Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Frédérique Hoy

mercredi 12 décembre 2018

L’interview de la semaine : Frédérique Hoy

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


Aujourd’hui l’interview de Frédérique Hoy

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non, enfin je ne pense pas ! (Faudra demander à mes voisins de salon !) Mais c’est vrai que l’empathie permet de sortir de soi, d’être habité par toutes les émotions y compris la colère, d’adopter toutes les attitudes y compris les plus sadiques. Peut-être ce que l’on refuse en soi ? Je ne me reconnais pas plus dans mes bourreaux que dans mes victimes, mais c’est sans doute illusoire de penser qu’ils me sont totalement étrangers.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Alors, s’il faut vraiment avoir réponse à tout… J’ai les pieds trop ancrés dans le réel pour vous répondre mardi ou Jupiter. Et si c’est un chiffre, j’aurais plutôt dit 69. Je répondrais le désir : le désir justifie et répond à peu près à tout.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

J’aurais aimé passer la soirée avec Peter Schlemihl, le convaincre peut-être de ne pas vendre son ombre au diable. Ou alors avec Cyrano de Bergerac dont je serais certainement tombée amoureuse. Avec Jean-Baptiste Grenouille, on aurait parlé des odeurs de la peau. Ou avec un personnage féminin d’Amélie Nothomb : peut-être Diane de « Frappe-toi le cœur », on aurait pu discuter du lien à la mère…

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Un pouvoir guérisseur. Pour ne jamais voir souffrir ceux que j’aime.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère

Oui ! J’écris depuis 20 ans et ne suis lue que depuis un an (et toujours pas par ma mère qui vomit les romans noirs, ouf !) Cela dit, depuis que le désir d’être lu est là, depuis que j’ai assisté à la deuxième vie d’un texte qui part à la rencontre des gens et de leur inconscient, je me suis prise au jeu : je suis attentive à chaque retour. Je trouve ça très intéressant. Et même si j’aime aujourd’hui être lue, j’essaie d’écrire d’abord pour moi. Quand je prends trop en compte le lecteur, ou les critiques (positives comme négatives) que j’ai pu entendre, je perds quelque chose. Je me perds en voulant plaire.


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

J’ai d’abord été lectrice et touchée par l’écriture des autres. J’ai écrit dès l’enfance, l’adolescence sous d’autres formes (correspondances, poèmes, histoires…). Mais c’est à la suite d’un épisode douloureux de ma vie, à 24 ans, que j’ai écrit un premier roman. Je ne l’ai jamais fait lire. Il n’avait rien d’autobiographique, mais fut certainement thérapeutique. Ma façon à moi de résister, d’aller mieux. Depuis l’écriture de romans ne m’a plus quittée, elle est nécessaire à mon équilibre, me permet de canaliser un trop-plein d’imagination, et ma sensibilité.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Je crois, oui. Et ça fait du violet, presque du noir. C’est bien ce sang-là qui coule quelque part, même si sa composition est modifiée…

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Sans doute pas.
Signer ses propres romans avec sa vraie identité, c’est une façon d’assumer ce qu’on est, ce qu’on aime faire. Ça me paraît important. Mais écrire dans l’anonymat absolu pour quelqu’un d’autre ne me gênerait pas. J’adorerais être ghostwriter…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Est-ce vraiment un choix ? On projette peut-être sur le papier ce qu’on n’accepte pas dans le monde réel. Parfois on écrit avec ses profondes angoisses… J’ai ressenti ça en écrivant « Et un jour, disparaître ».

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

La solitude. Du thé/café à profusion (la bougie a remplacé la clope qui manque toujours un peu…). Les ambiances hivernales (froid dehors, chaud dedans) favorisent l’inspiration.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

J’aimerais être l’amie de Céline Rabouillot, la « grosse » de Céline Lefèvre, un personnage d’une sensibilité qui m’a bouleversée, un esprit sain, enjoué malgré l’adversité et le regard des autres.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Difficile à chiffrer (42 ? 😀 )
Mais je passe mon temps à relire, à réécrire, à changer des mots, des tournures de phrases, l’emplacement des virgules… une vraie manie ! Et je n’aimerai pas avoir accès aux brouillons d’une oeuvre (quelle qu’elle soit). Pas plus que je n’aime connaitre le secret de tours de magie.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 11 – The Champion

dimanche 9 décembre 2018

Nouvelle N° 11 – The Champion


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Je m’appelle Dave.  Je suis américain.  Je suis coureur de 800m plat. 
L’année dernière, j’ai remporté la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Munich. 
Ce fut une course incroyable. On ne cesse de me répéter qu’elle restera gravée dans les mémoires. Le coureur vedette était un Soviétique, il voulait gagner à tout prix. C’était lui qui avait réalisé le meilleur temps de l’année et celui des qualifications. Ce devait donc être son heure de gloire. Le monde entier l’annonçait vainqueur. Tout semblait « couru d’avance », comme le titraient les journaux français forts de mauvais jeux de mots. Je me souviens aussi des articles rédigés dans les journaux allemands sur « l’inévitable victoire », on nous les avait traduits succinctement. Les journalistes américains, eux, tentaient de me présenter comme « l’outsider » mais ils n’y croyaient pas vraiment. Lui, le Soviétique, se devait d’écraser les autres, pour la gloire de son pays, de son bloc Est et de tout ce qui allait avec.

Pourtant, il n’en fut rien.

Moi, le petit américain à la casquette blanche, j’ai déjoué les pronostics.

**** J’avais décidé de laisser filer la course et de rester à l’arrière. Suivre les autres, me faire oublier d’eux et surtout de lui, mais ne jamais être distancé, rester vigilant. J’ai couru à un rythme retenu qui n’était pas le mien et c’était presque facile. Ne pas entamer ma puissance. Pas encore. Lui, il a joué son rôle de leader, il a mené la course et ce n’est qu’au dernier tour que j’ai démarré mon accélération. Progressivement, j’ai entamé une remontée sur tous les concurrents, sous les clameurs du stade qui s’amplifiaient alors. Lui, en tête, il imaginait peut-être, à ce moment-là, que ces clameurs lui étaient destinées. Il avait passé le poste de son entraîneur et je pouvais désormais le surprendre totalement. J’ai poursuivi ma remontée. Ma puissance retenue se libérait. Un feu décuplé par la foule hurlante, brûlait dans mon corps. Mes jambes étaient incandescentes. Un à un, je les ai tous doublés, jusqu’à me retrouver sur ses talons, jusqu’à revenir à sa hauteur, jusqu’à franchir la ligne devant lui et gagner d’une infime foulée, de quelques centièmes de secondes. Je l’ai emporté sous les hurlements d’un stade qui lui était acquis.

C’était moi le vainqueur.

C’était moi qui lui avais volé la plus belle des victoires, comme un voyou, par surprise, au finish.

J’avais fait preuve d’une roublardise et d’une volonté que je ne soupçonnais même pas.

****
La course ne s’était donc pas passée comme prévu mais la remise des récompenses ne s’est pas non plus passée exactement comme il l’aurait fallu.

La tension était palpable dans le bloc de l’Est, je la ressentais à mon encontre. Une victoire extravagante, malhonnête, « pas dans les règles de l’art ! » J’étais heureux mais ce bonheur était terni par le malaise que je ressentais à me présenter devant eux, à monter ces marches et affronter leurs regards haineux. J’étais dans un état second lorsqu’il a fallu accéder au podium et le gravir, avec ma casquette blanche toujours vissée sur la tête. C’était maladroit.

Je peux le comprendre a posteriori. J’ai senti que cela avait créé des remous auprès des instances allemandes organisatrices mais surtout auprès de représentants de l’URSS. Cela n’avait pas été intentionnel de ma part, je n’avais pas voulu être dans la provocation et encore moins dans l’humiliation, bien au contraire. Mais voilà, je ne pouvais plus revenir sur ce qui avait été fait à la face du monde.

J’avais humilié un coureur, une nation, un bloc.

A l’époque, ma fédération m’a demandé de présenter aussitôt des excuses publiques, par voie de presse. C’est ce que j’ai fait. Les instances américaines avaient contacté plusieurs journaux et magazines sportifs européens. Nous pensions que cela suffirait, qu’ils en resteraient là, qu’ils passeraient l’éponge. Mais non. Quelque temps à peine après mon retour au pays, j’ai bien senti qu’il n’allait pas en être ainsi.

J’ai commencé à percevoir des choses inhabituelles dans mon quotidien. Il y avait des coups de fil étranges au bureau mais aussi chez nous. Je me sentais épié à l’entraînement, il me semblait que l’on me suivait dans la rue, que l’on m’observait dans le bus. Chaque fois que je ressentais cela, je levais la tête et mon regard croisait celui d’un homme ou d’une femme, souvent blonds, toujours seuls, anonymes et qui me dévisageaient avec insistance. Pas de sourire donné, pas d’autographe demandé.

Un malaise grandissait en moi. J’ai commencé à avoir peur pour ma famille. Mon fils était si petit. Je ne voulais pas affoler ma femme mais il a été préférable de lui dire. Nous avons décidé qu’il ne fallait jamais le laisser seul. Je voulais qu’il soit accompagné en rentrant de l’école. Je ne savais pas vraiment ce qu’il fallait redouter de ces gens mais la peur s’immisçait, elle grandissait. Je n’imaginais pas qu’ils seraient capables d’aller jusque-là pour se venger.

Ce n’était que du sport ! Ce n’était rien qu’une médaille !

Et voilà où j’en suis désormais. Et voilà leur vengeance.

Depuis combien de temps ?

****
C’est un matin de plus qui me trouve dans cet état. Je sens le jour se lever, il affleure entre les lames des volets de ma chambre. Je suis seul, prisonnier dans mon propre appartement. Ils me tiennent à leur merci.

Les volets sont clos, jour et nuit, fermés depuis qu’ils ont pris possession des lieux. De toute façon, j’aimerais qu’il n’y ait plus de jour, qu’il n’y ait rien que des nuits. Des nuits et la paix. J’aimerais que l’on m’oublie, qu’ils quittent mon foyer, qu’ils me laissent enfin. C’est comme si j’étais déjà mort depuis que tout cela a commencé. Ils m’exterminent à petit feu. Si seulement tout pouvait redevenir comme avant. Mais non, jour et nuit, ils sont présents, eux et les bruits. Ces bruits qui fracassent mes nuits et qui hantent mes journées.

Maintenant, c’est ce nouveau jour qui se lève et qui immisce l’angoisse dans chaque pore de ma peau. Ça tape déjà au-dessus, depuis des heures peut-être, ça cogne. Ils vont entrer dans ma chambre, ils vont me tirer hors de mon lit. Si je garde les yeux clos ou si je résiste, c’est pire alors.

Voilà, ils arrivent.

J’entends les voix puis les pas qui les portent. Je ferme tout de même les yeux plus fort. Les voix, les pas, les lumières, les draps rejetés violemment. Mon corps brisé à leur merci. Mon corps meurtri. Ils vont m’humilier, ils vont me violenter, comment aurais-je même pu imaginer tout ce qu’ils ont décidé de me faire subir pour se venger ? Toute cette barbarie, toute cette cruauté. Je suis devenu un pantin ridicule, un corps quasi inerte avec lequel ils vont jouer, sur lequel ils vont s’acharner. Je ne suis plus que ça, un corps abîmé par eux. Moi, l’athlète. Moi, l’immense champion, le missile américain. Je ne suis plus rien. Voilà tout ce qu’elle a provoqué, cette fichue victoire avec cette fichue casquette vissée sur ma tête !

Où sont-ils, les cris qui me portaient ? Où sont-ils, les drapeaux de mon pays et ses honneurs ? Où sont-ils, les journalistes qui me suivaient jusqu’aux portes des vestiaires ? Eux, qui voulaient tant me parler, tout savoir de ma vie. Eux, qui me paraient de leurs qualificatifs dégoulinants, leurs compliments obséquieux. Qui me recherche en ce moment même ? Qui veut savoir où je suis ? Qui s’inquiète pour moi ? Qui analyse mes blessures ? Qui analyse ce corps, mon ventre plat, mes cuisses d’airain, mes bras, chaque muscle que je travaillais sans relâche avant cet enfermement ? Et ma peau que le soleil des plus beaux stades mordait, qui la décrit encore ? Maintenant qu’elle est marquée des stigmates de tout ce que m’infligent mes bourreaux.

Qui se soucie encore de moi malgré mes cris ? Je suis seul depuis que l’on m’a abandonné à leur sort.

****
Voilà, les voix sont fortes, ils sont là.

Ils m’extirpent du lit. Face à cette brutalité, je suis obligé d’ouvrir les yeux mais j’évite au moins leurs regards. Je me ferme à leurs questions, toujours les mêmes questions. Je me tais. Seuls mes yeux pleurent sans discontinuer. C’est la seule source de ma vie à laquelle ils peuvent s’abreuver. Ils les essuient d’un mouchoir et j’ai l’impression que mes orbites vont être enfoncées à l’intérieur de ma tête. Ce serait sans doute plus simple que je leur dise ou que je leur donne ce qu’ils réclament. Qu’on en finisse, enfin… Mais mon instinct s’y refuse. L’esprit gagne encore un peu.

Voilà, ils m’ont déshabillé. Je suis là, humilié par leurs sourires sarcastiques. Ils me narguent. Je suis nu, affaibli, à leur merci. Ils disposent de mon corps, le maltraitent et s’en donnent à cœur joie. Je me débats, je hurle mais ce ne sont pas les mots qu’ils attendent, ce ne sont que mes cris et cela resserre leurs étreintes, redouble leurs contentions. Le jet d’eau glacée sur mon visage, le jet d’eau brûlant qui suit. Puis les coups vicieux, les coupures de rasoir. L’écho de ma voix démultiplie leur emprise sur moi. Ils sont plusieurs, ils me bousculent. Les questions redoublent. Puis, ils m’enfilent tout de même un vieux tee-shirt, un jogging et ils me pressent de sortir de cette pièce.

Je ne vais jamais assez vite. Ils s’agacent de leurs échecs, de mon silence résigné. Mes gestes sont si lents, anesthésiés, difficiles. Chaque mouvement est si éprouvant. Derrière nous, la porte claque et je sais qu’ils fouillent partout. Ça s’agite, ça tape, ça remue les meubles, ça sonde le plancher, comme chaque jour. Tout ça parce que je ne veux pas leur répondre. Tout ça parce que je ne veux pas leur dire où sont cachés ma médaille et mon titre. Mais je ne rendrai rien de ce que j’ai mérité, de ce que j’ai gagné. Personne ne me reprendra cela. On m’a déjà repris toute ma dignité, on m’a pris ma femme, mon fils.

Voilà, ce matin encore, je n’ai rien avoué, rien dit… mais cela me demande de plus en plus d’énergie. Et il m’en reste si peu, de l’énergie, si peu de force.

Combien de temps pourrai-je encore tenir ?

En passant dans l’autre pièce, je titube, je manque de tomber alors ils m’assoient. Ils m’admonestent. Je tente de reprendre ma respiration mais c’est encore avouer davantage ma faiblesse. Les cachets arrivent, ils me les font prendre de force. Toutes ces gélules, ces poudres qui ramollissent mon corps, qui m’en font perdre la maîtrise. Ils voudraient aussi anesthésier ma conscience, mais je résiste. Je suffoque, chaque fois autant. La nausée monte de mon estomac qui reconnaît le poison. Puis, c’est fini, la drogue est ingérée et la somnolence s’installe.

Mon esprit flotte. J’ingurgite la nourriture insipide qui va leur permettre de ne pas me perdre.

Les questions recommencent, entre chaque cuillère qu’ils portent à ma bouche et qu’ils enfournent jusque dans ma gorge. Ils ne comprennent même pas que je n’ai même plus la force de répondre. La seule force qu’il me reste est concentrée dans la dernière chose qui me sauvera : taire l’endroit où j’ai caché ce qu’ils cherchent.

Je résiste, mes yeux se ferment, les drogues m’envahissent. Je m’endors à table, sonné, assis. Soulagé de ne pas leur avoir dit. Vaincu mais soulagé de ce répit temporaire.

Quand j’ouvre les yeux, je suis à nouveau seul. Ils ont cessé de s’activer dans l’appartement. Autour de moi, les placards, les tiroirs, ont été ouverts. Chaque tissu froissé, chaque cadre déplacé de quelques centimètres. Les bruits au-dessus et au-dessous continuent.

J’ai tenté plus d’une fois de refuser les cachets. Fermer la bouche, recracher mais cela redoublait leur fureur. Ils sont pressés de savoir. Ils me diminuent, ils m’écrasent. Ils ont vaincu mon corps et désormais ils veulent atteindre mon cerveau. Mais, je ne vais pas les laisser vaincre, je ne vais pas abandonner. Derrière mes yeux vitreux, larmoyants, je laisse défiler les vagues de mes souvenirs et ce sont eux qui me maintiendront. Ce sont tous ces moments de bonheur, ces personnes que j’aime, qui me sauveront.

Je sais que cela arrivera bientôt.

Il me reste cet espoir que quelqu’un viendra bien me délivrer. Ce n’est pas possible autrement. Je suis ici, chez moi, tout le monde sait où j’habite. Que font-ils ? Pourquoi suis-je abandonné ? Je m’agrippe à ces souvenirs qui me retiennent en vie comme à une bouée qui se dégonfle au fil des jours. Je sais que même si leurs drogues m’ont fait perdre la notion du temps, bientôt, mes parents ou mes entraîneurs s’alarmeront et surgiront ici pour me délivrer. Puis ensemble, nous retrouverons ma femme et mon fils. Depuis combien de jours me les ont-ils enlevés ? Leur font-ils subir les mêmes tortures qu’à moi ? Mon fils, si petit, mon bébé…

Il dormait dans sa chambre, il me semble, et après un grand bruit, il avait disparu. Ma femme n’était pas rentrée, ce jour-là. Je ne les ai plus jamais revus. Depuis quand alors ? Je ne m’en souviens plus. Des jours, des semaines, des mois peut-être que je suis ici, enfermé dans ce corps qui n’est plus le mien, muré dans cet appartement. C’est ici que j’ai grandi. C’est ici que nous nous sommes installés tous jeunes mariés. Ce n’était pas très loin du stade. C’est aussi là, entre ces murs, que notre fils a vu le jour. Et depuis, les ténèbres se sont propagées.

Je n’avais jamais montré ma cachette secrète à quiconque. Personne ne sait. Un instinct animal de protection. Si j’avais su… Cette cachette où j’ai enfoui mon titre et ma médaille. S’ils les trouvent, qu’adviendra-t-il de nous ? Avec les souvenirs redoublent les larmes et aussi la peur…

Je dois faire quelque chose. Je dois me lever. Je dois tenter de fuir. Les images de ma femme, de mon fils, torturés, m’étourdissent et me révulsent. Un électrochoc. Je me hisse sur mes jambes incertaines. Mes muscles se crispent et tremblent. Je me retiens à la table. Mes mains s’agrippent. J’avance vers le couloir. Tout autour, le silence s’est installé. Ils m’observent peut-être mais tant pis, ils verront ce dont je suis encore capable. J’atteins le couloir. Au fond, la porte est close. Je crois que c’est la porte de ma chambre. J’avance en faisant glisser mes pieds en silence. Je vais m’enfuir. Un grand bruit au-dessus, je lève la tête brusquement, trop. Mon corps vacille, je tombe, là, dans ce couloir étroit où roulaient mes petites automobiles que les pantoufles de ma mère évitaient toujours. Je tombe la tête sur ce carrelage bicolore comme un échiquier. Je perds cette partie. Je ferme les yeux, du sang coule de mon crâne.

Ils me secouent pour me relever. Se moquent de moi. Pauvre pantin. Ils versent du désinfectant sur la plaie, le liquide coule sur mon visage, la douleur me brûle le cerveau. La douleur annihile mes résistances. J’accepte tout ce qui suit. Les questions, les bousculades, le coucher avec pour unique repas, de nouvelles drogues administrées sans ménagement.

****
C’est un nouveau jour.

Combien se sont écoulés depuis la dernière tentative de fuite ? Aujourd’hui, je vais retenter. Aujourd’hui, je vais partir. Quitter cet appartement qui ne m’appartient plus désormais. Tout laisser. Tant pis. Ils ont tout envahi, tout pris de ma vie. Je vais me sauver. Ensuite seulement, je les sauverai eux, ma femme et mon fils. Peut-être, s’il en est encore temps… Je les sauverai de ces fous, de ces régimes politiques ancestraux qui sévissent encore, qui se vengent des échecs passés. Qu’avaient-ils à voir, mes deux amours, avec tout cela ? Ils ont été enlevés et ne doivent pas comprendre pourquoi. Où les a-t-on emmenés ? Que leur a-t-on fait ? J’ai hurlé pour qu’ils me disent mais ils se sont tus. Ils font semblant de ne pas comprendre quand je leur demande. On veut juste que je réponde aux questions.

Peut-être que ce sont eux qui tapent sans cesse pour m’indiquer leur présence. Ils doivent être enfermés, eux aussi. Je prie pour qu’ils ne soient pas autant maltraités que moi. C’est moi qui ai tout déclenché. C’est uniquement moi le coupable de Munich mais Dieu que ma pénitence est terrible ! Dieu que c’est insurmontable ! Ma souffrance devrait leur suffire. Pourquoi s’en prendre à eux aussi ? Peut-être sont-ils enfermés derrière la porte au fond du couloir, celle que je ne peux plus ouvrir. La clef a été enlevée de la serrure, elle a disparu, elle aussi.

Je dois me lever avant que mes bourreaux n’arrivent, qu’ils n’entrent. Tout est pâteux. Mes muscles ne répondent plus. Il faudrait que je n’avale plus leurs satanées pilules. Il faudrait que je récupère mes baskets de course. Je sais où elles sont rangées. Mais parviendrai-je seulement à les enfiler tant mes gestes sont difficiles ? Mes baskets et je n’aurais plus qu’à sortir et courir, loin d’ici, loin d’eux. Je pourrai faire cela, mon corps m’aiderait, mes sensations seraient ravivées. « Les tissus musculaires ont une mémoire » me répétait le kiné de la fédération. Je fais moins d’une minute quarante-cinq aux 800. Personne ne pourra me rattraper si je traverse le grand parc au bas de notre immeuble. Ensuite, je tournerai à l’angle de la quincaillerie, direction le terrain vague. Personne ne pourra me rattraper une fois cet espace atteint, non, personne ne le pourra, une fois que je serai lancé. Mais en serai-je encore capable ? Il faut que j’y arrive. Il faut que mon corps retrouve ces automatismes parce que je suis le plus rapide et c’est cela qu’ils me reprochent depuis Munich. Ça, et le fait que j’ai conservé ma casquette sur ma tête durant la cérémonie… Où est-elle cette casquette d’ailleurs ? Rangée, mais où ? Ils ont dû la prendre.

Les voix dans le couloir. Ils arrivent déjà. Le jour avait filtré. Je ne m’en étais pas rendu compte tellement je rêvais de cette fuite. J’ai trop somnolé. Je me réveille. Je suis concentré, il faut que je garde cette clairvoyance afin de réaliser ce que j’ai prévu. C’est aujourd’hui que je leur échappe et que je retrouve ma liberté, ma vie.

Ils entrent. Un homme s’approche de mon lit. Son visage ne m’est pas étranger. Il a dû venir me torturer auparavant ou bien il s’agit d’un coureur. Le Soviétique peut-être ? Comment se nommait-il cet athlète ? Il était blond. L’homme qui s’approche encore est brun. Il me semble pourtant le reconnaître un peu. Il me parle et m’appelle papa. Il pense que je vais m’adoucir avec ce stratagème ridicule. Mais mon fils à moi, n’a que 8 ans, ou 6 ou moins. C’est un tout petit enfant et on me l’a enlevé. L’homme s’approche jusqu’à me toucher l’avant-bras, se penche et embrasse ma joue. Je recule violemment la tête. Je ne veux pas qu’il me touche. Il s’assoit sur le bord de mon lit. Dans ses mains, il porte un carton. Il me dit qu’à l’intérieur, il y a un gâteau. Il imagine que je vais me ramollir davantage à ses mots, que je vais croire ce qu’il raconte ? Il continue de me parler. Il évoque son enfance, mes courses, ma médaille aux JO. Il devait être à Munich, lui aussi. Il a dû assister à la cérémonie. C’est pour cette raison qu’il est là. Il est fort et tendre cet homme. Son timbre de voix parvient à m’apaiser. Il me parle de sa mère. Ça me trouble. Je l’écoute. Sa voix me berce. Il me dit que c’est un jour particulier. Ma méfiance s’éveille à nouveau mais il me sourit et ce sourire, je le reconnais enfin…

Sa mère avait le même. Ma femme disparue.

Il ouvre la boîte et sur le gâteau d’anniversaire, il y a une inscription de sucre bleu. Pour la comprendre, mes yeux forcent tant que des larmes les inondent. Il s’en aperçoit et lit :
« Joyeux anniversaire papa, 80 ans ».

Il me demande si je suis encore tombé en touchant les marques sur mes avant-bras et l’hématome sur mon crâne. Le reste de mon corps est caché par les vêtements. Je lui souris quand il me dit qu’il m’aime et mes larmes brûlent mes joues desséchées en creusant encore plus les sillons de ma solitude.

Je le laisserai m’embrasser lorsqu’il repartira et demandera au personnel de prendre soin de moi.

Trophée Anonim’us : L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

mercredi 14 novembre 2018

L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

Pascal Dietrich

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Pascale Dietrich


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Mes personnages ont souvent des idées farfelues et des comportements amoraux. En ce qui me concerne, en salon, je fais bien attention à paraître la plus normale possible pour éviter tout malentendu. Jusqu’à présent, contrairement à mes héroïnes, je n’ai encore jamais congelé personne, je le jure.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ayant des problèmes d’oreilles, il m’arrive d’être un peu perdue dans les conversations, surtout dans les lieux bruyants. Avec l’expérience, je me suis aperçue qu’il y a une réponse qui marche à tous les coups, quelle que soit la question : « c’est incroyable ! » Les gens sont flattés car ils ont l’impression d’être captivants et ça les encourage à poursuivre. Cela convient à toutes les discussions, des plus anodines aux plus philosophiques. Et si on me demandait, par exemple, mon avis sur le conflit israélo-palestinien, ça passe aussi.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

J’aimerais avoir une main qui fait plaque électrique. Il suffirait de poser une casserole dessus pour qu’elle chauffe. Ça peut servir si je suis perdue dans la forêt pour cuire de la viande ou des châtaignes et, avec ce super pouvoir, fini le café qui refroidit dans la tasse.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Je fais de la natation alors que personne ne me regarde enchaîner les longueurs, donc je suppose qu’il n’y a aucune raison pour que j’arrête d’écrire…


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Depuis que je suis enfant, j’aime raconter des histoires, mais c’est l’ordinateur qui m’a donné envie d’écrire de façon sérieuse et régulière. Quand j’ai reçu mon premier PC et que j’ai pu retravailler mes textes, je me suis dit que c’était vraiment ça que je voulais faire. Cette machine mettait dix minutes à démarrer, j’en garde un souvenir attendri.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Je m’inspire peu de mon propre vécu, mais mes colères font partie des moteurs de l’écriture. Par exemple, quand je me suis aperçue que les hommes et les femmes n’étaient toujours pas égaux face aux charges domestiques alors même que ces dernières travaillent et ont des boulots aussi prenant qu’eux, la question du rapport aux hommes a pris plus de place dans mes textes. Aujourd’hui, celle du monde du travail est aussi un élément récurrent.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Je pense que la majorité des auteurs n’écrivent pas pour se faire mousser. En ce qui me concerne, je continuerais sans hésitation. L’important est d’avoir un retour sur mon travail, mais il me semble que l’anonymat ne compromet pas cela.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Les meurtres et les drames constituent d’excellents ressorts narratifs. En outre, le noir est une manière de pousser les logiques humaines à l’extrême, comme un miroir grossissant. Ceci dit, dans mes textes, il y a toujours un côté humoristique, ce qui rend les choses plus légères. J’aime beaucoup mélanger le sordide et la dérision.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Je suis particulièrement efficace le matin. C’est un moment où j’ai les idées claires. Si je pouvais travailler absolument quand je veux, je bloquerais des plages horaires très régulières, à peu près celles d’une mairie. 9h-12h/14h-16h. L’après-midi, j’irais peut-être courir ou nager car c’est là que me viennent souvent les idées. Malheureusement, je suis loin d’avoir autant de temps. Sinon, j’aime écrire dans le silence, sauf quand je travaille dans un café où le bruit et la musique ne me dérangent pas.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Je m’entendrais sans doute bien avec les personnages de Jean-Philippe Toussaint, par exemple le narrateur de La télévision. Il se met toujours dans des situations pas possibles. Je me verrais bien me promener avec lui dans les parcs de Berlin et vivre de petites aventures du quotidien. Je me souviens d’une scène où il va nager nu dans un lac comme cela se fait en Allemagne et, en sortant de l’eau, il tombe sur son chef qui se met à lui faire la conversation comme si de rien n’était.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Au moins 50 % ! Quand je commence un roman, je pars la fleur au fusil, sans plan préétabli. Ensuite, je ne cesse d’ajuster, couper et déplacer. C’est pareil pour le style, je barre, reformule, etc. Résultat, j’écris probablement trois cent pages pour accoucher d’un roman de cent cinquante pages.Si je pouvais voir le brouillon d’un œuvre, je prendrai un roman de Jean Echenoz. Je serais curieuse de voir comment se passe le processus de construction de ses textes dont les scénarios sont généralement un peu fous.

Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Trophée Anonym’us

mercredi 28 novembre 2018

L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Salvatore MinniCette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

 

 

 

Aujourd’hui l’interview de Salvatore Minni

 
 
1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Lors de salons ou séance de dédicaces en librairie, la remarque que me font de nombreux lecteurs que je rencontre est « C’est fou, vous êtes aussi lumineux que votre roman est sombre! » J’en déduis que, en dehors de l’écriture, c’est mon vrai « moi » qui s’impose. Par contre, comme la plupart des auteurs de thrillers, c’est le côté le plus sombre de ma personnalité qui s’exprime lorsque je tape sur mon clavier…
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Les nombres ne me parlent pas, je l’avoue. J’y suis plutôt allergique. À mon sens, tout est lié, rien n’arrive par hasard. Nous sommes entourés d’ondes que nous ne voyons pas. Ces ondes seront positives ou négatives en fonction de notre état d’esprit. Je suis convaincu qu’une personne positive attirera bonheur, chance et succès. A contrario, une personne négative attirera malheur, maladie et tristesse. Si un malheur nous tombe sur la tête, la question à se poser est «Que puis-je en retirer? Que tente de m’apprendre la vie? » Je suis convaincu que chaque difficulté rencontrée au cours de notre vie a un sens, une finalité, à chacun d’entre nous de s’arrêter un instant et de réfléchir à la question. Résumer l’univers qui nous entoure à un nombre me semble bien trop réducteur. Le sujet est vaste et je pourrais en parler des heures…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Zeus-Peter Lama (« Lorsque j’étais une oeuvre d’art » d’EE Schmitt), artiste complètement fou qui transforme des humains en oeuvres d’art.
J’aimerais beaucoup discuter avec lui pour comprendre. Comprendre sa folie, son besoin de détruire l’autre, finalement.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Le pouvoir de l’immortalité. Pas forcément pour moi, mais pour ceux que j’aime. Je voudrais qu’ils soient auprès de moi pour toujours!
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Malheureusement, dans tous les cas, ma mère ne peut plus me lire… Partie rejoindre les étoiles beaucoup trop tôt…
Mais je continuerais à écrire, oui. Est-ce que vous pourriez arrêter de boire ou manger?
6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
L’envie, le besoin ont toujours été là, enfouis. Puis, j’ai rencontré une professeure de littérature française qui m’a donné le courage de le faire. Tout est source d’inspiration: mon vécu, celui de mes proches, une conversation dans le métro, la perte d’un être cher, une oeuvre qui m’a particulièrement touché.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?
Inévitablement, oui! Même si ces cicatrices sont exacerbées pour les besoins d’un récit sombre, il y a toujours une part de moi, un trait de caractère, un événement vécu. Encore une fois, le tout est évidemment exagéré et tourné en thriller.
8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Dans la mesure où je n’écris pas pour être célèbre, oui je continuerais même sous le couvert de l’anonymat. Ce qui compte pour moi, ce sont mes écrits. Ce sont eux les célébrités, eux que je veux mettre en avant, pas mon nom ou mon visage. Bien entendu, lorsqu’on décide de publier à son nom, si le bouquin se vend bien, l’auteur finit par être (re)connu…
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Il ne s’agit pas d’un choix. Je ne me suis pas installé face à mon écran en me disant « bon, écris une histoire qui fait frissonner » C’est en écrivant que je me suis rendu compte que ce que j’écrivais prenait toujours la même tournure: le thriller.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Mon bureau, une tasse de thé vert, une musique de fond (en fonction de mon humeur) et parfois, de l’encens. Cela semble un peu mystique, mais vous avez demandé les conditions « optimales » 😉 Il m’arrive parfois d’écrire dans mon salon, macbook sur les genoux ou dans mon jardin, agréable, mais pas optimal à mes yeux.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Sans hésitation Dorian Gray. Personnage ô combien fascinant, tout en contradiction. Un homme dont l’intérieur est aussi laid que son apparence est envoûtante.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Le taux de déchets est dérisoire. Je préfère retravailler un passage plutôt que de l’effacer, car si je l’ai écrit à un moment donné, c’est qu’il a sa place dans mon récit. Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une oeuvre, ce serait « Acide sulfurique » d’Amélie Nothomb.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

dimanche 2 décembre 2018

Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

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Cours. Respire. Ne te retourne pas. Avance, c’est tout. Respire. Concentre-toi sur le front serré des chênes, tu es y presque. Cours !
 
Dans mon dos j’entends leurs souffles, le claquement de leurs bottes, les branches qui craquent, le cliquetis de la sangle de leurs armes qui bat contre leurs torses au rythme de leur course.
Cours. Respire. Ne te retourne pas.
 
Je bifurque, slalome entre les arbres pour rendre leur tâche plus difficile, leur prouver que nous ne sommes pas une espèce qui rend les armes facilement. Un nouveau coup de feu éclate derrière moi. Une balle siffle à mes oreilles. Mon pouls bat plus fort dans mes tympans, l’air humide colle à mes vêtements, se mélange à ma sueur.
Cours bordel ! Arrête de penser ! Concentre-toi ! Respire !
J’ai un point de côté. Pire que ça, ça me dévore tout le côté gauche, mais si je m’arrête, je suis foutue ! Je préférerais la mort.
Mon objectif : la forêt. Sombre, dense et protectrice. On peut s’y perdre, enfin eux, parce que nous, on la connaît comme notre poche. Surtout maintenant. Ils n’ont plus de forêt eux, plus d’arbre, plus de mer, ils ont tout perdu. C’est pour ça qu’ils sont venus chez nous, pour nous voler.
Je dévale la plaine noircie par les récentes batailles, à ses pieds, les traces d’une ancienne route. La voie grêlée de trous, des feux tenaces qui couvent. Partout où se pose mon regard, je ne vois que l’enfer. La paix est morte sans doute. Noyée sous les rivières de feu. Des carcasses de véhicules calcinés s’amoncellent le long de la route. J’ose un œil en arrière. Je les ai pas mal distancés. Il faut que je fasse une pause ou mes poumons vont exploser. À l’horizon, le soleil se couche enfin. Ils vont devoir rentrer.
Je saute une ravine et me glisse sous une bagnole abandonnée. Je m’allonge jusqu’à m’incruster dans le sol. Mon cœur me fait mal à battre aussi fort. J’aimerais parfois qu’il s’arrête de faire autant de bruit. Ou alors c’est autour de moi qu’il y a trop de silence ? Depuis leur arrivée, les bruits se sont tus. C’est abominable tout ce silence. C’est effrayant. On n’entend plus que le bruit de nos angoisses. Je relève un peu la tête. De ma position, je ne vois que la route, les gravats, l’herbe cramée. Ont-ils perdu ma trace ? Ont-ils laissé tomber ? Non, ils ne laissent jamais tomber. Quand ils sont obligés de rentrer, la nuit, ils envoient leurs drones nous traquer à leur place. Des espèces de petits appareils qui ont la forme de gros galets et qui glissent dans le ciel sans un bruit. Vous ne les apercevez que quand vous êtes mort. La lueur décline, le froid va s’intensifier, ils n’aiment pas le froid. Après je pourrai sortir et foncer jusqu’à la forêt. Je dois juste attendre. Je ferme les yeux en posant la main sur mon ventre.
“Nous sommes un peuple qui croit que l’univers est constitué d’une myriade de civilisations qui, ensemble, peuvent générer l’espoir et conférer la sécurité à la vie elle-même”.
Est-ce qu’ils se sont foutus de notre gueule ? Ou est-ce nos experts qui se sont plantés ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, même s’il est clair que nos experts sont clairement passés à côté de quelque chose. Ils ont bien dû se marrer dans leurs vaisseaux, en nous voyant agiter nos banderoles de bienvenue. Quand l’administration spatiale avait capté leur message, quelques semaines avant l’invasion, on avait eu le droit au grand tralala. D’une manière unanime ou presque parce qu’il y avait bien eu deux ou trois sceptiques, le monde s’était réjoui de leur arrivée. Enfin, nous avions la confirmation que la vie existait ailleurs. Notre excitation était à son paroxysme. Nous rêvions de ce qu’ils pouvaient nous apprendre, de la façon dont notre quotidien allait évoluer. Il y avait eu quelques manifestations opposées, bien sûr, par des types qui devaient bien rigoler maintenant, mais vite calmées par notre gouvernement, plus que désireux d’accueillir avec bienveillance ces visiteurs de l’espace. C’était tout nous ça. Faire confiance aveuglément. On a vite déchanté.
La première attaque est survenue deux jours après que les vaisseaux se soient arrêtés au-dessus des grandes villes pour nous balancer leur petit message rassurant. “La sécurité à la vie elle-même”. Quelle connerie ! Leur sécurité oui ! Leur vie ! La nôtre, ils n’en avaient rien à foutre. Ils ont d’abord paralysé nos générateurs, c’est là que le silence s’est installé. D’un seul coup sans prévenir, tout s’est éteint. C’est fou comme on était dépendants. Comme on a eu du mal à réagir. Puis, ils ont lancé leurs bombes. Sur les bâtiments gouvernementaux d’abord, avec nos dirigeants dedans bien entendu, sur nos ponts ensuite et nos routes, anéantissant nos espoirs de fuite. Nous étions désemparés, à l’abandon, alors à leur message a rapidement succédé le nôtre : évacuer les zones de danger, rejoindre le bâtiment le plus proche et s’y confiner. Là encore, c’était une belle connerie. On leur a facilité la tâche, ils n’ont pas eu à nous chercher. Et c’est là que le pire a commencé.
On était rassemblés dans la salle des fêtes, mes amis, mes parents, nos voisins, dans une semi-obscurité, attendant impatiemment les secours. Mais les secours avaient déjà rendu les armes. Dès que le gouvernement avait explosé en fait. Ils sont arrivés à vingt, en ligne et en cadence. Vingt, quand on y repense, c’est tellement peu… pourquoi n’avons-nous pas foncé dans le tas ? Pourquoi nous sommes-nous laissés faire ? Peut-être parce qu’ils nous ressemblaient tellement. Juste plus grands et plus fins que nous, guindés dans des combinaisons noires matelassées avec un casque intégral et surtout armés jusqu’aux dents. Peut-être simplement parce que nous avions peur ?
Ils nous ont triés en trois catégories. Les jeunes, dont je faisais partie au fond de la salle, les entre deux âges, mes parents, sur un côté et les plus vieux au milieu. Je n’avais personne dans cette catégorie, à part quelques voisins, mais que je ne fréquentais pas beaucoup. Est-ce que ça a été moins douloureux de les voir mourir ? Non. Ça a été atroce pour tout le monde. On a tous hurlé, les gosses comme les adultes quand le feu de la mitraille s’est abattu sur eux. On s’est recroquevillés sur le sol en position fœtale et on a chialé. Parce qu’on était persuadés qu’après ça allait être notre tour. Finalement, ça aurait été préférable.
Ils ont fait monter les survivants dans leurs véhicules, les adultes sont partis à gauche, nous à droite. J’ai vu ma mère disparaître dans un écran de poussière. Nous étions terrifiés, en vie encore, mais pour combien de temps ? Je me suis persuadée qu’ils ne voulaient pas nous tuer parce que sinon ils l’auraient fait dans la salle en même temps que les vieux. Mais qu’allaient-ils faire de nous ? Pourquoi nous garder en vie ?
On a roulé la journée entière, sur des routes défoncées au milieu d’un enfer déchaîné. On a découvert la boucherie. La chair, le sang de ceux qui tentaient encore de résister, maculant les fossés. Nous avons pleuré notre impuissance. Nous pleurons encore aujourd’hui.
C’est à la nuit tombée que nous avons pénétré dans une enceinte fortifiée. Je ne suis pas très douée en infrastructures, mais celle-ci n’était clairement pas une des nôtres. Quand l’avaient-ils construite ? C’était un bâtiment immense, sorte de hangar en tôle, entouré d’une muraille de plus de trois mètres de haut. Depuis combien de temps étaient-ils là réellement ?
Certaines rumeurs disent qu’ils sont là depuis longtemps, bien avant l’invasion. Que des espions étaient déjà parmi nous, en sommeil, attendant le moment propice pour se révéler au grand jour. Nous disséquant pour apprendre tout de nos habitudes et surtout de nos failles. Je n’ai pas vraiment d’opinion là-dessus, peu m’importe depuis quand ils sont là, tout ce que je sais, c’est qu’ils me foutent la trouille.
Il faisait chaud dans leur engin, une chaleur étouffante ensemencée par notre peur. Quand les portes se sont ouvertes, un vent glacial a envahi l’espace confiné nous faisant frissonner. Ils nous ont ordonné de descendre, dans notre langue, ce qui était étrange, mais confirmait du coup la théorie des complotistes. On s’est tous regardés, hésitants. À l’intérieur, nous avions encore la certitude d’être en vie, en descendre, c’était affronter l’inconnu. Et pas n’importe lequel. Un putain d’inconnu ! Ils ne nous ont pas laissés hésiter longtemps. Trois soldats sont montés et nous ont poussés sans ménagement vers la sortie. Certains se sont remis à chialer. Moi je me suis contentée de prendre la main de Kaya, ma meilleure amie, et nous ne sommes pas lâchées jusqu’au bout.
La cour intérieure était vaste, en terre battue, fouettée par les vents. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils n’aimaient pas le froid. Ils grelottaient malgré leurs combinaisons épaisses et nous engageaient à nous magner le train. Je me souviens d’avoir pensé qu’on n’avait qu’à résister jusqu’à l’hiver, que les températures étaient si glaciales qu’ils ne tiendraient pas, et puis j’ai réalisé qu’on serait sûrement tous morts avant. Ils avaient dû réfléchir à ça avant de venir.
Ils nous ont guidés jusqu’au bâtiment, éclairé par d’énormes projecteurs qui lui donnaient un aspect brillant et surdimensionné. Deux portes se sont ouvertes sur notre passage et nous sommes tous restés sans bouger, angoissés. À l’intérieur du hangar était stationné un vaisseau spatial. Gigantesque, circulaire et noir. Est-ce qu’ils voulaient nous emmener ? Ils nous ont poussés sur la minuscule passerelle et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un hall luminescent, aménagé en laboratoire. Mon cœur s’est arrêté de battre. Apparemment, on n’était pas près de décoller. Nous avons remonté un corridor interminable et ils nous ont répartis dans des sortes de dortoirs.
Deux jeux de trois couchettes sur chaque mur, une table avec des bancs au milieu. Carcérale. Sur la table, des plateaux garnis. Ça faisait des semaines, depuis l’invasion, qu’on n’avait pas vu autant de bouffe et malgré l’énorme appréhension qui me trouait le bide, je peux vous dire que ma première envie fut de me jeter dessus ! Kaya m’a retenue. Elle tremblait de peur, ses yeux étaient rougis par le chagrin, mais ils luisaient aussi d’une détermination que je ne lui avais jamais vue. La guerre change les gens. Elle les transforme parfois. J’ai changé moi aussi, mais dans cette pièce, existait encore l’ancienne Isha, régie par ses instincts primaires. J’avais faim et soif. Nos deux autres colocataires étaient déjà attablées.
— Putain ! Ne bouffez pas ça ! leur a hurlé Kaya. Vous ne savez même pas ce que c’est !
Une des deux, qui semblait avoir douze ans, des yeux éteints et des joues creusées, lui a lancé un regard morne :
— On dirait de la viande fumée, c’est bon.
— Le fumé ça doit être pour couvrir le goût du poison !
— Pourquoi ils se seraient donné la peine de nous amener ici pour nous empoisonner ?
Elle n’avait pas tort. Ils ne nous voulaient peut-être pas du bien, mais sûrement pas nous tuer. Du moins pas ce soir. Mais Kaya était bornée.
— Je ne toucherai à rien de ce qui vient d’eux ! a-t-elle vociféré en envoyant valdinguer le plateau d’un revers de main rageur.
Les petites boulettes de viande fumée ont rebondi sous la première banquette. L’autre petite qui semblait un peu plus jeune, plus maigre aussi, et qui n’avait ouvert la bouche que pour y enfourner de grosses bouchées, s’est décidée à intervenir :
— Moi j’espère justement qu’il y a du poison, comme ça je mourrai cette nuit sans avoir à subir ce qu’ils vont nous faire demain.
On s’est toutes tournées vers elle, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? j’ai demandé.
Elle a haussé les épaules :
— Bah j’en sais rien, mais faut pas être très intelligent pour savoir qu’on est dans un labo et que dans des labos, on fait des expériences.
On a toutes baissé la tête et on s’est assises pour manger. Même Kaya qui a fini par ramasser ce qui restait de son plateau.
Nous ne savions pas quelle heure il était, nous n’avions aucune notion du temps dans cette chambre. Ils n’avaient pas pris la peine d’éteindre les lumières après que nous ayons fini notre repas et nous avions fini par nous allonger sur les banquettes, un bras sur les yeux pour nous protéger un peu de cette lumière artificielle. Nous avions passé une partie de notre temps silencieuses, nous ne savions pas quoi dire à part ressasser nos angoisses ou fabuler sur leurs expériences, ce qui aurait été pire. Je crois que la plus petite s’est mise à pleurer à un moment, mais par pudeur nous n’avons rien dit. Par peur de nous effondrer aussi. Et puis nous avons commencé à parler. C’est Kaya qui a eu l’idée des présentations. Pour qu’on ne meure pas dans l’indifférence. Elle s’est redressée sur sa couchette et a déclamé d’une voix solennelle et faussement enjouée :
— Je me nomme Kaya, j’ai seize ans et je pensais comme une conne qu’ils venaient en amis.
Ça nous a fait rigoler deux minutes, un peu jaune tout de même, d’un petit rire feutré, nerveux. Puis la plus petite s’est redressée à son tour. Elle ne touchait même pas le bas du lit du dessus.
— Je m’appelle Abey, j’ai neuf ans et moi aussi je croyais qu’ils étaient nos amis, même si j’avais déjà un peu peur.
Neuf ans bordel ! Et déjà l’espoir de mourir…
Ça m’a chamboulée, du coup je n’ai pas entendu le prénom de la troisième et c’est Kaya qui m’a tiré de mes pensées.
— La muette là-bas, c’est Isha ! Elle a seize ans comme moi et c’est ma super copine.
— Tu as de la chance d’avoir encore quelqu’un, a soupiré Abey. Moi tous ceux que je connaissais sont morts ou partis.
On s’en doutait un peu, vu comment elle était maigre, elle devait se débrouiller seule depuis le début de la guerre.
— Ils les envoient où nos parents ? j’ai demandé.
— Dans des colonies, a murmuré sans nom. J’ai entendu dire qu’ils les envoient sur leur planète pour nettoyer leurs déchets toxiques. Et ils les laissent crever dans leur pollution. Mon père faisait partie de la première rafle.
Personne n’a pas répondu, à quoi servaient les mots après ça ? Surtout que nos parents faisaient partie des rafles suivantes.
Un petit sifflement a ponctué notre silence. On a regardé à droite et à gauche et on a fini par se lever pour chercher d’où ça venait. C’était comme un souffle continu. Kaya a repéré une bouche d’aération. En tendant la main, on sentait un air froid nous tomber dessus.
— Ils envoient de l’air, a-t-elle commenté en reculant par précaution.
On a toutes fixé la bouche, s’attendant à ce que quelque chose en sorte, puis Abey s’est effondrée. D’un coup. Elle était debout et la seconde d’après elle était au sol. Je me suis précipitée pour tâter son pouls, le mien me broyait les veines.
— Elle est juste endormie, j’ai soupiré en me tournant vers les deux autres.
Puis Aquene est tombée aussi. C’est comme cela qu’elle s’appelait. J’ai entendu Kaya le crier quand elle s’est précipitée sur elle pour éviter qu’elle se fracasse le crâne sur la table. Je commençais à ne pas me sentir bien non plus. J’avais des vertiges et ma vision se troublait. J’ai vu Kaya se tourner vers moi en panique.
— C’est du gaz ! Ils nous asphyxient !
Et je me suis écroulée.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Est-ce que c’est mon cœur ? Ou mon mal de crâne ?
J’ai un truc qui me vrille le cerveau. C’est épouvantable. Ça veut dire que je suis encore en vie ? J’ouvre un œil et me prends la lumière crue d’un néon en plein dedans. Je le referme aussitôt.
Paf, criiiish…
Putain c’est quoi ce truc ? Je me tourne un peu sur le côté, veux mettre mes mains en visière, mais elles sont entravées. Je capte une présence à mes côtés. Un truc glacé m’effleure l’épaule.
— T’es en vie ?
J’ouvre les yeux, il est là à deux centimètres, il me regarde de ses grands yeux presque translucides, la bouche couverte par un masque qui lui permet de respirer. Je tente de me relever, mais on m’a attachée au lit. Je veux hurler, mais il plaque sa main gantée sur ma bouche. De l’autre, il me fait signe de me taire et défait mes sangles.
— Je ne te ferai pas de mal, je ne m’occupe que du ménage, moi, me dit-il et il ajoute en chuchotant : et je fais partie de la résistance.
La résistance ? Je fronce les sourcils, il m’explique :
— Nous sommes quelques-uns en désaccord avec les directives de notre gouvernement.
J’enlève sa main de ma bouche, c’est fou ce qu’elle est froide, même à travers ses gants.
— Quelles directives ?
Il s’écarte de moi, en baissant la tête et je croise dans son dos, le regard définitivement vide d’Aquene. Un peu plus loin, plusieurs petits corps ballants sont entassés sur un chariot. Je reconnais celui d’Abey en haut de la pile. Les larmes me montent aux yeux et c’est moi cette fois qui me couvre la bouche pour étouffer ma peine.
— Certaines ne supportent pas, dit-il en secouant la tête.
— Supporter quoi ?
Je m’attends au pire, mais pas à ce qu’il m’avoue :
— L’insémination.
Mon cœur se fend en deux, la douleur explose dans ma poitrine tandis que je tâte bêtement mon ventre. Qu’est-ce qu’ils m’ont foutu là-dedans ? Il croit bon de m’expliquer. Sa planète, quasi morte à cause de la pollution, la disparition de leur faune, de toutes leurs ressources énergétiques, la mort de milliards de personnes et la stérilité des autres. Et enfin la survie.
— En désespoir de cause, notre gouvernement a décidé de chercher ailleurs des solutions. KOI 7701 s’est avérée être la seule planète quasi identique à la Terre.
— KOI quoi ?
— C’est le nom qu’on donne à ta planète. Grâce à vous, ils espèrent repeupler et décontaminer la Terre, pour pouvoir y revivre un jour.
Je ne sais pas quoi dire, je suis en état de choc. Tout ce que je sais demander, c’est où est Kaya.
— Contrairement à toi, ton amie s’est réveillée tout à l’heure quand ils étaient encore là. Ils l’ont envoyée en camps d’insémination.
Des camps ? Alors l’horreur peut être pire que ça ?
— Tu dois t’enfuir maintenant, ils vont bientôt revenir. Va prévenir ton peuple, organisez une résistance ! Nous ne pourrons pas rester éternellement ici, nos corps ne résisteront pas à votre atmosphère et à vos températures glaciales.
Comme je ne bouge pas, paralysée par mes émotions, il me prend la main et me traîne vers une canalisation bouchée par une grille qu’il fait sauter en deux secondes. J’ai mal au ventre, à l’entrejambe, j’arrive pas à réagir. Je le regarde bêtement avec l’envie de vomir.
— Ça t’amène derrière l’enceinte. Ne traîne pas ! Cours !
Je reste sans bouger à l’entrée de ce foutu trou, je flippe, si c’était un piège à l’autre bout ? Je ferme les yeux tandis qu’il me pousse dans le tube.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Je rouvre les yeux. Je suis sous la bagnole. La nuit se répand sous la route. Et la forêt brûle.
Paf, criiiish… paf, criiiish. C’est le bruit des armes qui embrasent la forêt, les miens courent dans tous les sens pour échapper au brasier. Certains s’effondrent, les hommes, touchés en pleine tête par leurs balles. Ils fauchent les femmes au niveau des genoux, seuls nos ventres les intéressent après tout. Quelque chose m’attrape la cheville, un courant glacé me remonte le long de la jambe. Je suis tirée en arrière et mon hurlement est si intense qu’il couvre un moment le bruit de mon monde à l’agonie.
J’ai retrouvé Kaya au camp, attachée trois lits plus loin que le mien. Les terriens qui nous gardent veillent sur nous farouchement, mais nous laissent parler librement. On n’est pas à plaindre. On est bien nourries contrairement à ceux qui partent pour les colonies, ils nous apprennent leur langue, nous filent des bouquins qui parlent de la Terre. C’est vrai qu’elle était belle avant qu’ils ne détruisent tout. Je me demande ce qu’ils vont détruire ici. J’ai appris que celui qui m’avait aidée à fuir était mort. Peu après ma capture, ils l’ont tué sans hésitation. Ce n’était pas un piège tout compte fait.
L’hiver arrive, mais ils ont remis les générateurs à graisse en route, ça les a fait marrer, ils parlent de préhistoire, de trucs que je ne comprends pas trop, mais il règne dans les bâtiments une douce chaleur. Trop chaud pour nous, mais bon tant que ça ne nous tue pas ils s’en foutent.
J’en ai vu un qui a enlevé son respirateur la semaine dernière et il a tenu une heure sans. Il semblerait que leurs corps s’habituent finalement à notre atmosphère. Il semblerait que ce monde ne soit déjà plus le nôtre.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

Trophée Anonym’us

dimanche 25 novembre 2018

Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

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Un soir d’orage

— Putain, t’as encore oublié d’aller à la coop remplir le bidon de pinard ! T’es qu’une vieille merde sans cervelle, cria-t-il en balançant sur la femme le récipient en plastique complètement cradingue.
— J’avais plus de pognon ! Tu as tout vidé la boîte où je mets l’argent pour les courses.
— J’y ai pas touché à ton sale fric… dit-il avant de s’asseoir devant son assiette où trois morceaux de poulets panés industriels dégoulinant d’huile se battaient en duel devant une flaque de purée de pommes de terre reconstituée.
Les nuggets, il adorait ça.
Cela faisait bien quarante ans que Baptistin Cresson supportait la vieille carne qui lui servait de mère. Toute sa vie d’adulte, elle l’avait passée à le culpabiliser d’être veuve, qu’il ne pouvait pas partir vivre ailleurs en laissant sa pauvre mère seule dans ce coin perdu de la Drôme. Baptistin était le dernier de la lignée des Cresson de ce côté du Ventoux réputé « pauvre ». Une fin de race disait le père.
Ils vivaient dans une baraque sans charme posée au bord de la route départementale reliant Aulan à La Rochette.
Adolphe, le père avait été retrouvé mort dans son champ, broyé par la roue arrière de son tracteur. Il n’était même pas dix heures du matin et il empestait déjà le petit jaune qu’il s’enfilait façon légionnaire… avec très peu d’eau. Sa crémation fut rapide vu tout l’alcool qu’il avait éclusé.
— Demain oublie pas, ils viennent vider la fosse septique.
— Ouais, je sais. À quelle heure ?
— Le matin. Moi je descends au village pour le marché.
— Putain… c’est déjà jeudi ! Prends deux litres de rouge, OK ?
Baptistin Cresson se leva en renversant sa chaise. Il ne débarrassait jamais la table car dans l’évier il n’y avait plus de place. Une fois, sa mère lui avait fait remarquer que s’il avait été marié, sa pétasse l’aurait bien obligé à porter son assiette jusqu’à l’évier, il l’aurait peut-être même lavée car elle le tiendrait par la queue.
Sa chambre se trouvait au premier. Adolescent, il aimait le foot. Aujourd’hui, il continuait à planquer les magazines de cul sous son lit. Il passait des heures sur internet à mater des films pornos et des matches de foot avant de s’endormir sonné par tous les pixels qu’absorbait son cerveau déjà abruti par l’alcool.
Marie dormait toujours en bas, dans une petite piaule attenante à la cuisine. Elle avait pris l’habitude de s’enfermer depuis le soir d’été où, plus bourré que de coutume, Baptistin s’était posté dans l’embrasure de sa porte à la mater étrangement en train de se déshabiller. Son fils lui faisait peur parfois. La maigreur lui avait mangé le visage et repoussé les yeux au fond de la tête. Mais elle l’aimait.
Ce soir-là, il n’arrivait pas à s’endormir. Une pluie fine tombait dans la nuit noire de cette route où pratiquement personne ne passait après 20 heures. La chaleur accumulée par le bitume dans la journée ressortait sous forme de fumerolles qui sentaient le chien mouillé.
Il ralluma l’écran de son ordinateur décidé à refaire une partie de tir sur des milices d’insurgés. Il venait de se payer un nouvel écran plat grand modèle spécial pour les joueurs après avoir insisté auprès de Marie pour qu’elle lâche un peu du pognon encaissé de la vente de leur dernier champ.
Soudain une puissante zébrure éclaira la campagne suivie par grondement de tonnerre. Le choc fit sauter le compteur électrique, avortant du même coup une attaque virtuelle sur un camp rebelle. Il pesta contre la nature, insulta sa mère qui l’avait privé de son gorgeon habituel et jura contre la fatalité qui le clouait dans cette campagne de merde, loin de tout bistrot.
Il se leva et ouvrit sa fenêtre pour essayer de voir si les maisons du village situé à plusieurs centaines de mètres étaient éclairées.
La voiture, une grosse berline à en juger par le bruit du moteur, déboula à Burnes. Le chauffeur ne connaissant visiblement pas le coin, prit le virage beaucoup trop large et alla s’encastrer violemment contre un muret de pierres sèches.
Baptistin referma sa fenêtre tranquillement puis dévala les escaliers. Marie trouva inhabituel que son dégénéré de fils descende aussi énergiquement, elle passa une tête décoiffée dont les yeux de poivrote étaient trois fois soulignés de poches bleuâtres, par une étroite ouverture de la porte car elle ne tenait pas à ce qu’il la voie à moitié nue.
— Pourquoi y a pas de lumière ? Et puis c’est quoi tout ce boucan ! grogna-t-elle.
— Retourne dans tes draps crasseux ! C’est le compteur qui a sauté avec l’orage… je vais voir.
Il décrocha la grosse lampe torche, enfila un vieux ciré qui appartenait à son père puis sortit dans la nuit.
La bagnole était de traviole, l’avant accroché bêtement au muret avec une roue qui continuait à tourner lentement. Un des phares était resté allumé et éclairait la baraque en lui donnant un air encore plus lugubre. Le haut de ce qui semblait être le corps d’un homme reposait sur le capot. Il avait traversé le pare-brise, propulsé par le choc. Baptistin Cresson s’approcha et balaya de sa torche l’intérieur de la voiture. Un deuxième corps était recroquevillé sur la banquette arrière, immobile.
« Jamais oublier de mettre la ceinture de sécurité » pensa-t-il en commençant par faire les poches du type à moitié couché sur le capot. L’homme avait morflé : une très large entaille avait creusé son front sur toute la largeur et une flaque de sang noircissait sur la tôle et dégoulinait vers l’intérieur. Il avait le visage antipathique que la fixité rendait encore plus patibulaire. Canné.
Au moment où il posa la main sur la poignée pour ouvrir la portière arrière et commencer de dépouiller la seconde victime, celle-ci déplia brusquement son corps et poussa sur ses jambes dans sa direction. Il bascula vers l’arrière en jurant et perdit l’équilibre sous le coup brutal de la furie.
Le temps de la surprise passé, il reprit le dessus en lui décochant un violent coup de poing sur la tempe qui la renvoya directement dans le sirop.
Il se releva et la considéra tranquillement à la lumière crue de sa torche : elle semblait plutôt jeune, dans les trente ans, mince. Ses cheveux bruns et mi-longs collaient sur son visage empêchant d’en apprécier les traits. Il s’agenouilla puis avec sa torche, il repoussa quelques mèches pour découvrir un visage régulier. Tremblant légèrement, il dirigea la lumière sur la poitrine qui remuait lentement sous un chemisier de couleur claire. Il insinua lentement l’autre main sous le tissu pour sentir la chaleur de la peau. Encouragé par sa propre hardiesse et l’immobilité de la jeune femme, il respira profondément en frissonnant et balada lentement sa main sur ses seins. S’attarda sur le téton gauche et se mit à le pétrir pendant que l’autre main qui avait lâché la lampe, se mit à aller et venir à l’intérieur de son pantalon.
La fille reprit conscience au moment où il éjacula dans son slip. Elle lâcha un hurlement qui lui valut un coup avec l’imposante torche qui l’envoya derechef dans les vapes. Sans plus réfléchir, il la mit sur son épaule et se dirigea vers la maison.
Marie l’avait vu entrer, lesté du fardeau humain.
— C’est quoi ce souk ? C’est qui ça ? cria-t-elle.
— Y a eu un accident dehors. Le chauffeur est mort.
— Et celle-là, tu comptes faire quoi avec, espèce d’abruti ! Elle est cannée aussi ?
— Ta gueule ! Ce que j’en fais ça te regarde pas.
Il la bouscula et se dirigea d’un pas lent et assuré vers la porte qui menait à l’ancienne chèvrerie, située au sous-sol. Il actionna l’interrupteur et lâcha un juron car il avait oublié de remettre le compteur en marche. Il descendit avec précaution en prenant garde de ne pas se casser la gueule dans l’étroit escalier en bois. Une fois en bas, il adossa la jeune femme aux barreaux de la mangeoire où finissait de pourrir du vieux fourrage. Il dénicha un bout de corde et l’attacha à un barreau métallique.
Il remonta rapidement en direction de la cuisine où il ouvrit le placard du compteur. La lumière revint, éclairant la maison dans sa réalité misérable. La saleté était partout, des rongeurs surpris par la lumière accourraient vers leurs trous. Marie était toujours debout dans le couloir, le corps dégoulinant sous ses bourrelets de fausse obèse.
— Qu’est-ce tu fous ? Faut appeler les flics !
— Bah oui, t’es con. Par contre pas un mot sur la fille t’entends vieille carne !
— T’es malade ? Ils vont savoir qu’elle était dans la bagnole avec l’autre. Comment tu vas expliquer ?
— J’vais rien expliquer du tout. Personne n’a rien vu… toi non plus t’as rien vu, OK ?
— Tu vas faire quoi ?
— Ça te regarde pas je te dis. Si jamais j’apprends que tu as parlé, je te bute, tu entends ?
Marie comprit que son fils ne plaisantait pas. Ses yeux s’étaient enfoncés si profond qu’elle ne voyait plus que deux lueurs de folie. Elle prit peur de son fils pour la seconde fois de sa vie et cette fois elle y laisserait la peau. Elle décida de la fermer.
Baptistin prit du sparadrap, du coton et un flacon de désinfectant dans l’armoire à pharmacie et redescendit à l’étable. Il avait au passage glissé son gros couteau de chasse cranté dans son étui, à l’arrière de son pantalon. Il éprouvait une griserie jamais ressentie auparavant. Les femmes, il n’en avait pas eu beaucoup et celle-là lui tombait dessus comme un cadeau du ciel, personne ne la lui prendra. Il bandait encore un peu en dévalant l’escalier mais décida de se contrôler, attendre d’être bien tranquille pour faire la fête. Finies les interminables pignoles devant les pin-up trafiquées et leurs râles artificiels devant des mecs montés comme des ânes.
Le visage de la fille prenait des teintes aubergine, mais elle n’en gardait pas moins un certain charme aux yeux de son nouveau fiancé. Il se mit à tamponner maladroitement ses plaies en lui parlant tendrement.
— Tu vas voir… je vais bien m’occuper de toi. Je vais t’appeler Romy comme l’actrice.
— Où… où est l’homme qui conduisait la voiture ?
— Mort. Mais toi, tu es bien vivante heureusement.
— T’es qui toi ? Pourquoi je suis attachée ? Libère-moi espèce de taré, tu sais pas qui je suis… dit-elle recouvrant complètement ses esprits.
– Ta gueule !
Il la gifla violemment et lui mit la pointe de son poignard sur le nez, descendit lentement en effleurant sa bouche puis s’arrêta sur l’échancrure de son chemisier.
— C’est chez moi ici, et c’est moi qui commande. Tu feras tout ce que je dirai et si tu es assez gentille, je te laisserai faire une partie sur mon ordi.
— T’es un homme mort, mes potes vont te retrouver et te feront la peau.
Baptistin lui mit la main à la gorge et serra un bon coup. Il l’embrassa sur la bouche et balada sa langue sur son visage comme un animal aveugle qui marque sa proie.
— Ne me touches pas enculé ! cria-t-elle.
Il lui mit un coup de poing dans les côtes pour lui apprendre les bonnes manières. Elle en eut le souffle coupé net.
— Faut que tu me parles meilleur. À partir de maintenant c’est moi ton petit copain, faut du respect. C’est qui tes potes… des racailles ? demanda-t-il se souvenant de la trogne du chauffeur.
— Oui, ils te buteront et foutront le feu à ta baraque avant de partir.
— Où il est ton portable ? T’en as bien un et un sac comme toutes les gonzesses non ?
Baptistin Cresson s’assura que les liens étaient solides. Il lui fourra du coton dans la bouche et la bâillonna avec un chiffon sale. Il lui palpa les poches pour voir si elle n’avait pas menti, en retira un trousseau de clés et quelques pièces de monnaie. Il se remit à bander quand sa main sèche s’attarda sur le sexe de la fille à travers le tissu du jean.
Il alla récupérer le sac de la jeune femme puis regagna la cuisine et composa le numéro de police secours. Il s’assit en attendant et entreprit d’examiner sa récolte. Le portable trouvé dans le sac indiquait plusieurs appels en absence. Il l’éteignit et le mit dans sa poche. Il y avait aussi une barrette de shit, du papier à rouler et une liasse de billets de 50 et de 20 euros. Il prit deux billets et les fourra dans la boîte en métal qui servait de caisse tirelire pour les courses et empocha le reste. Du portefeuille du mort, il extirpa un permis de conduire dont le propriétaire affichait une mine patibulaire. « Gueule de racaille », pensa-t-il. Il n’eut pas le temps de voir dans quel département était immatriculée la grosse voiture mais le permis du type indiquait un code postal en 9… sûrement une banlieue parisienne mais il était incapable de dire laquelle.
La seule fois où Baptistin était parti à la capitale, c’était il y a très longtemps. Il avait accompagné son père pour visiter la grande tante, histoire, disait le père, de se rappeler à son bon souvenir pour l’héritage car il avait entendu dire que certains Parigots crevaient seuls en léguant leur fric aux chats du quartier.
L’ambulance du SAMU arriva sur les lieux en premier. Aucune urgence, le type était bien canné. Baptistin se tenait à quelques mètres de la scène dans l’attitude du badaud qui assiste à un drame. Il ne savait pas jouer les témoins traumatisés, aussi il décida de la fermer et attendre sous la légère pluie, qu’on lui pose des questions.
Une voiture de la gendarmerie arriva. Un des pandores, sûrement le chef, s’entretint rapidement avec un des gars du SAMU. Il opina du chef à plusieurs reprises. Ils regardèrent ensemble en direction de Baptistin, imperturbable sous son ciré. Le gendarme finit par proposer une poignée de main au secouriste qui donna l’ordre de charger le mort dans le fourgon puis se dirigea vers le jeune homme.
— Vous avez vu ce qui est arrivé ?
— Non, j’ai juste entendu un fracas de tôle depuis ma chambre là-haut, répondit-il en montrant sa fenêtre de l’index.
— Mmm… ça a dû faire un sacré boucan si vous l’avez entendu de si loin avec la fenêtre fermée.
Baptistin ne répondit pas n’ayant pas perçu d’interrogation dans le ton.
— On pourrait aller chez vous pour discuter, je commence à être trempé, dit le gendarme en s’ébrouant.
— Discuter ?
— Déposition… la routine. J’ai besoin d’éléments, heure tout ça.
— Pas de souci. Elle là, c’est ma mère.
Marie fit un bref mouvement de la tête et s’écarta pour les laisser passer. Les deux hommes s’installèrent dans la cuisine. Le pandore posa son képi sur la table et sortit un minuscule calepin. Il avait les cheveux ras et une calvitie bien entamée.
— Je préfère prendre des notes à l’ancienne. Elle est pas causante votre mère, hein ?
— Pas vraiment. Elle n’a rien d’intéressant à dire.
— Alors pour résumer, la voiture arrivait selon vous assez vite, ensuite vous avez entendu le bruit du choc contre le muret. Vous avez accouru et vous avez tout de suite appelé après avoir vu que le chauffeur restait sans réaction.
— Oui.
— Y a beaucoup d’accidents par ici ?
— Tous les gens du coin savent que cette partie de la départementale est dangereuse.
— Vous n’avez pas noté d’autres trucs ?
— Non.
Au même moment, le camion de dépannage commençait à charger l’épave sur le plateau dans un gros bruit de chaîne. Le gendarme prit congé et attendit que ses collègues aient fini de vider le seau de sable orangé sur la flaque d’huile.
— Tu vois Romy, aucun problème, ils sont partis. Personne ne sait que tu es là. Il va falloir te montrer gentille avec moi.
Il commença par dégrafer doucement son chemisier sale. Voyant qu’elle voulait lui dire quelque chose, il ôta le bâillon.
— Si tu me donnes mon portable, je pourrai appeler mes copains et tu auras beaucoup d’argent.
— J’ai pas besoin de fric. Tu seras ma femme. C’est difficile la vie par ici mais tu vas t’habituer, tu verras, lui répondit-il d’un ton fiévreux.
Il avait déniché une chaîne et un cadenas solide pour l’attacher à un anneau scellé dans le mur. Au bas de celui-ci, il jeta un vieux matelas sur lequel elle s’allongea. Il prit son large poignard et la força à se retourner après lui avoir baissé le pantalon et arraché la culotte. Elle cria lorsqu’il entra en elle avec brutalité.
Deux minutes plus tard, il renifla avec gourmandise la culotte de la fille et la mit dans sa poche avant de remonter dans la cuisine se trouver de quoi manger. Il était heureux.
Le jour se levait péniblement dans la brume.
La bagnole noire s’arrêta devant la maison sans faire de bruit. Deux hommes en sortirent. Jeunes et baraqués, ils ne semblaient pas craindre de laisser paraître leurs flingues coincés à l’arrière de leurs jeans, sous la ceinture. Ils rôdaient autour de l’endroit où eut lieu l’accident.
— Police ! cria l’un des types après avoir sonné plusieurs fois de suite.
Ils entendirent une voix féminine derrière la porte.
— Bonjour madame… nous sommes à la recherche d’une jeune femme signalée disparue. Qu’est-ce qui est arrivé ici, un accident ? tenta-t-il en montrant le sable ocre par terre.
— Oui, y a eu un accident pendant la nuit, répondit Marie qui apparut dans l’entrebâillement de la porte. « Allez à la gendarmerie de Montbrun, ils vous diront… je ne sais rien d’autre ! », finit-elle par glapir en refermant.
— On vient de là-bas justement… ils ont dit que vous avez tout entendu.
La porte s’ouvrit en grand, Baptistin Cresson se tenait sur le seuil la mâchoire crispée et les yeux presque invisibles, tapis au fond de leur trou comme une bête aux abois.
— Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda-t-il de but en blanc.
— Euh… rien, pour le moment, répondit le flic un peu décontenancé par l’irruption de ce type au physique passablement ravagé par l’alcool. « Liberté conditionnelle… elle a oublié de pointer au commissariat comme la loi l’y oblige ».
— Nous autres on a rien vu. Ils ont emporté le mort dans l’ambulance, on a dit tout ce qu’on savait aux gendarmes.
Baptistin poussa le rideau de la cuisine pour observer le manège des deux types. Il entra dans une colère froide contre la fille et décida cette fois à tirer les choses au clair.
— Des flics sont à ta recherche ! commença-t-il en la giflant violemment. « Ils m’ont dit que t’es une taularde ? »
— En liberté conditionnelle, rectifia-t-elle
— Pourquoi t’es tombée ?
— Trafic de drogue et un peu de prostitution, dit-elle en le fixant droit dans les yeux pour lui montrer qu’elle en avait aussi. « T’es foutu trou de pine, ils savent que je suis dans le coin, ils continueront à fouiner jusqu’à ce qu’ils trouvent leur os.
— Qu’est-ce que tu foutais par ici ?
— On convoyait quelques kilos de coke par les petites routes des Alpes.
Baptistin semblait refroidi par cette histoire, il commençait à sentir poindre les emmerdements.
— Je comprends pas comment les flics ont été si rapides pour venir jusqu’ici.
— GPS trou de pine… à cause de ça.
Elle remonta son pantalon au niveau du mollet pour montrer son bracelet électronique. La vue de l’objet le mit dans une rogne noire, il reprit son poignard et tenta de l’arracher en lui tailladant sans précaution la peau. Elle hurla de douleur. Pour la faire taire, il lui administra une gifle monumentale qui la fit sombrer dans une semi-conscience.
— Arrête de m’appeler trou de pine, salope !
Marie apparut dans le cadre de la porte en haut de l’escalier. Elle avait pris le vieux fusil de chasse de son mari.
— Baptistin… Baptistin, appela-t-elle, « monte voir ! »
Les deux flics n’étaient plus là. Une autre voiture avec trois types stationna à la sortie du virage en épingle qui surplombait la maison. Mère et fils montèrent à l’étage pour observer les nouveaux arrivants. Eux n’avaient clairement pas des têtes de flics. Ils furetaient partout. L’un d’eux pénétra discrètement dans le jardin à l’arrière de la maison puis se planqua. Les mains de Marie se crispèrent sur le fusil, elle tressaillit et fit mouvement vers le bas.
— Tu vas faire quoi, vieille folle ?
— Tu vois pas qu’ils vont essayer de rentrer. Ils ont des gueules de racaille, je parie qu’ils recherchent l’autre salope en bas. Je vais les attendre derrière la porte.
Baptistin admit qu’elle n’avait pas tort sur leur ressemblance avec le chauffeur décédé. Il s’assura de son poignard, ouvrit la fenêtre et sortit en s’accrochant aux branches du grand chêne pour redescendre comme il faisait gamin pour se faire la malle.
Il se ravisa et regagna la maison en voyant surgir un fourgon noir siglé BRI qui arrivait de l’autre côté de la route. L’escadron de flics se dispersa, deux tireurs se mirent en place. Les deux flics éclaireurs, avaient repéré la topographie du lieu et le nombre de personnes vivant dans la maison, mais ils ignoraient la présence des trois voyous. La scène se mettait en place.
Baptistin descendit à toute volée jusqu’à la chèvrerie où la jeune femme essayait de tirer sur sa chaîne en vain. Constatant l’agitation de son ravisseur, elle comprit que quelque chose se préparait.
Du grabuge leur parvenait d’en-haut.
Un des complices avait réussi à ouvrir la porte, il reçut une volée de chevrotine qui transforma son visage en steak haché sanguinolent. Il tomba en arrière d’une seule pièce. Les policiers surpris, se mirent alors à tirer dans la porte en bois la réduisant en miettes. L’ordre de charger fut donné. Au même moment, les deux autres malfrats sortirent des massifs de gardénias en défouraillant. Ils furent abattus par les tireurs embusqués. Marie gisait par terre le corps déchiqueté par les balles. Sa chemise de nuit remontait sur ses cuisses flasques et des hoquets de sang moussaient dans sa bouche. Le reste de l’escadron se déploya dans la maison.
Baptistin parvint à ouvrir le cadenas de la chaîne malgré la trouille. Il se plaça derrière la fille et tout en lui tenant le cou serré avec le creux du bras gauche, menaçait de lui trancher la gorge de son poignard avec la main droite. Le flic donna un coup de pied faisant voler la porte de la chèvrerie.
— Si tu approches, je la saigne… !
Le flic recula. Après un bref échange avec le patron de l’opération, il fut convenu de laisser Baptistin sortir de la maison pour le mettre à la portée des snipers.
— Calme-toi. Nous avons préparé une bagnole dehors, le moteur tourne. Tu montes tranquillement puis tu relâches la fille en échange.
— Barrez-vous alors… !
Il rejoignit le hall d’entrée en tenant fermement la jeune femme. Il passa devant sa mère baignant dans son sang, le corps criblé de balles.
— Marie… Marie bordel ! Vous l’avez butée, enculés ! hurla-t-il fou de rage.
Il sortit sur le perron.
— Si vous avancez, je lui tranche la gorge.
Il avançait lentement, un pas derrière l’autre. Il guettait fiévreusement le moindre tressaillement autour de lui.
Soudain un camion-citerne portant l’inscription « Établissements Labauge, vidange, assainissement, fosses septiques », freina devant la maison dans un gros fracas de roues. Marcelin Labauge, le fils, descendit en sifflotant et en enfilant ses gants de travail sans lever les yeux vers la scène qui se tramait devant lui. Il cria à la volée :
— Et qui c’est qui va éponger toute la merde, hein… ? dit-il joyeusement en relevant enfin la visière de sa casquette crade.
Au même moment, le tireur embusqué fit éclater la mâchoire de Baptistin Cresson qui s’écroula aux pieds de sa fiancée d’un soir.