Trophée anomym’us : Nouvelle 18 – L’intersection

dimanche 10 février 2019

Nouvelle 18 – L’intersection



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Les rayons éblouissants du soleil envahirent la chambre d’Angèle. Elle adorait être réveillée par les caresses de l’astre. Elle esquissa un sourire. La journée allait être agréable. Profitant de l’instant, elle demeura inerte quelques secondes.

Le réveil scandait fièrement 6 h 15. Elle haussa les épaules. « Allez, sors des draps », dit-elle à voix haute en guise d’encouragement. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, huma l’air encore frais du matin. Elle fit ensuite son lit. Une journée ne pouvait décemment pas être entamée si le lit n’était pas mis en ordre. Comme chaque jour à cette heure matinale elle eut une pensée nostalgique pour son époux. Elle ne s’habituerait jamais à ce grand lit. Cela faisait plus de cinq ans qu’il avait quitté ce monde. Elle survivait, depuis, grâce à la présence de Léonie, sa fille unique, et de Louis, son petit-fils.

Fredonnant un vieil air, Angèle descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée avant de s’exiler dans la cuisine. Elle ouvrit une fenêtre et salua sa voisine qui s’affairait déjà dans son jardin avant que la chaleur ne devienne accablante. Angèle se dirigea vers la cafetière, mais se ravisa. Pas de café, ce matin. Il faisait trop chaud. À la place, elle sortit une bouteille de sirop d’amandes du réfrigérateur. Elle versa un doigt du liquide visqueux et blanc dans un verre avant de l’arroser d’eau fraîche. En portant le verre à ses lèvres, Angèle roula les yeux de plaisir. Cela faisait du bien.

Elle se dirigea ensuite vers la salle de bains. Une douche tiède finirait de la réveiller pour la journée. Angèle s’arrêta face au miroir. L’image que lui renvoyait la glace était celle d’une femme mûre. Cheveux gris, poches sous les yeux, peau abîmée par le temps. L’expression d’une dame qui avait passé sa vie à se tuer au travail. L’image d’une personne qui avait toujours vécu simplement. Juste assez d’argent pour manger. Une épouse et une maman qui n’avait jamais hésité à sacrifier sa vie pour ceux qu’elle aimait.

Lorsqu’elle fut fin prête, elle quitta sa maison. Habitat simple, comme elle. Bâtiment fatigué par les années, comme elle. À quelques pas de là, vivait Léonie. Elles n’avaient pas pu s’éloigner l’une de l’autre ; aussi Angèle s’était-elle débrouillée pour lui dénicher une maison. Elle n’aimait pas tellement son gendre. Ce n’était pas grave, car ce dernier était souvent en voyage pour affaires. Angèle pouvait profiter un maximum de son enfant. En passant devant la porte grande ouverte de sa fille, Angèle annonça qu’elle allait chez le boulanger. « Tu as besoin de quelque chose, ma chérie ? » « Non, maman », hurla Léonie qui devait se trouver de l’autre côté de la maison. Elles avaient de la chance. La vie rurale ne forçait personne à se barricader comme sont obligés de le faire les citadins.

La boulangerie se trouvait au bas de la rue. Chemin faisant, Angèle salua un passant. Bien que ne connaissant pas tout le monde, les habitants avaient pour coutume de s’apostropher poliment lorsqu’ils se croisaient. À l’intersection Angèle sursauta avant de s’arrêter net. Un souffle glacial lui caressa la nuque. Elle se retourna vers la voix qu’elle venait d’entendre, prête à répliquer. Ses poils se hérissèrent lorsqu’elle s’aperçut que seule la brise lui avait emboîté le pas. Elle haussa les épaules. « Tu te fais vieille, ma belle », déplora-t-elle les lèvres mi-closes. Elle s’activa aussi rapidement que ses jambes le lui permettaient. Direction la bonne odeur de pain chaud qui lui chatouillait déjà les narines.

En sortant de la boulangerie, elle s’arrêta un bref instant au seuil de la porte. Elle huma l’air qui commençait à se réchauffer. Elle leva les yeux au ciel. Il était d’un bleu éblouissant. Toutes ses pensées les plus douces convergèrent vers son mari. Il lui manquait tellement. Mais elle savait que de là-haut, il continuait à veiller sur elle. Elle sourit alors qu’une larme coulait sur sa joue. Angèle posa un pied sur le trottoir, s’avançant vers le domicile de Léonie. Elle remontait la chaussée lorsque, soudain, elle s’arrêta exactement à l’endroit où son ouïe s’était jouée d’elle. Angèle ne pouvait se l’expliquer, mais cet événement l’avait perturbée. Elle se posta là quelques secondes, espérant que quelque chose se passerait. Rien. Elle reprit son ascension. Malgré son âge, elle parvenait encore à gravir l’inclinaison de la ruelle.

Quelques minutes plus tard, elle sirotait un verre de sirop d’amandes dans le jardin de sa fille. Décidément, elle adorait cette boisson. Rien n’était plus rafraîchissant. Elles échangèrent quelques mots, s’amusèrent de voir le petit Louis courir maladroitement derrière une mouche affolée par le colosse qui la pourchassait.

La journée s’annonçait comme toutes les autres. Rien ne laissait présager la moindre fausse note. Lorsque les verres furent vidés de leur contenu, Léonie proposa à sa mère de se rendre au centre-ville faire du lèche-vitrines. Angèle accepta avec enthousiasme. Elles adoraient passer du temps ensemble. Les villageois les avaient surnommées « Les indivis ». On ne voyait j’aimais l’une sans l’autre. Certains considéraient leur relation d’un mauvais œil. « Tout de même, c’est étrange, cette fille est mariée, mais passe tout son temps avec sa mère », pouvait-on entendre dans la région. Elles n’en avaient cure. L’époux de Léonie travaillait dans une autre région et ne revenait qu’une fois par mois.

Léonie mit son enfant dans le siège-auto. Il appréciait les balades en voiture. Il était de nature calme. Elle s’installa derrière le volant, boucla sa ceinture et enjoignit sa mère à faire de même. Angèle avait une fâcheuse tendance à oublier ce détail. Elle décocha un clin d’œil complice à sa fille. À lintersection Elle se figea. Ses mains devinrent moites, son teint exsangue.

— Maman ? Tout va bien ? Tu es toute pâle.

Silence.

Le ciel se couvrit soudainement d’épais nuages gris. L’orage prévu en fin de soirée se préparait lentement.

— Ouh-ouh, maman ?, l’interpella Léonie.

Angèle se retourna lentement vers sa fille en demandant si elle avait entendu. Entendre quoi, Léonie ne le saurait jamais. Angèle fixait déjà la route, son esprit absorbé par ses pensées. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. C’était la deuxième fois ce matin qu’elle entendait cette phrase. La sénilité l’avait épargnée jusqu’alors. Devenait-elle folle ? Quelqu’un tentait-il de communiquer avec elle ? Elle avait une croyance inconditionnelle en Dieu et le paranormal. Elle était persuadée que les défunts communiquaient parfois avec les vivants. C’était peut-être cela. Il fallait qu’elle tende l’oreille et entende. Mais à l’intersection de quoi, bon sang, se dit-elle. Creuse Son cœur se mit à cogner fort dans sa poitrine. Une goutte de sueur roula le long de sa nuque. Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet. Prostrée dans ses pensées, les mains crispées. Avant de quitter la voiture, Léonie s’était assurée qu’Angèle allait bien. Cette dernière accusa son âge et la fatigue qu’il engendrait.

La promenade en ville se déroula sans encombre. Angèle avait retrouvé ses esprits et se consacrait à sa fille et son petit-fils. Elle n’achetait que très rarement. Sa fille aussi. Elles n’étaient pas issues d’un milieu aisé. Seul le nécessaire méritait que l’on dépensât des sous. Elles devaient rester prudentes. Les temps étaient durs. Elles appliquaient donc à la lettre l’expression « faire du lèche-vitrines ». Deux ou trois heures s’écoulèrent entre un « léchage » et l’autre. Les deux femmes ne tardèrent pas à retourner au village. Dès treize heures, la douceur agréable du matin laisserait place à une chaleur accablante. Elles en avaient l’habitude. Elles rebroussèrent donc chemin.

Elles devaient encore déjeuner. Pas grand-chose. En cette saison, elles mangeaient léger. Sur la table de sa cuisine, Léonie déposa quelques crudités, un peu de charcuterie et du fromage. Faisant mine de consulter sa montre, Angèle annonça à sa fille qu’il était l’heure de la sieste. À son âge, on était comme les enfants : une sieste était essentielle à l’organisme.

Arrivée chez elle, Angèle fut surprise par l’air frais qui l’enveloppait. Il devait faire 30 degrés à l’extérieur, pourtant des frissons la secouèrent. Une moue interrogative déforma ses lèvres. Étrange sensation se dit-elle avant de se laisser enlacer par les bras que lui tendait son sofa. Un sourire retroussa ses lèvres ravinées par le temps. Le repos, un moment privilégié. Cela faisait du bien à son corps. C’était vital si elle voulait rester en bonne santé. Elle ferma les yeux pour glisser dans les méandres du sommeil. Remonta le plaid jusqu’au menton et se recroquevilla.

À l’intersection…

À peine avait-elle senti son corps s’alourdir que la même voix l’éloignait de Morphée. Une voix rocailleuse. Une voix qui la fit frémir. Les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets, elle se contenta de demander qui était là. Son cœur battait dans ses tempes. Sa respiration s’accéléra. Pour seule réponse, le silence. Angèle soupira. Elle se mit sur son côté droit et abaissa les paupières.

Creuse…

Prise d’un soubresaut, la vieille dame se mit en position assise. Elle scruta la pièce du regard. Ses yeux exprimaient la peur, désormais. « Qui est là, bon sang ? Quelle intersection ? Creuser quoi ? Parlez, je vous écoute. » Une fois encore, seul le silence, tenace, lui donna la réplique. Décidément, elle ne parviendrait pas à s’assoupir. Elle était bien trop intriguée par ce qui lui arrivait. Était-elle encore saine d’esprit ? Peut-être devrait-elle voir son médecin.

Compte treize pas…

Angèle fronça les sourcils et ploya la tête. C’était décidé, si cette voix continuait à l’accompagner, elle consulterait. Elle finit par se lever. Se changer les idées. Elle saisit le livret de mots croisés sur la table. Penser à autre chose. Durant le reste de l’après-midi, elle ne fut dérangée par aucune interférence auditive.

Le soleil tirait déjà sa révérence en ce début de soirée. Angèle avait passé une journée plutôt calme, finalement. La voix n’était plus qu’un vieux souvenir. Elle quitta son sofa, saisit le téléphone et composa le numéro de sa fille. Petit rituel quotidien.

Une douche et une préparation culinaire plus tard, Angèle et sa fille étaient attablées. À plusieurs reprises, elle avait tenté d’entretenir Léonie de son problème. À l’accoutumée, elles se disaient tout. Angèle n’avait jamais hésité à se confier à son enfant. Elle sentit néanmoins la confusion l’envahir. Elle ne parvenait pas à se laisser aller aux confidences. Cela attendrait un autre moment. Elle préféra exprimer sa joie de voir son petit-fils si alerte. Elle le trouvait si beau. Il ressemblait tellement à Léonie au même âge. Bien que tout le monde affirmât qu’il était le portrait de son père. « Oh ! On dirait la miniature de ton époux » s’exclamaient leurs connaissances. Bien entendu, Angèle réprimait son envie de réagir.

Le repas englouti, Angèle, installée sur le bord du lit, racontait une histoire à Louis tandis que Léonie débarrassait la table. Au bout de la deuxième page, les paupières de l’enfant devinrent lourdes. Il pénétrait lentement dans le monde enchanté des rêves. À cet âge, ils étaient peuplés d’anges. Ce n’est que vers cinq ou six ans que les monstres viennent gâcher la fête céleste. Mère et fille achevèrent la soirée, lovées dans un fauteuil, livre à la main. Elles ne se quittèrent qu’à 23 heures. Chacune chez elle, les deux femmes se mirent au lit. Angèle savourait ces moments. Ils étaient si précieux. Rien dans la vie ne comptait plus que sa fille et son petit-fils, rien. Elle aurait fait n’importe quoi pour eux.

Il faisait chaleur oppressante. Son matelas était tout humide. Dehors, une chape anthracite avait couvert le ciel. L’orage n’allait pas tarder à arroser le village. Le tonnerre grondait déjà au loin. Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Un bruit insistant. Un bruit sinistre. Les sons ressemblaient à des percussions funéraires. Angèle se mit à trembler. « Que se passe-t-il, mon Dieu ? », lâcha-t-elle.

Creuse

Angèle se crispa. Les lieux étaient baignés dans une pénombre troublante. Angoissante. Menaçante. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Elle ne bougea pas. Sur le qui-vive, elle semblait attendre la suite. Le regard rivé sur le plafond, elle patientait. Rien. Elle n’entendait que son pouls battre dans ses tempes. Soudain, la sirène d’une ambulance déchira la quiétude nocturne. Un frisson lui parcourut l’échine. Un jour, l’ambulance s’arrêterait devant sa porte.

À l’intersection des chemins…

Elle tourna la tête à gauche, à droite.

Personne.

Elle tendit l’oreille pour mieux entendre.

Silence.

Un rire nerveux s’empara d’elle.

Alors que son corps s’agitait sous les secousses hilares :

Entre la première et la quatrième rangée

Elle s’arrêta net. Angèle n’avait plus envie de rire. Elle voulait comprendre. Elle somma l’invisible d’expliciter ses propos.

Compte treize pas…

« Treize pas ? La quatrième rangée ? Mais de quoi, Diable ! Que voulez-vous de moi ? » hurla-t-elle dans le vide.

Entre la première et la quatrième rangée de tombeaux…

L’orage laissa éclater toute sa fureur. Des trombes d’eau s’échappaient du ciel opaque. Le sang de la vieille dame se coagula dans ses veines. Sa respiration s’accéléra. Son cœur se comprima. Malgré les trente degrés qui asphyxiaient sa chambre, elle grelottait. « Des rangées de tombeaux ? Mon Dieu ! » pensa-t-elle.

Soudain, elle fut éblouie par une lumière blanche. Lorsqu’elle regarda du côté de la garde-robe, son corps tout entier se sclérosa. Une silhouette diaphane flottait dans l’air. « Que voulez-vous ? », prononça-t-elle avec difficulté.

À l’intersection des chemins… Entre la première et la quatrième rangée… Creuse… À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît… Un trésor t’attend. En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille… Riche, tu deviendras…

Angèle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de poser sa question. L’entité s’était déjà évaporée. « À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît ? C’est demain à minuit ! Un trésor ? Ce serait tellement bien. Je pourrais enrichir ma fille ! Je ne parviendrai jamais à aller au cimetière seule, à cette heure-là. » Elle ne se rendit pas compte qu’elle monologuait. Elle demeura dubitative un long moment avant de décréter qu’elle irait à cette fameuse intersection. Léonie et elle avaient besoin de ce trésor. Elles avaient toutes les deux tant manqué d’argent.

Le lendemain, comme chaque jour, elle rendit visite à Léonie. Elles passèrent la journée à bavarder dans le jardin. Angèle tut l’épisode ésotérique qu’elle avait vécu la veille. Elle ne raconterait tout à sa fille qu’après avoir suivi les instructions de l’entité. Avant de quitter la maison de Léonie, elle fit un discret détour par sa chambre. Là, elle saisit la nuisette qui traînait sur le lit et sortit à pas de loup.

Il fut rapidement 23 heures. Morte de fatigue, Angèle luttait. Surtout, ne pas dormir.

23 h 30. Elle se prépara, mit la nuisette de sa fille ainsi qu’une pelle à main dans son sac et prit le chemin du cimetière. La soirée était anormalement fraîche pour la saison. Une atmosphère oppressante régnait dans les rues désertes. L’angoisse lui enserrait la gorge à mesure que ses pas s’approchaient de la nécropole. Un regard sur sa montre-bracelet lui indiqua qu’elle devait accélérer la cadence.

Malgré ses jambes usées par le temps, elle parvint à l’entrée à temps. Arrivée à destination, Angèle leva les yeux vers l’énorme portail de fer noir. Impressionnant. Effrayant presque. Lorsqu’elle le poussa, les gonds grincèrent tel le hurlement d’un chacal. Sursaut. Mains moites. Palpitations. Il fallait encore qu’elle trouvât l’endroit exact. Se remémorant les indications de la veille, elle avançait. Reculait. Comptait. Elle fut elle-même étonnée par son sang-froid.

Quand elle estima être au bon endroit, sa montre affichait 23 h 55. Angèle s’agenouilla sur le sol humide. Au-dessus d’elle, les nuages s’étaient entassés. Il ne pleuvait pas, mais des éclairs illuminaient la scène par intermittence. Angèle posa son sac à même le sol, sortit sa pelle et se mit à creuser à minuit précis. Elle n’eut pas besoin de fouiller profondément. Une boîte apparut rapidement. « Mon Dieu, merci ! » souffla-t-elle en posant la boîte à côté de son sac. Du revers d’une main, elle essuya les gouttelettes de sueur sur son front.

La nuisette…

Angèle saisit la nuisette qu’elle avait subtilisée à sa fille, l’introduisit dans le trou qu’elle avait creusé et le referma. Hilare, elle ouvrit finalement la boîte. Elle bondit de joie en apercevant ce qu’elle contenait. Des pierreries, des pièces d’or, de vieux billets. « Oh ! Merci ! », dit-elle à l’attention du vide. Des larmes de joie lui ravinèrent le visage. Elle quitta les lieux, non sans faire un détour par la tombe de l’amour de sa vie. Elle ne s’attarda pas. Il se faisait tard et cet endroit lui filait la chair de poule. Impatiente d’annoncer l’incroyable nouvelle à sa fille, elle rebroussa chemin aussi vite que son âge le permît. Avec ce que contenait cette boîte, elles allaient enfin mener la grande vie.

Arrivée chez elle, elle décrocha le téléphone et composa le numéro de sa fille. Il était une heure et quart du matin. Ce n’était pas grave, cette nouvelle ne pouvait pas attendre ! Au bout de dix sonneries, elle raccrocha. Léonie devait dormir à poings fermés à cette heure de la nuit. Déçue de devoir attendre le lendemain, Angèle alla se coucher.

Le jour suivant, elle se leva très tôt. En ouvrant la fenêtre de la cuisine, une chaleur moite s’engouffra dans la pièce. Le ciel n’avait pas dit son dernier mot. Les nuages gris laissait présager une journée maussade. Elle dressait la table pour le petit-déjeuner lorsqu’une voisine frappa à sa porte. Angèle saisit la boîte qui était sur la table et la dissimula dans le frigo tout en hurlant : « J’arrive ! » et alla ouvrir la porte.
— Bonjour, dit-elle d’un ton enjoué.

— Dis, que se passe-t-il chez ta fille ?

— Que veux-tu dire ?

— Le petit Louis n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit. J’ai frappé à la porte, mais ça ne répond pas.

— Bizarre… J’ai les clefs, j’y vais tout de suite.

La voisine tourna les talons et continua son chemin. L’inquiétude s’empara d’Angèle. Ce comportement ne ressemblait pas à son petit-fils. Il était tellement facile à vivre. Il était peut-être malade. Elle se dirigea vers la console qui trônait dans le vestibule, empoigna le trousseau de clefs qu’elle y avait déposé la veille. Elle quitta la maison et se dirigea vers celle de sa fille. Elle avait une sensation étrange. Une oppression inexplicable. Son corps tremblait comme s’il voulait l’avertir d’un malheur. « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit », pria-t-elle.

Une fois devant la porte, elle introduisit fébrilement la clef dans la serrure et entra. Un éclair déchira le ciel. Angèle sursauta. La pluie dégoulinait déjà sur les façades. L’averse était violente. Une bourrasque emporta les feuilles mortes dans une danse macabre. Personne ne répondit à ses appels. Ni Léonie, ni Louis. « Ils doivent être dans la salle de bains », dit-elle à voix haute. Les larmes que versait le ciel martelaient les vitres des fenêtres. Angèle gravit lentement les escaliers menant à l’étage. Personne dans la salle de bains. Le silence qui régnait lui sembla soudain menaçant. Sa poitrine se comprima. Ses mains se crispèrent. Sa respiration s’accéléra. Vacillante, Angèle se dirigea alors vers la chambre de Louis, ouvrit la porte et fut soulagée du sourire qu’il lui décocha. « Où est maman ? » questionna-t-elle. Le petit garçon haussa les épaules. « Reste là, mon petit. Grand-mère arrive. ».

Elle quitta la petite chambre. L’oxygène commençait à lui manquer. Sa tête devint lourde. Tout se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer. « Reprends-toi ! », s’encouragea-t-elle. Pas de crise d’angoisse maintenant. « Reste calme. »

Ses pas la menèrent mollement dans la chambre de Léonie. Celle-ci tournait le dos à sa mère. « Bonjour » dit Angèle d’une voix fluette. « Réveille-toi, ma chérie. » Aucune réaction. Angèle fit le tour du lit pour lui faire face. Lorsqu’elle découvrit le visage de Léonie, elle mit une main sur la bouche. La mine de Léonie était lactescente et sans vie. Angèle secoua le corps déjà froid de toutes ses forces. Rien n’y fit. Elle s’écroula. Les larmes se mirent à couler. Sa détresse était plus profonde que tous les océans de la Terre.

À l’intersection des chemins… En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille…

À ce moment précis, elle comprit : elle avait échangé la richesse contre la vie de sa propre fille.

Son sang se glaça instantanément lorsqu’un rire venu d’outre-tombe fit vibrer la pièce de sa malveillance. 

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Trophé anonym’us, L’interview de la semaine : Tom Noti

mercredi 6 février 2019

L’interview de la semaine : Tom Noti

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Tom Noti

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Personnellement, les personnages de mes romans sont des types plutôt taciturnes, mélancoliques, parfois amnésiques, souvent malheureux, ils plaquent leur famille, ne veulent pas d’enfants voire détestent les gosses, ils fuient leurs amis et s’entourent de solitude, ils se cherchent beaucoup. L’un de mes personnages est aussi une femme… bref, tout ça pour dire que ma famille supporterait moyen l’idée que j’endosse ces rôles-là…

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ma réponse est d’abord que Douglas Adams était trop intelligent pour être heureux et cherchait sans doute beaucoup trop pour pouvoir trouver. Je le préfère dans sa collaboration aux délires des Monty Pithon et je conserve leur folie commune comme réponse définitive aux interrogations sur le sens de la vie.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Le premier qui me vient à l’esprit est Henry Wilt (des romans de Tom Sharpe) qui me fait tellement rire mais qui m’angoisse aussi tellement qu’une soirée avec lui me suffirait, je pense.

Sinon, les révoltés que j’aurais aimé apaiser le temps d’un verre : Antigone, Tom Joad (Les raisins de la colère de Steinbeck) et l’incommensurable Arturo Bandini (des romans de John Fante) quoique, à bien y réfléchir, j’aurais aussi pu passer plusieurs soirées avec ce dernier.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Voler ! Pour voler…

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Très sincèrement, non. Je (ou on) m’enfermerais (t) et je me raconterais des histoires dans ma tête pour moi tout seul. Elles seraient parfaites, sans fautes, sans relectures, sans corrections, sans tout ce temps nécessaire pour rendre « lisibles » les histoires écrites. Ainsi, je pourrais m’en raconter 10 fois plus et surtout, je les trouverais à chaque fois géniales !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Il me semble avoir toujours écrit, au moins dans ma tête…

Mais l’élément déclencheur est chez moi, mon 5e élément à moi, c’est-à-dire mon dernier garçon. Un jour, il m’a demandé si le métier que j’exerçais était mon grand rêve d’enfant. J’ai dû lui avouer que non, que c’était écrire mon grand rêve ! Et là, il m’a répondu : « Tu nous dit qu’il faut suivre ses grands rêves et toi, tu ne l’as pas fait ! Alors pourquoi tu ne le fais pas ? Tu n’es pas encore trop vieux ! » Mon premier manuscrit a été édité quelques mois plus tard.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui, je crois davantage à l’encre de tes blessures que l’encre de tes yeux, même si…

Question bien pourrie au demeurant…

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oh oui ! Comme les paquets de cigarettes neutres ! Ce serait génial ! Franchement, plus de souci d’égo, de pseudo, d’image, de patronyme bankable ou pas… Juste les mots et les lecteurs choisissent sans interférences. Oui, oui, bonne idée ! J’adhère immédiatement.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Je ne suis pas un auteur de roman noir. J’aimerais bien mais je tire toujours davantage vers le gris… Je suis très fan des auteurs du noir, très admiratif, j’en lis beaucoup. (Si je commence à en citer ici, je vais me faire des ennemis.) Quand au monde pas si rose que voulez-vous que je vous dise ? On s’en sort comme on peut… Perso, même si je suis pessimiste par nature, je reste optimiste par raison (Philippe Noiret)

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le matin très tôt, chez moi, quand tout le monde dort, avec vue sur les montagnes et un café ou alors la fin de journée sur la terrasse d’un bar rempli de siciliens bruyants avec vue sur la mer.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Cornélien ! Mais celui qui me vient d’emblée c’est Rob, le disquaire de High Fidelity de Nick Hornby. Ce type soulève une montagne existentielle chez moi en passant ses journées à élaborer la liste des 10 plus grands albums de musique rock de tous les temps. Si quelqu’un me pose cette question, je crois que je perds complètement pied (sachant que depuis que j’ai lu ce livre, il y a 20 ans environ, il n’y a pas un jour où, en écoutant une chanson, je ne me la question.) Obsessionnel. Donc, oui, je pourrais passer des soirées avec Rob et des semaines de vacances aussi !

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je dirais grosso modo que mon taux de rebus (et parfois ce sont les éditeurs qui sont rebutés) est de 40%…

Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une œuvre ce serait celle de RJ Ellory et notamment Mauvaise étoile avec les errements des deux protagonistes car il m’a fallu une carte des US pour suivre leurs chemins parallèles puis moins… Et aussi Vendetta du même auteur car je suis dingue de la structure complexe qu’il a utilisée.

Trophée Anonym’us : Nouvelle 17 – Rédemption

dimanche 3 février 2019

Nouvelle 17 – Rédemption

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Mathias approche encore la tête et scrute entre les deux pans du rideau, par l’infime interstice. Peine perdue, il ne voit rien, qu’une lumière intense. En revanche, depuis les coulisses, il sent la fièvre électrique qui anime déjà le public.

— CHERS PARIEURS, JE DÉCLARE LE 6ème JEU DE LA MORT, OUVERT !, braille soudain Joe, l’animateur.

Un déluge d’applaudissements et d’acclamations s’élève dans la salle survoltée. Par-dessus la cacophonie ambiante, certains « À mort ! » ou « Bravo ! » se détachent.

— Et, maintenant, je vous demande d’accueillir chaleureusement notre premier spadassin… j’ai nommé Baroud !

L’homme, un quinquagénaire corpulent et chauve, entre alors en scène sous les ovations. Il salue plusieurs fois le public, lève les mains en signe de victoire, sous l’œil amusé de l’animateur.

— Chers parieurs, merci beaucoup pour cet accueil… MERCI !, répète Joe en brandissant une fiche tout droit sortie de la pochette de sa chemise.

La meute se calme peu à peu et un silence tendu gagne enfin les rangs.

— Merci… Maintenant, je vous demande d’être attentifs à sa présentation !… Baroud. 50 ans. Ancien cadre supérieur dans un grand groupe agroalimentaire. Licencié il y a six mois. Baroud est un joueur compulsif. Criblé de dettes, il doit désormais la somme de 650.000 euros. Baroud est marié et père de deux jeunes filles de 16 et 18 ans. Baroud dit participer au 6ème jeu de la mort pour éviter la banqueroute personnelle et sauver son mariage ! Il affirme être prêt à aller jusqu’au bout parce qu’il n’a désormais plus rien à perdre ! ON L’APPLAUDIT ENCORE !

De nouveau, sifflets, quolibets ou ovations se répandent en ondes enflammées. Mathias sent son palpitant s’accélérer. Son tour ne va pas tarder.

— S’il vous plaît, messieurs, dames… S’il vous plaît, un peu de silence !… Voici maintenant notre deuxième spadassin. J’ai nommé : Hadès ! (Mathias, subitement, trouve le surnom qu’il a choisi ridicule et arrogant.)

Ça trépigne dans les tribunes, ça gueule, ça s’époumone. Le rideau s’ouvre et Mathias est propulsé sur la scène comme un gladiateur dans l’arène. « Ouais !!! Vas-y petit, tu vas gagner ! », entend-il mais, à sa grande stupéfaction, il découvre qu’une paroi sans tain enceint le plateau. Les parieurs demeurent invisibles. Joe lui réserve une entrée triomphante en lui prenant la main et en la dressant bien haut. Une liesse sans visage fait désormais vibrer la scène.

— Hadès ! 25 ans. Maçon depuis ses 17 ans. Sans emploi. Hadès a perdu l’an dernier sa femme et sa petite fille dans l’incendie de sa maison. Incendie électrique dû à une mauvaise installation de chauffage qu’il avait lui-même posé ! Hadès dit participer au 6ème jeu de la mort PAR RÉDEMPTION, ce sont ses mots ! Il aborde le jeu sur la modalité du « quitte ou double » : une seconde chance pour une nouvelle vie… ou la mort ! ON L’APPLAUDIT BIEN FORT !

Mathias est estomaqué par le tapage qui suit sa présentation, le souffle et l’énergie des parieurs transpercent le miroir sans tain. Il a l’impression d’être traversé par un fluide d’adrénaline pure. Ses mains poissent de sueur et son cœur s’emballe sous le tonnerre d’ovations. Joe, lui, continue d’embraser la foule par de grands gestes, mettant tour à tour en avant Baroud et Hadès. Derrière le miroir, ça beugle, ça fait des olas, ça exulte ! Puis, Joe en appelle au calme.

— Chers parieurs, à l’issue du décompte, vous disposerez de cinq minutes exactement pour engager vos mises à l’aide du boîtier scellé à votre siège… Pour rappel, chacun des trois rounds sera précédé d’un nouveau temps de pari. Baroud ? Hadès ? Qui remportera le duel ? En 1, 2 ou 3 rounds ? Attention, début des paris dans : CINQ…

— QUATRE, TROIS, DEUX, UN, ZÉRO !!!, braille la foule.

Mathias a les jambes en coton, c’est la peur qui l’a saisi à la gorge et qui l’étrangle. Joe demande aux joueurs de rentrer dans le cube en verre anti-balles et de s’installer sur leurs sièges. Mathias s’assoit en vis-à-vis de son adversaire. Quelques instants plus tard, le voilà chevilles cadenassées aux pieds de sa chaise scellée au sol. Face à lui, Baroud subit le même sort. Entre les deux joueurs, une simple paroi de verre pare-balles et, comme dans les guichets sécurisés, une goulotte contenant six révolvers, luisants, noirs, minutieusement alignés. Les joueurs se toisent désormais, chacun tentant de masquer son stress. Bientôt, Joe reprend :

— Fin des cinq minutes de paris dans 10, 9…

Mathias sent l’angoisse augmenter à mesure que les chiffres décroissent.

— Nous y voilà !, s’égosille Joe. Parieurs, est-ce que vous êtes prêts ?!

— OUIIII !!!

— Alors, c’est parti !

Un gong magistral retentit, suivi d’un silence marbré de chuchotements. Là, d’un geste excessivement théâtral, Joe plonge la main dans la poche de son blazer et exhibe un jeu de cartes, sous la rumeur du public fasciné.

— Le moment est venu de donner un joker à chacun de nos spadassins. Pour rappel, je tiens ici 52 cartes dont 43 sont blanches, donc nulles. Restent neuf jokers : quatre cartes « PASSE » permettant au joueur de passer son tour, quatre cartes « TWIST » permettant d’échanger l’ordre du jeu et la dernière enfin – joker royal – qui est frappée du mot « SHOOT » et permet de faire jouer l’adversaire à sa place ! Afin d’assurer une équité parfaite, chaque joueur piochera sa carte dans un jeu distinct. Hadès ? Baroud ? Vous êtes prêts ?

Mathias combat tout espoir de bonne pioche. Il a tué les deux amours de sa vie. Il le sait : son tango avec la mort est sa seule planche de salut. Il a accepté l’idée de mourir, ce soir, à 25 ans à peine. S’il en réchappe, alors, il s’agira d’un miracle… Joe a franchi le mur de verre pour rejoindre Baroud, et la tension monte encore d’un cran sur le plateau. L’homme qui transpire abondamment, approche une main tremblante du tas de cartes étalé sur la console. Il hésite, en touche plusieurs, et finit par en piocher une. Son visage s’illumine quand il la découvre. Est-il bien servi ou s’agit-il d’une feinte ? Mathias ne saurait le dire.

— Suspense !, commente Joe, tout à son rôle.

Puis, il contourne le cube de verre et rejoint Mathias, côté opposé. Il étale alors un jeu neuf de 52 cartes. Mathias ne marque aucune hésitation et pioche la première carte qui lui tombe sous la main. Il l’observe à la dérobée. Pas de chance, elle est blanche. Il sourit pourtant à Baroud. Hors de question de se trahir. Dans le public, un brouhaha spéculatif s’élève tandis que Joe se replace au centre du plateau.

— Chers parieurs, début du premier round ! La cagnotte, à l’issue des mises de ce premier tour est de 125.000 euros pour le spadassin gagnant ! Afin d’éviter toute triche, je vous rappelle que vous êtes invisibles, inutile donc de faire des gestes. Par ailleurs, nous allons couper le son des tribunes afin qu’aucun de vous ne puisse communiquer avec son poulain ! Bien sûr de votre côté, vous continuerez de m’entendre. Attention : 3, 2, 1, zéro !

Sur le plateau, un silence brutal s’installe. Les deux joueurs se retrouvent isolés, coupés de cette foule chauffée à blanc. Le duel peut commencer.

— Baroud, Hadès, c’est parti !

Les écrans numériques intégrés à la console devant eux s’allument. Six cases apparaissent : calcul, orthographe, histoire, géographie, énigme, lancer de dés.

— Pour ce premier round, c’est Baroud qui va choisir le thème de l’épreuve puisqu’à l’heure actuelle, il est le favori au regard des paris !

Baroud semble rassuré par sa position. Si le public mise majoritairement sur lui, ce n’est pas pour rien !

— Baroud, vous avez dix secondes pour choisir un thème.

Mathias balaie l’écran des yeux, paniqué. Il n’a aucune chance !

— Cher public, comme vous pouvez le voir sur l’écran géant, Baroud a choisi CALCUL ! Le gagnant sera celui qui trouvera le bon résultat ou celui s’approchant le plus. En cas d’égalité, c’est la rapidité qui prévaudra. Attention, c’est parti !

Sur l’écran, une formule s’affiche : 19 759 + 1472 – 427 x 3 + 104 – 27 x 2 = ? Mathias tente d’endiguer la vague de stress qui monte en lui. Les chiffres dansent devant ses yeux, c’est peine perdue. Il décide d’essayer de se rapprocher du résultat en arrondissant : 20 000 + 1500 – 1275 + 100 – 50. Il calcule laborieusement et totalise 20 275 qu’il tape sur l’écran, puis valide. Face à lui, Baroud semble replié dans sa bulle. Visage impassible, ses lèvres frémissent comme il compte dans sa tête. Puis, il rouvre les yeux et tape son résultat. Le chrono s’arrête et Joe repend vie :

— TOP ! Qu’on rallume les micros des gradins !

Immédiatement, une cacophonie sans précédent gagne le plateau. Les parieurs sont en délire. Leurs cris crèvent la scène.

— Hadès a répondu en premier : 20 275 ! Baroud a répondu en second : 20 540 ! La bonne réponse est… (Joe attend, augmentant ainsi la fièvre ambiante) : 20 540 ! BAROUD REMPORTE L’ÉPREUVE !

Explosion dans la salle ! Les perdants vomissent leurs insultes. Les gagnants braillent leur joie. Joe peine à ramener tout le monde au calme. Et Mathias sent la nausée lui brûler la trachée.

— Chers parieurs, on se tait !

Joe se tourne vers Mathias dont le visage s’affiche sur l’écran géant, et le silence du public se fait soudainement parfait.

— Hadès, vous avez échoué, lance solennellement Joe. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou tir.

Malgré sa terreur, Mathias ne fléchit pas :

— TIR !, éructe-t-il.

Autour de lui, les gradins semblent crépiter d’une excitation toute animale. Joe laisse filer les secondes, puis d’un geste autoritaire, intime le silence. La salle entière retient son souffle.

— Hadès, vous avez décidé de tirer… Vous devez désormais choisir un des révolvers situés dans la goulotte devant vous… L’un d’eux est chargé… Avez-vous rendez-vous avec la mort ce soir ?… Nous le saurons dans un instant.

Une sueur glacée descend le long de son dos. Mathias regarde tour à tour les révolvers alignés devant lui. Une chance sur six. Il approche sa main, hésite, opte mentalement pour l’un et en saisit finalement un autre. L’arme est lourde, froide et la terreur qui dévore Mathias à cet instant précis, le fait trembler. Un silence de mort enveloppe ses gestes. Il approche l’arme de sa tête, expulse un long filet d’air et plante ses yeux dans ceux de Baroud face à lui. L’homme déglutit péniblement et finit par détourner le regard.

— Hadès : bonne chance à vous, murmure Joe dans le micro.

Mathias serre les dents, se concentre et visualise l’image de sa femme et de sa fille sur la plage. Puis, tac !, il presse la gâchette… Un instant se meurt… Et soudain, la foule invisible communie dans une allégresse hystérique ! Le jeu va continuer ! Joe reprend son micro. Les minutes qui suivent sont un magma de vibrations sonores qui pulsent aux oreilles de Mathias. Sonné, celui-ci tente de retrouver un rythme cardiaque normal. Il vient de faire son premier pas sur son chemin de rédemption…

***

Le deuxième round s’ouvre après les cinq minutes réglementaires de paris. Dans la goulotte entre les deux joueurs, le nombre de révolvers est descendu à quatre. Le gong résonne, annonçant la reprise du duel.

— On m’indique que la somme en jeu pour un de nos spadassins s’élève maintenant à 478.000 euros ! ÉNORME pour un second round !, braille Joe. Et c’est Hadès qui va choisir le thème de cette nouvelle épreuve ! En effet, après sa démonstration de force, il a pris la première place dans les paris !

Mathias balaie les thèmes restants sur son écran. Fidèle à sa démarche rédemptrice, il sélectionne « lancer de dés ». Face à lui, Baroud lui décoche un regard surpris. Comment peut-on remettre sa vie entre les mains du hasard ?!

Joe distribue deux dés à chacun des joueurs. Contrairement au round précédent, le son des tribunes n’est pas coupé puisque le public n’a aucun moyen de venir en aide aux candidats.

— Hadès, en tant que favori, je vous demande de lancer un premier dé !

Mathias s’exécute sous les murmures du public. Le dé roule sur la console, la rumeur s’intensifie, et un deux apparaît. Les parieurs sont divisés, certains laissent éclater leur joie, d’autres, leur dépit.

— DEUX ! Petit score pour ce premier jet ! Mais rien n’est fait ! Baroud, à vous !!!

Baroud semble en confiance, il a toutes ses chances. Il jette son dé, suit le tournoiement des chiffres et lève le poing bien haut quand le dé s’arrête sur le cinq. Dans les tribunes, c’est la cohue.

— CINQ ! BRAAAVO !!!

Mathias accuse le coup sans broncher. Il se sent comme le Christ sur le chemin du calvaire, direction le Mont Golgotha… Mort et rédemption dansent une valse funeste.

— Hadès, c’est à vous ! Si vous faites trois ou moins, Baroud sera forcément gagnant !

La salle se tait. Mathias sent de nouveau la terreur se lover contre lui comme une amante maléfique et indomptable. Il lance son dé d’une main malhabile et ce dernier glisse plus qu’il ne roule. Le couperet tombe sur le un. Mathias sent ses boyaux se tordre tandis que les parieurs beuglent comme des porcs qu’on saigne. Baroud, lui, laisse échapper un glapissement de joie. Il lève le poing plusieurs fois vers la foule en délire tandis que Joe remue la tête, d’un air grave, tout en faisant quelques pas sur le plateau.

— AÏE, AÏE, AÏE, AÏE !!!, finit-il par lâcher au micro. Le sort semble s’acharner sur vous, Hadès !

La cohue va decrescendo jusqu’à atteindre un silence touffu, vibrant d’excitation.

— Hadès… Vous avez échoué… Trois choix s’offrent maintenant à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias voudrait combattre la mort avec panache mais sa gorge est nouée et son ventre dur comme du bois. Sa voix tremble quand il répond :

— Tir.

De nouveau, ça exulte, ça hurle et ça se défoule. Joe affiche une mine médusée et respectueuse.

— ON DIRAIT BIEN QUE NOTRE SPADASSIN EST PRÊT À DÉFIER LA MORT CE SOIR !!! Allez, on l’encourage bien fort !

Mathias se coupe mentalement du tohu-bohu. Il fixe les quatre flingues qui luisent – menaçants – sous la lumière d’un spot. Les secondes filent et, bientôt, le silence est total, la foule suspendue à ses gestes. Mathias choisit le révolver de droite et le plaque contre sa tempe.

— Nous approchons du moment fatidique, chuchote Joe dans le micro. Hadès rejoindra-t-il les trois candidats qui ont déjà laissé leurs peaux sur ce plateau ?

Mathias bloque sa respiration, ferme les yeux et se rappelle Marion et Alice. Il revoit cette photo prise sur une plage de l’île de Ré, un an et demi plus tôt. Marion, les cheveux soulevés par le vent, Alice lovée dans un drap de bain trop grand pour elle. Leurs rires étaient des éclats purs de soleil. Mathias sourit, il est prêt à les rejoindre. Il appuie sur la détente. Un instant file, suspendu, hors du temps, puis :

— EXTRAORDINAIRE !!!, s’époumone Joe. Hadès est le premier concurrent à défier la mort deux fois d’affilée et à la vaincre !

Les parois sans tain semblent enfler et vibrer sous le souffle des parieurs. Une ivresse totale s’est emparée de tous. Le dernier round promet d’être intense.

***

Le gong puissant retentit. Dans la goulotte entre les joueurs, le nombre de révolvers est descendu à deux et la tension est à son comble. Joe énonce que la somme en jeu atteint un record : 1.251.620 euros attendent le gagnant.

— C’est parti, chers parieurs, pour notre ultime round de ce 6ème jeu de la mort ! On m’indique que Baroud a repris la tête des mises du soir – que de revirements ! – et c’est donc à lui de définir le thème de la dernière épreuve. Baroud, vous avez dix secondes.

Baroud affiche une sorte de rictus étrange. Son regard est presque halluciné quand il fait son choix…

— ÉNIGME ! Choix très audacieux pour un dernier round, Baroud !, s’exclame Joe.

Énigme ?! Mathias a le sentiment qu’un gouffre s’ouvre sous ses pieds. Il se sent totalement incapable de se concentrer et de réfléchir, il est bien trop nerveux.

— Chers parieurs, nous allons donc de nouveau couper le son des tribunes pour éviter toute triche !

Et Joe entreprend le décompte avec le public. À zéro, le plateau est subitement plongé dans un silence parfait qui ajoute à la tension ambiante. Les duellistes se fixent avec anxiété.

— Hadès, Baroud… TOP DÉPART !!!

L’énigme apparaît en même temps sur les écrans des joueurs et sur l’écran mural géant. Mathias lit : « Trois Russes ont un frère, mais celui-ci n’a pas de frère. Expliquez ». Mathias sent son cœur bondir dans sa poitrine : il sait ! Dans un même élan, Baroud et lui se jettent sur leurs écrans. Aussi vite que ses mains le lui permettent, Mathias écrit : « les Russes sont des femmes » et valide. Il relève la tête quasiment en même temps que son adversaire. Mathias en est certain, il a validé une fraction de seconde plus tôt ! Et là, il tient la bonne réponse !!! Inespéré !!! Son chemin de croix s’achèverait-il ?

— VOILÀ ! Nos deux spadassins ont répondu ! Nous pouvons désormais rétablir la liaison phonique avec les parieurs.

Ces derniers en profitent pour se faire entendre. Entre les « ALLEZ BAROUD ! », les « À MORT ! » et les « HADÈÈÈÈS !!! », les tribunes sont à bout de souffle. En bon Monsieur Loyal, Maître de son cirque moderne, Joe exhorte la foule. Souffle sur les braises ardentes du spectacle. Enfièvre la salle. Et galvanise les parieurs par ses braillements et ses grands gestes. Quand il estime que c’en est assez, il ramène l’arène au calme et se tourne vers l’écran géant.

— Et la bonne réponse était : les Russes sont des femmes !

L’écran se transforme en stroboscope avec la réponse qui clignote comme une enseigne publicitaire.

— ET INCROYABLE : NOS DEUX ADVERSAIRES L’ONT TROUVÉE !!!

Un tsunami d’acclamations balaye le plateau. Joe laisse filer les secondes. Il fait des grands « oui » de la tête pour marquer son ébahissement. Une minute plus tard, le public s’apaise enfin et Joe peut reprendre la parole :

— Le moment est venu de départager nos spadassins ! QUI A ÉTÉ LE PLUS RAPIDE ???

Les spéculations s’élèvent de toute part, derrière les vitres sans tain.

— C’est… HADÈS ! Chers parieurs, on l’applaudit !!!

Mathias peine à y croire. La tête lui tourne. Il est aux portes de la rédemption. Baroud aura-t-il le courage d’aller au bout ? – à ce stade-là, ce serait de l’inconscience, le seul qui s’y était risqué s’est fait péter le caisson, lors de la première édition du jeu… Joe bataille en vain pour ramener la foule au calme et c’est finalement le gros plan de Baroud sur l’écran géant qui fait taire l’assemblée. Tous les visages invisibles doivent désormais être braqués sur lui.

— Baroud, vous avez échoué, énonce Joe avec gravité… Trois choix s’offrent désormais à vous : forfait, joker… ou tir.

Un ange passe, puis :

— JOKER !, triomphe Baroud.

Et la carte frappée de « SHOOT » se matérialise sur l’écran géant. La paroi sans tain menace alors d’exploser sous le martèlement des parieurs des premiers rangs et le souffle surpuissant d’un concert de hurlements. Mathias, lui, sent de nouveau la bile lui brûler la trachée. Non, ce n’est pas fini… Il devra aller au bout du chemin de croix, au sommet du mont Golgotha, sous l’œil vengeur du Ciel. Tel est le prix de la rédemption qu’il est venu chercher… Et il l’aura, mort ou vivant…

Mathias prend subitement conscience que la foule s’est tue. C’est l’acmé.

— Hadès, vous avez échoué. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias ne trouve pas la force de répondre. Alors, il avance sa main vers les deux révolvers côte à côte dans la goulotte. Gauche ? Droite ? Une chance sur deux. D’une main tremblotante, il prend celui de gauche. Le plaque sur sa tempe. Puis, ferme les yeux. Une fois encore, il se concentre sur l’image de Marion et Alice. Revoit leurs doux visages qui sourient à la vie et croquent le bonheur. Entend même l’éclat de rire cristallin de sa fille. Capte aussi l’œillade mutine que lui lance Marion. Et sent la mort qui le nargue et le frôle pour la troisième fois. Les larmes roulent sur ses joues. Dans un instant, il connaîtra le visage de la Rédemption.

— L’heure est grave, murmure Joe… Hadès a fait son choix… Un choix extrême… Un choix fidèle à sa quête, souvenez-vous : Hadès cherche la rédemption.

Et, comme l’assistance est en apnée totale, Mathias respire un grand coup et appuie sur la détente…

Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Sophie Aubard

mercredi 30 janvier 2019

L’interview de la semaine : Sophie Aubard


Sophie Aubard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Sophie Aubard

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Non, les personnages restent dans les livres, et heureusement ! J’ai fait peu de salons, mais j’ai toujours rencontré de joyeux drilles qui ne se prenaient pas au sérieux, ce sont d’ailleurs devenus des amis.

Je me mets dans la peau des personnages le temps de l’écriture, certains virent très mal… et ça me fait bien rire !

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

42

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Simone Weil. Pas une once de haine dans cette femme, aucune compromission non plus. Je suis admirative.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Endormir mon prochain. Quel bonheur de plonger les barbants ou les méchants dans les bras de Morphée. Imaginez une réunion où en endort tous les participants. Pendant ce somme, on peut lire, écouter de la musique, modifier le power point. Et au réveil conclure « Merci untel. Prochaine réunion le 10 pour suivre l’avancée du projet ». Tentant non ?

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

J’ai commencé à écrire sans autre lecteur que ma pomme. Je continuerai tant que la thérapie ne sera pas terminée !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Une cascade de douleurs et puis le retour du bonheur.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Les bleus profonds sont ceux de l’âme et du cœur. Ils ne laissent aucune trace, mais ne cicatrisent jamais. Alors, oui j’y trempe ma plume.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Autant de livres seraient certainement publiés, combien connaitraient le même succès ? Je pourrais publier sans nom, mon ego n’en souffrirait pas si le lecteur est satisfait.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Il n’y a pas d’ombre sans lumière.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Une belle histoire. Aucun rituel ou besoin particulier.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

San Antonio pour les cours de français et d’humanisme.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je ne tiens pas de statistiques. Je peux supprimer des pages, des chapitres entiers tant que je ne suis pas satisfaite, et encore, je ne le suis jamais à 100 %. J’aimerais avoir accès aux brouillons de Frédéric Fajardie « La nuit des chats bottés », il a dû bien rire, et le résultat est juste parfait.

Trophée Anonym’us : Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Cette après-midi du mois d’août se distendait à l’infini. Encore deux heures avant l’arrivée du train de Mathieu. Marie-Martine détacha les yeux de l’écran de son MacBook. Par la fenêtre panoramique, la terrasse (ici on utilisait le terme plus glamour de roof top) était recouverte d’une épaisse couche de neige. De gros flocons tourbillonnaient dans un ciel laiteux qu’elle ne connaissait que des sports d’hiver, par temps de brume. « Tiens », se dit Marie-Martine sans s’émouvoir davantage. Dans le café art déco du co-working, la lumière avait terni. Elle augmenta la luminosité de son écran.

Bien sûr, on n’a pas tous les jours de la neige en été, se dit-elle avec malice. Et après ? Ce phénomène n’était en définitive qu’une confirmation. Cet hiver inattendu, d’une certaine manière, ne faisait que lui donner raison. Marie-Martine avait à ce sujet de solides convictions. Elle se revendiquait volontiers adepte de la décroissance, devant un verre de Chardonnay. Elle consommait responsable. Elle achetait notamment du courant « propre » et ne se déplaçait (au quotidien en tout cas) qu’en vélo à assistance électrique. Cette prise de conscience ne datait pas d’hier et la remplissait de satisfaction. Ce n’était malheureusement pas le cas de tout le monde, loin de là. Au fond, les gens se foutaient pas mal du climat. À commencer par Trump, qui s’était fendu d’un tweet débile à l’occasion d’un épisode similaire à New York.

Le déni, en général, n’allait pas aussi loin. Mais chacun, lui semblait-il, s’en remettait à la fatalité.

Pourtant l’évidence crevait les yeux. La catastrophe n’était plus à venir. Elle était bel et bien enclenchée. Lors de son vol aller, Mathieu avait dû survoler un des pires cyclones qu’ait connu la Floride. Marie-Martine avait passé la nuit à suivre son vol à la trace sur une carte du monde réactualisée en temps réel. La trajectoire du Boeing lui était apparue comme une flèche décochée droit dans l’œil de l’ouragan. Elle n’avait été capable de trouver le sommeil qu’une fois reçu le SMS de son mari. À quatre heures du matin. « Bien arrivé » l’avait-il sobrement rassurée. Évidemment, les longs courriers survolaient très haut les zones de dépression. Une fois de plus elle s’était tordu les nerfs pour rien.

Elle commença à taper une nouvelle phrase quand le grand carillon sonna l’ode à la joie. Seize heures. Marie-Martine blêmit. Elle voulut ramener son attention sur son clavier, mais le charme était rompu. Elle butait déjà sur le premier mot.

Le temps n’y était pour rien. De la neige, des ouragans. Oui le temps était détraqué, mais ce n’était pas ce qui tracassait Marie-Martine. Le monde courait à sa perte, c’était acquis depuis longtemps. Mathieu revenait après toute une semaine d’absence et Marie-Martine se sentait ravagée par l’angoisse.

Ce qui la déstabilisait, au fond, c’était le carillon, bien qu’elle n’ait rien contre Beethoven à titre personnel. Dans son casque Bluetooth à réduction active de bruit, les mazurkas de Frédéric Chopin s’étaient tues. Le bruit blanc avait cessé et ne restait plus dans ses oreilles que la sensation de s’être perforé les tympans. Son casque devait être à court de batterie.

Elle le retira d’un geste vif, et entendit alors la conversation des deux hipsters de l’autre côté de la salle. Elle ne les avait pas vus entrer, tout absorbée qu’elle était par son travail. Elle se troubla. C’était dimanche et elle avait espéré être seule. Ils étaient tous les deux engoncés dans des grands manteaux de laine boutonnés jusqu’en haut, et avaient chacun noué autour de leur cou une douce écharpe de mohair bleue. Ils n’avaient pas l’air troublés le moins du monde par la neige au-dehors. Les personnes de ce genre, l’espèce la plus fréquente au co-working, que ce soit pour les initiatives ou pour la mode, donnaient toujours l’impression d’avoir deux coups d’avance. En les regardant plus attentivement, Marie-Martine constata que l’un des deux possédait un manteau de facture très largement inférieure à celle de son interlocuteur (ses boutons avaient le reflet du plastique). Ce dernier devait occuper le poste de Chief Executive Officer dans la start-up qu’il avait créée, évidemment dans le domaine de la mode masculine. Cette entrevue devait certainement correspondre à l’un de ces incessants entretiens d’embauche auxquels elle assistait bien malgré elle depuis qu’elle venait écrire ici. Boutons de plastique avait l’air en difficulté. L’autre avait posé une chaussure de cuir brun sur la table et s’en servait comme d’un support à sa démonstration.

— J’avoue, j’ai un faible pour la Richelieu. Vois-tu, elle a le laçage directement sur l’empeigne. La derby, elle, comporte deux pièces rapportées, cousues dessus, et ce sont ces parties qui comportent les lacets. Bien sûr, toutes deux taillent bas, mais l’esprit de la derby en fait une chaussure de confort, bien peu de style. Tu n’es pas d’accord ?

— Si, c’est trop la honte, la Derby. C’est un peu la même chose pour la Chelsea, de toute façon. Par contre, je me suis toujours demandé, comment appelles-tu un mocassin à gland ?

L’autre se releva brusquement et tritura machinalement le bout de sa barbe.

— Eh bien on dit un mocassin à gland. Enfin, à pampilles. Mais, attends, ça n’a rien à voir ! Ne mélange pas tout. Qu’est-ce que tu m’embrouilles ?

Boutons en plastique devint cramoisi et se leva de table, en tremblant légèrement. Il quitta la pièce à reculons, les yeux perdus dans le prolongement de son menton velu. L’entretien d’embauche était manifestement clos.

L’autre demeura quelques instants immobile, à sa table, fixant le percolateur derrière le comptoir en chêne. Il avait un sourire crispé, non dénué de dédain, qui dessinait un rapporteur de collège à la base de sa barbe rectangulaire. Il n’avait toujours pas trouvé son Chief Marketing Officer. Il remit sa chaussure, la laça consciencieusement, puis à son tour se leva, avant de disparaître de l’univers.

Marie-Martine soupira. Il était temps de rendre les armes. Malgré tous ses efforts et la réanimation intensive qu’elle avait exercés sur lui depuis le début de l’après-midi, sa nouvelle demeurait désespérante à tous les égards. Ses deux personnages se regardaient comme des crétins et semblaient incapables de faire avancer l’action de quelque façon que ce soit. Jason était une petite frappe, un garçon du quartier (dont elle n’avait pas une seconde envisagé un plan d’ensemble) qui s’occupait de tondre la pelouse au black, quant à Jessica, en grande partie inspirée d’elle-même, Marie-Martine ne lui trouvait pas beaucoup de circonstances atténuantes. À tous points de vue c’était une grosse frustrée. C’était l’été là-bas aussi, mais le monde n’était pas détraqué et il faisait chaud. On avait éprouvé le besoin de se dénuder. La surprise de découvrir Jessica en topless dans la cabane à outil avait coupé tous ses moyens, pourtant prodigieux, au pauvre Jason. Pourquoi avait-elle, Bon Dieu, tourné les choses ainsi ?

En quatre-vingt-dix jours, Marie-Martine n’avait pas produit grand-chose, hormis quelques débuts de nouvelles pornographiques qui ne l’excitaient pas elle-même. Impossible de se concentrer plus de trois minutes sur le moindre paragraphe. Au point qu’elle avait dû, en catastrophe, faire l’acquisition de son casque audio. L’appareil avait fait illusion quelques jours, avant qu’elle trouve une autre source à son manque de rendement.

Cependant, pour la nouvelle qui l’occupait à ce moment, la solution paraissait relativement simple. Il lui suffisait de trancher la gorge à Jason, et peut-être bien la bite aussi, si elle se sentait d’humeur, et de faire flotter le gros corps flasque de Jessica à la surface de sa piscine. Dans une demi-heure ça pouvait être plié.

Mais avant cela, Marie-Martine avait vraiment besoin d’une pause. Les deux cafetières collectives étaient vides. C’était dimanche. Personne n’avait préparé de café. Par la fenêtre, la neige n’en finissait pas de tourbillonner. Marie-Martine, imprévoyante, n’avait aux pieds que ses petites sandales rouges, celles que Mathieu trouvait tellement sexy. Qu’importe, elle n’était pas frileuse. L’occasion était trop belle. Un dimanche, elle pouvait espérer que personne ne vendrait la faire chier si elle grillait une cigarette sur le roof top. Pas de doute, le terme faisait quand même plus classe.

Ici, on n’avait pas de temps à perdre. On optimisait. On produisait du concept. De la monnaie d’échange et du service. De la blockchain en veux-tu en voilà. Des maillons robustes et fonctionnels. Voilà comment se rêvaient les co-workers. Mais bien souvent, quand elle se rendait aux toilettes en traversant les couloirs, des types zappaient leur partie de solitaire ou de Candy Crush dès qu’ils repéraient une présence dans leur champ de vision. Aussitôt, ils reprenaient la lecture de contenus web en mimant une concentration extrême. Elle ne se moquait pas d’eux. Marie-Martine n’avait pas poussé l’audace assez loin pour renseigner « écrivain » sur sa fiche d’inscription, elle avait préféré parler de rédactrice, ce qui lui épargnait de fastidieuses explications. Au moins, grâce à Mathieu, elle ne manquait pas d’argent et c’était bien ainsi.

À l’extérieur, des bourrasques de vent finlandais la firent vaciller alors qu’elle empruntait la passerelle. Dix mètres en dessous, des climatiseurs gros comme des camions rugissaient en permanence. Ils ne firent pour autant pas voleter les pans de la petite jupe orange qu’elle avait passée le matin. Mais quelle importance ? Mathieu revenait. Marie-Martine se sentit de nouveau optimiste. Mathieu était cardiologue. Mathieu avait peu de défauts. Mathieu ressemblait un peu trop à George Clooney, cependant. Et il partait un peu trop souvent en congrès à son goût.

Elle s’arrêta devant la balustrade en verre blindé. Elle s’y accouda quelques instants.

De là où elle se tenait, Marie Martine pouvait contempler le beffroi, avec ses multiples clochetons qui crevaient le ciel bas. De l’autre côté, la ville se déployait. L’enfilade des toits était saupoudrée de neige sur un kilomètre et demi. Tout ceci lui évoquait un effondrement de banquise. La fin d’un monde, en somme, sans le moindre indice du commencement d’un autre. Étrange, cette lézarde dans ce qu’elle avait pris pour de la sérénité.

Marie-Martine sortit son paquet de Marlboro Lights en pestant contre le gland de cuir de son sac à main Nat & Nin à 395 €. On devait certainement dire une pampille plutôt qu’un gland, comme elle l’avait appris quelques instants plus tôt. Marie-Martine aurait bien sûr pu faire preuve d’un minimum d’audace, ou de sens pratique, en sectionnant purement et simplement la minuscule lanière. Il lui paraissait pourtant plus logique de remédier à ce désagrément en cédant aux sirènes d’un nouvel achat compulsif. Il lui fallait un nouveau sac. Coûte que coûte. Elle ne pouvait demeurer une seconde de plus avec celui-ci.

Hélas, un dimanche, seul Amazon aurait éventuellement pu lui rendre la raison mais avec ce temps polaire, elle ne serait jamais livrée avant le lendemain. Inutile d’enjamber le parapet pour autant. Marie-Martine regardait la petite cour pavée d’un immeuble, trente mètres en contrebas. Elle balança son mégot encore incandescent par-dessus bord. Le point rougeoyant suivit une trajectoire quasi rectiligne avant de s’éteindre d’un coup au terme de sa chute. Son crâne à elle n’était pas très solide, en comparaison du pavé, même capitonné d’un centimètre de neige. Elle se mordit les lèvres, déjà bleuies par l’hiver soudain. Marie-Martine tripota son alliance sans savoir vraiment quelle portée donner à ce geste.

Elle refit le chemin en sens inverse, et lorsqu’elle poussa la porte du bar, elle se sentit enveloppée d’une chaleur bienveillante. Il n’y avait plus personne. Elle serait tranquille. Décidée à se remettre au travail, elle ne put s’empêcher de consulter les info-trafic en temps réel. Après il serait toujours temps d’émasculer ce petit con de Jason.

Ainsi qu’elle l’avait redouté, le train de Mathieu accusait un retard de cinquante-cinq minutes. Marie-Martine ressentit une colère sourde lui tordre les entrailles. Elle ne savait même pas à qui elle était destinée au juste. À la neige ? À Trump ? À Mathieu ?

Jessica était une grosse frustrée, donc, une jalouse. Ce n’était pas une salope ni une pute. Juste une épouse malheureuse qui n’en pouvait plus de savoir son mari, neurochirurgien réputé, partir sans cesse à l’autre bout du monde. Matthew était bel homme. On pouvait difficilement imaginer meilleur mari en terme de statut social. Riche, les traits affirmés, les larges épaules et une culture générale époustouflante, Matthew nageait le cent mètres en cinquante-deux secondes. Jessica, quant à elle, suivait avec désespoir l’évolution de sa courbe de poids sur la balance. Jessica déprimait. Matthew avait des maîtresses, elle en était certaine. Elle ignorait leurs noms, elle ignorait leurs visages ou leurs âges mais ces détails n’avaient pas grande importance, aux yeux de Jessica. Il continuait à partir à l’autre bout du monde, sans même avoir le courage de jouer franc-jeu. Matthew n’avait même pas la décence de lui expliquer pourquoi il ne voulait plus la baiser. C’était, à bien y réfléchir, le seul défaut qu’elle lui trouvait.

Tout ceci, songea Marie-Martine, n’était pas très engageant. Jamais Mathieu ne pourrait lire ça sans éclater de rire ou se mettre dans une colère noire. C’était à cause de la neige. C’était la neige qui n’était pas prévue.

Des pensées malsaines assaillaient Marie-Martine. En retard. En retard pourquoi ? Et surtout pourquoi n’avait-il pas pris le temps de l’en informer ? Lui devait être au courant. Bordel, elle ne comptait vraiment pas alors. Pour lui, son emploi du temps à elle n’avait donc aucune espèce d’importance ? Avec qui il était ? Elle avait bien essayé de savoir, tous les soirs, au téléphone, quand ils se parlaient. Bien embêtée Marie Martine, avec le décalage horaire. Quand il était minuit pour elle (elle attendait plutôt une heure du matin pour repousser l’échéance) pour lui il n’était que dix-huit ou dix-neuf heures. Ce qui signifiait qu’il avait encore toute la soirée, toute la nuit aussi devant lui et elle, pendant ce temps là, elle essayait de dormir en trompant son angoisse. Elle avait pris des cachets, Marie-Martine. Des Xanax et des Stilnox, n’importe, ça se finissait toujours en X.

Elle ferma son écran. Elle ouvrit de nouveau son écran. Cette grosse vache de Jessica poussait des soupirs idiots devant la porte de la cabine de douche. Jason était tétanisé, le teint verdâtre. On l’aurait cru sur le point de défaillir.

— Qu’est-ce que tu as ? roucoula Jessica.

Bordel, c’était de la merde ! Trois mois comme une putain de chienne dans un jeu de quilles. Incapable. Elle était bien comme les autres, au fond, Marie-Martine. À la place du cœur, une machine à compter les likes. Oh Bon Dieu, elle avait tant besoin d’amour. Et Mathieu, qu’est-ce qu’il pouvait lui manquer. Plus qu’une heure, tenta-t-elle de se rassurer. Rien qu’une petite heure. C’est cette putain de neige qui n’était pas prévue. Tant pis pour ses résolutions, elle avait besoin d’une autre clope. Marie-Martine ressortit sur le roof top.

À l’extérieur, le sol n’était plus qu’un passage cotonneux. À perte de vue la neige unifiait la ville. Marie-Martine avança, prudemment, vers la balustrade. Bien qu’on soit au mois d’août aux environs de seize heures trente, elle sentait que bientôt tomberait la nuit. Elle eut soudain une image nette de Jessica. Une vision précise de ce qui se tramait dans son esprit pendant que Jason était sur le bord du malaise. Mais qu’est-ce qu’il avait, ce gamin ? Lui non plus, elle était incapable de le faire bander ? Pendant qu’elle s’escrimait à exciter ce petit crétin, Matthew, lui, il faisait quoi dans son putain de congrès à Hong Kong ? Pas difficile de le savoir. Il existait, loin d’elle. Il ne la désirait plus. Voilà pourquoi elle rabattait ses fantasmes sur ces petits cons dix ans de moins qu’elle. Matthew rentrait aujourd’hui. Son avion atterrissait à dix-huit heures à Miami. On annonçait un cyclone mais elle savait qu’il serait là. Il n’arrivait jamais rien de fâcheux à… Non, elle était folle. Il ne pouvait pas être là. Matthew ne reviendrait pas. Jessica était une cinglée. Marie-Martine inspira longuement. Il fallait garder la tête froide. C’était plus facile avec cet hiver soudain. Savoir faire la part des choses. Elle n’était pas Jessica. Mathieu n’était pas Matthew. Quant à Jason, ce n’était carrément personne.

Marie-Martine ouvrit une seconde fois son abominable sac à main. Il fallait le voir se nouer, le ventre de Marie-Martine, et sentir le feu qui lui ravageait les entrailles, depuis sept jours, sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Au téléphone, le soir (enfin, la fin d’après-midi pour lui), elle avait Mathieu. Elle parvenait à donner le change durant les quelques minutes, pas davantage regrettait-elle, que durait leur conversation. S’il avait pu voir, seulement, comment ses ongles se plantaient dans la paume de ses petites mains, à Marie Martine, des petites mains dont la peau se creusait de petites plaies rectilignes, et qui saignaient. Il aurait dû entendre toutes ces suppliques interminables qu’elle avait pour lui. Elle termina sa deuxième cigarette. La neige ne tombait plus. Le ciel était figé. Une troisième cigarette trouva naturellement le chemin de ses lèvres. Elle l’alluma en tremblant. Comment se comporterait-elle ? Comment serait-il, lui, quand il l’apercevrait au bout du quai ? Avec qui serait-il ?

Pauvre de moi. Et s’il m’embrassait sur la joue, simplement, tout à l’heure, à la gare ? Elle expédia sa cigarette. Elle s’obligea à penser à Jessica. Cette grosse connasse de Jessica qui était tout ce qu’on voulait, mais pas une image d’elle-même. Jessica et Matthew. La veille de son départ pour Hong Kong. Lui : nu, dans leur lit à moustiquaire, incapable de bander comme cet abruti de Jason. Elle, prostrée, vaguement colérique les bras ramenés par honte devant sa poitrine un peu tombante. Et ces yeux fixes qu’elle aurait alors, car incapable de faire face à cette nouvelle réalité : elle ne faisait plus bander son mari ; il n’éprouvait pour elle qu’une tendresse infinie, insupportable. La tendresse qu’on a pour les vieux chiens. Et pendant ce temps-là, cet idiot de Jason qui paraissait sur le point de tourner de l’œil. Mais bon sang, pensait Jessica, mon corps est-il repoussant à ce point ?

Marie-Martine eut une sombre vision.

Dans la brume. Au bout du quai. Une silhouette aux contours indistincts. C’est si bon de te revoir. Des yeux. Des yeux qu’on devine rougeoyants. Et des bras qui s’ouvrent. Un mégot qui s’éteint en s’écrasant dans la neige.

Elle savait comment se terminerait sa nouvelle. Le tabac et la neige lui avaient remis les idées en place. Elle savait ce qu’avait trouvé Jason en faisant du rangement dans la cabane à outils. Et cette tarée de Jessica ne paraissait même pas y penser alors que ça aurait dû lui crever les yeux et qu’elle aurait dû foutre le camp pour les Bahamas ou n’importe où. S’enfuir au lieu de rester plantée là.

Marie-Martine se sentit un peu mieux. Elle rentra à l’intérieur.

Quand elle revint dans le bar, l’ode à la joie sonna au carillon. Dix-sept heures. Elle n’était plus seule. Le type était assis à l’autre bout de la salle. Dos à la fenêtre. Elle reconnut le CEO prétentieux de tout à l’heure. Il avait rasé sa barbe et troqué son manteau de laine contre une chemise hawaïenne et un bermuda vert. Le regard était aussi vide.

Il paraissait avoir la fièvre. Il se tenait derrière un ordinateur à la pomme, semblable à celui de Marie-Martine sauf que lui possédait un quinze pouces, le salopard. Il tapait très vite sur son clavier, sans la regarder, sans faire mine de l’avoir remarquée.

Marie-Martine se sentit nue. Complètement nue.

Marie-Martine referma son MacBook pro 13 pouces. Elle rassembla ses affaires les fourra dans son sac. Sans saluer le type, elle se précipita dans le couloir, fonça vers l’escalier dont l’accès était barré par une porte verrouillée par une badgeuse. Marie-Martine batailla avec son putain de sac à gland et en extirpa sa carte magnétique personnelle.

La porte refusa de s’ouvrir. Il n’y avait rien qu’un objet technologique buté et une porte de verre blindé qui lui coupait la sortie. Une carte désactivée.

Bon sang, son abonnement était à jour, elle en était certaine. C’était dimanche, il n’y aurait personne à l’accueil. Marie-Martine fouilla dix fois le bordel dans son sac, en repoussant chaque fois la pampille. Son téléphone portable avait disparu.

Le carillon. La la sib do do sib la sol fa fa sol la la sol sol. Dix-huit heures. Putain de porte.

Marie-Martine se rua dans le bar. Le hipster s’escrimait sur les touches de son MacBook et elle se planta devant lui.

— Vous pouvez me prêter votre carte ?

Le hipster s’interrompit un instant, juste une seconde, et la considéra avec curiosité. Il sourit et se remit à taper. Elle se pencha à l’aplomb du coûteux écran retina.

— S’il vous plaît.

Cette fois, il ne releva même pas la tête. Le cliquetis de son clavier devenait dément. Qu’écrivait-il ? La scène où Jason était tombé sur le corps en décomposition de Matthew ?.. Non, loin de la rassurer, cette idée faillit la faire vomir. Marie-Martine trépignait. Elle n’osait même pas le toucher. Marie-Martine s’avança vers les portes extérieures en sortant son paquet de cigarettes. Et Mathieu, Mathieu qui est en train d’arriver, se lamentait-elle. La neige s’était remise à tomber de plus belle. Elle avait froid. C’était le mois d’août, un dimanche, et comme de coutume la climatisation tournait à plein régime. Par-delà le roof-top, elle distinguait encore la ville s’étendre au loin, à perte de vue, et les maisons en feu. Leurs fumées noires s’élevaient vers le ciel laiteux et l’espace d’un instant, elle songea à un poème de Paul Celan qu’elle avait oublié et elle se sentit bête. Elle voulut pousser les portes mais elles ne s’ouvrirent pas. Sur ses joues, elle sentit son maquillage couler en rivières sombres. Elle se tourna vers le CEO. Elle gémissait.

— Je peux plus sortir.

Le hipster écarta son ordinateur, tourna la tête vers elle, comme s’il allait lui dire quelque chose, mais il se ravisa. Il n’y avait plus de café. Il se leva pour en préparer.

Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Laurence Simao

mercredi 23 janvier 2019

L’interview de la semaine : Laurence Simao

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Laurence Simao



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

On va dire : Non Applicable pour la partie salon ;o)Et non, je préfère les regarder agir, ils vivent très bien leur vie tout seuls.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

133. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?Alors là, oui, beaucoup, presque tous d’ailleurs.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Rendre les gens heureux. Ca ne demande pas d’explications je pense. Disons que ça simplifierait bien les choses.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

C’est le cas donc OUI !


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Je suis avant tout une lectrice donc certainement par défi j’imagine.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Intéressant. C’est possible mais pas systématique fort heureusement.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

J’imagine que beaucoup d’auteurs écrivent pour être reconnus. Peu le font sous un pseudo donc la réponse serait plutôt non.La question ne se pose pas pour moi car je n’ai jamais publié.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Le bonheur des autres n’intéresse pas grand monde, si ? Me concernant, il s’agit davantage de participer à des concours de nouvelles et le noir me semblait être un challenge intéressant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Avoir l’envie déjà. Etre au calme, tranquille et certainement aussi avec la pression d’un délai à respecter.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Sans aucune hésitation, Elizabeth Bennett.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

J’écris en traitement de texte et en corrigeant (sans arrêt) au fur et à mesure donc c’est difficilement quantifiable.Nous rêvions juste de liberté d’Henri Loevenbruck mais aussi les nouvelles de Wallace Stegner par exemple.

Cace Stegner par exemple.

Trophée anomym’us : Nouvelle N°15 – Contrechamp

Nouvelle N°15 – Contrechamp

dimanche 20 janvier 2019

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Pas un Grec, pas une épicerie. Rien.
Je pousserai jusqu’à Gare du Nord, pour dîner. Il y a le petit libanais qui fait l’angle avec la rue La Fayette. En marchant bien, j’y serai en dix minutes. C’est pas mal, là-bas. Le seul problème, c’est la sauce. Leurs machins rouges me fusillent le bide. Des coups à chier dans son camion, comme Rico l’an dernier, sur le tournage de la pub Merco. Quelle bande de bras cassés, cette prod. Avec eux, plus jamais. Pour se faire payer à coups de fusil, en plus. Pas question. Même si j’ai pas mes heures, je m’en fous. Je ferai autre chose. Trop longtemps que je garde des places vides pour ces trous de balle. Ça y est, je me souviens. Des radis rouges. Voilà, c’est ça qu’ils mettent dans leurs sandwichs, les libanais.

Tiens, le p’tit nouveau.

— Yo ! Gibson, c’est ça ?

— Ouais. Le voilà qui me donne du Yo en m’appelant par mon surnom.

— T’as pas du feu, s’te plaît ?

— Ouais, tiens.

— Bien vu le Zippo, il est frais.

Encore un qu’allume sa clope comme un bédo. La coupe à la mode, cheveux longs, rasés sur les côtés, les Nike et le futal de sport qui moule les chevilles, mais pas le reste. Quelle mode à la con.

— Qui c’est qui t’a dit mon blaze, fils ?

— C’est Rico et Poêle-à-frire, ils sont dans la rue d’à côté. Vous faites golris les anciens, je te jure, avec vos blazes de ouf là. Moi, c’est Ted.

— Didier. Mais tu peux m’appeler Gibson, comme les autres.

La pogne solide. Les yeux bien droits quand il cause. Lino dirait que c’est bon signe. Pas un mytho. Et puis il a l’air content d’être là, le môme. Sincèrement. Bien sûr, il se fait enculer. Mais ça, il le sait pas encore, c’est un môme. Sauf que maintenant, c’est un môme qui bosse pour le Cinéma. Ouais, un veinard, qui démarre sur les chapeaux de roues, en plus. Un gros film avec des stars et du matos, des rues bloquées et des cascades, des projos de dix mètres gros comme des lunes qui sortent des fenêtres accrochés par des câbles, des boules chinoises, des figurants, encore des figurants, des légions de putains de figurants qui viennent bouffer du quatre quarts sur des tables régies longues comme des plages, des plages de bouffe merdique colportée par des stagiaires qui sont contents d’en être, et puis encore du matos, des camions de matos dont on n’utilise pas la moitié pour le tournage, mais on s’en fout, c’est la prod qui paye ; et ces escadrilles de techniciens-tatoués-qu’ont-connu-la-planète-entière-dans-leur-carrière, des putains de Larousse du cinéma illustrés, avec une barbe et des clopes à rouler. Bon, ils ont pas tellement évolué depuis la grande époque, à part un ou deux divorces et un pavtar en banlieue. Mais putain, ils ont kiffé quand même. Ouais, grave. Parce qu’au final, c’est pour ça qu’on y va tous. On se dit qu’on est dedans. Pas comme ces cons qui vont à l’usine, ou dans leurs bureaux merdiques, pomper le nœud d’une huile en cravate pour un salaire minable. Non, nous, on est bien mieux. Au-dessus. Pas des artistes, mais pas loin quand même. Une équipe. Une Famille. Merde, une putain de famille ! Avec le père, le réal, le mec touché par la grâce, genre génie visionnaire, torturé, suspendu entre l’auteur et l’homme de terrain en casquette et mocassins. Et puis à ses côtés, l’équipe mise en scène : des armées d’assistants fraîchement émoulus de leur école de ciné à une plaque l’année, tous plus dévoués les uns que les autres. Une bande de minots un peu branleurs, persuadés d’être des génies en gestation. Tellement cinéphiles qu’ils peuvent se mater l’intégrale de Rohmer deux fois de suite, comme ça, pour le kiff. Tellement interchangeables qu’on leur a filé des numéros. Premier assistant, deuxième assistant, troisième, quatrième, y a pas de limite en fait. Plus le réal en a une grosse, et plus y en a pour lui lustrer. Logique. Et tout ce petit monde sait que s’il lui mijote une bonne turlute, au patron, une flûte comme il les aime, peut être que dans sa grande mansuétude, l’illustre, le sage, il les rappellera pour un prochain film. Et ça, c’est le jack-pot. L’assurance de travailler à nouveau. D’enchaîner, comme on dit. Et enchaîner, et enchaîner. Encore et encore. En-chaî-ner. Comme avec des chaînes et des boulets. Et au bout de cette autoroute de la pipe, l’espoir de passer d’assistant-fiotte à chef. Une vie à tailler des plumes pour une épithète. CHEF. Y a que ça sur un film : chef électro, chef machino, chef opérateur, chef déco, chef costumier, régie-chef, chef monteur, chef, chef, chef… Un putain de régiment d’infanterie.

Et aux pieds de la caserne, à la cave de la grande maison du cinéma : le bâtard. Le fils qu’on a eu avec la bonne, en rentrant au petit jour, un soir de bringue (« Oups ! Désolé, Papa s’est trompé de chambre »). Le mouflet pas vraiment cinéphile, même si ça lui déplaît pas. Le paumé, le technicien déchu, ou encore la canaille qu’a fait un peu de ballon pour des conneries, y a longtemps.

Nous, les ventouseurs.

La ventouse, comme une ventouse pour les chiottes. Sûrement que ça vient de là d’ailleurs, parce qu’on se tape le boulot le plus merdique de l’usine à rêves : garder les places vides dans les rues pour que les camions de tournage se garent. Douze heures par jour et par nuit. En hiver et en été. Dans la rue. à se faire chier sévère, dans nos camions. Avec des cônes de Lübeck et des rouleaux de rubalise tendus entre chaque plot, devant des places vides. Et tout ça pour une seule raison, notre mission divine : que ces connards de riverains ne se garent pas où on est. Et ils essayent. Oh, que oui ! Immanquablement. Alors, après avoir essuyé gentiment quelques insultes, on dialogue, on explique : « Non, Madame Trouduc’, vous pouvez pas vous garer ici. Oui, on a des autorisations, regardez. C’est un tournage de cinéma, c’est du sérieux, avec Patrick Prunelle qui tient le premier rôle. Si si, le vrai, avec sa permanente et sa gueule d’ange figée dans le temps, comme au Grévin. En plus, c’est un grand film, réalisé par Gérard Bidule, le mec qu’a tellement de palmes d’or qu’il s’est bâti une case en Belgique avec, pour se protéger quand il pleut des impôts. Alors, Madame Trouduc’, vous et votre Clio en leasing, vous n’empêcheriez tout de même pas des millions de gens de rêver, hein ? Parce que si les camions de matos peuvent pas se garer dans votre quartier de rupin à 15 000 balles du mètre carré, il y aura plus de films. Rien. Nada. Un gouffre culturel. La plèbe se noiera dans un océan de conneries hertziennes, et tout ça à cause de vous. »

Merde, voilà que le môme veut faire la causette. Comme si mon feu lui suffisait pas.

— ça vient d’où, Gibson ? C’est à cause de l’acteur ?

— Non. C’est une marque de guitare.

— Ah ouais. Tu joues ? Je suis tombé sur un putain de prix Nobel.

— Ouais, à l’époque j’avais plusieurs groupes sur Paname. Je faisais des remplacements, des concerts et tout.

— Pourquoi t’as arrêté ?

— La tune, fils. Ça paye plus que dalle la zique. Un jour, je me suis retrouvé dans la mouise. Grave. Les huissiers qui débarquent le matin et tout le bordel. On venait juste d’avoir ma fille, ma femme et moi. Alors comme j’avais remplacé pas mal de zicos sur des tournages, un copain régisseur m’a proposé mes premières ventouses. Ça s’est fait comme ça, par hasard. Au début, je me suis dit que c’était temporaire. Ça fera vingt piges le mois prochain.

— Ouais, je vois le délire. Moi, je suis dans la mécanique à la base. Et puis j’ai eu des galères de taf, pareil. C’est Jo, le neveu de Rico qui m’a mis sur le plan. C’est un bon soss, Jo. Il savait que je kiffe de ouf le ciné.

Jo, le fils de la frangine à Rico. Une belle famille de cinéphiles, ceux-là. Genre, Les Enfants du paradis en caravane dans la Beauce. Aux dernières nouvelles, le petit de Sylvie donnait plus dans la zipette et les BM chouraves que dans les tournages de films. Mais bon, les gens changent, paraît-il. — Et tu le connais d’où, Jo ? La question à dix plaques. Concentre-toi sur ses yeux : en bas, à gauche. Les pupilles qui se dilatent, et ça repart : en haut, à droite. Vas-y, gamin, sors-le-moi ton mytho.

— En fait, Jo et moi on a bossé ensemble dans un garage, à Osny, pendant deux ans et quelques. On est restés potes depuis. Un garage à Osny. Avec des barreaux aux fenêtres, ouais. En tout cas, c’est pas pour escroquerie qu’il est tombé, le môme. Les mythos c’est définitivement pas son truc. — Hey Gibson, je veux pas te manquer de respect et tout, mais pourquoi tu mates mes yeux comme ça ?

— C’est le Grand Lino qui m’a appris ça.

— Lino, le rappeur ? Sérieux, tu le connais ? C’est un tueur de ouf, je kiffe depuis l’époque d’ärsenik…

— T’enflamme pas, fils. On parle pas du même. Lino Ventura, le comédien.

— à ouais, à l’ancienne. Si si, Les papys flingueurs et tout.

— Ouais, c’est ça. J’ai été son chauffeur pendant plusieurs années. On a fini par devenir potes. Tu vois, les Lino, Gabin, Blier, toute cette clique, c’étaient des Messieurs. Je veux dire, jamais un mot plus haut que l’autre, respectueux de tout le monde sur un plateau. Ça serrait la pince à l’équipe le matin, toujours un petit mot pour les ventouseurs et les techniciens : « ça va les gars ? Pas trop dure, la nuit ? Venez prendre un café. » C’étaient des mecs qu’avaient eu une vraie vie, avant le cinéma. Pour ça qu’ils étaient bons à la face, d’ailleurs.

— Je vois ce que tu veux dire. Et c’était quoi son délire avec les yeux, à ton gars ?

— Lino avait fait carrière dans la lutte, avant de jouer la comédie. Un de ses entraîneurs lui avait appris un truc : guetter l’endroit où les yeux partent, pendant le combat. Pas facile. Mais quand tu y arrivais, ça te permettait d’anticiper une feinte ou une projection. Le truc marche aussi hors du tapis. Et Lino, avant qu’il te connaisse, te posait toujours une ou deux questions en te gaulant le regard. Avant même que tu répondes, il savait si tu mentais, si c’était un souvenir ou autre chose. Un genre de test, j’imagine. Pour voir si t’étais une trompette ou si t’étais réglo. Des années plus tard, j’ai maté un documentaire là-dessus. Ce truc-là, c’est une science, en fait. Ils appellent ça PNL…

— PNL ? Comme le groupe de rap ? — T’arrêtes jamais avec ton rap, toi. Non, ce truc veut dire Programmation Neuro quelque chose. En gros, c’est des mecs qu’étudient la façon que t’as de bouger les yeux, les bras et le reste quand tu causes, pour voir si t’es un faisan ou pas.

— Lourd. Oh putain, regarde là-bas ! C’est Faguet, avec le réal et la petite assistante. Ils retournent sur le décor à cette heure-ci ?

— Ils vont répéter pour la scène de demain, à coup sûr.

— Elle est fraîche l’assistante, hein ? Par contre elle se la raconte grave, c’est abusé.

Pas faux. Bêcheuse comme pas deux, la gamine. Elle te dit bonjour comme elle te cracherait à la gueule. Avec la moue, mi-hautaine, mi-écœurée de la petite bourge découvrant un étron sur le tapis persan de sa grand-mère. Mais sa tronche me dit quelque chose. J’ai déjà dû la croiser, cette môme.

P eut-être bien qu’elle ressemble à ça, ma fille, aujourd’hui. Dire qu’on s’est pas revus depuis ce foutu jour de l’an. Ça fait quoi, quatre ans ? Peut-être plus. Faudrait que je l’appelle.

— Hey, Gibson, tu crois que c’est abusé si je demande un selfie à Faguet ? Ma daronne kiffe trop cet acteur. Si je lui envoie la photo, elle va péter un câble.

— Laisse tomber, c’est un tocard. Je peux pas l’encadrer, lui et sa caravane de vingt mètres.

— Vingt mètres !

— Vise là-bas, au bout de la rue. Le gros truc impossible à garer, c’est plus une loge, c’est un Airbus, le bordel. Y a même un putain de jacuzzi à l’intérieur. Juste pour ses putes.

— T’es sérieux ? Faguet, il se tape des putes ?

— Pas plus de deux par jour, rassure-toi. Mais ça l’empêche pas d’emmerder les maquilleuses. Les pauvres gamines sont terrorisées à l’idée de rentrer dans sa turne. Une fois sur deux, il est à poil. D’ailleurs, l’an dernier il a dérapé.

*

— Genre ?

— C’était le film pour lequel il a eu le César. Le truc engagé, sur un chômeur. Tu parles. Ça les empêchait pas de s’en foutre plein le pif jusqu’à pas d’heure, tous les soirs. Bref. Notre bon Faguet national, engnôlé jusqu’à la moelle, a agressé une assistante-maquilleuse qu’avait le malheur d’être un peu gaulée. Mauvais timing. La môme a débarqué dans sa loge en pleine orgie. C’était pas la première fois que ce genre de connerie arrivait. Sauf que là, le lendemain, les parents de la gamine se sont pointés sur le plateau, et la prod s’est chiée dessus. Mais bon, comme toujours, notre vedette a acheté le silence de la môme et ses vieux, à grands coups de biftons. — Quel fils de pute.

— Comme tu dis. Des histoires comme celle-là, je pourrais en remplir un bottin. Allez, maintenant ça serait bien que tu te casses, le nouveau. J’avais pas prévu de tenir un colloque. J’ai la dalle, moi.

— Au fait, ça vient d’où le blaze, Poêle-à-frire ?

— T’es un curieux, la bleusaille. Ça date, ce truc. C’était un jour où on bossait dans un quartier chaud. Y avait Polo, Boban, Gros-Vlad et moi. Rico bossait pas sur ce film, il venait d’avoir son fils. La prod avait pas voulu raquer le caïd du coin pour qu’il nous foute la paix. Erreur de débutant. Du coup, ça a pas fait un pli, deux cailleras sont venues pour nous faire un camion de matos, pendant la nuit. Et c’est tombé sur ce bon Michel. Le con s’est pas dégonflé, il les a montés en l’air avec le seul truc qu’il avait sous la main.

— Une poêle à frire ?

— Exact. Ce mec, c’est le plus chiant que je connaisse quand il s’agit de casser la croûte. Rien n’est jamais assez kasher ni assez bon pour lui. Alors, il se prépare sa tambouille tout seul, dans son camion, sur son réchaud. Pour ça qu’il est équipé. D’ailleurs, en parlant de bouffe, je vais aller me chercher un sandwich au Libanais de gare de Nord.

— Vas-y, ça roule. Bon appétit, Gibson. On se capte plus tard.

*

La nuit, t’es seul comme un rat. Paraît que « les choses de la nuit ne s’expliquent pas à la lumière du jour ». Moi, j’ai connu que ça, la nuit. Un crépuscule interminable. Un chemin nocturne, balisé de rades anonymes, où des pèlerins sans bâtons se font taper, planter, gerber, baiser, mendient, philosophent ou se marient, tout ça sur un carré d’asphalte. Un bout de trottoir. Tous à fourrager dans les bas résille puants de Paris. La demi-mondaine. La bimbo sentimentale qui jure qu’elle est à toi, et à personne d’autre. « Juré, mon chou ! », qu’elle te fait, avec un clin d’œil aviné. Et l’instant d’après elle te jette à la gueule ce que t’auras jamais. Ce que personne n’aura jamais. La piste aux étoiles : ses rues, ses places, ses cafés et ses ports. La grande illusion.

J’aime ce spectacle. J’y suis accroc.

*

Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Une détonation de fusil à pompe, derrière mon camion. Ça y ressemble. Je vois que dalle dans le rétro. Tu parles d’un réveil. Allez mon Didou, va falloir prendre ses couilles à deux mains. Mais qu’est-ce que j’ai foutu de ma batte, bordel ? Ah, la voilà. Quel con. Endormi à cause de ce putain de sky. Résultat des courses, les keufs vont débarquer et je pue la gnôle et le shit, pire qu’une cellule de garde à vue un samedi soir. Et cette putain d’alarme de bagnole qu’arrête pas de gueuler. Attends, mais c’est quoi ça ? Bah, merde alors…

Pas de César pour Faguet, cette année. À part peut-être celui de la plus grosse pizza au champagne. Je crois que je vais gerber. Ce con s’est cassé la gueule du balcon de l’appart où ils tournent. Cinq étages. Un gros plat sur le ventre à l’arrivée. Droit sur le toit de la bagnole, juste derrière mon camion, à quatre du mat.

Un appart haussmannien de 200 mètres carrés : cheminées en marbres, moulures au plafond, parquet tellement ciré qu’on a peur de marcher dessus, des projecteurs, des réflecteurs, des caisses et des câbles partout qui t’empêchent d’avancer.

Un décor de cinéma. J’imagine pas le pot belge que ce con de Faguet s’est envoyé avant de faire le grand saut. Déjà qu’en temps normal, ce type a la réputation d’un aspirateur Dyson, mais là, il a dû sacrément dépasser les prescriptions du toubib. Ses cloisons nasales en or massif auront pas tenu le coup, dommage. Mais qu’est-ce qu’il foutait encore sur le décor à cette heure ?

La voix du nouveau, Ted, sur la terrasse. Des cris, plutôt. Des larmes en bruit de fond. Merde, la petite assistante est là aussi.

— Eh, oh, gamin ! Baisse d’un ton, tu veux.

— Putain, Gibson ! C’est la merde, Faguet s’est cassé la gueule du balcon !

— J’aurais deviné tout seul. À trois mètres près, la vedette terminait son saut carpé sur mon camion. Mais toi, qu’est-ce que tu fous ici avec la demoiselle ?

— Selma. Je m’appelle Selma. Première fois qu’elle m’adresse la parole, en un mois. Elle a l’air sacrément choqué, la gamine, à grelotter dans sa couverture, les yeux dégoulinant de maquillage. Et dire que ce soir, c’était la quille. Un tournage tranquille, qui devait finir par une nuit tranquille. Tu parles. Au lieu de ça, avec quatre piges de placard au compteur, c’est à moi qu’échoit le rôle du limier dans l’affaire de l’été. Beau casting.

— L’un de vous deux peut m’expliquer ce qui s’est passé ?

— Putain Gibson, quelle merde !

— Calme-toi, fils. Les yeux de la bleusaille se barrent à nouveau : en haut, à gauche.

— OK. Je m’endormais dans mon camion, alors je suis venu me faire un café sur le décor, dans l’appart’, pour tenir le coup. Rico voulait que je lui en ramène un, aussi. Quand je suis arrivé, j’ai entendu des hurlements, je suis allé voir sur la terrasse. Et là, j’ai vu Selma et Faguet en train de s’embrouiller. J’ai essayé de venir les séparer, ce con allait lui mettre une patate, tu vois. Il gueulait, je captais rien tellement il était raide. Et puis, il m’a mis une droite, je suis tombé, et quand je me suis relevé il basculait de la rambarde. Il était fonsedé de ouf, j’ai pas pu le rattraper.

— Tu confirmes ce qu’il vient de dire ? Pas le temps de répondre à ma question, la voilà qui répand ses tripes sur le carrelage de la terrasse. — Laisse tomber, Gibson. Elle est rôtie, elle arrive à peine à parler.

— Fils, va chercher un verre d’eau dans la cuisine, s’il te plaît. Poêle-à-frire a appelé les poulets, ils devraient pas tarder.

*

— Hey, Gibson, t’as raconté quoi aux flics pendant deux heures ? — Ce que j’avais vu en arrivant là haut, Rico.

— Ouais, et pourquoi ils t’ont pas emmené, toi ? Ils ont bien embarqué Ted et l’assistante, pour les cuisiner.

— Je sais pas, Rico. Peut-être qu’ils veulent juste les entendre, une fois qu’ils seront calmés. Les carreaux humides de Rico se font la malle. Direction : en bas, à gauche.

— Je l’aime bien, ce petit. C’est un pote de mon neveu. Je crois qu’il a pas toujours filé droit, tu vois ce que je veux dire ?

— Je vois.

— Je voudrais pas que tout ça lui attire des emmerdes.

— ça va aller. T’inquiètes pas pour ton lascar.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— J’ai essayé de causer un peu avec l’assistante réal, entre deux vomissements. M’est avis qu’elle a de la famille dans le métier. Peut-être même une frangine. Dans le maquillage, par exemple.

— C’est que t’es un putain de Columbo, hein, Gibson ? L’autre con de Faguet est tombé parce qu’il était raide, c’est tout.

— ça, pour être raide. Aucun doute là-dessus. Pour le reste…

— Je t’écoute.

— La tête de la petite me disait quelque chose depuis le début du tournage. J’étais pas sûr. Avant ce soir, je l’avais pas vraiment vue de près. Et puis ça a tilté, une fois sur la terrasse. La ressemblance avec la maquilleuse que Faguet avait agressée était flagrante. Sa frangine, à coup sûr. Alors, je lui ai posé quelques questions, pas grand-chose. Et je crois bien avoir eu ma réponse.

— Ses yeux, j’imagine ? Encore le truc de Ventura dont tu parles tout le temps, hein ?

— Je te demande pas de me croire, Rico.

— Et où est-ce qu’elles allaient ce coup-ci, ses billes ?

— Dans un coin, toujours le même. Un coin que j’ai déjà vu.