PREMIÈRES LIGNES #1

PREMIÈRES LIGNES #1

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le premier livre choisi est :

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun

« Gus, un braqueur ? Faut vraiment avoir de la bouillie à la place du cerveau. »

Salut à toi ô mon frèrLa fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, et six enfants dont trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d’une fantaisie bien peu militaire.Jusqu’à ce 20 mars 2017 où Gus, le petit dernier, manque à l’appel. L’incurable gentil a disparu et est accusé du braquage d’un bureau de tabac de Tournon. Branle-bas de combat ! Il faut faire grappe, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour innocenter Gus, lui ô notre frère.Marin Ledun signe ici un roman noir atypique, où la critique sociale rejoint l’humour au sein de cette famille délicieusement anticonformiste.

PREMIÈRES LIGNES #1

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La trappe du grenier se soulève en grinçant, libérant une avalanche de hurlements et de bruits de cavalcades. La voix de Camille s’élève en trémolos dans l’espace exigu de ma chambre, rauque et engageante comme un lundi matin.

— Rose, c’est toi qui m’as encore piqué mon tee-shirt bleu, tu sais, celui avec des paillettes ?

Le réveil est brutal. En dessous, ça grouille. Dans tous les sens du terme et dans toute la maison. Ça s’agite en grand nombre. En quinconce. C’est rempli d’une masse confuse et en mouvement.

C’est « plein de », tout court. Dixit le Larousse illustré.

Huit au total.

Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats. Et douze si l’on compte la petite voix de l’oreiller qui me susurre en ce moment même, par ordre décroissant : de dire à ma sœur cadette que je l’aime d’un amour vrai et sincère, de l’étrangler, de la jeter en bas de l’escalier, puis de refermer cette maudite trappe, de tirer une commode dessus pour la bloquer et, enfin, de me rendormir. Mais on est lundi, tout le monde est sur le pont, alors forcément, huit à la douzaine, réunis dans une seule maison, quatre chambres, une salle de bains, un lavabo et un unique W.-C., ça grouille, au propre comme au figuré. À en juger par le volume sonore en provenance du reste de la maison, il est quelque chose comme six heures trente-cinq ou quarante-cinq du matin, je ne sais pas encore exactement, mes yeux peinent à s’accommoder à la lumière. Je distingue vaguement la forme d’un trois sur le cadran du réveil, entre le six et le cinq, mais pour être sûre, il faudra attendre le premier café ou la Saint-Glinglin.

J’opte pour la seconde hypothèse.

— Rose a entendu, Camille, mais elle est occupée pour le moment et jusqu’à nouvel ordre.

Et je lui tourne le dos, en signe de fermeté. Évidemment, elle insiste. Ma sœur est peu sensible à la sémantique du dos tourné.

— Mon tee-shirt !

Je m’apprête à répondre que je suis gothique, que j’écoute du Marilyn Manson et du Korn, lis Les Fleurs du Mal de Baudelaire et porte uniquement des fringues noires, à la rigueur cloutées, mais jamais à paillettes, quand le buste de ma mère, Adélaïde, apparaît derrière elle dans l’ouverture – oui, ma mère se prénomme Adélaïde, c’est la classe, non ? Avec sa blouse d’infirmière, ses cheveux attachés en chignon et la douceur couleur caramel de sa voix, ça lui donne l’air d’un ange.

— Coucou mes belles, je suis rentrée !

— Mon tee-shirt.

— Salut, maman. Ta nuit s’est bien passée ?

— Je suis cre-vée ! Quel tee-shirt ? On a eu une appendicite péritonite, un accouchement et une explosion de fistule. En même temps ! Vous vous rendez compte !

Pour l’angélisme et le caramel, vous repasserez. Je proteste mollement :

— Maman, s’il te plaît…

— Mon tee-shirt !

— Il faudra que tu me racontes l’explosion de fistule, déclare mon père qui se faufile et dépose un baiser sonore sur les lèvres de ma mère, avant de disparaître en criant : Bonjour, Rose, bien dormi ?

Une autre voix masculine, grave, celle de l’aîné de mes quatre frères, en bas – forcément, plus de place dans l’escalier.

— Qui ça, une explosion de fistule ?

Il tente de grimper, Camille le repousse sèchement.

— Salut sœurette !

— Bonjour, Ferdinand. Maman, est-il obligatoire que toute la famille vienne dans ma chambre pour me réveiller ?

— Mon tee-shirt !

Adélaïde bat en retraite. Je repousse la couette à regret, m’extirpe hors du lit et enfile un débardeur arborant une tête de mort coiffée d’un nœud églantine, pour marquer le coup. Mignonne, allons voir si la Rose qui ce matin avait déclose sa robe d’ébène au soleil, a point perdu cette vesprée, les plis de sa robe basanée, et son teint au vôtre pareil

Camille ne lâche pas l’affaire.

— Mon tee-shirt, Rose.

Ses joues virent au rouge. Avec le bleu et les paillettes, ça risque de jurer. Je lui en fais la remarque. Elle ne goûte pas mon humour et passe du vermillon au bleu Majorelle.

— C’est beaucoup mieux, je dis.

— Va te faire foutre, Rose ! résume-t-elle avant de disparaître, verte de rage.

Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y passent, je suis impressionnée. Ne manquent que la musique techno et les constipés de la Manif pour tous pour organiser un défilé LGBT dans ma chambre.

Camille, de reprendre plus loin, dans les entrailles de la maison, à l’adresse du reste de la troupe :

— Quelqu’un a vu mon tee-shirt ?

— Maman, y a Antoine qui monopolise les chiottes !

Poésie enchanteresse des matins familiaux. Je mets la radio, la matinale de France Inter s’ouvre un vieux tube de Goldman, « Un matin, ça ne sert, à rien ! ». Pitié ! Je change aussi sec. France Info, 20 mars 2017, premier jour du printemps, youpi ! Clic. Nouvelle fréquence, je tombe sur le titre phare d’un certain Kendji Girac : « Ce matin j’étaislà, demain je n’y serai pas, je suis le vent du destin, qui me porte au loin, jamais seul, toujours ensemble, une famille qui nous ressemble… » Des odes poétiques de la Pléiade à la subtilité des textes de la saison 3 de The Voice. Décidément… Je bascule sur le dernier album de Slipknot. Y a moins de risques de cancer du côlon avec le métal nu, c’est scientifiquement prouvé. Je retrouve goût à la vie.

— Miaou !

— Vous voilà, vous !

Comme chaque jour, les chats se faufilent par la trappe pour fuir la fureur et les cris. Le plus sauvage des deux, Thalabert, bondit sur l’oreiller encore tiède et s’allonge en ronronnant, suivi de Gobbolino-chat-de-sorcière, appelé ainsi à cause des reflets charbon de son pelage et de la blancheur de sa patte avant gauche, surnommé plus tard Gobbo, en raison d’une déformation de la colonne vertébrale due à un accident de la route et d’une vague ressemblance avec le Bossu du Rialto. La bosse, plus la démarche nonchalante et son air de ne pas y toucher, tout cela donne à Gobbo un genre de crooner italien des années quatre-vingt qui ne me déplaît pas vraiment.

— On peut être une famille nombreuse, aimer les félins, les bons vins et avoir le goût de l’art vénitien, non ? a expliqué maman, un jour, à un collègue de l’hôpital qui demandait s’il s’agissait d’une référence à Renzo Gobbo, le joueur et entraîneur de foot italien.

— Je ne vois pas le rapport.

— Ça ne m’étonne pas, a-t-elle rétorqué, sur un ton chargé de sous-entendus.

Le mélange style Renaissance côtes-du-rhône Venise-la-Sérénissime chats, je peux comprendre, mais le coup de la famille nombreuse m’échappe un peu, j’avoue. D’autant qu’à ma connaissance, ma mère n’a jamais mis les pieds en Italie. Elle est comme ça, bizarre et créative. Elle établit constamment des associations d’idées originales, dans le seul but, répète-t-elle à l’envi, de « voir ce que ça donne ». Pour être franche, la plupart du temps, on ne voit pas trop. Mais une infirmière qui se prénomme Adélaïde, mère de six enfants, deux chats, un chien, et qui a décidé de passer sa vie, il y a près de vingt-six ans, avec un Normand qui s’appelle Charles Mabille, ça n’excuse rien, je sais, mais ça explique sans doute beaucoup de choses – zut, voilà que je me mets à « associer » comme elle, il va falloir que je me surveille, c’est peut-être héréditaire.

Gobbo vient se frotter contre mes mollets. Je me penche pour lui caresser le sommet du crâne. Vexé, il détale comme s’il avait lu dans mes yeux mon intention de toucher sa bosse. Je traverse la pièce à tâtons et me ruine le genou gauche sur ma chaise. J’allume portable et lampe de bureau, presque en même temps, un record. Sept messages en attente, l’ampoule a claqué. La barbe ! Le radio-réveil indique 6 h 58. Cette fois-ci, je vois très nettement les trois chiffres. Je mesure leur logique implacable. Dans une heure, je dois faire l’ouverture du salon de coiffure Popul’Hair – le jeu de mots a précédé mon embauche, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

Et puis j’ai faim.

J’abandonne les chats à leur sort enviable, me dirige vers le carré de lumière de la trappe et jette un œil prudent. Camille a disparu. Antoine, l’avant-dernier de mes frères, m’accueille au pied de l’échelle, l’air maussade.

— Tu devrais pas être déjà au boulot ? je demande.

Il en convient d’un hochement de tête et marmonne que, justement, c’est bien le problème, une seule toilette pour huit, c’est pas une vie, on lui vole tout le temps son tour, on le bouscule, on le déplace, on le vire à grands coups de pompes dans le cul, et même quand il arrive malgré tout à se faire une place sur le trône, c’est pour se faire destituer dans la seconde qui suit sous prétexte qu’il y a plus urgent. Il n’est pas royaliste, Antoine, mais le coup de la révolution sanitaire permanente, non merci ! Alors lui, il a jamais le temps d’aller à la selle avant le travail, et son patron, eh bien, il l’emmerde avec ses temps de pause, du coup…

— C’est le cas de le dire.

— Hein ?

— C’est pas légal ! je corrige.

Antoine rit jaune :

— Si tu savais comme il s’en fout.

— On a le droit de pisser, même dans la boulangerie, je surenchéris.

Il lève un sourcil dubitatif au ciel.

— Mouais…

— Pas de pause ?

— Pas de pause.

— Question d’hygiène ?

Antoine secoue la tête d’un air désolé.

— Question de rendement.

Je compatis en silence, le temps de le rejoindre au sol.

— Il te paie combien, le mari de la boulangère ?

Mon frère dessine un zéro dans l’espace avec son doigt. Je manque de m’étouffer.

— Quoi ?

— Deux mois de salaire impayés.

— C’est un scandale ! je m’insurge. Tu bosses là-bas depuis combien de temps ?

Sa voix se grippe. Du feulement syndicaliste de chien battu luttant pour son droit à l’urinoir, on glisse à l’inaudible fataliste. Il enfile son casque de moto et murmure :

— Deux mois.

— Tu en as parlé aux parents ?

Il réajuste la sangle de son casque. Je note que ses mains tremblent.

— Je veux pas les embêter avec ça. C’est juste un peu de retard.

Il lorgne par-dessus mon épaule et ajoute :

— Faut que j’y aille.

J’ai à peine le temps de m’écarter pour laisser passer un premier wagon de quatre conduit par mon père, flanqué du chien qui aboie comme s’il n’allait jamais les revoir.

— Bonne journée, ma chérie.

— Glande pas trop.

— ‘lut !

Direction la gare pour les aînés, Ferdinand et Pacôme, qui repartent pour une semaine de cours à la fac, et lycée pour Camille, qui a finalement opté pour un chemisier en soie blanche à boutons or du plus mauvais goût.

— Tu ne perds rien pour attendre, persifle-t-elle en me frôlant volontairement.

La porte se referme sur un clin d’œil venimeux. Je déglutis. Le scooter et le break démarrent en simultané. Le silence s’abat sur la baraque. Je compte mentalement, comme chaque lundi matin. Quatre dont mon père, Antoine parti pour se faire exploiter une journée de plus, les deux chats sur le lit, le chien couché devant l’entrée jusqu’à leur retour, ce soir, la vie est dure, Adélaïde au lit jusqu’à midi pour récupérer de sa nuit de garde à l’hôpital, et moi.

Dix.

Il m’en manque un.

Je recompte sur mes doigts, pour être sûre. Résultat identique. Je cherche, en apnée, mon cerveau manque d’oxygène. J’ai une peur panique des chiffres ronds – diagnostiquée l’année de mes dix ans, justement, et confirmée récemment pour mes vingt. L’identité du coupable met quelques secondes à se frayer un chemin jusqu’à mon esprit affamé.

Gus.

Le petit dernier. Gustave pour l’état civil. Gus pour tous les autres.

Où il est, celui-là ?

Je fonce vers la cuisine. Personne. Le désordre qui règne sur les lieux évoque la grande salle de bal du Titanic, juste après que le paquebot s’est redressé à la perpendiculaire de la surface de l’océan, puis remis d’aplomb une fois coupé en deux. À bâbord, tout est impeccable, table vide, armoire fermée, casseroles et spatules fixées au mur. Par contre, toute la saleté s’est accumulée à tribord, côté évier et gazinière. Je consulte l’agenda des tâches ménagères sur le frigo. Je vois le nom de mon petit frère dans la colonne « nettoyer le plan de travail ».

Je prononce son nom à voix haute pour la première fois de la journée :

— Gus ?

Je traverse le salon, longe le couloir et inspecte chacune des chambres, à commencer par celle qu’il partage avec Antoine. Son lit est fait. Ce qui, dans le cas de Gus, signifie qu’il n’a pas été défait. J’en déduis qu’il n’a pas dormi là. Aïe. Je comprends mieux l’attitude fuyante d’Antoine, tout à l’heure. Son réquisitoire contre les chiottes uniques n’était-il qu’une diversion ? Je ne m’inquiète pas encore vraiment, mais je sens déjà dans ma gorge cette petite boule caractéristique, vous savez, celle qui se forme quand vous vous apprêtez à prendre l’avion et que vous réalisez soudain que si ça se trouve, c’est précisément ce vol-là qui fera la une des journaux le lendemain, après s’être abîmé en mer sur un territoire grand comme le Sahara, parce que le pilote est suicidaire ou kamikaze, voire probablement les deux.

Je poursuis néanmoins mes investigations à l’extérieur. Je note que ça caille sec pour un début de printemps.

Rien dans le jardin. Ni sous l’auvent ni dans la cabane à outils. Le septuagénaire qui nous sert de voisin officiel côté route, spécialisé dans l’élevage de nains de jardin, reluque ma poitrine d’un drôle d’air. Je rentre après lui avoir demandé si c’est la tête de mort, le nœud rose sur le crâne, les dysfonctionnements de sa prostate ou mon 90B qui le défrisent. J’avoue, j’ai un peu exagéré mes mensurations, j’ai jamais été une adepte fervente des Chiffres et des lettres, mais je reconnais parfaitement le « O » faussement outré que dessine sa bouche quand je referme la porte.

— Gus ? j’appelle, un soupçon trop dans les aigus.

À ce stade-là, j’ai arrêté de croire qu’il cherchait à sécher les cours.

Je vérifie à nouveau dans sa chambre, dans l’armoire et sous le lit, où je trouve, mal dissimulées entre deux lattes du sommier, les pages déchirées d’une revue pornographique – c’est peut-être parce que c’est mon petit frère et que sa disparition momentanée m’attendrit, mais je trouve ça touchant et délicieusement désuet, ce papier glacé, à l’heure où tous les adolescents de son âge se rincent l’œil sur Youporn depuis leur portable. Par contre, la fille sur la couverture a une tête qui ne me revient pas. Je rafle le magazine pour le balancer aux ordures, question de principe. J’enchaîne avec les tiroirs de la commode, même si je sais que c’est parfaitement stupide.

Je crie :

— Gus ?

Pas de réponse. La porte de la suite parentale est entrebâillée, je passe la tête. Ma mère n’a même pas pris le temps de se déshabiller. Elle repose sur le ventre, les bras en croix, au milieu du canapé-lit, chignon détaché, cheveux étalés en rosace. J’entre et m’assois sur le couvre-lit, à côté d’elle.

— C’est toi, Rose ? souffle-t-elle, les yeux clos.

Je tâche de prendre le ton le plus neutre possible pour ne pas l’effrayer :

— Tu vas rire, maman, je ne trouve pas Gus.

Ses yeux s’ouvrent illico en grand. Oups ! Je regrette aussitôt l’emploi du « tu vas rire » – on ne se méfie jamais assez du pouvoir antiparastasique de l’antiphrase. Ma mère bondit sur ses deux pieds. Sixième sens maternel ou réflexe d’infirmière en poste aux urgences depuis près de vingt ans, je l’ignore, mais alors que la seconde d’avant, elle ressemblait à une trotskiste ayant appelé à battre la droite un soir d’élection présidentielle, la voilà sur le qui-vive, prête à partir en salle d’opération pour un triple pontage. J’avais déjà entendu parler de ce type de métamorphoses subites par mon père, je croyais à une légende, mais en vrai, c’est impressionnant à voir. J’en reste baba. Je le lui dis, elle écarte ma remarque admirative d’un geste de la main.

— Où est ton frère ?

Je minimise :

— Il est peut-être parti en scooter avec Antoine.

Adélaïde ne tombe pas non plus dans le panneau de la fausse piste.

— Dis-moi ce que tu sais, déclare-t-elle sur un ton qui ne souffre aucune échappatoire.

La sonnerie du téléphone me sauve in extremis. Je me précipite sur le combiné. Je reconnais Gus. La boule dans ma gorge se désagrège aussitôt. Onze. Nombre premier. Adjectif numéral cardinal correct. L’un des animateurs de l’émission préférée de ma grand-mère, Des chiffres et des lettres, me souffle dans sa barbichette que le compte est bon.

Je souris à ma mère.

— C’est lui. Puis à Gus : Tu es où ?

Crachotements dans l’appareil, j’entends des personnes aboyer derrière lui.

— Rose, c’est pas moi, je te jure ! s’écrie Gus, des sanglots dans la voix. Je n’y suis pour rien !

— Comment ça, tu n’y es pour rien ? De quoi est-ce que tu parles ?

Les sept messages en attente sur mon portable me reviennent à l’esprit. L’air de rien, je sens la boule se reformer et venir me chatouiller les amygdales. Ma mère n’a pas non plus apprécié l’expression : « Comment ça, tu n’y es pour rien ? » Adélaïde est aussi télépathe. Elle tient ça de sa propre mère, prétend-elle. Qui elle-même… Elle devine d’expérience le « c’est pas moi, je te jure » que je suis pourtant la seule à avoir entendu. Elle m’ordonne de lui passer le téléphone séance tenante.

Je proteste :

— Je ne suis pas une balance.

Elle me fixe en tendant la main. Je ne lis dans ses yeux aucun doute quant à l’issue de notre confrontation.

— Fais-moi rire, dit-elle sans rire.

Merde, même l’antiphrase, elle la manie mieux que moi.

— Et d’abord, depuis quand tu t’intéresses au porno, ajoute-t-elle en louchant du côté du magazine que j’ai oublié de jeter.

L’art du détail qui tue. Trop forte. Échec et mat. Je m’apprête à abandonner mon roi, pantelante et jambes en coton, quand la sonnette d’entrée retentit. Ma mère se précipite pour ouvrir la porte. Je soupire de soulagement. Saint Kasparov, priez pour nous.

Je déglutis et chuchote à l’adresse de Gus :

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— C’est pas moi…

Je n’écoute pas la suite. Je ne vois plus que le type qui se tient sur le palier, tirant une carte de la poche de sa veste et la présentant à ma mère. Le teint hâlé, la trentaine, le sourcil droit arqué en forme d’accent circonflexe et des yeux vert pêche – je jure que ça existe, comme couleur, le beau gosse devant moi vient de l’inventer, vert comme une pêche pas assez mûre, juste ce qu’il faut de craquant et de fermeté pour ne pas s’en mettre plein les doigts.

J’oublie sur-le-champ Gus à l’autre bout du fil, les « c’est pas moi », la boule dans la gorge, Venise, le salon de coiffure et les figures de style.

Je cligne des yeux, le type m’a aperçue et sourit dans ma direction. Je tombe amoureuse. Je ne suis plus que guimauve. Des cascades de confettis à l’effigie d’Alice Cooper se déversent du ciel. Les altos de Freddie Mercury psalmodiant Bohemian Rhapsody en fond sonore. Ma mère me refile la carte de monsieur Vert-Pêche. Je la saisis sans cesser de le dévorer du regard. Ses lèvres remuent, mais Freddie chante trop fort et je n’entends pas tout de suite ce qu’il dit.

C’est alors que sept détails atteignent simultanément mes rétines, se transforment en signaux électriques dopés aux stéroïdes anabolisants, piquent un sprint usain-boltien dans les couloirs de mes nerfs optiques jusqu’à mon cortex visuel.

Par ordre chronologique.

Un : je tiens toujours le magazine porno de Gus dans la main qui tient le téléphone.

Deux : le sourire amusé de Vert-Pêche ne s’adresse pas du tout à moi, mais audit magazine porno et, plus précisément, à la fille aux gros seins qui ne me revient pas et dont le string doré tient lieu de couverture pour l’hiver.

Trois : le sourire amusé de Vert-Pêche n’est pas du tout amusé, mais exprime plus certainement une profonde perplexité teintée de surprise – aucune concupiscence, ça j’en mettrais ma main à couper, de préférence celle qui tient ledit magazine porno susmentionné.

Quatre : un flic en uniforme armé sort d’une voiture de la police nationale et vient rejoindre ses jumeaux qui trépignent au second plan, derrière Vert-Pêche, et qui eux aussi ont aperçu String-Doré. Quatre paires de rétines opèrent désormais des allers-retours stroboscopiques entre son 95 bonnet E – sale garce ! – et le crâne à nœud rose de mon débardeur.

Cinq : la mention Lieutenant Richard Personne, sanglée d’une écharpe tricolore et du mot POLICE, écrit en lettres majuscules et en rouge sang, inscrite sur la carte de Vert-Pêche que je tiens dans ma main gauche.

Six : Vert-Pêche s’appelle Personne.

Sept : Personne est flic.

Anéantie, j’en lâche le magazine porno. Tous les protagonistes masculins de cette tragédie suivent sa courbe descendante jusque sur le paillasson, avant que le chien se jette dessus, langue pendante et queue haute, et disparaisse dans les profondeurs abyssales de sa niche pour se vautrer dans le stupre. Les hommes, tous les mêmes !

Reprenant ses esprits, monsieur Personne en profite pour glisser dans les mains de ma mère une ordonnance du juge et enfoncer le clou.

Il s’éclaircit la voix et demande :

— Lieutenant Personne, Direction centrale de la police judiciaire, brigade des stupéfiants, je suis bien au domicile de Gustave Mabille-Pons ?

— Je ne vois pas de qui vous voulez parler, répond ma mère du tac au tac.

La parade ne manque pas de panache, mais elle est désespérée. Personne n’est (pas) dupe. Il hausse d’ailleurs l’accent circonflexe qui lui sert de sourcil droit et pointe du doigt le téléphone que je tiens encore dans la main. Je réalise que mon frère est là, au bout du fil, et qu’il a tout entendu. Le lien de causalité entre son pathétique « c’est pas moi, je te jure » et les mots « police » et « stupéfiants » s’établit de lui-même.

Je porte le combiné à mon oreille, sous le regard horrifié d’Adélaïde, pour hurler à Gus de courir se planquer.

Évidemment, il a déjà raccroché.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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