La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 1

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 1

Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 1

PREMIÈRE PARTIE

I

Accrochés au sommet des lampadaires, des Pères Noël gonflables s’agitaient, ballotés par un vent glacial. Un chauffeur de taxi devait attendre Timon à la sortie de la gare, avec une pancarte à son nom.

– Bonjour ! Monsieur Timon Barthès ?

C’était une voix de femme. Il se retourna. La jeune femme avait un visage de poupée russe, avec sa chapka couvrant des cheveux blonds presque blancs. Elle était vêtue d’une parka noire à capuche, d’un pantalon rouge vif, et était chaussée de Moon Boots blanches. Elle avait le bout du nez et les joues roses.

– C’est moi ! Bonjour. Comment vous m’avez reconnu ?

– Votre assistante m’a fait une description très précise.

Timon désigna de la main le panneau sur lequel elle avait inscrit son nom.

– Pour une fois qu’on n’écorche pas mon prénom !

– Elle a beaucoup insisté sur le T.

Il lui avait souri. Elle aima son sourire.

– Vous me suivez ?

Il la suivit.

– Désolé monsieur, ils nous ont foutu le parking à perpète.

Ils traversèrent une place aussi déserte que sinistre malgré les Pères Noël. En face, une enseigne de pharmacie affichait – 2 °C.

– Dites-moi, c’est la Sibérie ici ?

Timon ne regrettait pas la doudoune en duvet d’eider que lui avait offerte Anaïs, son assistante, pour fêter sa première année d’embauche. Une fois rendue à l’aire de stationnement réservée aux taxis, la jeune femme bipa sa grosse berline. Le coffre s’ouvrit comme une bouche affamée. Il y jeta le sac de voyage qu’il prenait toujours avec lui, même pour un court séjour ; les imprévus n’étaient pas rares dans son boulot.

– Ce n’est pas souvent que j’ai une réservation pour la journée. Je vous emmène où d’abord ?

– Prothéa. Vous connaissez ?

– Qui ne connaît pas Prothéa ? Le patron a perdu sa femme dans un accident, il ne s’en est jamais remis le pauvre homme.

En répondant, elle avait jeté un œil dans le rétroviseur. Son client avait l’air « cool », pas comme ces gros lourds qui confondent chauffeuse de taxi et chauffeuse de mecs. Elle roula en silence. Elle se voulait discrète.

– C’est là, dit-elle en garant son taxi à quelques mètres de la barrière d’accès à l’entreprise.

– Merci. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai, madame.

– Je suis payée pour attendre, tout va bien.

Il quitta le taxi. Elle le héla.

– Monsieur Barthès ?

– Oui ?

– Si on doit passer la journée ensemble, je m’appelle Amandine, pas madame.

– C’est noté.

Elle le suivit du regard. Timon pénétra à l’intérieur de la guérite du gardien. Ce client lui rappelait Ryan Gosling. Elle aimait ce genre d’homme. Il devait avoir le même âge qu’elle, la trentaine, blond, grand, mince, une tignasse drue et courte. Et surtout des yeux verts. Amandine aimait les hommes aux yeux verts. Elle fit basculer son siège vers l’arrière pour se reposer. Elle ne le vit pas présenter sa carte de visite à l’employé.

Timon Barthès – Inspecteur Assurance –
Détective privé

BARTHÈS & INVESTIGATIONS

– Vous êtes détective ? Vraiment ?

– Oui.

Le gardien semblait flatté qu’un détective prenne la peine de demander son avis à un modeste employé et ne se fit pas prier pour répondre à Timon. Après avoir confirmé qu’il était dans l’entreprise au moment de la chute et la disparition du directeur, il y alla de ses commentaires.

– Après la mort de sa femme, le patron a fait vraiment n’importe quoi, vous savez. Il venait de moins en moins bosser, et puis un jour il a carrément disparu !

Tout en parlant, il activait la barrière pour laisser le passage aux voitures.

– On l’aimait bien monsieur Vincent, vous savez. Et la patronne aussi on l’aimait. Mourir comme ça, la pauvre ! Tout le monde l’appelait Marie, c’est vous dire si elle était sympa. C’est son père qu’avait créé la boîte… Lui, le père, il était pas commode, d’après ce que disent les anciens.

– Et vous n’avez jamais eu de nouvelles de votre patron ?

– On raconte qu’il est devenu SDF, pourtant personne l’a vu faire la manche en ville. On a lancé un avis de recherche mais tout le monde s’en fout, on dirait. Même à la gendarmerie ils nous ont envoyés péter ! En fait…

Le gardien s’était arrêté, soudain ému.

– Oui ? l’encouragea Timon.

– Non… c’est juste que c’était un super mec. Vous vous rendez compte, il nous a laissé sa boîte pour l’euro symbolique. C’est le liquidateur qui nous l’a annoncé. Alors nous, on s’est mis en coopérative. Je suis un peu patron grâce à lui. On aurait bien aimé le remercier.

– Il avait de la famille ?

– Pas d’enfants en tout cas. Je peux rien vous dire de plus. Euh… c’est pourquoi que vous le recherchez, en fait ?

– Une prime d’assurance à lui remettre.

– Eh ben, j’espère que vous le retrouverez. Il la mérite : il a eu tellement de malheurs, monsieur Vincent !

– Je vous remercie…

Après avoir interrogé quelques employés, qui tous avaient exprimé ce même sentiment de tristesse, Timon remonta dans le taxi.

– On va où ?

– Des SDF, j’en trouve où en ville ?

– Au centre. En période de Noël, les gens sont plus généreux.

– Centre-ville alors.

Après avoir donné la pièce à quelques bougres incapables de reconnaître le patron de Prothéa sur la photo qu’il leur présentait, il fit la connaissance de Lulu, un vrai bavard.

– J’ai pas toujours été à la rue monsieur, vous savez. J’ai eu ma boîte à moi ! Oui, oui, monsieur ! Maison Lumière ! Faut dire que j’m’appelle Lumière, comme les deux frères. J’avais vingt-deux piges et ça marchait du tonnerre de Dieu… jusqu’au jour où j’ai signé cette saloperie de contrat avec la mairie. Un projet d’installations lumineuses grandioses ! Et patatras ! Le maire s’est barré en Afrique du Sud, il a laissé un trou dans la caisse gros comme celui de la Sécu ! Moi, je n’ai jamais été payé, et au final je me suis assis sur six millions de francs de l’époque. L’Urssaf m’a tout pris, j’ai fait faillite, ma femme s’est barrée avec les mômes, et depuis je bosse ici. La manche, c’est un vrai boulot à plein temps, je vous garantis.

Lulu pointa du doigt le bâtiment de la mairie d’Angoulême­ à la lourde architecture.

– Je suis leur mauvaise conscience, moi, môssieur !

Timon lui remontra la photo de Dante Vincent, car Lulu avait déjà oublié la question à force de raconter sa vie.

– Ça ne vous dit vraiment rien ? La cinquantaine, taille normale, physique légèrement enrobé, oreilles un peu décollées ? On m’a dit qu’il était à la rue.

Lulu observa plus attentivement le cliché.

– Ben… je connais bien un type qui lui ressemble vaguement, mais il est maigre comme un clou, pas comme le vôtre ! À dire vrai, ça fait un moment que j’l’ai pas vu. Enfin, celui que j’pense.

– Combien de temps ?

– Sais pas… Trois, quatre mois ? Après l’été, quoi.

– Septembre ?

– Quèq’chose comme ça.

– Les oreilles décollées ?

– Jamais vu ! Il porte toujours un bonnet. En fait, y ressemble à rien. Dans la rue on finit tous par ressembler à rien.

– Il vous a parlé de sa vie ?

– Nos histoires, on se les garde pour nous. Sauf moi, car moi c’est pas la même chose : je revendique, je milite, moi monsieur !

Timon était sur le point d’abandonner.

– En tout cas, celui que je connais, c’est pas le genre à avoir eu une usine. Plutôt le genre à avoir fait de la taule ou un séjour à la Légion, ou une connerie comme ça.

– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

– Il se méfiait de tout. Le soir, avant de dérouler son duvet, il matait la rue comme un Sioux ! C’est bien simple, on l’appelait « Œil de Lynx » !

– Il dormait ici ?

– Oui ! C’était son territoire, juste là, sous le porche de la banque. Mais attention : pas n’importe comment non plus, qu’il dormait ! Jamais le dos à la rue ! Et comme la rue elle est en pente, il pionçait la tête en bas, ce con ! Un soir, avec un collègue, Van Damme qu’il s’appelle le collègue, on lui a fait remarquer. Pourquoi Van Damme, vous me direz ?

Lulu digressait, mais Timon était patient.

– Pourquoi Van Damme ?

– Van Damme, parce qu’on comprend jamais rien à ce qu’il dit comme le judoka, l’autre là, celui qui est perché à Hollywood ! Bref, je perds le fil, où j’en étais ? Ah oui ! Un jour, Van Damme et moi, on lui dit, à Œil de Lynx : « Le sang va te monter à la tête. » Eh ben, vous savez pas ce qu’il nous répond ?

– Non ?

– « Je préfère voir arriver celui qui va me trouer la peau ! » Tel quel ! Oh putain ! Je peux vous dire que Van Damme et moi, on n’a plus rigolé du tout ! Voilà… je vous ai tout dit sur le bonhomme. Désolé, je peux pas faire mieux.

– Merci.

– Ah, si ! Paraît qu’un jour il a étranglé à mains nues le clébard d’un punk à chien.

Les légendes foisonnent dans le monde de la débine, mais si cette histoire de chien s’avérait exacte, cela rendait peu probable qu’Œil de Lynx et Dante Vincent soient la même personne.

– Si vous l’retrouvez pas, essayez la gendarmerie ! proposa gentiment Lulu. Vous demandez Gorba de ma part… Il passe son temps à nous faire chier. Contrôle de papiers et tout le bazar ! Ou alors, demandez à Girac.

– Chirac ?

– Non ! Girac, l’hôpital… C’est pas très loin. Le Samu l’a peut-être ramassé, parce qu’il tisait pas mal, le gars.

Lulu souffla dans ses mains pour les réchauffer et, sans transition, dévia du sujet.

– Vous n’auriez pas une petite pièce ?

Timon lui tendit un billet de cinq, en même temps que sa carte de visite.

– Si vous le revoyez…

– Avec des si ! grogna Lulu, sceptique.

Timon retrouva Amandine qui s’était assoupie dans son taxi. Il avait ouvert la portière après avoir tapoté doucement au carreau pour ne pas la surprendre.

– Excusez-moi… Hôpital Girac, aux urgences.

– Il est bavard, ce Lulu. Un personnage, hein ?

– Oui.

– Il fait la manche depuis trente ans. Les employés de la mairie ont fini par s’y habituer. La plupart n’étaient pas nés quand le maire a laissé la ville sur la paille.

Quelques minutes plus tard, Timon se présentait aux urgences de Girac. Le responsable était en pause, ça tombait bien. Timon lui montra la photo de Dante Vincent.

– Est-ce que vous l’avez déjà pris en charge ? Il portait un bonnet de laine.

– Oui, mais il était beaucoup plus mince que sur votre photo. On ne peut pas l’oublier, on l’a retrouvé la tête dans le caniveau, le visage tuméfié, pas loin du coma éthylique.

Timon reprit espoir.

– Il s’appelle Dante Vincent…

– Si vous le dites.

– Vous ne lui avez pas demandé ?

– On soigne d’abord, on n’est pas flics. Il n’avait pas de papiers. On l’a gardé pour des examens et quand on lui a annoncé qu’il avait le pancréas attaqué par le crabe, il s’est marré comme une baleine, ça aussi on ne peut pas l’oublier. Il nous a demandé combien de temps il lui restait à vivre, je lui ai répondu que ça pouvait être très, très court, que ça dépendait de son mode de vie.

– Combien ?

– Six mois. Un an, s’il arrêtait de picoler. Il nous a remerciés, plutôt gentiment d’ailleurs, et il s’est barré sans prévenir. On ne l’a plus revu.

– C’était quand ?

– Fin août, début septembre peut-être.

Septembre, tout comme le mercenaire de Lulu, nota Timon qui fit un rapide calcul : il lui restait, au mieux, huit mois pour retrouver Dante Vincent vivant. Au pire, quatre semaines… et à condition qu’il s’agisse du même homme.

– Vous faites des déclarations de disparition, quand un patient se sauve ?

– Non, pas le temps. Je dois vous laisser. Fin de la pause.

– Merci.

Suivant les conseils de Lulu, il demanda à Amandine de le déposer devant la caserne de la gendarmerie. Un bâtiment flambant neuf. Après avoir montré ses papiers au planton, Timon se dirigea vers l’accueil.

À l’intérieur, une dizaine de personnes attendaient en silence sur des chaises plastiques. Il se présenta à la main courante. Derrière le comptoir, le crâne dégarni d’un gendarme émergeait à peine.

– Euh… Hem… Bonjour, j’aimerais parler à…

Absorbé par la lecture de Rallyes Legend, le pandore quitta sa revue et leva les yeux vers lui. Il avait une tache de vin sur le front, semblable à celle du responsable de la chute du mur de Berlin.

– Oui ? C’est pourquoi ?

Timon laissa le reste de sa question en suspens. L’incident diplomatique avec la Russie venait d’être évité. Le gendarme répéta la sienne.

– Oui ? Parler à qui ?

– À un responsable des disparitions.

– Vous êtes monsieur… ?

Timon lui tendit sa carte.

– Détective ?

Il aurait sorti une carte de vendeur de détecteurs de radar, la moue eût été moins goguenarde.

– Un peu comme Columbo ?

– Pas tout à fait. Inspecteur des assurances, mandaté par la GPS.

– Timon ? Y’a pas une erreur ?

Timon s’attendait à la question : c’était sa croix.

– Avec un T, oui. Comme Timon d’Athènes.

Cette croix datait du 24 janvier 1978.

Alors que sa mère hurlait sur la table de travail de la maternité, au même moment son père déclamait les dernières tirades de La Vie de Timon d’Athènes au théâtre de la Colline. « Un rôle qui va à merveille à cet acteur shakespearien en diable », avait écrit une critique. Le lendemain, l’acteur « shakespearien en diable » avait déclaré en mairie la naissance de Timon, fils de Maxime Barthès, travailleur intermittent du spectacle, et de Colette Barthès, née Tauzin, employée de mairie, absente de son guichet pour cause de maternité.

– Vous savez, ici c’est pas un bureau de renseignements pour les agences de détectives.

La référence à Shakespeare avait largement dépassé les capacités cognitives de Kevin Pallardon. Timon se rendit à l’évidence : il venait de tomber sur ce qu’il appelait dans le jargon professionnel « le barrage du con ». La guerre de tranchées commençait.

– Je pourrais peut-être parler au capitaine Perot ? (Il venait de voir le nom sur la porte située derrière le planton.)

– Faut prendre rendez-vous.

L’homme était coriace. Les détenteurs de petits pouvoirs appréciant la flatterie, il décida de lui accorder de l’importance.

– Vous pouvez sans doute m’aider, maréchal-chef ? Je recherche un sans domicile fixe, qui a disparu en août ou en septembre dernier…

– Les SDF qui disparaissent, ce n’est pas ça qui manque : ça voyage, ces gens-là, c’est même pour ça qu’on dit « sans domicile fixe », hé, hé !

Gorba était fier de sa blague. Timon aurait aimé lui rappeler que des centaines de « ces gens-là » crevaient dans la rue chaque année, mais il s’abstint : le barrage avait une épaisseur qu’il n’avait pas le temps de faire exploser.

– Bien, tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vous remercie.

Il prit la direction de la sortie, mais le vexant « Columbo » que lui avait attribué Gorba lui restait en travers de la gorge. Il revint sur ses pas en se frappant le front, comme le célèbre inspecteur.

– Ah ! j’oubliais ! Si je ne peux pas voir le capitaine Perot, est-ce que ce serait possible de voir Gorba ?

Avant que Kevin Pallardon, en apnée, ne retrouve son souffle, Timon avait déjà quitté la gendarmerie.

Quand il ouvrit la porte du taxi, Amandine nota son air agacé.

– Vous, vous avez vu Gorba !

Le ton rigolard de la jeune femme le détendit.

– Oui. À la gare, s’il vous plaît.

Une enquête commençant toujours par la presse locale, au kiosque, il acheta L’Angoumoisin et Aquitaine Society, un hebdomadaire dont la couverture affichait la photo d’un quinqua au visage hâlé, un sourire éclatant aux lèvres, posant fièrement devant sa villa du Cap Ferret. La légende « Un enfant heureux » renvoyait à un article en page intérieure. Le journaliste y faisait l’éloge de l’héritier d’une dynastie de bâtisseurs, patron d’une entreprise créée par son grand-père et internationalisée par son père, qui avait fait fortune dans les billes de bois en Afrique. Arnaud Fortier avait un sourire de président américain et portait un costume pied-de-poule, tout ce que Timon détestait.

Il zappa l’article, qui n’avait aucun intérêt pour son enquête, continua à feuilleter en marchant puis se figea en tombant sur une publicité pleine page. Un top-modèle aux petits seins visibles sous le fin tissu du corsage fixait l’objectif de ses yeux noirs.

Ce regard, il ne le connaissait que trop bien.

Il arracha la page et la jeta rageusement dans une poubelle installée sur le quai.

Charline le poursuivait.

Trois ans déjà. Il ne s’en sortait pas.