Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Balthazar Tropp

mercredi 19 décembre 2018

L’interview de la semaine : Balthazar Tropp

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


Aujourd’hui l’interview de Balthazar Tropp


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Dans mon salon ? (rire ) J’écris des histoires relativement chiantes sur des types névrosés, et cette activité me plonge dans des abimes d’angoisse que je transporte de ma chambre à la cuisine, en passant par les petits coins, le dressing et la douche. Alors votre salon !..

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Est-ce qu’on est en train de parler de la réponse absolue ? Celle qui règlerait toutes les autres ? La clé de la paix, de la sérénité et de la joie ? Merci de garder vos menaces pour d’autres, je ne mange pas de ce pain-là.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Disons une soirée que j’ai découverte via un personnage (Ringolevio, Emmeth Grogan). Une chaude nuit en Août 67, à San Francisco ,USA. Une petite sauterie en appartement organisée par les Diggers de San Francisco (Les vrai Diggers quoi, les premiers). Quelques personnes, un peu de LSD. Débarquent : Ginsberg, Burrough, Cassady, Kesey, le jeune tom Wolf, le Yellow Submarine ( un camion ) des Pranksters, mais aussi les états majors des Hell’s Angels et des Black Panthers. Bientôt la soirée déborde dans la rue. Mille personnes. Deux milles. Trois milles. La police débarque. Arrête le patron des Hell’s. Une foule immense converge vers le comico, portant un cercueil chargé de billets pour payer la caution. Les flics paniquent et libèrent le larron. Bref une sacré soirée.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Flash. Je serais Flah. C’est pas très original, mais je pourrais faire des sacrés tours de magie, gagner une ou deux médailles olympiques, braquer suffisament de camions de la Brink’s pour me mettre à l’abri, et utiliser les propriétés de la relativité restreinte pour vivre mille ans et écrire une série de 137 romans

.5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Non, je rêvasserai plutôt. Je suis pas très #plaisirdecrire, et je vois pas pourquoi je me ferais chier comme je le fais si personne n’était là pour voir le résultat.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

C’est Martin Eden, de Jack London qui a été le déclencheur. Ce désir a ensuite largement été alimenté par John Fante, Bukowski et plus localement par Philippe Djian. Je fantasme largement la galère de l’écrivain, travailler sans être lu, n’avoir pas de reconnaissance, pas de flouze. Du coup en ce moment je suis aux anges !

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui grave. Je dirais même : l’on orne la nacre nos fantasmes du liséré pourpre de nos saignements… Et biiiiim !

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

En réalité, je pense que si les maisons d’édition se décidaient à anonymiser tous les manuscrits qu’elles recevaient (y compris les auteurs déjà publiés), cela ferait un bien fou à la littérature. Ca va peut-être pas plaire à mes collègues professionnels de ce concours, et peut-être que je changerais d’avis si jamais j’étais moi aussi publié, mais je pense que l’énergie et la folie qu’il faut mettre pour faire un bon roman se nourrit beaucoup de l’angoisse que le bouquin ne soit pas publié. Après c’est un point de vue très personnel. Je veux me fâcher avec personne…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Je suis plus gris que noir, mais on m’a proposé de participer à ce concours, et ça a été à ma grande surprise un grand moment de joie. Il y a un côté je trouve super relaxant à imaginer le pire, en vrai ça en devient presque drôle.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le matin, trois heures, avec open café-clope, des boules Quies et des gens autour qui font leur truc sans te solliciter. La cerise sur le gateau c’est d’avoir un être, que tu aimes, et qui te demande de lire ce que tu as fait. Allez, un petit lectorat, qui te suit, qui t’envoie des messages pour te dire que c’est cool et qu’ils en veulent encore. On peut rêver…

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Je pense que le personnage qui m’a le plus touché, c’est Arthuro Bandini, l’alter ego de John Fante dans quasi tous ses romans. Je lis Un chien stupide, et je chiale, littéralement, j’ai envie de le prendre dans mes bras.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

J’ai un fort taux de déchet, j’écris à deux à l’heure, et je sais pas si je dois mettre ça sur le compte d’un manque de confiance en moi ou d’une exigence nazistique. Si j’avais accès à des brouillons, ce serait ceux de la série des Rougons-Macquart. Je trouve que ce qu’a fait Zola sur ce coup, c’est surement le travail littéraire le plus ambitieux qui m’ait été donné de lire, et je serais curieux de savoir comment il s’est organisé pour ne pas s’y perdre.

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Trophée anonym’us : Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

dimanche 16 décembre 2018

Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

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Je les ai croisés pour la première fois dans le hall d’entrée, près des boîtes aux lettres, alors que je m’apprêtais à sortir mon chien. Il était environ vingt-deux heures

.— Bonsoir ! Nous sommes vos nouveaux voisins du dessus. Nous venons d’arriver. Voici ma femme. Et ma fille, Pami.

Je leur ai aussitôt souhaité la bienvenue, c’est une chose qui se fait.
Je ne les rencontrais pas souvent. Parfois, le matin, quand je sortais de chez moi pour emmener ma fille à l’école, je voyais la femme surgir en trombe de la cage d’escalier, traînant dans son sillage la fillette ensommeillée. La mère courait devant sans lui tenir la porte, mais elle ne s’en préoccupait pas, elle avançait au rythme d’un pas cadencé que la fillette peinait à suivre. Ça me faisait mal pour l’enfant qu’on venait à peine d’extirper de son lit et qui suivait bon an mal an.Passe encore qu’on soit obligé de courir une fois pour pallier un défaut de réveil. Mais pratiquement tous les jours, ça me dépasse. Il suffirait de s’organiser un peu.Ces fois-là, la femme me saluait à peine, un « bonjour » forcé, soufflé comme un coup de vent, à peine audible. Et, pour compléter le tableau, un regard dur, rivé au sol. Elle faisait la tête. En permanence.Leur attitude me consternait. Se montrer poli et souriant est la moindre des choses. Je pense pour ma part être une personne joviale, j’estime que je n’ai pas à faire peser mes états d’âme sur ceux qui m’entourent. D’ailleurs, la gamine aussi était avare de sourire. Que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats.


Au début, nos voisins étaient des gens plutôt discrets. Jusqu’à cette nuit-là.


Alors que je tenais mon chien en laisse — c’était l’heure de la dernière balade —, j’ai trouvé l’homme dans le couloir, très excité. Il m’a montré un mot accroché à la porte vitrée que j’ai survolé rapidement. Il a commenté : « C’est nous, c’est pour l’anniversaire de ma fille, on s’excuse, on risque de faire un peu de bruit, on voulait prévenir. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, vous comprenez. » J’ai souri de bonne grâce et j’ai transmis mes bons vœux. Puis je l’ai observé qui faisait la circulation derrière la grille de la cité et qui accueillait ses invités. Ils s’annonçaient nombreux ; autant de personnes dans un si petit appartement, cela me laissait perplexe. Alors, au moment où je suis rentrée avec mon chien, comme l’homme était encore là, je l’ai prévenu :

— Essayez de ne pas faire trop de bruit quand même.

— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Madame. 

Résultat, à l’aube, la fête battait encore son plein. Une musique assourdissante, des éclats de voix avinées, des talons qui claquaient sur le parquet. Mon mari et moi avons vibré au rythme de leurs vociférations jusqu’à sept heures du matin. En début d’après-midi, la musique a repris de plus belle. Mon époux était énervé, il voulait monter. Normal. J’ai tenté de l’apaiser : je n’aime pas les conflits, et on ne sait jamais sur qui on tombe : ces gens étaient peut-être des détraqués. Mais mes protestations n’ont pas pu entamer sa détermination : il s’y est rendu. C’est la femme qui lui a ouvert. Elle a obtempéré illico. J’étais rassurée.


Le surlendemain soir, nous regardions un film à la télévision lorsque la musique s’est à nouveau mise à trompeter. Des hommes parlaient si fort que j’avais l’impression qu’ils étaient au milieu de mon salon. Je regardais mon époux qui soupirait ostensiblement. Il perdait patience.Je n’aime pas quand mon mari s’énerve, j’ai peur de ce qu’il pourrait advenir, je m’imagine toujours le pire, une bagarre, une dispute qui se termine mal, ce n’est pas si rare. Du coup, cette fois, j’ai pris les devants et je suis montée. La femme m’a ouvert. Il y avait du monde chez eux. Elle a refermé la porte juste derrière elle afin que ses invités ne me voient pas. Je lui ai demandé s’il était possible de faire moins de bruit, arguant que ma fille devait se rendre à l’école le lendemain. « Comme la vôtre, je suppose », ai-je ajouté afin de stimuler sa conscience maternelle. Elle a hoché la tête, m’a jeté un « d’accord » de principe avant de disparaître. Deux heures plus tard, je me trouvais à nouveau sur leur pallier, excédée par le bruit qui n’en finissait pas et fébrile d’avoir dû calmer mon époux qui menaçait de prendre le relais avec une virulence qui m’effrayait. Un des invités m’a ouvert, un grand homme carré, en costume, empestant l’eau de toilette

.— Écoutez, ai-je fait en tentant de réprimer mes tremblements, ça fait trois heures, le bruit, les voix, les talons sur le parquet, le volume est trop haut, il faut baisser.

Il a tangué en me dévisageant d’un regard torve.

— Ouais, on s’en va de toute façon.

Mon cœur s’est remis à battre normalement, mon mari resterait au bercail, j’aurais eu raison des malotrus. Mais au petit matin, des voix ont éclaté. Le voisin beuglait des paroles incompréhensibles tandis que sa femme hurlait « Au secours, lâche mon téléphone, lâche-moi, au secours ».

J’ai pivoté vers mon mari dont les yeux étaient rivés au plafond. La minute suivante, notre fille, effrayée, est venue se réfugier dans notre lit

.— Il ne manquait plus que ça, ai-je lâché, les voilà qui se disputent.

Décidément…Les vociférations allaient croissant, l’homme continuait à aboyer, et la femme, à hurler comme une hystérique.

— Il va lui faire mal ? s’est alarmée notre fille.

— Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, essaie de dormir, ai-je murmuré.

J’ai quand même interrogé mon mari, histoire d’être en ordre avec ma conscience :

— Tu crois qu’il faut faire quelque chose ?

Il a secoué la tête, j’ai soupiré d’aise : que l’un de nous s’en mêle alors qu’on ne connaissait rien à l’affaire ne me paraissait pas très prudent : on n’est jamais à l’abri de se méprendre, ou, pire, de récupérer une balle perdue. Chacun chez soi, chacun ses problèmes.

— Et la petite fille ? a insisté notre fille.

— Si la petite fille pleure, je monte, ai-je promis pour avoir la paix.L

e jour s’est levé sur nos cernes et nos mines blafardes. En début d’après-midi, rebelote, voix, musique. Ils dépassaient les bornes.

— Et puis merde, j’y vais, ai-je crié à mon mari depuis le couloir.

Le locataire m’a ouvert.

— Vous vous rendez compte ? La fête qui s’est terminée à pas d’heure, la musique à fond, le volume sonore des discussions, et, cette nuit, la dispute avec votre femme…

— On s’est pris la tête, m’a-t-il répondu, penaud.

Je me suis radoucie, il n’était pas dans mon intérêt de le braquer. Et puis, il avait l’air sincère. Les hommes qui souffrent m’ont toujours inspiré de la sympathie.

— Ça nous arrive à tous, évidemment, mais la prochaine fois, essayer de baisser d’un ton, ou sortez faire ça dehors… Vous savez, vos cris ont vraiment fait peur à ma fille. Je n’imagine même pas la trouille de la vôtre.

Les mains dans les poches, il a haussé les épaules pour toute réponse.

— Bref, ai-je conclu, de deux choses l’une, ou bien ça se calme tout de suite, ou bien je préviens le bailleur.

— Ah bah non, il ne faut pas.

— Je suis entièrement d’accord, je n’ai pas envie non plus d’en venir là. Nous avons toujours vécu en HLM et nous n’avons jamais eu de problème jusqu’à présent.

J’étais fière : j’étais parvenue à dire ce que j’avais à dire, avec diplomatie, mais sans mâcher mes mots. Une main de fer dans un gant de velours. Mes menaces ont porté leurs fruits, les nuisances sonores ont cessé dès la nuit suivante. J’ai cru que l’homme avait compris, j’ai pensé que son civisme dépassait celui de son épouse. J’ai rapidement déchanté : les cris, la musique, le bruit, les rires, les disputes ont repris. Elles étaient d’ailleurs d’une violence inouïe, la dernière supplantant systématiquement en hargne la précédente. Je plaignais la pauvre enfant qui était témoin de ce déferlement de haine. Je l’imaginais inquiète au fond de son lit, en train de se ronger les ongles, en attendant que le calme succède à la tempête.


Chez moi, l’ambiance devenait électrique et je passais des heures à tempérer mon mari par crainte du débordement, ce qui finissait par nous rendre agressifs l’un envers l’autre. J’entendais mon époux soupirer d’exaspération et cela me rendait nerveuse. Je faisais mon possible pour atténuer le préjudice, quitte à forcer un peu le trait. « Mais non, ce n’est pas si fort après tout, il faut être un peu tolérant, ils ne sont pas responsables de la mauvaise isolation des appartements. », répétais-je en me montrant le plus convaincante possible.On n’imagine pas à quel point le bruit peut vous prendre en otage. Je n’en dormais plus, j’étais sur le qui-vive en permanence, les oreilles dressées dès que je distinguais le moindre craquement. J’en voulais à mon mari de ne pas prendre sur lui et, lassée de faire tous les efforts toute seule, je le bombardais de reproches : « Tu réagis comme un vieux grincheux », « Tu focalises », « Trouve-toi une occupation », « Achète-toi un casque » .

La vie devenait compliquée. J’étais sans cesse écartelée entre les voisins avec qui je ne voulais aucun problème et l’énergie folle que je dépensais pour canaliser mon époux tandis que lui ne prenait pas la peine de dissimuler son agacement. Il n’avait que ses nerfs à gérer, j’étais en garde de tout le reste.


Les semaines passaient et augmentaient notre malaise. Nous n’existions plus qu’au rythme des voisins, les nerfs en pelote en permanence. Je me rassérénais quand je les entendais partir, je guettais leur retour avec fébrilité. Je n’étais complètement sereine que le matin, après huit heures, quand je savais que l’homme dormait et que la femme n’était pas là. C’était une sorte de répit. Parfois, je m’autorisais une petite vengeance : lorsque la nuit avait été abîmée par leur rixe, je faisais courir sur le chauffage en fonte le dos d’une cuillère en bois, ricanant à l’idée que cela réveillerait le voisin qui dormait tranquillement alors que j’étais sur le point d’exploser. Même ma fille subissait le préjudice : je l’enjoignais sans arrêt à retenir ses rires et à se taire, prétextant que nous nous devions d’être irréprochables pour conserver notre crédibilité.


Ce soir-là, ma fille et moi étions devant la télévision. C’était la finale de The Voice. Un peu plus tôt,mon mari exaspéré s’était retiré dans notre chambre. Au-dessus, le bruit était assourdissant. Plusieurs fois d’affilée, j’ai augmenté le son du téléviseur dans l’espoir de couvrir le raffut des voisins et de détourner l’attention de mon époux dont je me doutais qu’il devait être en train de fulminer tout seul dans notre lit. Tout en appuyant sur la télécommande et en m’esclaffant ostensiblement sur la tenue de telle ou telle chanteuse en herbe, je sentais monter en moi une irrépressible rage. Rien à faire, je n’arrivais pas à suivre le programme. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, claqué la porte de chez moi, monté les marches quatre à quatre. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai sonné. La femme a ouvert, en décochant un œil méfiant vers son époux. J’ai compris qu’elle espérait qu’il ne viendrait pas s’interposer. Rond comme une queue de pelle, j’ai entendu celui-ci vociférer :

— C’est encore la voisine, c’est tous les jours, on peut rien faire ici, elle vient toujours nous faire chier.

L’accueil m’a raidie : comment osaient-ils se montrer si impolis alors que je faisais mon possible pour leur éviter des déboires désagréables ? La voisine a fermé la porte derrière elle. Nous nous sommes retrouvées seules dans le couloir. Elle a prononcé à voix basse :

— C’est pour le bruit, c’est ça ?

Non, c’est pour vous arracher le cœur, ai-je failli répliquer à cette imbécile aux yeux bovins.

— Oui, c’est vraiment impossible, je ne sais pas si vous vous rendez compte du calvaire que nous vivons. Je vous préviens, c’est la dernière fois que je monte. La prochaine fois, c’est signalement à l’office d’HLM. Il est vingt-trois heures, ça fait plus de deux heures que ça dure, on n’en peut plus.

— Deux heures ? Ah, je ne savais pas, je viens de rentrer…

Son mari continuait à aboyer derrière la porte comme un chien derrière sa grille.

— On n’a qu’à les faire chier encore plus, grondait, hilare, un de ses potes.

J’ai fait la grimace. La femme a reculé avant de me claquer la porte au nez. J’ai pensé qu’elle allait s’expliquer avec son mari et qu’elle reviendrait dès qu’ils auraient échangé sur la bonne attitude à adopter.

J’ai attendu en vain, la porte est restée désespérément close. J’étais outrée. Non seulement personne ne s’était excusé, mais en plus j’avais dû essuyer les insultes de cette bande de soiffards alors que ma famille était littéralement en train d’imploser à cause de leur manque de savoir-vivre. C’était trop.

Dès le lendemain, j’en avisais la gardienne qui me promit d’intervenir.

— Vous avez bien fait de m’en parler avant d’envoyer un courrier, il vaut mieux que ces choses-là se règlent d’un commun accord.Je me suis retenue de répondre qu’il n’y avait aucun commun accord à trouver, qu’il fallait seulement qu’ils se taisent ou qu’ils fassent capitonner leur appartement, que je n’avais rien à me reprocher. Je suis repartie chez moi, légère d’avoir enfin sauté le pas et persuadée que les choses se tasseraient.

Deux heures après, j’ai trouvé un sac-poubelle sur mon palier, rempli de détritus nauséabonds.

Bon.
Un peu plus tard, ma fille et moi étions en train de sortir le chien. Elle avait voulu jouer sur les tourniquets qui donnaient sur notre immeuble. Elle sautillait sur les graviers quand une bouteille a atterri par terre, à ses pieds. À quelques centimètres près, le verre se serait fracassé sur le crâne de mon enfant. Éberluée, j’ai observé le tesson éclaté sur le sol, avant de lever les yeux vers les fenêtres. Au premier étage, un rideau venait de bouger. Un goût âcre a envahi mon palais. Coïncidence, ai-je songé en m’efforçant de contenir l’angoisse qui commençait à se déployer au creux de mon ventre, ou problèmes de courants d’air. J’ai saisi le bras de ma fille, encore interdite de ce à quoi elle venait d’échapper.

— Viens, on rentre.

Elle m’a suivie en silence.Mon mari m’a conseillé de déposer une main courante. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas l’intérêt, étant donné que je ne savais pas d’où avait été tiré le projectile. On ne se rendait pas au commissariat avec de vagues suppositions, les policiers allaient me rire au nez. Après tout, un rideau qui bouge n’est pas une tentative d’assassinat.

Le lendemain matin, alors que ma fille, cartable au dos, attendait dans le hall que je ferme la porte de l’appartement à clé, la voisine est apparue, fidèle à elle-même, pressée, tête baissée, regard vide tourné vers ses chaussures, répondant à mon « bonjour » d’une voix éteinte, presque brisée, sa fille courant derrière. Elles sont passées à hauteur de la loge de la gardienne que cette dernière était en train de balayer.

— Bonjour, vous allez bien ? a prononcé, enjouée, ma voisine.

Les bras m’en sont tombés. Elle savait donc se montrer aimable. Et avec la gardienne en plus.

— Très bien, je vous remercie, a répliqué l’autre.

Puis, s’adressant à la fillette :

— Tu vas à l’école, ma puce ?

La gosse a dodeliné de la tête. Une inquiétude viscérale, sourde, m’a submergée. La gardienne m’a saluée. Je n’ai pas aimé son sourire.Le soir même, je me suis retrouvée nez à nez avec le voisin. Il faisait nuit. Il se tenait sous un réverbère, avec sa fille. Je me suis émue en moi-même du fait que l’enfant n’était pas encore couchée à cette heure tardive. J’ai voulu le contourner. Raté.

— Bonsoir ! C’est votre chien ? Comme il est mignon… Regarde, Pami, tu veux caresser le chien ?

J’ai pensé qu’une demande d’autorisation aurait été bienvenue, mais, résignée, j’ai tenu mon chien pour que la fillette puisse le toucher. Après tout, l’enfant n’était pas responsable de la mauvaise éducation de ses géniteurs. Le père, à son tour, s’est penché. Il sentait l’alcool à plein nez. Mon chien semblait nerveux, il cherchait à se dégager de son emprise et secouait vigoureusement ses petites pattes dans le vide. Mal à l’aise, j’ai écourté l’échange, prétextant un mal de gorge carabiné, et j’ai traîné mon chien à plusieurs mètres de là, tout en épiant le voisin. Lui, immobile sous son réverbère, me saluait de la main dès qu’il rencontrait mon regard et chuchotait des paroles à sa fille qui, sans lever les yeux, opinait du chef. Il était évident que mon désarroi les amusait. Je me suis sentie prise au piège.
Plus tard, leurs braillements nous ont réveillés. Plusieurs hommes vociféraient, la femme s’égosillait, les portes claquaient, des objets éclataient. De temps à autre, la fillette gémissait.

— Il faudrait peut-être faire quelque chose, maugréa mon époux, las.

— Ah non, je ne monte pas ! me suis-je insurgée.

— Je vais y aller.

— Sûrement pas, ai-je protesté, ce sont des fous, on ne sait pas ce qui se passe, leurs histoires ne nous regardent pas.

J’espérais qu’ils s’entretuent.

— On devrait appeler la police…, a lâché mon époux.

Le sourire glaçant de la gardienne a tamponné ma mémoire.

— Pour que ça nous retombe dessus, alors là, de la crotte ! On ne s’en mêle pas !

Soudain, le fracas d’une chute. Puis le calme

.— Cette fois, ça suffit ! a hurlé mon mari en s’éjectant du lit.

Je me suis redressée, aux abois :

— Tu vas où ?

— Causer avec eux.J

’ai pensé à la bouteille balancée sur la tête de notre fille, à ce rideau replacé à la va-vite, aux immondices déposées sur notre paillasson, au regard glauque de l’homme dans la nuit sous le réverbère, au rictus de la gardienne, à cette gamine qui ne dormait jamais. J’ai bondi hors de notre chambre et me suis postée devant la porte pour empêcher mon mari de passer.

— Tu ne te rends pas compte, ils vont te faire du mal, ils ne sont pas comme nous, ils sont… bizarres !

— Arrête ton char, a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Ça peut plus durer. Je te garantis qu’ils vont finir par entendre raison

.— Et qu’est-ce que tu comptes faire au juste ?

— Leur rappeler qu’il y a des règles. Leur bordel me tape sur le système.Je me suis agrippée au chambranle de toutes mes forces.

— Tu n’iras pas, je refuse.

— C’est ce qu’on verra.Il a attrapé mon bras.

— Mais enfin, a-t-il crié pendant que je me débattais, tu es devenue complètement sinoque ma parole !

Je refusais qu’il aille se frotter à ces gens au risque de faire déraper une situation que j’avais encore sous contrôle. Qui sait si ces empaffés n’allaient pas trouver d’autres moyens pour nous pourrir l’existence ? Si ça se trouve, ils attenteraient à la vie de mon époux, ils étaient plusieurs là-haut. Une contrariété et hop, un coup de canif. Ils étaient capables de tout.
Mon chien s’est mis à aboyer en lacérant nos mollets de ses griffes minuscules et notre fille, alertée par notre charivari, est arrivée dans le couloir, les yeux remplis de larmes.

— Tu vois, ai-je hurlé, tu fais peur à ta fille et à ton chien !

Mon mari m’a poussée en grognant. Il était bien plus fort que moi. J’étais furieuse, il ne se rendait pas compte des risques qu’ils nous faisaient courir. À cause de ses actes inconsidérés, notre fille pleurait maintenant à chaudes larmes et notre chien était au bord de l’apoplexie. S’il montait, l’équilibre fragile serait rompu, les efforts de ces derniers mois pour tenter de négocier notre bien-être seraient vains, la violence aurait gagné, tout s’écroulerait. Je ne pouvais me résoudre à assister à ce gâchis, mon époux n’était pas en état d’évaluer les paramètres, les nerfs confisquaient sa jugeote, je devais l’empêcher coûte que coûte de monter voir les voisins. À court d’arguments, j’ai saisi le pot en terre cuite qui tenait lieu de fourre-tout sur la desserte du couloir. Le pot fabriqué au centre aéré par notre fille lors d’un atelier poterie. Au moment où la main de mon mari a atteint la poignée de la porte, j’ai lancé le pot. Mon homme s’est écroulé de tout son long, des morceaux de terre cuite éparpillés tout autour de lui. J’avais gagné du temps. Ma fille s’est mise à crier et s’est jetée sur son père.

— Papa dort, ne t’inquiète pas mon ange, il se réveillera demain matin…

Et là, quelqu’un a sonné. Trois drings secs, éclaboussant le silence étrange qui venait de se déposer dans notre intérieur. J’ai regardé par le judas. C’était le voisin

.— Oui ?— Je suis désolé, a-t-il prononcé gentiment, le bruit, c’est un peu fort…

Pour une fois, ai-je immédiatement songé avec amertume. La gêne du voisin était palpable.

— Excusez-nous, ai-je répondu, soudain mal à l’aise à l’idée d’avoir nourri de mauvaises pensées à l’égard de cet homme qui, somme toute, ne cherchait que le sommeil. Ça ne se reproduira plus.

— Merci, bonne soirée…

— Bonne soirée à vous aussi !

J’ai décoché un regard vers mon mari têtu qui gisait sur le sol au milieu des débris et je suis partie récupérer la balayette, histoire de nettoyer un peu avant d’appeler une ambulance. Je n’avais pas envie que ma fille s’entaille la plante des pieds. Ou que les secouristes se blessent. On n’est quand même pas des sauvages…

Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine, Eric Dupuis

mercredi 5 décembre 2018

L’interview de la semaine : Eric Dupuis

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Eric Dupuis


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Je reconnais que parfois, de manière à ressentir ce que pourrait ressentir mes personnages, face à un évènement ou à un lieu particulier, je me projette dans la situation dans laquelle je le plonge. Comment réagir à sa place, à cet instant précis ? Quel choix s’offre à lui ? Quelle est la meilleure attitude à adopter ? … Plusieurs questions auxquelles j’essaie de répondre en analysant le contexte et les différents paramètres en présence, pour être le plus crédible possible.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Aucune idée. Mais je compte bien y remédier. J’enregistre les données immédiatement dans mon PC, toutefois, il faudra patienter environ 7,5 millions d’années pour obtenir une réponse…

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Phileas Fogg. Ce personnage m’a fait rêver étant gosse. Faire le tour du monde tout en réalisant une performance, tous les ingrédients d’une superbe aventure. Je passerais une agréable soirée à l’écouter me narrer ses exploits.4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?Sans hésiter, celui de Bruce Willis dans « Indestructible ». Pouvoir agir et défendre les opprimés et toutes victimes potentielles sans craindre d’être blessé… le pied !

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Ce serait terrible… mais oui ! Je continuerais d’écrire, ne serait-ce que par passion et besoin. En espérant qu’un jour, quelqu’un me fera le plaisir d’ouvrir à nouveau un de mes romans. L’espoir fait vivre… avancer… et écrire !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Adolescent, l’écriture m’a permis d’exprimer ses sentiments à travers la poésie, à l’âge adulte, de relater la dure réalité de ma profession, puis plus tardivement, de participer à des projets télévisuels. Aujourd’hui, elle me sert d’exutoire. Un anti-stress absolu en complément du sport. Sans compter le plaisir d’échanger et de rencontrer des lecteurs(trices) ainsi que ses amis(es) auteurs lors de salons.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui, inévitablement. Nos blessures du passé ressortent toujours un jour ou l’autre au détour d’une histoire, d’un récit ou d’un lieu. Nos sentiments parfois tourmentés referont surface même inconsciemment. Quelle meilleure thérapie d’ailleurs que de les exprimer plutôt que de se morfondre ou de les garder enfouis au plus profond de son être… Et n’oublions pas qu’il est toujours plus facile d’écrire ce que nous avons vécu, ressenti ou subi… Une part de nous est toujours présente au travers de nos lignes, d’ailleurs nous nous mettons souvent à nu.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

C’est évident qu’il y en aurait beaucoup moins. Tout auteur a besoin de retour et de reconnaissance vis-à-vis de son investissement. Nous sommes si souvent seuls lors de la conception de nos romans, qu’il est important de pouvoir partager. Etre anonyme sous-entend nous retirer cette étape qui consiste à répondre à la question cruciale : Notre bébé a-t-il été bien perçu ? Le trophée Anonym’us est un challenge, un concours, un défi qu’on se lance. En toute humilité, au sein d’un groupe de copains auteurs. Rien de comparable. Je pense que pour progresser et avancer dans l’écriture, il faut se nourrir des critiques. Dans l’anonymat, ce serait compliqué…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Etant fortement influencé (voire inspiré) par mon environnement professionnel pour mes écrits, le noir s’est imposé à moi naturellement. Certains ont essayé de me faire écrire des histoires humoristiques, mais la noirceur des âmes que je côtoie au quotidien ainsi que les quartiers à risques dans lesquels je baigne depuis longtemps, ne m’incitent pas vraiment à rire…

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le calme avant tout. Mes idées affluent en règle générale entre 22h00 et 01h00 du matin. C’est le début d’une insomnie caractérisée. Je les enregistre dans un coin de ma tête en les répétant au maximum. Et au petit matin, je m’empresse de les noter. Ensuite, l’écriture proprement dite se réalise dès que j’ai un moment dans la journée (parfois ils sont rares mais aucune pression, il faut que ça reste un plaisir).

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Sherlock Holmes. Essayer de comprendre son cheminement atypique jusqu’aux résolution d’enquêtes en fonction des preuves établies, tout étant au cœur de l’action, tel le Docteur Watson, m’aurait passionné.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Aucune idée. Sans doute aux alentours de 25 % si je prends en compte mes écrits papiers, mes premières lignes, jusqu’aux ratures, transformations, remaniement et corrections finales.Quant à l’œuvre, même si j’ai rencontré quelques difficultés à la lire, je choisirais « 22/11/63 » de Stephen King, pour m’imprégner de sa méthodologie concernant le facteur « Temps ».