La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 2

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 2



Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes.

Hier c’était le chapitre 1 là

II

Gina dessinait un point d’interrogation sur le ventre de Virgile. Elle acheva sa calligraphie amoureuse en plongeant l’index dans le nombril de son mari.

– C’est quoi, ce p’tit bidon, amore ?

Virgile prit son air boudeur, celui qu’elle aimait.

– Je peux me remettre au sport. Tu veux ?

Pour toute réponse, la belle Napolitaine papillonna des cils. Il l’enserra tendrement.

– O.K. Je commence aujourd’hui.

Ça tombait bien, on était le premier jour de l’année, le jour des promesses.

– Amore…

Gina aimait cet homme qui ne lui avait jamais rien refusé. Gina aimait être aimée.

Ils avaient douze ans d’écart. Virgile l’avait presque vue naître.

* * *

Ce soir de novembre 1976, Cesare Sordi était entré sans frapper chez ses voisins de palier, les Santos. Le maçon italien avait les larmes aux yeux et peinait à parler. Les parents de Virgile avaient cru que ce désarroi était dû à l’annonce de la mort de Jean Gabin, l’acteur préféré de Cesare.

– Oui, c’est bien triste, un grand acteur, avait dit Fausto avant même que son ami n’ouvre la bouche.

– On vient de l’apprendre sur Antenne 2, avait confirmé Fatima.

Cesare s’était indigné.

– Mais je m’en fous, de Gabin ! Carmelita a perdu les eaux ! La sage-femme est complètement bourrée, je l’ai virée. Faut me sortir de là, Fatima ! Oh mio dio, che casino !

Vingt minutes plus tard, Fatima avait sorti l’enfant du ventre de sa mère. Une belle petite fille de quatre kilos que Virgile avait été autorisé à voir, après que les deux femmes l’eurent lavée et emmaillotée.

– Elle s’appellera comment ? avait-il demandé du haut de ses douze ans.

– Gina, avait soupiré Carmelita, épuisée et radieuse.

– Gina, Carmelita, Giulietta, avait précisé fièrement Cesare.

* * *

L’an passé, Virgile avait franchi le cap de la cinquantaine. Il commençait à le sentir. Il fit mine de grimacer de douleur en se redressant dans le lit. Piètre stratagème pour tenter d’échapper à sa promesse.

– Aïe ! Est-ce que j’ai encore l’âge de courir ?

– Amore, tu es un bambino !

Gina s’était redressée et sa poitrine avait effleuré le visage de Virgile. Il frissonna. Il adorait ses seins. Il adorait tout chez cette femme : ses lèvres pourprées, charnues, ses yeux bleu azur si malicieux, jusqu’à ces petites ridules qui commençaient à poindre à la commissure des lèvres. Une adoration qui durait depuis qu’elle était en âge d’être aimée.

Une fois encore, il se dit qu’il risquait de la perdre. Il y pensait tous les jours. Si cela devait arriver, il ne s’en remettrait pas. Il avait même envisagé le suicide. C’était si facile de tomber d’un échafaudage… Au moins, Gina toucherait l’assurance-vie. Il avait évoqué cette éventualité avec elle : « S’il m’arrivait quelque chose, un accident idiot par exemple, tu pourrais refaire ta vie ? À ton âge, ce serait normal, non ? – Ne dis pas de bêtises », avait-elle répondu, choquée. Il n’en avait plus reparlé.

– Faut que je retrouve mon survêtement…

Gina s’esclaffa en entendant le mot désuet. Elle, elle employait le mot « jogging » car elle avait trente-huit ans.

Une heure plus tard, vêtu de son vieux survêtement de coton ramolli, chaussé de baskets presque neuves, Virgile sortit par l’arrière de leur villa, bâtie en lisière du golf des Charmilles et qui donnait directement sur le parcours, déserté en ce matin de 1er janvier.

Chlik ! chlik ! firent les semelles sur le gazon givré.

L’exercice allait-il lui faire oublier la faillite qui le menaçait ? Il était dans una bella merda, aurait dit Fausto.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Il franchit le parcours numéro 4 à petites foulées et s’engagea dans le bois qui avait donné son nom au golf, et qu’il pouvait admirer des fenêtres de la villa.

Un tapis de feuilles mortes mit fin au chlik ! chlik ! de ses semelles. Le souffle court, il commençait à regretter les agapes du réveillon du 31.

En réalité, Virgile détestait courir. Certes, il avait couru dans sa vie, mais surtout après l’argent, puisqu’il voulait le meilleur pour Gina, par amour et par peur de la décevoir. « T’es trop gentil avec elle », lui surinait Elio du temps où ils étaient encore amis.

Non, il n’était pas gentil, il était simplement l’homme le plus amoureux du monde. C’était la raison pour laquelle il courait ce matin. Et tant que son pauvre corps de quinqua bedonnant le pourrait, il chausserait ses baskets, c’était décidé.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Contrairement à ce qu’il avait espéré en entamant sa course, il n’arrivait pas à faire le vide. Impossible d’oublier ses emmerdements. Il le savait : il allait droit dans le mur. Pourtant, les murs, ça ne lui faisait pas peur : il en avait construit, avec Cesare, le père de Gina ! Mais celui-là était fait d’un alliage particulier : une dose de haine, une pelletée de mépris, un sac de trahison.

Rien au départ ne lui avait permis de prévoir ce désastre. Au contraire même, les planètes étaient parfaitement alignées, comme disait la voyante de Gina. Quand il avait repris la petite entreprise de Cesare, le groupe Fortier Invest & Immo lui avait proposé ce chantier de construction d’un ensemble de villas haut de gamme nommé Hameau du Golf ; il avait tiré les devis au plus bas et, en contrepartie, Hubert-André Fortier, le patron de l’époque, lui avait accordé pour une bouchée de pain la plus belle parcelle, sur laquelle il avait bâti la maison de ses rêves. Ou plutôt, des rêves de Gina, qui l’avait voulue à l’image de celle de son idole, Tony Soprano.

Et maintenant, le rêve allait disparaître à cause d’Arnaud­ Fortier, l’héritier qui venait de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Sans explication, ce salopard avait cessé de lui donner des contrats.

Pour ponctuer sa course, il se mit à psalmodier tout haut.

– Salaud de Fortier ! Pfeu ! pfeu ! pfeu ! Salaud de Fortier !

Motivé par ce cri de guerre, il parcourut plusieurs kilomètres sans vraiment se soucier du chemin, avant de faire une pause dans une clairière. Les mains posées sur les genoux, tête en bas, il expira bruyamment. Après l’exercice, il constata qu’il s’était perdu.

– Où je suis, bordel ?

Pourtant, cette forêt, il la connaissait parfaitement ! Elle était leur terrain de jeu quand Elio et lui étaient gosses. Surtout un terrain à bâtir des cabanes en bois, des cabanes dans lesquelles ils avaient tout partagé, frères de sang jusqu’à se tatouer la première lettre de leurs prénoms sur le bras.

Soudain, il crut entendre un gémissement. Puis, les râles se firent plus nets. Pivotant sur lui-même, il aperçut une fumée à la cime des arbres. Il s’enfonça dans la partie sombre du bois pour découvrir que cette fumée sortait du toit d’une baraque camouflée dans la broussaille. Son père lui avait effectivement parlé d’une base militaire américaine démantelée dans les années soixante, aujourd’hui engloutie par la forêt. Il s’approcha prudemment. Les gémissements cessèrent lorsqu’il arriva près de la porte. Après une hésitation, il la poussa.

Recroquevillé au sol, un homme s’y tordait de douleur.

– Monsieur ? Ça va ?

La question était idiote. Il le savait.

– Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? éructa l’inconnu, le visage déformé par la souffrance.

Ce qui frappa Virgile, ce fut l’anachronique chapeau melon posé sur le crâne de l’homme, d’où sortait une tignasse grise qui lui retombait sur les épaules. Une écharpe rouge vif couvrait son cou.

– Je peux vous aider monsieur ?

– Foutez le camp ! Je n’ai besoin de rien !

Le ton employé étant plus désespéré que colérique, il décida de rester. Gina ne s’inquièterait pas, il était censé courir.

Après négociation, l’inconnu accepta l’antidouleur qu’il gardait toujours dans sa poche. En attendant que le remède agisse, il l’aida à s’allonger sur le lit de camp, puis parcourut du regard l’unique pièce aux murs de ciment brut, d’à peine dix mètres carrés. Elle était propre, les objets y étaient rangés soigneusement ; il en conclut qu’il n’avait pas affaire à un marginal. Un fenestron sur sa droite laissait passer une faible lumière. Une lampe à gaz et un réchaud étaient posés sur une table de formica bleu, vestige des années soixante, tout comme la chaise au dosseret de lanières plastiques multicolores. Une branche plantée dans un parpaing faisait office de portemanteau, sur lequel pendait un pardessus noir de bonne coupe et de belle matière. Une descente de gouttière en zinc reliait un baril d’huile au toit de fibrociment. Au pied de ce poêle improvisé, quelques bûches. Sur une étagère de fortune fixée sous le fenestron, des bonbonnes de gaz, des cartouches de cigarettes, des bombes à raser, des rasoirs jetables, des rouleaux de papier toilette, des pains de savon et des tubes de dentifrice étaient posés d’une façon quasi militaire. L’homme prenait donc soin de lui. Quatre livres étaient posés à plat sur une caisse, près du lit de camp. Seuls leurs titres étaient lisibles, des titres qui sonnaient comme un message codé : La Tentation de l’ombreLe Soleil des mourantsRue des VoleursCécile et le Monsieur d’à côté. Ils ne lui évoquaient rien. Virgile lisait peu. Pas très envie de se coltiner les problèmes des écrivains, il en avait suffisamment lui-même, et puis les histoires d’amour finissaient toujours mal dans les romans, sauf bien sûr dans ceux de Marc Levy que Gina lui offrait chaque été. Il aimait bien cet auteur, qu’il lisait sur la plage avant de s’endormir sous le parasol.

En se tournant vers le lit, il remarqua que l’homme portait de vieilles bottes fourrées, comme celles que Gina lui avait offertes quand ils étaient partis en randonnée de chiens de traîneau. Elle lui avait choisi les plus belles, les plus chères, une vraie fortune, mais il ne pouvait rien refuser à Gina, encore moins les cadeaux qu’elle faisait en lui empruntant sa carte bleue.

La voix affaiblie de l’inconnu le sortit de ses réflexions.

– Désolé pour l’accueil, monsieur. Foutue douleur ! Enfin, ce qui me console, c’est que je n’en ai plus pour longtemps.

L’homme se relevait avec précaution, un pâle sourire sur son visage fatigué. Une fois debout, il se traîna jusqu’à la table. Virgile nota qu’il avait à peu près la même taille que lui. Avait-il cinquante ans ? Soixante ? La maladie allait-elle le tuer, comme il venait de le dire ?

– Un homme qui souffre, ce n’est pas bien beau à voir. Excusez-moi, je n’avais pas envie de partager ça avec vous. Avec qui que ce soit, d’ailleurs. Merci quand même. Efficace, votre truc !

Virgile apprécia.

– Je l’ai toujours sur moi. (Il se tapota l’épaule.) Une capsulite qui ne me lâche pas. Vous avez besoin d’autre chose ?

– Tout va bien. Merci.

– Sûr ?

– Vous êtes têtu, vous, je viens de vous répondre !

Le ton était monté d’un cran, mais sur un registre amusé. D’une main décharnée aux veines apparentes, il désigna la porte à Virgile.

– Venez voir ! Je vais vous montrer que je n’ai besoin de rien. Suivez-moi !

L’ermite enfila son manteau noir et ils quittèrent la chaleur de la pièce. À l’arrière de la cabane, des boîtes de conserve vides s’empilaient contre le mur jusqu’à hauteur d’homme.

– Comme vous pouvez le constater, je mange à ma faim, monsieur.

– Il n’y a pas que des conserves ! osa Virgile en rigolant à la vue des cadavres de bouteilles jonchant le sol.

Il regretta aussitôt sa remarque désobligeante, mais son interlocuteur ne s’offusqua pas.

– Un antiseptique parfait. Buffalo Trace, un bourbon titrant à quarante-cinq degrés, soixante ans d’âge minimum. Pas mauvais, en plus !

– Vous vous faites livrer jusqu’ici ? plaisanta Virgile.

Pour toute réponse, il eut droit à une mimique espiègle, suivie d’un balayage du pied des feuilles mortes tombées au sol. Une trappe de métal apparut sous les bottes fourrées.

– Allez-y ! Soulevez !

Virgile s’exécuta et découvrit l’intérieur d’une fosse en ciment, pareille à celles qu’on trouvait dans les anciens garages de campagne. Des rations de corned-beef, de biscuits secs, de soupes, de thé, étaient entassées de chaque côté, sur des étagères de béton. Il en resta bouche bée. L’ermite se mit à fredonner.

– Oh ! Yes, you are the devil in disguise ! Elvis Presley ! Vous vous souvenez ? Les Ricains sont venus avec leur musique et tout le reste !

Virgile était trop jeune, mais son père lui avait parlé de ces G.I.’s qui revendaient cigarettes et alcool pour arrondir leur solde. Un marché noir qui avait profité à pas mal de gens dans le coin, dont Charles Fortier, le père fondateur de la dynastie, avec la complicité active du général américain en charge de cette base de l’OTAN.

– Personne ne s’aventure plus dans ce coin. Vous avez eu du bol de m’avoir trouvé.

Il tendit le bras pour s’emparer d’une boîte, dont il déchiffra l’étiquette d’une voix rauque, dans un anglais sans accent.

– « Army Field Ration Meat & Vegetable Stew – Dec. 1942 Contract N° W 199 QM 39389 Chicago – Illinois. »

– Vous êtes anglais ? interrogea Virgile, qui pour toute langue étrangère ne parlait que le portugais de ses parents.

– À votre avis ?

Visiblement, l’homme ne souhaitait pas parler de lui.

– C’est encore mangeable ces trucs-là ?

– Et comment !

L’ermite fut soudain pris d’une violente quinte de toux. Virgile attendit. Une fois le souffle retrouvé, l’homme se frappa le torse comme un gorille.

– Mon ennemi de l’intérieur ! (Il se frappa la poitrine à nouveau.) Un ennemi bien plus dangereux que ce rata yankee. Vous voulez goûter ?

– Non merci. J’ai promis à ma femme de perdre mon bide.

– 1er janvier, jour des résolutions, on connaît ! C’est pour ça que vous courez ? Pour votre bide ?

– C’est par amour.

La réponse lui avait échappé. Pas à son interlocuteur, qui se figea. Son sourire disparut et ses yeux se brouillèrent.

– C’est le froid, s’excusa-t-il. Rentrons.

Au passage, il s’empara de quelques bûches avant de pousser sa porte. Une fois le poêle rechargé, l’atmosphère s’enfuma ; il ouvrit le fenestron en toussant, revint s’asseoir à la table de formica et posa la boîte de conserve devant Virgile.

– Ce truc est encore consommable une bonne vingtaine d’années ! Certifié par la vénérable Canned Food Alliance. Que demander de plus ?

« Drôle de clochard, qui lit des livres, parle anglais, boit comme un soudard et est prêt à chialer quand on lui parle d’amour », pensa Virgile.

– Donc, cher monsieur, pour répondre à votre question : j’ai de quoi tenir jusqu’à la fin du siège.

Devant la mine dubitative de Virgile, il se frappa encore la poitrine.

– Le crabe… le crabe ! La fin du siège.

La fumée dissipée, l’ermite se leva pour refermer le fenestron. Ce faisant, un rouleau de papier toilette roula au sol et Virgile repensa à une conversation à l’automne dernier, alors que Perot et Kevin étaient venus prendre l’apéro à la villa Soprano, comme l’appelait le capitaine pour se moquer gentiment de Gina. Ils entretenaient d’excellentes relations avec le capitaine Perot, tout comme avec son adjoint Pallardon qui faisait sauter quelques PV quand il le pouvait. Leur conversation avait tourné autour d’un article de L’Angoumoisin qui faisait ses choux gras des vols à répétition commis dans le camping des Charmilles.

– Du papier cul ! Vous parlez d’un casse, Kevin ! s’était marré Perot.

– Quand même, des recharges de gaz ont été piquées !

– Ben voyons ! Un coup d’Al Qaïda, maintenant ! avait ironisé Perot.

Kevin avait protesté.

– Un vol est un vol, capitaine.

Ils avaient ri et trinqué à la santé de l’Arsène Lupin des campings.

Et maintenant, en ce 1er janvier, il découvrait que le braqueur de papier cul était probablement devant lui. Ce dernier redressa le chapeau melon qui semblait ne jamais quitter son crâne, s’empara d’un paquet de cigarettes dans le tiroir de la table et en extirpa une, qu’il alluma au fer rougi du bidon-poêle. L’homme éructa entre deux quintes de toux.

– Je ne vous en offre pas, mon stock diminue.

– Je ne fume pas, merci. Il n’avait jamais fumé. Non par volonté, mais il était allergique, tout comme Gina.

Le silence s’installa. Comme par enchantement, Virgile oubliait ses problèmes grâce à la compagnie de cet étrange bonhomme au langage châtié et aux manières de gentleman.

– Ça fait longtemps que vous êtes dans cette cabane ?

– Cent quatre-vingt-sept jours.

– C’est précis… En même temps, il faut avoir l’œil pour vous trouver dans ce fouillis d’arbres.

– Je ne me cache pas. Je ne veux voir personne, c’est tout.

– Je m’appelle Virgile. Et vous ?

La question avait fusé naturellement puisque le courant semblait passer entre eux. Pourtant, le visage du fumeur se referma et sa réponse claqua comme un avertissement :

– Je ne sais pas, j’ai brûlé mes papiers. Vous m’appelez comme ça vous chante, mais vous évitez Robin des Bois. Essayez d’être original !

Surpris, Virgile sentait confusément qu’il avait besoin de cet homme. Une sensation presque animale. De la réponse qu’il allait lui faire dépendrait la suite de leur relation.

– Topor ?

– Pas mal ! sourit l’ermite. Et pourquoi Topor ?

Un soir, Gina l’avait convaincu d’aller au théâtre et il avait été frappé par cette grande affiche sur laquelle un type hilare, chapeau melon sur la tête, observait le monde avec des yeux de crapaud.

– À cause du chapeau. Vous avez le même que lui.

– C’est bien la seule chose qu’on ait en commun, Topor et moi… Un homme capable d’écrire Les Derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé, vingt ans d’aventures et d’amour, ne peut pas être un type très fiable.

– Vous le connaissez ? Moi, j’avais jamais entendu parler de lui, s’étonna Virgile.

Topor – puisque c’était désormais son nom – retrouva son sourire et tapota son chapeau melon comme le faisait Stan Laurel.

– Maintenant vous en connaissez deux !

Ils rirent de bon cœur, d’un rire d’enfant, avant que Topor ne mette fin sans préavis à la récréation.

– Bon, va falloir me laisser, mon cher Virgile, sinon votre femme va penser que vous courez le marathon et ce ne serait pas très crédible…

– Je pourrais passer vous revoir ?

– Non.

– Plus tard ?

– Je serai peut-être mort.

– Disons avant.

Topor planta ses yeux dans les siens. Virgile se sentit mis à nu, scanné. Après un moment qui lui parut interminable, l’ermite brisa le suspense.

– Comme vous voulez, d’accord. Mais vous n’êtes jamais venu ici, vous ne m’avez jamais vu ; pas un mot, pas même à votre femme.

Topor avait formulé sa requête calmement, et pourtant le ton de sa voix indiquait clairement qu’il n’avait pas intérêt à désobéir. Vraiment pas.

– Oui. Bien sûr. Bon… ben… je vais y aller. Bonne journée, Topor.

– Bonne journée, Virgile. Et merci pour l’antalgique !

Virgile referma la porte derrière lui. Déconcerté.

Il reviendrait.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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