PREMIÈRES LIGNES #2 : Crois Le de Patrice Guirao

PREMIÈRES LIGNES #2

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le second livre choisi est :

Crois Le de Patrice Guirao

Chapitre un

Il est pas plus grand qu’un lavabo de pissotière, épais comme une armoire à pharmacie et jaune terreux. Je l’aime bien. Jaune pisseux. Il doit avoir cent vingt ans. Il les a même, peut-être, depuis cent vingt ans.

Debout, pieds nus dans ses savates1 d’un gris avancé, les ongles endeuillés d’une vénérable crasse chèrement acquise au terme de longues semaines d’abstinence d’eau savonneuse, il me regarde. Flottant dans son short colonial d’un sempiternel beige auréolé — c’est une couleur à lui, que je n’ai encore jamais vue ailleurs que sur ce short —, et sa chemisette bleu eau du port après les pluies. Il me sourit. Je ne l’ai pas entendu entrer.

Presque chauve. Six poils en tout. Mais longs.

Trois sous le menton, un sur chaque joue, et le dernier, qui voudrait se faire passer pour un cheveu, planté en plein milieu de la route, sur un crâne désertique fréquenté par un malheureux pou asthmatique. Certainement veuf.

C’est Lying, Paul-Arman-Lying dit Toti. Il me tend une main calleuse aux extrémités d’un beau marron soutenu qui fait naître en moi une soudaine angoisse.

Quels sont les rapports qu’entretient Toti avec le papier toilette ? Pas le temps d’y répondre. La politesse et la bienséance ont raison de mes inquiétudes et je lui serre la paluche en me relevant de mon fauteuil.

– Salut Toti ! Comment va ?

Pour toute réponse j’ai droit à un large sourire de piano fin XIXe-début surréalisme. Une dent oui, deux dents non — et dehors pareil — et un hochement de tête accompagné d’un généreux :

– T’ente et un !

Eh oui, trente et un Toti ! Trente et un ! Nombre fatidique. Tout comme trente, et aussi vingt-huit, plus rarement, et plus rarement encore vingt-neuf.

Cher Toti !

Quand tu le vois comme ça, avec sa dégaine de termite, t’as envie de lui filer cent balles. Et justement, c’est pour ça qu’il est là !

Il vient se faire payer le loyer. Et les trente et un janvier, mars, mai, juillet, août, octobre et décembre, c’est jour de loyer !

Le sourire est toujours large et vient par les commissures des lèvres rejoindre les fentes clignotantes de ses petits yeux furtifs. Il a récupéré sa main et j’avoue que je ne me suis pas fait prier pour la lui rendre, tout en gardant, par-devers moi, entre mes doigts délicats, comme un arrière-goût de moisi un peu aigre — je sais : ça n’existe pas, mais c’est juste pour donner une idée de l’impression que ça laisse quand t’as serré la main de Toti. Il s’empresse de me la tendre à nouveau avec, cette fois, un morceau de sac en papier sur lequel sont griffonnées des colonnes de chiffres, censées justifier la quittance de loyer.

– T’ente et un. Sichendouze f’ancs soichante t’ois, en plus les cha’ges aujou’d’hui.

Tiens !? Ce mois-ci, il me fait une augmentation de six cent douze francs et soixante-trois centimes pour les charges ! J’ai beau faire de terribles efforts pour essayer de comprendre quelles dépenses ont pu, ce mois-ci, engendrer une augmentation de charges, je ne vois pas.

Trente-huit mètres carrés au quatrième et dernier étage, sans ascenseur. Pas de chauffage. Forcément, sous les tropiques ! Pas de clim non plus. Aucun entretien des parties communes. Non je ne vois vraiment pas.

– Toti, c’est quoi cette augmentation des charges ?

– Pas omentation ! Dolla’ !

– Quoi, dollar ?

– Dolla’ monter, cha’ges monter !

Ah mon Toti ! Mon inénarrable bailleur ! Plus je te côtoie et mieux je comprends d’où te vient ta fortune !

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’augmentation du dollar et les charges de ce putain d’immeuble vétuste que nous partageons, tes locataires de misère et moi-même, avec les cafards, les margouillats, les insectes rampants de tout poil et quelques rats faméliques ?

– Comment ça, le dollar monte ! Le dollar monte, c’est son droit ; mais ici, c’est toujours des francs Pacifique Toti ! On est à Tahiti, on ne paye pas en dollars !

– Non pas payer dolla’. Payer f’ancs !

Là, il fait le con.

– Toti arrête ! Tu crois pas que je vais te payer quoi que ce soit en plus ! Toti ? Tu trouves pas qu’il est assez cher comme ça ton loyer ? Soixante-sept mille huit cent vingt-quatre, plus sept mille quatre cent quatorze de charges, plus… Et en plus, regarde, tu t’es encore gouré dans l’addition. T’as encore additionné la date avec le total !!!!???

Le vieux Toti met sa vieille main devant sa vieille bouche, l’air songeur, un rien dubitatif, comme si soudain toutes ses valeurs venaient de s’effondrer et qu’il cherchait à comprendre pourquoi.

Une innocence bafouée. Il en a la larme à l’œil le Toti. Tant d’injustices après tant d’années de sacrifices, c’est trop pour ses vieilles épaules. Il est triste.

– Alo’s, pas sichen douze f’ancs soichante-t’ois… sichen douze f’ancs seu’ment !

– Non Toti, pas question ! En plus tu sais bien que les centimes ça existe plus depuis des lustres !

– Un peu alo’s !

– OK. Je te donne douze francs et pas un franc de plus. En échange, tu n’encaisses pas le chèque avant le 15.

Un rayon de soleil vient d’illuminer les deux petites fentes au travers desquelles Toti scrute le monde depuis des millénaires, et son sourire aux rides filasses éponge les deux gouttes de morve, qui commençaient à couler de ses narines écrasées.

– D’acco’d. Tu donnes douze f ’ancs main’nant. Et d’acco’d le 15.

Et c’est comme ça depuis des dizaines d’années. Sou après sou, franc après franc, million après million.

La Chine est en marche M. Snow !!

Toti possède tout l’immeuble. Quatre étages de béton d’une laideur infâme, mais au beau milieu de l’avenue du Prince-Hinoi. En pleine ville.

Il en a un autre plus grand à Fare Ute, avec des entrepôts, qu’il loue également. Pendant de longues années, il a cultivé des légumes sur des terres accrochées au flanc de la montagne où même les chèvres ne se seraient pas aventurées. Carotte après carotte, tomate après tomate, taro après taro, chou après chou, il a rempli sa marmite.

La mienne pour l’instant est comme moi : sans fond.

Pas brillantes les finances. Juste de quoi m’offrir ce bureau miteux avec sur la porte la plaque :

AL DORSEY

Détective privé – Filatures – Enquêtes

Surveillance – Recherches – Renseignements

Protection

La totale, quoi. La plupart du temps c’est plutôt : Surveillance et Filatures et pas trop : Recherches et Enquêtes, mais bon, bon an mal an, ça roule.

J’ai mis également une plaque à l’extérieur devant l’immeuble, mais ils ont posé un panneau de stationnement interdit juste devant. Comme ça, ça reste discret !

Mon vrai nom c’est : Édouard Tudieu de la Valière mais, pour un privé, ça le fait pas. Alors j’ai pris un nom d’emprunt : Al Dorsey, comme le Dorsey de l’orchestre de Sinatra dans les années 40. Ça sonne quand même plus américain que Tudieu de la Valière !! Faut ce qu’il faut.

Toti prend son chèque, qu’il froisse dans une poche de son short, entre une rondelle, un joint de robinet et trois boulons huileux ramassés sur la chaussée. Il se cure le nez d’un ongle expert. Toujours souriant, il me tourne le dos et passe la porte restée ouverte qu’il claque derrière lui tout en marmonnant quelques pensées profondes, qui semblent le réjouir au plus haut degré, mais dont je ne saisis malheureusement pas le sens à cause de la sonnerie du téléphone.

C’est Lyao-ly Ma fiancée. Baldwin, notre chien a disparu. Lyao-ly ne l’a pas vu de la matinée. D’habitude il passe son temps à côté d’elle, mais là, depuis ce matin, pas le moindre signe de vie.

– Tu es allée voir chez Marc ? Des fois, il va à côté, chez Marc. Il aime bien se vautrer dans ses hibiscus.

Visiblement ce n’est pas une bonne piste. Si j’en crois le ton de Lyao-ly, j’ai encore dit une connerie. C’est évident qu’avant de m’appeler elle a cherché partout dans le quartier et c’est vraiment en dernier ressort qu’elle m’appelle.

– Excuse-moi chérie. Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je peux faire !! Est-ce qu’elle en sait quelque chose, ma chérie, de ce que je peux faire ? Est-ce que c’est elle la détective ? Est-ce que j’ai seulement un cœur, pour poser une telle question ? Que faut-il qu’il arrive à la maison pour que je daigne m’occuper des miens ?

– Enfin, c’est pas si grave. Il va revenir Baldwin. Il a dû aller courir la chienne en chaleur. D’ici quelques heures, il sera de retour. Il ne faut pas t’en faire.

Ah ! C’est sûr qu’en étant comme moi on ne risque pas de s’en faire. Avec une telle attitude, notre chien peut bien crever dans son coin, baigné dans son sang, écrasé par un flot continu de voitures et de 4×4 sur la RDO2 sans que personne ne s’en inquiète.

Il faut absolument faire quelque chose, avant que ma Lyao-ly ne se vide sur place de toutes les larmes de son corps. Avec la chaleur qu’il fait, c’est pas bon pour la santé

– D’accord, je m’en occupe. Ne t’inquiète plus. Je t’aime… Oui, le chien aussi. À tout à l’heure…

Non je ne raccroche pas. J’écoute. Un message pour moi ce matin. Très bien. Elle a oublié. Forcément avec cette histoire de chien… Un rendez-vous à 11 heures. Très bien aussi, il est moins dix. Super ! Mais non l’essentiel c’est que je sois prévenu. Bien sûr que je ne lui en veux pas, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’appel est arrivé à la maison et pas au bureau ? Comment ? Maryse ? Que vient faire Maryse… Mais oui, Lyao-ly attendait un coup de fil de Maryse, son agent de Los Angeles qui comme je le sais pertinemment appelle toujours au bureau, de peur de déranger Lyao-ly avec le décalage horaire et Lyao-ly a fait faire le renvoi du numéro à la maison ce matin en oubliant de m’en avertir. Voilà tout.

– Il est 11 heures chérie. On frappe à la porte. Je crois que mon rendez-vous est là. Je te laisse… Comment ? Baldwin ! C’est Baldwin qui vient de rentrer et qui aboie ! Génial ! Tu vois, fallait pas t’inquiéter. Je te laisse.

Voilà une affaire rondement menée.

– Entrez !

C’est encore Toti accompagné d’un gros homme essoufflé et transpirant. Toti brandit un rectangle de caoutchouc vieux d’un siècle, ressemblant vaguement à un morceau de pneu, en se lamentant dans une langue sino-franco-kāina3 que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Il est bouleversé. Anéanti sous le poids de la fatalité. Ébranlé par tant d’injustice. Il s’adresse à moi, implorant comme un banni devant ses juges. C’est sa savate gauche. Il l’a explosée en descendant les escaliers et il est revenu me demander un trombone pour la réparer. Va, pour un trombone. Deux, même ! Pour si, en cas… Toti semble aller mieux. Il se saisit des trombones comme si sa vie en avait dépendu. Il va même de mieux en mieux. Le geste de l’habitude aidant, il a remis sa savate en état en un rien de temps. Il se redresse, un large sourire aux lèvres.

– E’tatique t’e plaît. Un…, deux ? Pou’ l’aut’e pied ! Pas qu’è tombe !

Comment lui refuser ses deux élastiques pour sécuriser sa savate droite ! Il les récupère, le geste gourmand, et se retire hilare en me laissant le gros homme sur le pas de la porte.

– Me’ci, Al. Me’ci.

Je lui fais un signe de la main pour le saluer et quelque peu dubitatif je m’adresse à l’homme debout qui n’a pas bougé depuis son arrivée avec Toti.

– Bonjour. Vous étiez avec Toti ?

Il avance d’un pas.

– Non. Je vous ai appelé tout à l’heure. J’ai eu votre secrétaire…

Le rendez-vous. C’est lui mon rendez-vous. Le premier depuis plus de trois semaines. Enfin du boulot. En tout cas je l’espère.

– Ah oui. Vous aviez rendez-vous à 11 heures ? C’est ça ?

– Oui. Votre secrétaire m’a dit de passer à 11 heures. Je suis arrivé en même temps que l’autre monsieur tout à l’heure et je suis entré avec lui.

– Oui oui, bien sûr. Asseyez-vous. Monsieur…?

– Levret. Noël Levret.

Il me tend la main. Je la lui serre. Jusque-là rien d’anormal.

– Asseyez-vous monsieur Levret. Prenez un siège. Justement je vous attendais. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

L’homme s’est installé dans le fauteuil Louis XIII que m’a donné la maman de Lyao-ly quand j’ai ouvert l’agence. Dieu seul sait comment ce fauteuil a atterri à Tahiti. En général le mobilier local est plutôt : bois de caisse découpé à la tronçonneuse, incrusté de formica. La classe quoi. D’ailleurs mon bureau n’échappe pas à la règle. Il est couleur locale, à l’exception du fauteuil. Le sol, d’un généreux Gerflex gris laiteux, accueille, en plus des cafards, un bureau monobloc en bois des îles avec trois tiroirs, une banquette qui sert parfois de couchage, deux armoires d’un marron éclatant, récupérées lors d’une vente aux enchères de la DCAN4, une table basse et deux autres petits fauteuils mi-crapaud, mi-grenouille, mais d’une agréable facture. Aux murs, les guirlandes de peinture verdâtre et ocre masquent de délicates lézardes, qui se perdent dans les méandres des auréoles du plafond. À droite, au fond, juste avant le coin cafetière-frigo, une rangée d’étagères habitées par mes livres préférés et mes dossiers en cours.

Pour ce qui est des dossiers en cours, c’est peut-être un bien grand mot. En fait, il y a une chemise cartonnée. Une seule et vide. Mais en cours.

Le père Levret est maintenant bien calé dans le fauteuil. Il a cessé de s’éponger le front et le cou avec son mouchoir en coton. Un mouchoir comme on n’en fait plus. Format nappe de pique-nique. Il a refermé son col, un col blanc, large de deux pouces, et c’est comme ça que je me suis aperçu que Noël Levret avait un lien direct avec les ordres. On n’est pas détective pour rien ! C’est un métier.

C’est vrai qu’il porte aussi une soutane et que, pour la déduction, dans ce cas de figure, ça aide.

– Je vous écoute monsieur Levret.

Un curé dans mon bureau ! Mais qu’est-ce qu’un curé peut bien attendre d’un détective privé ?


1 Expression caractéristique de Polynésie française, désigne les tongs, les samaras.

2 Route de dégagement ouest : voie rapide qui relie Papeete à Punaauia.

3 Kāina (mot originaire des Tuamotu) : sauvage ; par ext. : local, indigène.

4 Direction des constructions et armes navales, devenue par la suite DCN.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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