PREMIÈRES LIGNES #4 : Apocryphe : thriller biblique de René Manzor

PREMIÈRES LIGNES #4

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Apocryphe : thriller biblique de René Manzor

Un de mes coups de coeur 2018

PREMIÈRES LIGNES #4

PROLOGUE

Jérusalem, Judée, vendredi 7 avril de l’an 30

Il s’était lavé les mains dans un bassin d’argent.

Non pas pour se dédouaner du sang qu’il allait verser mais parce qu’il avait toujours l’impression de se souiller en condamnant quelqu’un.

Plus soldat que diplomate, le procurateur de Judée était un gouverneur cruel et impitoyable. Ceux qui prétendaient le contraire ne pouvaient être que des flatteurs ou des étrangers. Les nobles auxquels il infligeait la peine capitale avaient droit au garrot. Quant aux esclaves et autres criminels de droit commun, il leur réservait une exécution bien plus atroce : la crucifixion. Trois jours d’agonie durant lesquels le corps nu du supplicié luttait contre l’asphyxie en tirant sur ses bras tétanisés et en poussant sur ses chevilles clouées au stipes de la croix. Il fallait au moins cela pour tenter de décourager la rébellion qui sévissait encore en Judée malgré vingt années de brutale colonisation romaine.

Parmi les condamnés du jour se trouvait un Galiléen. Un homme qui, selon la rumeur persistante, chassait les démons, rendait la vue aux aveugles, guérissait les paralytiques et même ressuscitait les morts. Ses disciples voyaient en lui le Messie, ce libérateur que les prophètes Jérémie et Isaïe avaient promis au peuple juif.

Le Messie !

Ce seul mot suffisait à donner la nausée à Ponce Pilate. Combien de messies Rome avait-elle éliminés depuis que la Judée était une province romaine ? La plupart venaient de Galilée au nord de la Palestine, à tel point que le mot « Galiléen » était devenu synonyme de frondeur. Dans leur sillage, ils ne semaient que désordre et insurrection. Après Athrongès le berger, Menahem l’Essénien et Yohanan le Baptiste, c’était au tour de Yeshua de Nazareth d’endosser le costume du Sauveur. Et il l’avait fait d’étrange manière. Il ne s’en était pas pris à l’occupant romain, mais aux instances juives.

Le jour de la Pâque, alors que deux cent mille pèlerins venus des quatre coins de la diaspora avaient convergé vers le Temple de Jérusalem pour implorer des faveurs divines, ce Yeshua s’en était pris aux agents de change du lieu saint et à ses marchands d’animaux à immoler. Cet acte de terrorisme lui avait valu d’être arrêté et jugé en comparution immédiate devant le tribunal juif du Sanhédrin. Le grand prêtre Caïphe avait poussé le suspect au blasphème ce qui, pour la cour suprême, entraînait aussitôt la sentence capitale. Mais, sous l’occupation romaine, seul le gouverneur pouvait condamner à mort.

Ponce Pilate détestait la Palestine. C’était le territoire le plus misérable de l’Empire. Le plus instable aussi. Toutes les provinces avaient accepté la pax romana. Leurs populations vénéraient l’empereur Tibère à l’égal de leurs dieux locaux, mais le peuple juif, lui, refusait tout autre dieu que le sien. Il ne travaillait pas le septième jour de la semaine, cachait ses femmes, ne mangeait pas de porc et trouvait naturel de mutiler le sexe de ses mâles au huitième jour de leur existence. Il était arc-bouté sur ses traditions. Ne pas les respecter revenait à provoquer une insurrection. Or, la première tâche de Pilate était de préserver la paix. Difficile dans ces conditions de ne pas considérer le « messie du mois » comme un danger potentiel.

La présentation du prisonnier eut lieu sur le seuil du tribunal car se rendre sous le toit d’un païen, fût-il procurateur, représentait une souillure légale pour les prêtres. La porte s’ouvrit et la chaise à porteur de Pilate, faite de bronze et d’ivoire, apparut en haut des marches. Le gouverneur se pencha pour examiner son problème du jour : un fils de charpentier qui se prétendait envoyé de Dieu, un prêcheur frêle et doux dont les paroles contagieuses avaient terrorisé l’aristocratie locale. Son visage portait les stigmates des coups qu’il avait reçus. Sa tunique pourpre était maculée de crachats. Mais de ses yeux sombres émanait une sérénité qui troubla Pilate. Un regard pénétrant qui le mit aussitôt mal à l’aise, au point qu’il eut du mal à le soutenir.

Cet homme réalise-t-il seulement les souffrances qui l’attendent ? songea-t-il.

La colline réservée aux mises à mort se trouvait aux portes de la cité sacrée. Un chemin étroit bordé de détritus y conduisait. En dehors des condamnés et de leurs bourreaux, rares étaient ceux qui fréquentaient le Golgotha. Les fragments de croix abandonnées pourrissaient au sol au milieu des excréments. Ils y côtoyaient les crânes, les ossements et la chaux de la fosse commune.

Au sommet du tertre, sous un ciel assombri, trois crucifiés bataillaient pour que chaque nouvelle inspiration ne fût pas la dernière. Suspendus par leurs membres écartelés, la tête penchée en avant, ils luttaient contre les crampes insoutenables qui les paralysaient peu à peu. Leur transpiration profuse ajoutait la déshydratation au manque d’oxygène. Leur cage thoracique se dilatait, refoulant leurs viscères vers le bas de l’abdomen qui gonflait à vue d’œil.

Yeshua de Nazareth avait été placé au centre, entre deux insurgés. On l’avait coiffé d’une couronne d’épines pour moquer sa prétendue royauté. Le sang ruisselait sur son visage basané, se coagulait dans sa barbe, s’accumulait sous son menton.

Une goutte éclata trois mètres plus bas sur la figure du centurion chargé de l’exécution. Juché sur sa jument, sanglé dans son armure, il s’essuya machinalement le front et leva ses yeux clairs vers sa victime.

Il croisa son regard.

Un regard dénué de toute rancune.

En vingt-cinq ans de service, l’officier n’avait jamais ressenti de la compassion pour les ennemis de Rome, mais quelque chose chez cet homme l’interpellait sans qu’il sût quoi exactement. À tel point que le spectacle de ses soldats jouant sa tunique aux dés au pied du gibet lui parut soudain indécent. Il dégaina son glaive et le lança vers eux. La lame alla se planter dans le gobelet de cuir qui passait de main en main. Les légionnaires le lâchèrent juste à temps pour ne pas y laisser des doigts.

Le centurion se tourna vers la trinité de femmes pauvrement vêtues qui priaient à genoux au milieu des impuretés, sans se soucier de l’infection. Les plus jeunes soutenaient la plus âgée et pleuraient avec elle en se frappant la poitrine.

Où sont les hommes qui se prétendaient disciples du Galiléen ? se demanda l’officier.

Les Douze choisis comme apôtres avaient-ils abandonné leur maître ? Se terraient-ils quelque part de peur de subir le même sort que lui ? Les seuls hommes présents étaient Simon de Cyrène et Joseph d’Arimathie. Simon avait aidé le condamné chancelant à supporter les vingt-cinq kilos du patibulum1 auquel ses bras étaient entravés durant l’ascension vers le lieu du calvaire. Quant à Joseph, riche membre du Sanhédrin, il avait mis à la disposition du mourant le sépulcre qu’il avait fait bâtir pour sa famille.

Le centurion jeta un dernier regard vers son prisonnier et comprit qu’il avait perdu conscience. Au-dessus de lui, le ciel s’obscurcit davantage. Des nuages noirs enveloppèrent le Golgotha et les champs d’oliviers adjacents. Il faisait presque nuit. Pourtant, il n’était que trois heures de l’après-midi.

Une tempête se leva, chassant les charognards aux becs avides qui tournoyaient autour des suppliciés. Le grondement du tonnerre résonna à l’horizon et une pluie diluvienne s’abattit sur la colline. Prenant peur, les soldats se levèrent d’un bond et scrutèrent le ciel, à l’affût de je ne sais quel présage. Une angoisse confuse les tourmentait.

Superstition, jugea le centurion.

Pressé d’en finir, il ordonna qu’on brisât les os des crucifiés pour hâter leur mort. L’un des légionnaires attrapa une masse, s’avança vers le premier condamné et fractura ses jambes. N’étant plus capable de s’appuyer sur ses pieds pour respirer, le malheureux décéda rapidement d’asphyxie.

Mariamne de Magdala, une des femmes présentes au pied de la croix, se rua vers l’officier à cheval et s’agrippa à sa jambe :

— C’est sa mère, avec moi, centurion ! Épargne-lui ce spectacle, par pitié !

— Arrière, femme ! exigea l’officier en reprenant le contrôle de sa monture.

— Tu vois bien que son fils est déjà mort, poursuivit-elle.

— Ce n’est pas à toi d’en juger ! Écarte-toi de mon chemin !

Il repoussa violemment la jeune femme qui alla s’affaler dans la boue. La mère du Galiléen se porta à son secours et l’aida à se relever. Lisant le désespoir dans les yeux de cette vieille paysanne, l’officier ressentit à nouveau une compassion dérangeante. Il se tourna vers le soldat qui s’apprêtait à briser les os du deuxième supplicié et lui cria :

— Laisse-le-moi et occupe-toi du suivant !

Le centurion se saisit d’une lance, poussa son coursier jusque sous la potence centrale et, d’un coup sec, perça le flanc du roi des Juifs. Le sang qui jaillit de la blessure se mélangea à l’eau de pluie.

Les pleurs redoublèrent, se confondant avec l’orage. Bientôt, le déluge acheva de disperser les proches et les quelques spectateurs présents.

Tous sauf un.

Un garçon de sept ans qui avait échappé à la surveillance des adultes. Il se tenait debout, plus bas sur le versant, et ne quittait pas des yeux l’homme cloué sur la croix centrale.

L’enfant ne pleurait pas.

Son expression trahissait même de la rancune envers ce rédempteur qui avait tout donné aux autres et si peu à lui. Son nom était David de Nazareth. Et ceci est son histoire.

1 . Pièce transversale de la croix sur laquelle les poignets seront cloués.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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