De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Et là De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

3

La Lada Priora de Tchekov était garée sur un emplacement réservé aux ambulances. À l’intérieur du véhicule régnait une agréable tiédeur. Il boucla sa ceinture et Tchekov démarra, piquant au premier carrefour vers les artères thrombosées du centre de Moscou. Malgré l’heure matinale, la capitale dégueulait d’automobiles, sur les trottoirs, les parkings, les deux-voies, les quatre-voies, les six-voies, rendant la progression lente et saccadée.

– Ça fait quarante-huit heures que je te cherche. T’étais où ?

La voix grave de son coéquipier sonnait comme un tambour dans son crâne.

– Moins fort, supplia-t-il.

– Où tu étais ? insista Tchekov.

– Un peu partout, un peu nulle part… Quel jour on est ?

– Quel jour ? Mais bordel, on est mercredi !

Mercredi, déjà, songea Rybalko en se massant les tempes.

– Personne n’a de tes nouvelles depuis vendredi. Tu faisais quoi pendant tout ce temps ?

 Zapoï, répondit Rybalko.

La langue russe avait enfanté un mot simple pour désigner le fait de se soûler plusieurs jours de suite, jusqu’à ne plus se souvenir de rien. Autant l’utiliser.

33– Un zapoï ? Sérieusement ?

Tchekov n’en croyait pas ses oreilles.

– On te cherche depuis des jours et toi, tu étais en train de picoler ? Putain, c’est pas vrai… Un zapoï, répéta-t-il tout en klaxonnant une voiture qui venait de lui refuser la priorité. Ça ne t’a pas traversé l’esprit de me prévenir ? Ou d’appeler le boulot lundi pour leur dire que tu étais malade, ou Dieu sait quelles conneries qu’ils auraient gobées ? Pourquoi tu n’as contacté personne ?

– J’avais pas envie de parler.

– Pas envie de… mais putain de merde, tu te fous vraiment de ma gueule !

– Ça va, Tolia, dit-il en utilisant son surnom pour l’amadouer. Y a pas mort d’homme.

– Ah ouais, Alex ? T’en es si sûr que ça ?

Frôlant la crosse de son arme de service, Tchekov plongea la main dans la poche intérieure de son blouson et en sortit un carnet à spirale qu’il lui jeta sur les genoux. Dessus, il y avait des numéros de téléphone et des adresses qu’il reconnaissait : son appartement, celui de son ex-femme, quelques bars, sa salle de sport, les domiciles de ses amis proches. Tous étaient barrés d’un trait nerveux. Il y avait aussi quelques notes griffonnées dessous : ivresse sur la voie publique, rébellion, coups et blessures, insulte à agent, tapage nocturne, menaces de mort, destruction de mobilier urbain…

– Vu le nombre de conneries que tu as faites pendant ta beuverie, je n’aurais même pas été surpris de trouver un cadavre flottant sur la Moskova avec ton nom gravé au couteau sur le front. C’est dans un de ces avtozak que tu aurais fini, si je ne t’avais pas mis la main dessus en premier.

Tchekov désigna du doigt les sinistres fourgons cellulaires de la police qui cheminaient le ventre vide vers la place Maïakovskaïa où se déroulait une manifestation anticorruption.

34– Pankowski est aux abois. Il était prêt à lancer un mandat d’arrêt contre toi.

Rybalko haussa les épaules, indifférent. Il n’avait aucun respect pour Anatoli Pankowski, leur commissaire. C’était un bureaucrate qui ne brillait ni par son courage ni par son charisme. Tout à fait le genre à sacrifier ses hommes, si sa carrière était menacée.

– Si on commence à coffrer les flics de Moscou qui picolent trop, il va falloir ouvrir un paquet de prisons, lâcha-t-il en bâillant.

Tchekov faillit s’étrangler de rage :

– C’est ça, plaisante ! En attendant, même ton pote Kachine a commencé à flipper à cause de ta disparition.

– Kita ?

– Ouais, Kita. Il a débarqué chez moi dimanche soir. Tu imagines comme j’étais heureux de voir un foutu trafiquant se pointer à mon appart. Il voulait à tout prix te voir.

– Pourquoi ?

– Aucune idée : tu lui demanderas toi-même. Mais ça doit être important : il m’a filé un beau paquet de blé pour que je te retrouve.

Rybalko se força à sourire.

– Moi qui pensais que tu étais venu me chercher parce que tu t’inquiétais pour ma santé.

– Je t’ai appelé une dizaine de fois avant qu’il ne passe chez moi, protesta Tchekov.

– Si un jour tu disparais, je n’attendrai pas que quelqu’un me paie pour te rechercher.

Agacé, Tchekov fit claquer sa langue contre son palais.

– Ne me fais pas ton numéro, Alex. C’est pas moi qui ai merdé, c’est toi. Qu’est-ce qui t’a pris de te foutre en l’air ? C’est à cause de Marina ?

À l’évocation de son ex-femme, Rybalko serra un peu trop les mâchoires, réveillant la douleur tapie dans sa boîte crânienne.

– Tu lui as parlé ?

35– Personne ne pouvait me dire où tu étais, alors je suis passé la voir. Elle m’a dit qu’elle allait bientôt se remarier. C’est ça qui a tout déclenché ?

– J’ai pas envie d’en parler.

Opportunément, le téléphone de Tchekov sonna et il dut répondre. Fin du premier round : l’interrogatoire reprendrait plus tard. Rybalko regarda défiler les rues de Moscou à travers sa vitre, jusqu’à ce que ses paupières se ferment et qu’il glisse dans le sommeil. Quand il se réveilla, ils étaient arrivés au pied de son immeuble, un grand bâtiment bourgeois qui datait d’avant la Première Guerre mondiale.

– Allez, on se bouge ! lui intima Tchekov en le secouant légèrement.

Rybalko s’étira en bâillant, puis sortit de la voiture. Ils entrèrent dans le hall de l’immeuble et grimpèrent jusqu’à son appartement. Pendant qu’il fouillait dans ses poches à la recherche de ses clés, Tchekov observa d’un air surpris les cinq sonnettes accolées à sa porte d’entrée.

– Tu habites dans une kommunalka ?

Rybalko acquiesça. Depuis son divorce, il louait une chambre dans un appartement communautaire, une sorte d’anomalie temporelle héritée des débuts douloureux de l’URSS, quand les Soviétiques avaient tenté de remédier à la pénurie de logements en confisquant les appartements des riches et en les divisant en autant de lots qu’il y avait de pièces. Cinq colocataires se partageaient sa kommunalka, et par conséquent, dans les parties communes, on trouvait tout en cinq exemplaires. Cinq savons dans la salle de bains (ou plutôt quatre, vu qu’il avait oublié d’en racheter un), cinq gazinières dans la cuisine, cinq torchons près des éviers, cinq machines à laver et bien sûr cinq compteurs électriques pour mesurer la consommation de cinq Moscovites fauchés.

– Va prendre une douche, lança Tchekov, j’appelle Pankowski. Et pendant que tu te savonnes, essaie de trouver ce que Kachine 36pourrait te vouloir, ajouta-t-il tandis que Rybalko remontait le couloir vers la salle de bains.

Comme chacun rechignait à faire la moindre dépense pour l’entretien des parties communes, cette dernière était dans un piteux état. Le robinet du lavabo suait de l’eau rouillée, le fond de la baignoire était rongé par des taches noirâtres et les carreaux jaunes et verts aux murs étaient tombés à certains endroits, révélant le béton. Pour éviter que d’autres ne se descellent, on avait scotché une bâche en plastique sur la cloison près de la baignoire, très exposée à l’humidité.

Il resta un long moment immobile sous les jets d’eau tiédasse, puis se frotta mollement avec un gros morceau de savon qui appartenait à un de ses colocataires, un truc de nana qui sentait la vanille et l’abricot. Le fond de la baignoire était glissant et ses gestes peu assurés. Incapable de garder l’équilibre dans cet environnement hostile, il appuya sa tête contre le carrelage pour ne pas tomber tandis qu’il se lavait un pied, puis l’autre.

Au sortir de la douche, il avait les idées un peu plus claires, mais ne comprenait toujours pas pourquoi Kachine voulait le voir. Est-ce que c’était lié à quelque chose qu’il avait fait pendant le week-end ? Il jeta un œil à ses vêtements. Le pantalon, un jean bleu nuit, était raidi par les fluides qu’il avait absorbés, l’alcool, la sueur et surtout le sang. Comme il se concentrait sur les taches brunes, un souvenir surgit, comme une bulle qui éclate à la surface d’une flûte de champagne.

Des soldats qui reviennent du front avec leurs camarades fourrés dans des sacs mortuaires. Des prisonniers jetés à l’arrière d’un camion qui ont craché du sang sur leur chemise. Des types attachés à des chaises qu’on frappe à coups de crosse. L’image d’un blindé gardant le carrefour d’une ville couleur cendre s’imposa à lui. On était loin d’ici, dans un pays où les gens se mettent à genoux pour prier. Non, pas dans un autre pays, dans son pays, 37dans les montagnes du Caucase, en Tchétchénie, il y a des années. Un pays gris béton, vert treillis et rouge sang.

Il se tint la tête à deux mains. Impossible de faire le point sur ses souvenirs récents, avec tout ce bordel en attente d’inventaire qui encombrait son esprit. Il lui fallait d’autres objets sur lesquels se concentrer. Il sortit de ses poches les affaires qu’on lui avait restituées à l’hôpital. Essaie déjà de te rappeler ce que tu as fait ces derniers jours, songea-t-il en les passant en revue.

Suspect : Alexandre Rybalko, né en 1978 en URSS, Union des Républiques socialistes soviétiques, un pays mort en 1991. Citoyen de la Fédération de Russie. Dix-huit ans dans la police. Divorcé depuis presque deux ans de sa femme, Marina. Non-fumeur, depuis la naissance de leur fille…

Première erreur.

Il fixa avec un mélange de surprise et de déception le paquet de cigarettes dans sa main. Le besoin monta aussitôt en lui, puissant, impérieux. Il s’en alluma une et entrouvrit la fenêtre de la salle de bains pour évacuer la fumée, songeant qu’il avait tenu bon pendant des années, avant de sombrer de nouveau dans son addiction.

Sa cigarette terminée, il continua son enquête sur lui-même. Le trousseau de clés avec une matriochka qui pendait au bout d’une chaînette lui apporta peu d’informations. C’était la clé de sa voiture. Sur la base de la poupée russe, il y avait écrit « Tassia », d’une toute petite calligraphie d’enfant appliqué. C’était sa fille, Anastassia, qui la lui avait offerte, il y a très longtemps. La peinture était décolorée et s’écaillait par endroits, même s’il prenait soin de passer du vernis de temps en temps pour qu’elle ne se flétrisse pas trop vite.

Il s’attarda davantage sur son portefeuille. Il regorgeait de billets retirés quelques jours plus tôt de son compte en banque, de l’argent censé être mis de côté pour les coups durs. Il trouva, coincés entre deux cartes de visite, des reçus pour des tournées 38de vodka. L’une d’entre elles avait été réglée dans le bar à supporters où il s’était accroché avec les skinheads. En son for intérieur, il savait qu’il n’était pas entré par hasard dans ce bar, qu’il avait espéré y trouver des types assez cons ou assez soûls pour se battre avec lui, pour évacuer toute la colère et la frustration qui s’étaient accumulées depuis des jours. Les skins avaient été les candidats parfaits. Ils avaient pris une raclée, mais il se souvint qu’ils étaient en vie quand on les avait séparés. Appuyés contre un mur, crachant du sang entre leurs dents déchaussées, mais vivants.

Il passa donc à la pièce à conviction suivante, une petite fiole vide qu’il reconnut instantanément. À sa grande honte, il s’agissait d’une bouteille de cent millilitres de Boyarychnik, une préparation à base d’aubépine dont on se servait normalement comme huile de bain. Mais en Russie, tout le monde savait que l’huile d’aubépine, c’était la roue de secours du poivrot : même quand les magasins et les bars étaient fermés, on en trouvait dans des distributeurs automatiques en pleine rue. Elle cumulait trois avantages non négligeables : elle contenait jusqu’à 90 % d’alcool, était facile à trouver parce qu’elle ne subissait pas les restrictions qui s’appliquaient aux spiritueux et son prix était dérisoire, à peine une poignée de roubles. Et en prime, c’était moins dégueulasse que l’eau de Cologne et moins dangereux que l’antigel. Quoique : l’année précédente, des dizaines de personnes étaient mortes dans une cité miteuse de Sibérie après avoir bu des bouteilles de Boyarychnik frelaté. Le fabricant local d’huile de bain avait remplacé l’éthanol par du méthanol, un poison fatal pour l’organisme.

On vivait vraiment dans un monde fabuleux, songea-t-il en jetant le flacon d’aubépine dans la poubelle près du lavabo.

Dernier objet dans le portefeuille : un petit bout de papier semblable à un reçu de carte bleue, tellement fin qu’on pouvait presque voir à travers. C’était un ticket pour un elektrichka, un train de banlieue. Il l’avait acheté à Lioubertsy, la ville où il vivait avec sa femme avant leur divorce. Marina y louait toujours 39leur ancien trois-pièces, sauf qu’elle y vivait maintenant avec son nouveau mec. C’est en allant la voir que tout était parti en vrille. Pour trouver suffisamment de courage, il avait commencé à boire. À trop boire. Au final, il avait titubé jusqu’à son immeuble, avait monté les étages, puis, au moment de frapper, il s’était dégonflé. Derrière la porte d’entrée, il entendait les rires de Tassia et de Marina. La voix de l’autre, aussi. Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital.

Il sortit de la salle de bains avec une serviette enroulée autour de la taille. Une bonne odeur de café s’échappait de la cuisine, mais Tchekov l’occupait, le téléphone vissé à l’oreille, en pleine dispute avec Pankowski. Rybalko piqua vers sa chambre. Chichement meublée, elle comportait juste un lit, une armoire, un fauteuil et une table basse sur laquelle traînaient des canettes de bière Jigoulevskoïe et un album photo. Il était retourné, ouvert à une page contenant des clichés pris avec un appareil argentique une dizaine d’années plus tôt. Des souvenirs des temps heureux avec Tassia et Marina.

Dans l’armoire où il rangeait les quelques vêtements qu’il avait déballés de ses cartons de déménagement, il attrapa un pull en laine aux coudes lustrés par l’usure. Il l’enfila par-dessus un de ses vieux T-shirts de contrefaçon, celui avec le portrait de Kurt Cobain et le nom du groupe Nirvana mal orthographié. La majeure partie de son dressing dormait encore dans un box quelque part en périphérie de Moscou. Il n’avait pas la place de tout ranger ici. Et puis emménager complètement, ce serait admettre que tout était terminé entre Marina et lui.

Son mal de tête se réveilla. Il attrapa dans l’armoire une boîte en plastique avec une croix verte dessus. Elle était pleine à ras bord de médicaments. Une vieille habitude soviétique, sans doute, 40datant d’une époque où l’on n’était jamais sûr que les magasins seraient approvisionnés.

– Pankowski veut que tu te pointes tout de suite au boulot, lui annonça une voix rocailleuse.

Il se retourna. Tchekov se tenait dans l’encadrement de la porte.

– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Que tu étais malade, histoire qu’on passe voir tranquillement Kachine. Il veut te voir au plus vite.

Rybalko attrapa deux cachets et les avala sous l’œil inquiet de son coéquipier.

– Alex, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu te foutes en l’air comme ça ? Je te connais depuis assez longtemps pour savoir que tu n’es pas un ange, mais passer quatre ou cinq jours à picoler et ne pas venir bosser, ça c’est une première.

Il éluda :

– Laisse tomber, Tolia. Emmène-moi chez Kachine.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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