheur, le bonheur est le chemin ».

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
C’est à eux qu’il faut poser la question. Moi je sais pourquoi j’écris, mais eux, pourquoi nous lisent-ils ???? Surement pour croire que ce monde-ci puisse être sauvé et la justice certaines fois rendue !

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

23 septembre 2017, sortie de mon second polar à Paris. En chemin d’écriture pour le troisième. Et certainement aussi un livre sur le voyage. Ma seconde passion.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Gratitude. Mot de chaque instant pour cette vie fière et têtue dont je découvre et savoure chaque jour sa richesse.

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