PREMIÈRES LIGNES #5

PREMIÈRES LIGNES #5



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Un de mes coups de coeur 2017



PREMIÈRES LIGNES #5

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

12 réflexions sur « PREMIÈRES LIGNES #5 »

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