TRophée Anonym’us : KIAEKRIKOI

dimanche 1 avril 2018

Anne Lefrançais et Eric Maravelias ont initié le Trophée Anonym’us.

Cette année 2018 voit les participation de 22 auteurs pour 22 nouvelles.
Les textes de ces nouvelles vous ont été présentées  en ligne. Aussi il vous reste quelques jours pour attribuer à chacun son auteur.
Pour cela vous disposez de quelques indices vidéo.
À vous de lire… et de jouer !

KIAEKRIKOI ???

Cliquez sur le nom de chaque auteur pour lancer une petite vidéo décalée, qui propose un indice pour retrouver la nouvelle dont il ou elle est l’auteur(e). Pour relire une nouvelle, cliquez sur cette dernière. 
 Les auteurs sont classés par ordre alphabétique, les nouvelles par ordre de parution. 

Saurez-vous retrouver qui a écrit quoi ?

Trophée Anonym’us : Interview Cloé Mehdi

Anonym’us

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Les Mots sans les Noms

jeudi 8 mars 2018

Une auteure sur la terrasse : Cloé Mehdi

1 -Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Après deux manuscrits refusés partout et une jolie collection de lettre de refus (une bonne quarantaine) j’ai rencontré Françoise Guérin, auteure de A la vue, à la mort, que j’avais beaucoup aimé. Je venais d’achever un autre roman et j’essayais de cibler des éditeurs sans être sûre du genre auquel il appartenait. Je lui ai demandé si elle pensait qu’il s’agissait d’un polar, je lui ai envoyé les premiers chapitres et elle m’a conseillé de l’envoyer de suite aux éditions du Masque : c’était la période des sélections pour le prix du premier roman policier du festival de Beaune, mais ça je l’ai compris plus tard. Du coup je l’ai à peine retravaillé. Hélène Bihéry, qui a quitté le Masque peu de temps après, m’a informée qu’elle le retenait pour le présenter au jury, et un mois plus tard elle m’a appris que j’étais l’heureuse élue (publication à la clé avec un très bon tirage pour un premier roman). Ça faisait un peu conte de fées. Ensuite il y a eu le fastidieux travail éditorial et j’ai déplané, retour à la réalité !

2 -Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Elles varient tout le temps à mesure que j’identifie les problèmes qui ont tendance à revenir dans mes textes. Plus j’écris et plus je fais gaffe à ce que ce soit le plus concis possible. J’ai notamment tendance à faire beaucoup de redites. Je pense que ça se voit surtout dans mon premier roman.

3 -Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Pas besoin de péridurale, on dit qu’écrire un livre c’est comme avoir un enfant mais personnellement je pense que ça me fait quand même beaucoup moins mal… Ecrire est un plaisir, sinon je n’écris pas.

4 -Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

La clope malheureusement. J’essaie de réduire mais mon cerveau a enregistré l’équation inspiration = cigarette et sans fumer j’ai du mal à écrire…

5 -Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

En fait je suis loin d’être à l’aise avec le format nouvelle. J’ai essayé d’en lire mais à ce jour il n’y en a aucune qui m’ait marquée (contre des centaines de romans). Je tente d’en écrire uniquement quand on me le demande, ou à de très rares occasions quand une formidable déferlante d’inspiration me balaie (si si). J’en ai écrit quelques-unes du temps où j’écumais les concours de nouvelles, avant d’être éditée. J’ai besoin de m’attacher aux personnages pour apprécier une histoire, que j’en sois l’auteure ou la lectrice, et je trouve ça très difficile en quelques pages. Le roman permet de prendre le temps qu’on veut pour dérouler son propos.

6 -Votre premier lecteur ?
Ma môman.

7 -Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Aucune idée. Mais j’ai du mal à allier la lecture et l’écriture. Je me suis remise à lire très récemment après une période de jeûne littéraire de plusieurs années, et j’ai compris pourquoi j’avais arrêté : un bon roman, c’est merveilleux, mais je n’arrive pas à en émerger pour écrire et j’écris beaucoup moins.

8 -Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Il n’y en a pas vraiment, j’aime des romans mais jamais toute la bibliographie d’un auteur. J’admire quand même Ryu Murakami pour la bizarrerie et la violence malsaine de ses romans, Daniel Pennac pour sa capacité à mêler le tragique et la joie de vivre et à faire aimer ses personnages, même les moins aimables.

9 -Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça ne m’est jamais arrivé avant d’être publiée… et beaucoup après. J’ai très peu écrit depuis la parution de mon dernier roman, il y a plus d’un an. Après je ne suis jamais dans l’incapacité totale d’écrire, mais je n’arrive pas à tenir un projet et je recommence un nouveau truc tous les mois. Ne pas pouvoir écrire du tout ne m’est jamais arrivé. Ce que je ferais ? J’essaierais de me mettre au dessin (après quelques sanglots hystériques quand même).

10 -Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
C’était proposé si gentiment !

11 -Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Je ne sais pas, je me demande toujours à quel point la demande suscite l’offre, ou l’inverse. Si tu allumes la télé tu vois des séries policières ou des reportages du style « 24 H avec la BAC » sur toutes les chaînes. Télévisuellement il y a clairement un culte de l’uniforme et une fascination pour les méchants voyous/criminels/terroristes, est-ce que ça se répercute sur les lectures ? Est-ce que le monde est plus violent ou est-ce que la peur est davantage un moteur politique et médiatique qu’il y a vingt ans ?

12 -Vos projets, votre actualité littéraire ?
Nada pour l’instant.

13 -Le (s) mot(s) de la fin ?

Dans le citron tout est bon !

Trophée Anonym’us : Nouvelle 22 Chez eux

 

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

 

dimanche 4 mars 2018

Nouvelle 22 – Chez eux

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Chez eux

    C’est leurs voix qui me font ouvrir les yeux, et à regret quitter ce rêve où je me promenais le long de la grève avec Maria, ma tendre amie d’enfance.
J’avais profité du calme de ce milieu d’après-midi pour m’assoupir quelques instants dans le jardin, à l’ombre des arbres de feu que Javier y a plantés trois étés auparavant. Au-dessus de moi, piaillent des conures dont j’aperçois parfois les petits corps vert et rouge frétiller entre les branches ; dans mon dos se fait entendre le bruit continu des machines à linge qui tournent dans la remise…
    La voix dominante est rauque, beaucoup plus que celle de Miguel, mon voisin. C’est sûrement ce qui m’a alertée. Tendant l’oreille, j’en perçois deux autres, plus en retrait, des voix d’hommes soumis au premier, les voix, je le sais d’instinct, de membres de la police politique.
Je me lève doucement en posant mon livre dans l’herbe, sachant pourtant que je ferais mieux de rester ici à faire semblant de dormir, ou alors de retourner me réfugier dans la fraîcheur de ma maison à attendre que ça passe.
    Mais c’est plus fort que moi, je m’avance vers la haie qui sépare les deux jardins et les aperçois à travers les branches près de la cabane à outils. L’un deux, sûrement le chef, se tient debout les jambes écartées, un gros paquet dans les mains. Un autre, accroupi, creuse la terre, pendant que le plus jeune semble monter la garde. Le chef tend alors le paquet au deuxième, qu’il enterre avec précaution à vingt centimètres à peine des gardénias de Mabel, avant de se relever et de se passer la main sur son front luisant.
    Même pour ces démons, la chaleur de ce mois de septembre est intenable. À croire que l’océan a reculé de plusieurs dizaines de kilomètres pour nous priver de son air vif.
    Une fois leur travail achevé, les trois hommes rebroussent chemin et empruntent l’allée qui contourne la maison. Le chef, rasant le mur en briques, se retourne alors brusquement dans ma direction. Je m’accroupis en vitesse, reste de longues secondes sans bouger, me concentrant sur leurs pas qui s’éloignent vers la rue, n’ayant même pas l’audace de me réjouir d’avoir peut-être échappé au pire, une fois le calme revenu.
  Il ne m’a pas vu. Il n’a pas eu le temps de me voir.
  Sinon il se serait déjà manifesté, d’une façon ou d’une autre.
Mabel et Miguel ne seront pas rentrés avant la fin de l’après-midi. Bien sûr, les policiers le savaient. Ils savent tout de nous, malgré ce que certains sots pensent encore. Leurs yeux sont plantés dans nos têtes et ne se ferment jamais. Seuls nos rêves peuvent encore leur échapper, du moins lorsqu’ils ne sont pas contaminés par leurs ombres perfides.
    Je me redresse, tente de mieux voir l’endroit où ils ont enterré le paquet. Je n’ai pas de doute quant à leur objectif en l’ayant caché à leur insu. Le piège qu’ils viennent de tendre à mes voisins est implacable.
    Je n’ai appris que très récemment que Miguel écrivait des articles sous pseudonyme dans une revue interdite par le régime, des articles très virulents contre le pouvoir, contre le général. Javier, quand je m’en suis rendu compte, m’a expliqué avoir voulu me préserver en me le cachant, afin de m’empêcher de savoir à quel point le danger était proche.
    Car dans ce qu’est devenu ce pays, tout finit par être percé à jour. Jouer avec le feu vous amène immanquablement à vous brûler. Vous, votre femme, vos enfants.
    Ces mêmes policiers reviendront quand Mabel, Miguel, et leurs deux filles seront là. Peut-être ce soir, peut-être demain matin au réveil, quand ils seront les plus vulnérables. Ils leur diront savoir de source sûre qu’ils cachent des documents compromettants, hostiles au régime. Ils fouilleront la maison, le jardin, trouveront ce qu’ils sont venus chercher.
Pourquoi au fond toute cette mise en scène, dans une société où ils ont tous les pouvoirs ? Par jeu ?
    Et ils les emmèneront dans un fourgon, sans leur laisser la liberté de se défendre, sans aucune autre forme de procès, les feront ensuite disparaître comme s’ils n’avaient jamais existé.
    Comme tant d’autres avant eux.
    Des avions qui survolent l’océan, des hommes et des femmes redevenus de simples corps qu’on jette à l’eau après leur avoir ouvert le ventre de haut en bas avec un couteau.
Et qui coulent dans les flots sauvages, comme le Chili que nous et nos mères avons connu.
 
    Je sors dans la rue et vérifie qu’ils sont bien partis. L’air est devenu plus sec, le ciel plus terne, les voix des voisines assises comme chaque jour sur le banc près du lavoir se muent en cris de harpies. `
    Je bois un verre de Tequila cul sec, moi qui ne tiens pourtant pas l’alcool. La première idée qui me vient en tête est d’appeler Javier à son travail, de tout lui dire.
    Mais je ne peux prévoir quelle sera sa réaction. Ce qu’il décidera de faire. Ce jeune fou qui a encore l’audace d’avoir des idéaux.
    Et si le chef de la police m’avait vraiment aperçue à travers la haie ?
   Si Mabel et Miguel s’enfuyaient, les policiers sauraient alors aussitôt que c’est moi qui les ai avertis, que j’ai trahi à mon tour ce pouvoir auquel je dois me soumettre. Jour après jour.
Me revient en mémoire le sort de Sofia Jimenez, une honnête mère de famille vivant à quelques rues d’ici et qui a eu le malheur de prévenir soncousin d’une rafle imminente. Elle a depuis lors disparu avec lui. Tout comme son mari, tout comme sa petite fille de six ans.
    Au fond de l’océan. Au fond d’une cellule. Enterrés comme des animaux.
    Imaginer ce qui risque de leur arriver me déchire le cœur. Mais plus encore que cela puisse nous arriver à nous.
    La nausée me gagne. Je vomis l’alcool que je viens d’ingérer dans la cuvette des toilettes.
Le téléphone sonne. Je décroche aussitôt, n’entends qu’une lointaine respiration de l’autre côté.
    Est-ce eux ? Veulent-ils jouer avec mes nerfs ?
    Mon interlocuteur raccroche, comme conscient de son effet. Je pourrais presque entendre son rire. Le combiné à la main, je reste un temps indéfinissable assise sur le fauteuil, vidée de toute substance.
    Par une des fenêtres qui donnent sur la rue, je remarque un homme vêtu d’un costume bon marché se tenir debout dix mètres plus loin, comme s’il attendait quelqu’un. Il pourrait tout aussi bien être un policier en civil ayant reçu l’ordre de nous surveiller. N’importe qui pourrait en être un.
    Je décide finalement de sortir pour me changer les idées, descend en hâte la rue qui mène à l’océan, vérifiant que l’homme ne me suis pas. Arrivée le long de l’avenue qui longe la plage, je tombe aussitôt sur trois militaires. Armés comme s’ils étaient prêts à abattre l’un d’entre nous.
   Un peu plus loin, le drapeau du régime flotte au-dessus d’un bâtiment administratif. Ce morceau de tissu avec lequel j’ai appris à vivre depuis tant d’années me devient, à la clarté de ce jour, insupportable. Ses couleurs criardes envahissent l’intérieur de ma tête comme un cauchemar.
    J’observe les passants. Nous paraissons tous si las. Nous n’avons pas besoin de nous parler pour savoir que nos préoccupations sont les mêmes. Cette unité ne peut que rester silencieuse, masquée. Nos peines, nos douleurs, nos espoirs avortés.
    Je respire à pleins poumons l’air marin, imaginant tous les pays qui se trouvent de l’autre côté, si loin de nous, tous ces pays libres. Même les poissons que je devine sous les flots écumeux ont une vie plus libre que la mienne.
    Quand je reviens chez moi, je ressens aussitôt la curieuse impression que quelque chose a changé. Comme si certains meubles avaient été déplacés.
    Ont-ils profité de mon absence pour tout fouiller ? Poser des micros pour nous espionner ?
Mes fils vont bientôt revenir de l’école avec ma mère. Depuis quelque temps, elle insiste pour aller les chercher, comme si c’était maintenant sa seule raison de sortir de chez elle.
   J’ai tant besoin de les voir, d’entendre leurs rires, de les prendre dans mes bras, eux qui vivent encore dans une bulle d’innocence, eux que je tente de protéger du mieux possible de l’horrible visage qu’arbore notre pays.
    Alors j’attends. Je ne peux plus rien faire d’autre qu’attendre.
    Il est seize heures. La cloche de l’école doit être en train de sonner. J’imagine Mabel debout face à la grille, un sachet de churros encore chauds à la main, guettant ses deux filles, Lucinda et Lila, qui sont légèrement plus jeune que mes deux garçons.
     Je n’aurais jamais voulu avoir de filles. La nature est parfois bien faite.
    Dans la cuisine, je fais chauffer du lait dans une casserole, sors des biscuits des placards ainsi qu’une boite de chocolat en poudre, que je dispose près d’une corbeille de fruits.
    Nos regards se sont croisés, j’en suis maintenant persuadée.
    Et si je parle, si je préviens Mabel et Javier, nous subirons tous le même sort.
    Je n’ai pas le choix.
    Les enfants entrent sans frapper. Ma mère leur demande de ne pas courir, ils me sautent dans les bras à peine remarquent-ils ma présence.
    Eux, il n’y a qu’eux qui comptent. Qu’ils aient un jour une chance de grandir hors de cette prison à ciel ouvert.
    Personne n’a le droit de me juger. Personne ne pourra me juger.
   Pendant qu’ils prennent leur goûter dans la cuisine, nous buvons un café avec ma mère dans le salon, en parlant de tout et de rien, comme à notre habitude.
   Les garçons montent ensuite faire leurs devoirs. Ma mère, regardant sa montre, décide de partir en prétextant avoir rendez-vous avec une amie en ville, alors que je sais qu’elle va, comme tous les soirs, simplement rentrer dans sa maison vide.
   Le soleil décline dans le ciel rosé. Je guette l’arrivée de Javier, encore incapable de savoir comment je vais réagir quand je vais me retrouver face à lui. Il me connaît si bien, il verra aussitôt que quelque chose ne va pas.
   À l’heure qu’il est, mes voisins doivent tous être réunis chez eux, inconscients de ce qui va bientôt se jouer entre leurs murs. La rue est quasiment déserte. On n’entend pas encore le bruit des bottes.
   À quelle heure viendront-ils les chercher ?
 
   Vite. Que j’arrête enfin d’angoisser.
 
   Un petit cri s’échappe de ma bouche. Je devrais me frapper le front contre le mur, jusqu’au sang, pour avoir eu une telle pensée.
   On sonne alors à la porte d’entrée. Pourtant Javier a sa clef. J’ouvre et me retrouve avec surprise face à Mabel. Rayonnante comme à son habitude, elle me demande si je vais bien, trouve mon teint pâle, me parle ensuite de l’anniversaire de son aînée, qui aura lieu le week-end prochain et auquel nous sommes, bien sûr, tous conviés. Elle me demande alors si je peux lui donner la recette de mon cake à l’ananas, qu’elle aimerait préparer pour l’occasion. Mes jambes tremblent, mon dos est déjà trempé de sueur. J’ai peur de m’effondrer. En perdant connaissance, en lui révélant tout. Ne se rendant pas compte de mon trouble, elle confie lui avoir acheté la poupée dont elle rêve, avoir tellement hâte de voir l’expression de son visage quand elle ouvrira le paquet. Je dois me forcer à la regarder dans les yeux, me forcer à sourire, à jouer ce rôle trop grand pour moi. Je pense fort auxvisages de mes fils, qui sont en train de jouer dans leur chambre, pour annihiler celui qui se trouve à cinquante centimètres du mien, d’un teint si délicat malgré les années qui passent, et qui bientôt, dans une obscurité quelconque, sous la torture, se déformera, flétrira jusqu’à disparaître.Deviendra alors laid à faire pleurer, à faire peur.
   Seuls quelques mots, même murmurés : Ils savent tout, ils vous ont piégés. Fuyez maintenant, ne perdez pas de temps. Ne revenez jamais dans cette ville, dans ce pays.
    Mais je ne dis rien, l’invite à entrer, vais chercher la recette dans mon classeur tout en lui promettant que nous serons tous présents à l’anniversaire de sa fille, qui, s’il fait beau, se déroulera dans leur jardin. Un jardin vide, déjà envahi par les oiseaux. La raccompagnant sur le perron, je remarque alors que Javier est assis sur les marches de leur maison en compagnie de Miguel, tous deux fumant une cigarette en riant. Me voyant, Javier me fait un signe de la main, comme si je n’étais qu’une connaissance croisée à un carrefour. Pourquoi n’est-il pas venu d’abord me voir en rentrant du travail ? Il passe de plus en plus de temps avec eux, comme s’il reculait à chaque fois le moment de rentrer chez nous, qu’il préférait leur présence à la mienne. Pourtant Miguel et lui n’étaient pas si proches il y a encore quelques mois. Maintenant c’est comme s’ils étaient frères. Et j’ai bien remarqué la façon dont il la regarde, elle qui semble s’habiller et se coiffer dans l’espoir de plaire à d’autres hommes que son mari.
Javier fait-il partie du même groupe que Miguel ? Même s’il m’a affirmé le contraire ? Nous met-il en danger nous aussi par son inconscience ?
    Je scrute la rue sans un mot. Ils peuvent être cachés n’importe où, à attendre le bon moment pour frapper.
     Je ne pourrais rien lui dire. Il ferait tout alors pour les sauver, je le sais, causerait ensuite notre perte.
    Je claque la porte. Mets de la musique douce sur la chaîne Hi-Fi que mon père nous a offerte pour notre mariage.
    Bientôt les choses changeront. Je dois rester patiente.
    Les minutes s’écoulent comme des heures. Je fais réchauffer un ragoût de mouton que j’ai préparé la veille. Javier s’est assis dans le salon et boit son verre de rhum en lisant le journal. Ce soir, je vais me coucher tôt et ne pas regarder la télévision avec lui, afin d’éviter les risques de craquer et de tout lui avouer. Je prétexterai une migraine. Il ne cherchera pas plus loin.
    Nous mangeons en silence. Miguel me propose d’inviter nos voisins à dîner vendredi soir. Je hoche la tête, me force à avaler chaque bouchée.
    Des crissements de pneus se font entendre dans la rue, puis des voix masculines. Je me fige, ma fourchette à la main. Javier, face à moi, tend l’oreille. Les garçons ne remarquent rien.
    Le bruit d’une porte qui claque brise à nouveau le silence. Je ne perçois aucun ordre, aucun hurlement provenir de la maison voisine.
    Mon esprit s’englue. Javier doit poser sa main sur la mienne, la serrer, pour que je revienne à moi et croise son regard inquiet.
    Je me lève d’un bond pour aller chercher le dessert.
    Je me rends alors compte que j’ai oublié d’aller chercher le linge dans la remise.
    Enfin allongée dans mon lit, j’entends Mabel et Miguel rire par la fenêtre ouverte de ma chambre. Ils doivent se tenir assis sur leur terrasse récemment rénovée, à parler de leur journée, de leurs projets, inconscients de ce qui a été enterré sous leur pelouse. Leur complicité me rend parfois nostalgique de celle que je partageais avec Javier quand nous étions jeunes mariés. Pourtant nous ne sommes pas si vieux qu’eux. Pourquoi alors nos deux cœurs se sont-ils usés plus vite ?
    L’idée de les prévenir ne m’effleure même plus l’esprit.
    Qui pourra me juger ? Qui saura que je me trouvais au mauvais endroit au mauvais moment ?
    À part lui, le chef de la police. Celui qu’on ne peut pas défier.
    Mais m’a-t-il vraiment vue ? Sait-il vraiment que je les ai vus ?
    Puis-je décemment courir le risque, dans un pays où la moindre incartade peut se payer au prix du sang ?
    Le plus dur est fait. Je dois tenir bon jusqu’au bout. Demain, à mon réveil, tout sera peut-être déjà fini. Une journée comme une autre commencera. Nous continuerons tous les quatre à vivre nos vies simples en suivant le droit chemin, celui qui ne nous force pas, en nous en éloignant, à aller nous empaler sur des lames d’acier.
    Mon chemin à moi sera plus solitaire, plus escarpé, mais c’est celui que j’aurai choisi de prendre.
    Au fond, je ne les connais pas tant que ça. Au fond je ne les aime pas tant que ça. Si nous n’avions pas été voisins, nous ne serions jamais devenus amis.
    Ils savaient ce qu’ils risquaient. Je ne suis responsable de rien, surtout pas de leur sort. Je ne peux pas permettre de laisser leur folie atteindre ce que j’ai de plus cher.
    N’importe qui aurait fait de même.
    J’entends Javier tousser dans le salon. Si seulement il pouvait arrêter de fumer. Une fine pluie mouille la vitre. Je suis déjà trop lasse pour aller fermer la fenêtre.
    Je m’endors sans m’en rendre compte. Quand je rouvre les yeux, je remarque le visage rieur du chef de la police juste au-dessus de moi. Avant que je puisse hurler, il plaque sa main sur ma bouche. J’entends Javier crier en bas, les enfants pleurer. Je me débats, tente de me dégager.
    Et alors dans ma tête s’entrechoquent ces mots que je suis incapable de prononcer : vous faites erreur ! Vous vous trompez de maison ! Nous sommes innocents ! Ce sont eux, eux, eux les coupables !
    Dans l’avion blindé qui file vers le large, nous sommes tous agenouillés, des canons de fusils collés à nos nuques, des bandeaux sur nos bouches nous empêchant de nous parler une dernière fois.
    Le chef de la police me demande de choisir, sort une lame étincelante de sa veste et, d’un geste sec, ouvre le ventre de mon plus jeune fils de haut en bas avant de le pousser dans le vide.
   Je me réveille en sursaut, tombe du lit. Frappe la moquette des poings. Javier ne m’a toujours pas rejointe. Je me rends à la fenêtre pour respirer un peu d’air frais. La lumière de la chambre de Mabel et Miguel est toujours allumée, je distingue parfois leurs silhouettes passer derrière les rideaux. L’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’ils sont trois.
    Javier est encore endormi quand j’ouvre les yeux aux premières heures du matin. Je me lève et sors sur la terrasse. Je discerne alors à travers la haie Mabel, toujours en chemise de nuit, tenir une de ses filles dans ses bras et la bercer, comme si elle la réconfortait après un cauchemar.
    Et alors nos regards se croisent.
    Et là, tout me paraît clair, limpide. Pieds nus sur les dalles, je les rejoins sans bruit, me poste face à elles en tentant de ne pas fondre en larmes, et alors tous les mots que je pensais à jamais garder au fond de moi sortent de ma bouche avec une facilité déconcertante.
    Le visage de Mabel se décompose. Il lui faut un temps pour réaliser. Elle appelle son mari, qui surgit torse nu, une tasse de café à la main.
   Tout se passe ensuite à une vitesse folle. La peur au ventre, ils n’ont le temps de prendre avec eux que peu de choses, habillent leurs enfants à la hâte. Ils en oublient même de me dire au revoir, de me remercier.
   Et ils s’enfuient dans la rue encore endormie.
   Du moins c’est ce qui aurait pu se passer si j’avais faibli.
  Mais je ne suis plus du genre à faiblir. Quand mon regard croise celui de Mabel, je lui souris, lui fais un signe de la main, et rentre sans un mot de plus dans la maison. À la radio, j’écoute les dernières informations. Un cargo s’est échoué au large du Pérou. Une marée noire risque de déferler sur de nombreuses côtes.
   Trois voitures de police s’arrêtent sous mes fenêtres. Ils sont une dizaine à en sortir. Je reconnais aussitôt leur chef, qui monte les marches en pierre de la maison de Mabel et Miguel et frappe à leur porte. Je sais d’avance ce qui va suivre. Je ne veux pas en voir plus et vais m’installer dans le salon jusqu’à ce que les voitures démarrent enfin et remontent la rue.
    Je n’ai entendu ni cris, ni pleurs ; tout s’est passé dans un calme presque irréel.
    Personne n’a frappé à ma porte. Ils m’ont laissé tranquille. J’ai fait ce que je devais faire.
    Ils ont compris.
    Javier descend l’escalier peu de temps après et me rejoint. Une clameur à l’extérieur attire son attention et le fait sortir.
    Trois de nos voisines se tiennent face à la maison de Mabel et Miguel, dont la porte est restée grande ouverte. Javier les rejoint puis, après avoir échangé quelques mots, se précipite à l’intérieur.
    Il se dirige ensuite vers moi, les larmes aux yeux, m’explique ce que je sais déjà. Je dois alors jouer la surprise, l’indignation, la peine.
    M’efforcer de masquer le soulagement. Ce vif soulagement qui m’apaise le cœur. Hors de lui, Javier va s’enfermer dans son bureau. Je l’entends frapper du poing contre les murs.
    À travers la fenêtre du jardin, je discerne les quatre cadavres de mes voisins se balancer à des cordes. Il faut que je ferme fort les yeux pour qu’ils disparaissent.
    Le salon est vite gagné par la bonne odeur du café chaud. Déjà 7 h 30 du matin. Il est temps d’aller réveiller les enfants.

Trophée Anonym’us : Interview Fabien Pesty

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Les Mots sans les Noms

jeudi 1 mars 2018

Un auteur sur la terrasse : Fabien Pesty

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Un conte de fée à l’envers : j’ai embrassé le prince charmant, puis il s’est transformé en crapaud. J’ai fait la connaissance de cet éditeur lors d’une remise de prix d’un concours de nouvelles qu’il organisait. Il avait adoré ma nouvelle et voulait en lire plus. Il m’a donc demandé que je lui envoie le manuscrit d’un recueil. Il me contactait quasiment quotidiennement, m’assurant qu’il allait m’éditer. J’ai donc compilé toutes mes meilleures nouvelles et lui ai envoyé le manuscrit. Il lisait une nouvelle par jour et m’envoyait un mail à chaque fois pour me rappeler mon talent, ce dont bien sûr, comme chaque auteur, je ne doutais pas. Au bout d’une semaine, plus de nouvelles. J’ai rappelé plusieurs fois au bout de quinze jours, il ne décrochait jamais, puis quand il a fini par le faire, ce fut pour m’apprendre qu’il ne m’éditerait pas, que finalement c’était pas terrible. Il avait raison, bien sûr…
2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Aucune. Et c’est bien ce que me reprochent les éditeurs… Surtout un.
3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?
Définitivement sans ! C’est sale, c’est froid, on y chope des verrues plantaires.
(péridurale, c’est bien le petit bassin dans lequel on doit se tremper les pieds avant d’aller à la piscine ?)
4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Oui, mais qui changent tous les jours.
5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?
Dans un recueil de nouvelles, j’aime être ballotté d’un univers à un autre. Dans le roman, j’aime le fait qu’on n’ait pas à changer constamment d’univers…
6. Votre premier lecteur ?
Ma femme. Et sur certains textes, elle est mon premier et dernier lecteur…
7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
On peut, oui, si l’on croit posséder le talent de Beethoven. Je ne sais pas s’il est possible d’écrire sans lire, mais je me demande comment il est possible de vivre sans lire.
8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
J’essaie de ne pas en avoir, même si je ne peux pas nier certaines influences. Disons qu’il faut se contenter d’influences et ne pas tomber dans la tentation du mimétisme.
 
9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça m’arrive sans arrêt, et ça ne m’inquiète pas plus que ça, car l’écriture n’est pas une nécessité pour moi. Mais ce n’est pas tant l’envie qui fait défaut que l’inspiration.
10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Parce que Éric Maravélias m’a menacé physiquement. On le surnomme « Éric la Marave », les puristes apprécieront.
11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Je n’espère pas. En tout cas j’espère que si c’est le cas, ce n’est pas volontaire de la part des auteurs, sinon ce serait un peu de la récupération.
12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
Des milliers de projets, mais pas d’actualité pour autant.
13. Le (s) mot(s) de la fin ?
Votez pour moi !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle 21 Article 222-13

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 25 février 2018

Nouvelle 21 : Article 222-13

Article 222-13

 
 
Prologue
Article 222-13
Les violences ayant entraîné une incapacité de travail inférieure ou égale à huit jours ou n’ayant entraîné aucune incapacité de travail sont punies de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende lorsqu’elles sont commises :
[…]
4° ter Sur le conjoint, les ascendants ou les descendants en ligne directe ou sur toute autre personne vivant habituellement au domicile des personnes mentionnées aux 4° et 4° bis, en raison des fonctions exercées par ces dernières ;
[…]
6° Par le conjoint ou le concubin de la victime ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité ;
*****
     Quand la barrière métallique s’est refermée dans son dos, il a serré les dents et s’est dirigé vers l’accueil de la gendarmerie. Il a adressé un hochement de menton au planton, a présenté sa convocation et a pris, comme on le lui a ordonné, place dans la salle d’attente. Depuis, il s’est muré dans le silence.
Son visage est fermé, sa silhouette massive et sombre. Il est vêtu de noir, engoncé dans une veste de cuir qui accentue son aspect monolithique. Il est doté d’une certaine carrure, qui le situe de facto dans la caste des « costauds » – certains diront « épais », d’autres juste « gros » ou « obèse ». La vérité n’est guère loin : il déplace une masse de plus de 100 kilos, entassés sur un mètre quatre-vingt. Visage jeune encore, quoiqu’empâté, juché au sommet d’une morphologie de boxeur à la retraite. De ceux qui, une fois remisés les gants, ont pris plus de poids que de raisonnable.
Il s’est présenté à la convocation l’œil terne.
Affectant de ne pas comprendre pourquoi il est là – mais tous ceux qui sont dans son cas adoptent la même ligne de défense.
 L’officier qui vient le chercher après un long moment d’attente est un grand type athlétique, à la démarche roide. Il conduit la brute à travers les couloirs du bâtiment, jusqu’à une salle étriquée, aux murs aussi las que ses occupants. On les a recouverts d’affichage de service, sans doute pour masquer les peintures pâlies.
L’homme s’est laissé tomber sur la chaise qu’on lui a désignée.
Dans un angle de la pièce, retranchée derrière un bureau minimaliste et un ordinateur ronronnant, une jeune gendarme rive sur la nuque du nouveau venu des yeux encolérés. Elle a lu la plainte, elle sait à qui elle a affaire.
Alors commence la procédure.
Nom, âge, qualité.
Puis vient la litanie des questions.
La brute répond avec calme, sans trop chercher ses mots.
Déstabilisant pour la jeune gendarme qui a jeté un œil à son C.V. du convoqué. Pas de précédent judiciaire – ce qui ne veut rien dire, il a pu faire l’objet d’autres affaires, effacées depuis, car ça n’est plus un gamin. C’est officiellement la première fois qu’il est convoqué, ce qui ne signifie nullement qu’il en est à son coup d’essai.
« Coup d’essai »… Tandis que les mots lui traversent l’esprit, elle devine que ses mâchoires se verrouillent et ne peut contenir un nouveau flot de haine, qui fait naître un flot acide dans sa gorge.
Tassée sur sa chaise inconfortable, la brute répond aux questions que lui pose l’officier.
L’homme en noir n’a pas sourcillé à la lecture des charges d’accusation : « coups et blessures, exercés par conjoint ou ex-conjoint, n’ayant pas entraîné d’ITT ».
La victime ? C’est son ex-épouse – ils étaient à l’époque en instance de divorce – qui a porté plainte.
Elle est beaucoup plus jeune.
Et si fragile, comparée à lui.
Elle a « décidé de dire les choses, de les raconter à tout le monde », pour qu’on sache qui est ce barbare, cette monstruosité ambulante à qui elle a fait un enfant, quelques années auparavant. Elle ne s’en est guère privée, depuis : beaucoup de gens parlent des faits qu’elle a décrits, ils commentent, ils critiquent. La plupart ont d’ailleurs choisi son camp, sans qu’on ait eu besoin de le demander. Certains se sont franchement détournés de lui, d’autres ont préféré prendre leurs distances.
Et l’on ne peut que s’en féliciter.
Les questions s’enchaînent.
En professionnel aguerri, le militaire alterne les interrogations d’ordre général avec des demandes plus précises. Il attend le moment où le boxeur va baisser la garde. Il faudra du temps, mais ce moment arrivera tôt ou tard : elles finissent toutes par craquer, ces ordures qui ont la main lourde sur les femmes. Les sentiments d’impunité et de légitimité sont si forts qu’ils se pensent à l’abri, intouchables. Mais sitôt franchie l’enceinte de la gendarmerie, dans l’intimité étouffante d’un bureau, les choses évoluent.
Les brutes perdent pied.
Elles se laissent aller à quelques confidences.
C’est là que l’enquêteur les saisit, pour ne plus les lâcher.
La jeune gendarme a confiance, son collègue connaît son boulot, il a étudié le dossier. Elle s’en remémore les points essentiels : la brute et son ex-femme travaillent tous les deux dans la même branche. Elle y est influente, et les résultats sont là : les portes se sont refermées devant lui.
À mesure que l’entretien se prolonge, l’atmosphère se plombe.
Le rythme s’est accéléré. À présent, les questions fusent.
Les réponses ne se font pas attendre.
Précises, souvent, hésitantes, parfois, parce que les faits sont anciens (la Justice met parfois longtemps, très longtemps pour se réveiller et les faits remontent à presque trois ans).
Le gendarme prend note. Ses doigts s’agitent sur le clavier de son ordinateur. Il écoute, il jauge, il étudie. Plusieurs fois, sans avoir l’air d’y prêter attention, il revient sur certains points.
Il précise, écoute à nouveau, corrige ses notes.
Il veut être certain de ne pas passer à côté d’un détail.
Devant lui, l’ex-mari répète, inlassablement.
— Non, je ne l’ai pas frappée.
— Non, je ne l’ai pas secouée.
— Non, je ne l’ai pas menacée, c’est elle qui s’est mise à hurler, à faire un scandale, sous les yeux de notre fils. Elle a secoué le petit sur le trottoir, elle hurlait. Elle l’a traîné jusqu’à la voiture, elle l’a jeté à l’intérieur comme un sac. Lui, il suppliait pour qu’elle le libère, il voulait me rejoindre, c’était notre week-end on allait passer du temps ensemble…
Visage lisse, le gendarme accuse réception d’un bref hochement de tête. Il note certains points, en ignore d’autres. Il trie les informations, sans se laisser influencer par les réponses et les descriptions.
On n’est pas là pour parler de l’enfant.
On examine le cas de son père.
Le gendarme relit, il écrit. Il corrige. Il pioche à l’occasion dans un dossier, jette un œil à une feuille, compare les différents points de la plainte.
Soudain, il plonge les yeux dans ceux de la pâle ordure.
— Diriez-vous que vous êtes violent ?
La question est jetée au milieu des autres, sans emphase, comme un détail.
— Non.
L’homme a répondu d’instinct. Il baisse la tête, réfléchit un instant, se mord les lèvres et corrige :
— Ou plutôt, oui, fait-il en relevant la tête. Ça m’arrive.
Le gendarme s’est redressé légèrement. Il écoute avec une acuité décuplée.
On y est, cette fois.
— J’ai fait un peu de boxe, il y a longtemps, poursuit le prévenu. Et du rugby, aussi. Beaucoup de rugby, oui.
Le militaire retient son souffle. À l’évidence, l’homme qu’il est en train d’auditionner n’a pas un physique de danseur étoile. Tous ces mecs fonctionnent de la même façon : quand ils évoquent un passé révolu, ils se laissent aller à des confidences.
C’est là qu’on peut les cueillir.
— Ce sont des sports violents, reconnaît la brute, mais ils se pratiquent entre grands garçons consentants. À armes égales et avec des règles strictes. Si je suis violent, je veux dire « si ça m’arrive », c’est dans ce cadre-là, et seulement dans celui-là.
Il hésite un moment, soutient le regard de l’enquêteur et conclut, presque à regret :
— Et puis si on m’agresse physiquement. Ça m’est arrivé une ou deux fois dans ma vie. Je me défends.
Il s’interrompt, s’offre à l’examen du représentant de l’Ordre et s’autorise une question en retour :
— Vous m’imaginez en train de cogner sur quelqu’un, là, dans la rue ?
— Ça n’est pas mon travail.
— C’est juste une supposition, insiste l’autre. Vous êtes là, sur le trottoir et vous me voyez cogner sur quelqu’un. À votre avis ? Il y aura bien des traces. Visibles. Durables. Non ?
Le gendarme acquiesce en silence. Pas besoin de faire montre d’une très grande imagination. Ce type doit posséder une force de frappe conséquente, on le croit sur parole. Une simple claque laissera des traces.
Un coup de poing, n’en parlons pas.
— Maintenant, insiste l’homme, imaginez que je frappe une femme, sous les yeux de mon fils…
Il a grimacé en prononçant ces mots.
Les souvenirs, probablement.
Le gendarme plisse les paupières, il n’a pas pu s’en empêcher.
Est-ce que le gars serait en train de passer aux aveux ?
— Vous imaginez mes poings frappant une femme, devant vous ? Les coups, les traces ?
Le gendarme ne répond pas. Interdit, il étudie son vis-à-vis, qui conclut :
— La question, la seule question que je voudrais vous poser, c’est : après ce que vous venez d’imaginer, après les images effroyables que vous venez de visualiser… Est-ce que vous me laisseriez repartir avec un gamin de huit ans à la main, ou est-ce que vous interviendriez ?
— Mais enfin ! s’insurge le gendarme. C’est évident que je…
— Parce qu’il y avait un témoin, coupe l’homme. Un policier, je crois. On doit pouvoir retrouver sa trace, non ? Ou alors, elle n’a rien dit et ne l’a pas mentionné en déposant sa plainte.
— Si. Votre ex-épouse a cité ce témoin.
— Et on n’a pas son témoignage ? Personne n’a cherché à le contacter ?
— Calmez-vous. Nous faisons notre travail.
— Que je me calme ? Vous savez de quoi vous m’accusez ?
— Je le sais PARFAITEMENT.
La voix du gendarme a claqué dans le petit bureau.
Parfois, quand il est confronté à des salopards qui tabassent leur compagne, il a du mal à se contrôler.
Il s’oblige à recouvrer son calme.
— Ne vous en faites pas pour la déposition du témoin, élude-t-il dans l’espoir que l’homme s’apaise, elle viendra en temps et en heure. Reprenons. Et ne me coupez plus la parole. Ce n’est pas à moi de tirer les conclusions. Le Procureur de la République s’en chargera.
L’homme ne désarme pas.
— Ce témoin, insiste-t-il, c’était un officier de police judiciaire, si ma mémoire est bonne. Il a calmé tout le monde en présentant sa carte. Il m’a même demandé de produire l’Ordonnance de Non Conciliation pour vérifier que j’avais bien le droit de prendre mon fils ce jour-là.
— C’était un gendarme, corrige l’enquêteur, pas un policier. Un lieutenant de gendarmerie, venu effectuer un stage en banlieue. Il venait chercher un collègue au train, c’est la raison pour laquelle il se trouvait sur les lieux.
— Il était là ! s’emporte la brute. À deux mètres ! Il a tout vu, bordel ! Pourquoi vous ne l’interrogez pas ?
— C’est en cours, tranche l’officier. Nous étudierons sa déposition quand vous aurez été entendu. C’est la procédure.
— Et là, en attendant, vous me traitez en coupable, c’est ça ?
Le gendarme s’est raidi. Il a failli renvoyer une réplique cinglante, parce que le gros, devant lui, a échoué au casting de victime. À l’évidence, il est plus souvent dans les marteaux que dans les clous.
— Pour tout vous dire, élude l’enquêteur, nous l’avons contacté. Il se souvient parfaitement des faits et il a tenu à nous envoyer sa déposition par fax pour gagner du temps et que cette histoire soit réglée au plus vite. Je devrais la recevoir dans la journée.
Il se penche vers l’homme en noir et ajoute :
— On comparera vos deux versions et on tirera les conclusions qui s’imposent. Alors je vous conseille de faire preuve d’honnêteté, maintenant.
La mise en garde est évidente, les épaules de la brute s’affaissent.
L’officier a joué son va-tout. Il sait avoir gagné la partie : l’homme a joint les mains, coudes en appui sur les genoux. Il reprend la description des faits, le lent déroulement de ces moments qu’il aimerait oublier un jour.
Il raconte d’une voix sourde les types de la SNCF, alertés par les cris de son ex-femme hurlant sur le trottoir, qui l’encerclent et se tiennent prêts à prêter main-forte à la malheureuse épouse. Son fils, pleurant dans la voiture où sa mère l’a enfermé, son fils qui supplie qu’on le laisse sortir. Ce vieux, jailli d’on ne sait où, qui l’accuse d’avoir « frappé cette pauvre femme » et qui beugle « appelez la police, il faut l’enfermer ! ». Ses tempes qui bourdonnent, les images qui tournoient, le décor qui valse, tous les bruits qui l’assourdissent, l’envie furtive de tout casser, de tout envoyer promener, de prendre son môme dans les bras et de s’éloigner en les laissant tous se démerder… et soudain ce jeune homme à l’allure sportive et aux cheveux courts, blouson de cuir sur le dos et casque de moto à la main, qui arrive en brandissant une carte barrée de bleu, blanc, rouge, et qui fait taire tout le monde en aboyant « elle est là, la police, alors on se calme ! »
Le gendarme écoute.
Encore raté.
Pas grave, on a tout le temps.
Les questions reviennent, les réponses aussi.
Une heure passe. Puis une autre.
L’homme demande à fumer une cigarette. Permission accordée, le gendarme sort avec lui, il en grille une également.
Ils échangent quelques mots, abordent d’autres sujets.
Derrière la vitre, la gendarme épie les réactions de l’homme en noir.
Il est inquiet. Il a compris que le piège s’est refermé.
Il n’est plus le même depuis un moment. Il n’a plus cette assurance dont il faisait montre en arrivant. On devine, au flou dans ses yeux, qu’il entrevoit un avenir peu enviable.
« Il est mûr, songe l’officier en écrasant son mégot. On y retourne, il va craquer. »
Une fois encore, les questions.
Toujours les mêmes, dans le désordre.
En retour, les mêmes réponses.
Dans une consternante parodie d’échange.
Et puis, comme dans un – mauvais ! – scénario télévisuel, le fax arrive alors que l’interrogatoire va s’achever. Entre temps, l’homme a été photographié, face, profil. On a pris ses empreintes digitales complètes. Première phalange de chaque doigt, puis empreinte des mains dans leur ensemble, le catalogue complet, façon Usual Suspects à la française.
L’officier a parcouru le fax, il repose la feuille.
L’homme devant lui attend un commentaire qui ne viendra pas.
— C’est bien le témoignage de votre collègue ? risque-t-il.
— Oui, monsieur.
— Qu’est-ce qu’il dit ? Il était à deux mètres, je me souviens très bien de lui, rien n’a pu lui échapper…
— Je ne peux pas vous donner les éléments de sa déposition. Ce n’est pas la procédure. Reprenons, si vous le voulez bien. Je vais détailler à nouveau toutes les questions, ainsi que vos réponses, puis vous relirez la déposition et vous la signerez.
Une dernière fois, il égrène ses questions.
Une dernière fois, les réponses tombent.
L’homme en noir est sonné.
Il signe le procès-verbal qu’on lui tend.
Il n’a même pas pris le soin de le lire.
Ses doigts sont encore maculés d’encre, malgré les nettoyages forcenés qu’il s’est infligés. Il en conçoit de la honte.
— Vous pouvez rentrer chez vous, décrète enfin l’officier. Je vais rédiger mon rapport et le faire suivre au Procureur, qui statuera.
— Quand serai-je fixé ?
— Comptez deux ou trois jours, peut-être plus. Difficile à dire, ça dépend du nombre d’affaires en cours.
L’homme secoue la tête, défait. Inutile de discuter, l’attente va être interminable, c’est ainsi. Il se lève, salue la jeune gendarme qui garde lèvres closes, mais lui décoche en retour un regard meurtrier.
Il n’insiste pas et repart.
Deux jours plus tard, le gendarme appelle la brute.
— Monsieur X ?
— Lui-même.
— Gendarme Y. Je vous appelle comme convenu. Le Procureur a classé sans suite.
— Ce qui signifie ?
— Qu’aucune des accusations formulées à votre encontre n’a été retenue.
Un long silence.
Et puis :
— Vous ne pouvez toujours pas me donner les détails de la déposition de votre collègue témoin des faits ?
Le gendarme hésite, puis il glisse :
— Disons qu’elle corrobore en tous points votre déposition. Pour le reste… Je suis désolé pour vous, mais j’ai suivi la procédure.
— Vous avez fait votre boulot, c’est normal.
Avant de raccrocher, l’homme s’autorise une dernière question, dont il redoute la réponse :
— Et s’il n’y avait pas eu de témoin ? Si le gendarme n’avait pas été là ? Si le vieux sorti de nulle part et décidé à jouer les chevaliers blancs avait pu m’enfoncer ? C’était leur parole contre la mienne, c’est ça ? Je n’avais aucune chance de me défendre. Je risquais de…
L’homme est incapable d’achever.
Pour la première fois, dans cette histoire, il mesure les conséquences tragiques que l’affaire aurait pu avoir. Le rythme de son cœur s’accélère. Il voit la prison, il imagine être privé de son fils, ses idées s’entrechoquent, il ne parvient plus à les mettre dans l’ordre.
Le gendarme tarde à répondre.
— Vous n’auriez pas été le premier, lâche-t-il.
Et il raccroche.
*****

Épilogue 
Article 226-10 
Modifié par Ordonnance n° 2000-916 du 19 septembre 2000 — art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002

La dénonciation, effectuée par tout moyen et dirigée contre une personne déterminée, d’un fait qui est de nature à entraîner des sanctions judiciaires, administratives ou disciplinaires et que l’on sait totalement ou partiellement inexact, lorsqu’elle est adressée soit à un officier de justice ou de police administrative ou judiciaire, soit à une autorité ayant le pouvoir d’y donner suite ou de saisir l’autorité compétente, soit aux supérieurs hiérarchiques ou à l’employeur de la personne dénoncée, est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
La fausseté du fait dénoncé résulte nécessairement de la décision, devenue définitive, d’acquittement, de relaxe ou de non-lieu déclarant que la réalité du fait n’est pas établie ou que celui-ci n’est pas imputable à la personne dénoncée.
En tout autre cas, le tribunal saisi des poursuites contre le dénonciateur apprécie la pertinence des accusations portées par celui-ci.
« Having ennemies means… You stood up for something. »
Sir Winston Churchill
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