Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2



Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

 

23 h 41

Un cercle de lumière les entoura soudain et le reste de la salle fut plongé dans le noir. Quelques applaudissements tardèrent à s’éteindre.

— Bonsoir ! Comment vous appelez-vous ? demanda le présentateur en queue-de-pie noir et haut-de-forme.

Il colla son micro sous le nez de ce petit bonhomme au crâne dégarni, un spectateur qu’il venait d’inviter sur scène.

— Mehrlicht. Enfin… Daniel, répondit celui-ci.

Sa voix, crevassée par le tabac, surprit un temps l’animateur et l’auditoire.

— Enchanté, Daniel. Je suis le Docteur X.

Une rumeur amusée parcourut le public comme chacun détaillait le grand homme aux cheveux corbeau, son visage inquiétant fardé de blanc, ses yeux cernés de noir.

— Enchanté… Docteur X.

Ils se serrèrent la main et le présentateur reprit :

— Détendez-vous. Tout va bien se passer. Je veux dire… Tout va bien se passer.

Quelques rires crépitèrent dans la salle obscure. Daniel Mehrlicht, mal à l’aise, révéla une dentition jaunâtre quand un rictus plissa sa peau blême. Il tira sur sa veste de costume, replaça sa mèche de cheveux, puis pressa ses doigts dans son dos.

— Vous avez un vrai physique de cinéma, vous savez ? Une « gueule », comme on dit !

— Ah !

Mehrlicht fit mine d’apprécier ce qui devait être un compliment. À moins qu’une fois de plus, on ne fît allusion à cette vague ressemblance au défunt comédien Paul Préboist, qu’on lui prêtait parfois. Ou à Kermit la grenouille. Le public examinait le petit 15homme qui venait de monter sur la scène. Avec une tête pareille, on soupçonnait qu’il pût être un complice du Docteur X. D’autres croyaient deviner un maquillage qui seul pouvait lui donner ce teint morbide, ces yeux globulaires et sombres, ce faciès improbable.

— Et qu’est-ce que vous faites dans la vie, Daniel ?
— Je suis officier de police. À Paris.

De nouveau quelques rires, quelques applaudissements, un sifflement montèrent des ténèbres.

— Un officier de police ! Vous êtes inspecteur ?

— Je suis capitaine.

— Capitaine Mehrlicht… Ça sonne bien !

— Ah… Merci.

— Vous n’avez pas peur, j’imagine ?

— J’espère juste que vous savez ce que vous faites…

— Moi aussi ! Je veux dire… Ne vous inquiétez pas. J’ai pratiqué la médecine sur tous les continents. J’ai même sauvé des vies. Il n’y a pas de raison que…

La lumière se fit lentement dans la salle. Mado, assise au troisième rang, les mains jointes sur ses lèvres, sa tresse de cheveux noirs sur l’épaule, était secouée par un fou rire irrépressible. Elle fixait son pauvre Daniel tout penaud, tout transpirant dans son vieux costume marron, souffrant les regards d’un public narquois. Et lui qui l’apercevait maintenant dans la pénombre lui renvoyait une moue amère, à cette traîtresse qui l’avait désigné quand le Docteur X avait cherché une victime, cette ensorceleuse à qui il n’avait pu dire non.

— Bon, Daniel ! Je vais vous examiner et m’assurer que vous êtes en bonne santé. C’est pour les assurances.

— Ah…

— Mais je vous sens très tendu, Daniel. Vous voulez un verre d’eau ? Où est Carmilla ? Carmilla ? Ah ! Mesdames et messieurs, Carmilla, mon assistante, que je vous demande d’applaudir !

Une jeune femme dessinée par Manara et habillée par Marvel entra sur scène, un verre à la main. Son visage était tout aussi fardé de blanc, ses yeux cernés de noir, ses lèvres rouge sang. Elle tendit le verre au petit homme qui la remercia et le vida d’un trait. Elle le récupéra, salua d’une révérence, faisant danser ses deux couettes blondes, et repartit en coulisse sous les applaudissements et les sifflements.

— Ça va mieux ? s’enquit le Docteur X.

— Pas du tout…

16— Rassurez-vous. Bientôt vous ne sentirez plus rien… Je veux dire que vous serez guéri !

On entendit alors le couinement régulier d’une roue métallique. Carmilla reparut sur scène poussant un chariot sur lequel reposait une longue boîte de la taille d’un homme. Elle s’arrêta, déplia un petit marchepied et salua d’une révérence vacillante.

— Daniel, je vais vous demander de prendre place dans ce coffre curatif de mon invention… afin que je puisse vous scier.

Un rire massif parcourut la salle comme une vague.

— Pardon. Vous examiner.

— Je sais pas si…

— Mais si, vous verrez ! Ne faites pas l’enfant !

Mehrlicht capitula d’un signe de tête. Il aurait volontiers quitté la scène parce que la pression qu’on posait soudain sur ses épaules lui était désagréable. Mais il ne voulait pas rompre le charme ni interrompre le rire de Mado. Il se dirigea donc vers le sarcophage et s’y allongea avec l’aide de Carmilla qui referma sur lui les différents couvercles et clapets. On ne vit bientôt plus que la petite tête verdâtre du flic, d’un côté, et ses vieilles godasses noires de l’autre. On aurait dit une grenouille apprêtée pour la dissection.

— Comment vous sentez-vous, Daniel ?

— Bah… J’aimerais rentrer chez moi.

— Bien sûr ! Mais je vais vous guérir d’abord, capitaine ! Carmilla ?

L’assistante réapparut avec un large râtelier de sabres, d’épées, de pointes et de scies qui fit hurler de rire les spectateurs. On entendait dans l’assistance des commentaires enjoués puis d’autres plus inquiets. Le petit policier, prisonnier anxieux dans sa boîte, se tordait le cou pour observer ce qui se tramait. Puis il vit passer l’arsenal du Docteur X.

— Non, mais vous rigolez, là ! coassa-t-il.

— Ce ne sera pas long… lui assura le grand homme.

Carmilla lui apporta alors un tablier plastifié qu’il enfila tout en s’expliquant :

— Je vous l’ai dit, Daniel ! Je vais vous examiner… de l’intérieur. Carmilla, je vous prie…

Avec grâce, la jeune femme tira du râtelier une épée qu’elle tendit au Docteur X.

— Merci Carmilla. Daniel, vous êtes prêt ?

17— Pas vraiment… grogna le petit capitaine.

— Alors, je vais vous rassurer. Le verre que vous a apporté Carmilla il y a quelques minutes, contenait un puissant remède oriental à base d’opium et de curare, savamment dosé par un grand mage indien aux immenses pouvoirs, l’illustre Bardhaman Pashir Mamatata qui vit au sommet enneigé du mont Sandakfu au Bengale occidental, et que j’ai rencontré en personne au cours de l’un de mes nombreux périples à travers le monde ! Une puissante potion, disais-je, qui a rendu votre corps insensible à toute douleur ! Êtes-vous rassuré, Daniel ?

— J’ai toujours eu un bol dingue, commenta Mehrlicht.

— Vous êtes philosophe. Tant mieux !

Le Docteur X se plaça de l’autre côté du sarcophage, face au public, et leva l’épée.

— Nous allons procéder à quelques saignées !

Les spectateurs s’esclaffèrent de nouveau. Le supposé médecin posa la pointe de l’épée sur la grande boîte à hauteur de la poitrine du capitaine, tâtonna un temps tandis que la foule retenait son souffle, puis enfonça la lame dans un claquement sec. Aussitôt, il se précipita vers la tête de Mehrlicht, l’air inquiet.

— Ça va ?

— Oui, oui, répondit le petit policier, amusé.

— Bon, tant mieux ! avoua le Docteur X, soulagé. Hier, on a eu un gros problème, alors… Mais voyons voir ce que nous avons là ! Carmilla ?

L’assistante accourut avec la seconde épée que le magicien plongea dans le cœur de Mehrlicht avec la même appréhension et le même succès. On vit alors clairement le Docteur X se détendre. Il retira son haut-de-forme pour s’éponger le front.

— Finalement, ce n’est pas si difficile, la médecine moderne !

Il remit son chapeau puis demanda le premier sabre. Le public, conquis et moins anxieux, le regardait faire. Il leva le sabre, posa la pointe de la lame sur la boîte à hauteur de l’abdomen et l’enfonça jusqu’à la garde. Une flaque de sang s’abattit sur la scène sous le sarcophage et une clameur de terreur, de rire et de dégoût s’éleva dans la salle. Le Docteur X se figea. Mehrlicht tournait la tête en tous sens.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien ! mentit le médecin fou. Comment vous sentez-vous ?

— Ça va. Et vous ?

— Très bien ! On va continuer l’opération, alors. Carmilla !

18La jeune femme à couettes avait perdu son sourire. Elle vint murmurer quelques mots à l’oreille du chirurgien qui la repoussa en souriant poliment. Elle rapporta le second sabre qu’il planta brusquement dans le cercueil. Ils se penchèrent aussitôt dans un même mouvement pour voir si le sang coulait plus fort sous le sarcophage, mais manifestement, il n’avait cette fois touché aucun organe.

— Trêve de pointes et de piques, s’exclama-t-il tout à coup. Je crois que ça vient des poumons ! Et du foie ! Et du cœur ! Carmilla, apportez-nous la scie à deux mains !

La jeune femme s’exécuta à contrecœur, arrachant au râtelier une lame dentelée de près de deux mètres dont elle tendit une extrémité à son acolyte. Puis ils se mirent à scier la boîte, tirant à tour de rôle comme deux Charles Ingalls sous amphétamines jusqu’au moment où une giclée de sang jaillit du cercueil et moucheta l’assistante d’un rouge sombre, la laissant horrifiée et hurlante. Une clameur écœurée monta dans l’assistance.

— Ce n’est rien ! assura le Docteur X en levant une main autoritaire. Nous ne pouvons plus reculer maintenant !

Les deux fous reprirent alors leur débitage, sciant avec plus d’ardeur, pataugeant dans le sang gras. La lame traversa soudain le sarcophage. Ils l’abandonnèrent pour se placer chacun à une extrémité de la boîte et tirer ensemble ; le cercueil se scinda en deux, le Docteur X récupérant le buste et la tête de Mehrlicht, Carmilla son bassin et ses jambes, laissant au sol une nouvelle flaque d’hémoglobine garnie de bouts de viande et d’abats.

— Et voilà ! se félicita le médecin. Vous voilà comme neuf !

Sous les applaudissements du public, il invita son assistante dégoulinante à saluer, ce qu’elle fit entre deux sanglots, écrasant ses larmes contre sa joue en y traçant des traits de sang.

— Vous voyez, Carmilla ! Tout s’est bien passé. Vous vous faites une montagne de pas grand-chose !

Elle acquiesça en pleurant, puis ils quittèrent la scène bras dessus, bras dessous, sous les ovations et les acclamations qui laissèrent de nouveau place aux rires : prisonnier impuissant et oublié, le pauvre Mehrlicht, toujours allongé, regardait le public. Il patienta un long moment avant que le Docteur X ne revienne sur la scène pour emporter les bouts de Mehrlicht en coulisses, où on le libéra enfin.