PREMIÈRES LIGNE # 20

PREMIÈRES LIGNE # 20

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le fil rouge de Paola Barbato

traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

1

Compartiments étanches

[Réveille-toi, Antonio.]

Il ouvrit les yeux. Cela ne changea pas grand-chose, l’obscurité dans la pièce était telle qu’on l’aurait crue peinte. L’air immobile, l’espace imperceptible. Il respira à fond et sentit. Inexplicable, étant donné le soin qu’il mettait à soustraire à son environnement tout objet susceptible de dégager une odeur. Et pourtant, sa chambre sentait le carton. Depuis le début, depuis le jour où il avait emménagé dans cette petite villa de lotissement, moche, blanche, neuve et anonyme, aussi anonyme qu’il voulait l’être lui-même. Cela sentait la peinture, ce jour de

[cinq]

quelques années auparavant, et aussi une vague odeur de métal chaud, seule trace du passage des ouvriers qui avaient installé la porte et les volets blindés. La maison appartenait à son entreprise, néanmoins il les avait fait poser à ses frais. Il ne s’était pas posé de question. Quand il était monté dans la chambre à l’étage, celle où avait été installé le lit à deux places commandé par téléphone, elle sentait le carton. Et cette odeur n’était jamais partie. Aussi, chaque matin, il avait la sensation de se réveiller dans une boîte. C’était une blague de son subconscient, il le savait. Mais il s’en accommodait, cette sensation d’être enfermé dans un carton reflétait exactement ce qu’il prétendait de lui-même et de la vie.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre, traversant l’obscurité d’un pas cadencé par l’habitude. Il appuya sur un bouton et la lumière donna sens à son corps et à ce qui l’entourait. Il y avait du soleil. C’était samedi. De nouveau.

Antonio Lavezzi soupira et regarda sa montre posée sur la table de nuit. Huit heures et quart.

« Dans moins de quinze heures tout sera terminé », se dit-il.

Mais ces heures allaient être longues. Très longues.

 

 

À 11 heures il avait rendez-vous chez son barbier, un certain Maurino, qui lui coupait les cheveux et la barbe et lui reprochait régulièrement son utilisation entêtée du rasoir électrique, délétère pour une peau aussi délicate que la sienne, qui aurait eu besoin de mousse et d’une bonne lame. Antonio admettait sa paresse et promettait d’essayer, un de ces jours. Il lui réitérait son serment depuis plus de quatre ans et, même s’ils savaient tous deux qu’elle était fausse, cette promesse était tout ce que Maurino voulait obtenir de lui. S’il avait été du genre à aimer les métaphores sexuelles, Antonio Lavezzi aurait défini sa vie comme « une vie de préliminaires ». Toutes les personnes qui l’entouraient avaient l’exigence urgente d’être rassurées par des certitudes primaires. Comment allez-vous ? Bien. Le travail ? Tout va bien, malgré la crise. Ma belle-sœur Angela vous passe le bonjour, vous vous souvenez d’elle ? Bien sûr, passez-lui le bonjour également, un de ces jours je dois absolument l’inviter à boire un apéritif.

Cela suffisait.

Des formalités, de prétendues apparences, des hypocrisies bien confectionnées. C’était cela, qu’ils voulaient.

Il avait cru, au début, que se refaire une vie aurait été difficile, or cela avait été d’une simplicité déconcertante. Les gens du lieu savaient tout de lui, mais son histoire sortait des canons d’un potin de village. Ce qu’Antonio Lavezzi représentait, ils le niaient avec une force rageuse. Certaines choses ne se produisaient pas, n’existaient pas, ne pouvaient même pas se concevoir, et il ne pouvait pas se permettre d’en être le témoin vivant. Ce qui lui était arrivé était trop, c’était inacceptable.

De façon surprenante, Antonio partageait leur avis, et l’accord tacite de négation des faits lui permit d’être accueilli et aimé par la communauté. Dans le fond, les règles étaient simples et peu nombreuses : il suffisait de sourire et de bien fermer les placards à clé.

Les cadavres ne sortent jamais sans permission.

 

 

La veille au soir, il avait quitté le bureau avec dix minutes d’avance pour passer au pressing avant la fermeture. Le samedi et le dimanche étaient des journées fantômes dans la haute Vénétie, l’un des rares inconvénients matériels qu’il avait trouvés en quittant la ville pour un village. Quand le pressing fermait pour congés, il devait rouler 28 kilomètres pour atteindre le plus proche, garantissant une remise des vêtements pour le mardi suivant.

Sa garde-robe était maigre : cinq costumes cravate, trois chemises bleu ciel, trois blanches, deux pulls en V, un chaud et un léger, tous deux gris. Deux survêtements, quelques shorts et des T-shirts sans manches pour l’été complétaient le tout. Il s’habillait selon un système de rotation méthodique, utilisant deux costumes par semaine. Puis il confiait son linge sale au pressing. Sa mère puis sa femme s’étaient occupées de laver et repasser pour lui. Depuis qu’il était seul, il n’avait même pas envisagé d’apprendre, et il n’avait acheté une machine à laver que parce qu’il était trop pudique pour confier ses caleçons à des étrangers. Il ne connaissait qu’un seul programme, il dosait la lessive et l’assouplissant, appuyait sur le bouton et une heure plus tard il étendait le tout sur les radiateurs (chaud ou froid, cela ne faisait aucune différence). Pour éviter les accidents il n’achetait que des serviettes, slips, maillots de corps et chaussettes blancs. Il avait découvert les draps sans repassage et n’utilisait que ceux-ci, malgré la désagréable sensation de fripé qu’ils produisaient sur la peau. Toutes les deux semaines il les lavait et les faisait sécher sur la cabine de douche.

La lessive était la première chose qu’il faisait le samedi matin, après le petit déjeuner, avant de se rendre chez Maurino. Il portait son costume du week-end, qu’il retirait soigneusement dès qu’il rentrait chez lui. Il devait le conserver en bon état pour le déjeuner du dimanche. Entre la lessive et le barbier, il évitait de faire le ménage, il ne voulait pas sentir les produits d’entretien. C’était l’une des quelques règles formelles qu’il avait appris à respecter. Un homme de quarante ans qui sent le détergent n’est pas bien accepté ; cela aurait semblé « étrange », même si tout le monde savait que personne ne faisait le ménage chez lui, et que de toute évidence il s’en chargeait lui-même. Il suffisait que l’évidence ne soit pas tangible, et tout allait bien.

Antonio suivait des principes tacites. Il prenait des douches, se coupait les ongles, soignait les détails, comme les oreilles et les sourcils. Vers 10 heures, il montait dans sa voiture et roulait jusqu’au village. Il achetait le journal, buvait un café, faisait en sorte de rencontrer régulièrement quelqu’un qui lui permette de consommer cette heure d’attente en gagnant des points de normalité apparente.

L’apparence, cette grande, infinie ressource.

Quand il rentrait chez lui, impeccablement coiffé et rasé, il n’était même pas midi. Dans la région, on déjeunait plus tard, mais il avait gardé ses habitudes et, à 12 h 30, en survêtement, il prenait dans le frigo ce qu’il avait mis à décongeler la veille. Il observait le plat tourner dans le micro-ondes comme s’il regardait un programme télévisé, puis il le plaçait sur un dessous-de-plat en liège et mangeait en pensant à l’étape suivante : nettoyer la cuisine. Ensuite viendrait le moment du jardinage. Puis des factures. Puis…

 

 

Il existe des livres qui expliquent les différentes réactions à un traumatisme, mais Antonio n’en avait pas lu. Il n’avait jamais été un grand lecteur, c’était plutôt le domaine de sa femme, Lara. Depuis l’université elle dévorait les livres. Jeune fille, elle avait choisi un style de vie opposé, sportif et orienté sur la santé, qui laissait peu d’espace aux longs après-midi allongée sur le canapé à lire Anna Karenine. Puis un accident de scooter l’avait gravement blessée au genou et elle avait dû arrêter le volley-ball. Elle avait pleuré pendant des semaines, mais sa mère lui avait répété jusqu’à la nausée : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage. »

Lara ne lui avait jamais avoué qu’il lui aurait été égal de se casser les dents, le nez, d’être couverte de cicatrices, de cesser d’être belle, si cela avait signifié continuer à jouer. Parce que, à ce moment-là, il avait été clair pour tout le monde, y compris sa mère, que la beauté était le seul bien de valeur qu’elle possédât. De la matière pour la vie, pas pour les rêves.

À l’époque, Antonio et elle étaient amis, pendant sa convalescence il avait passé plusieurs après-midi assis à ses côtés, à réviser ses partiels. Âgé de deux ans de plus qu’elle, qui n’avait pas encore passé son bac, il entamait des études d’ingénieur. Par la suite Lara s’était inscrite en médecine, poussée par son père chirurgien, avant de tout abandonner pour se marier à vingt-deux ans, dès qu’Antonio avait trouvé un emploi stable. Durant ces après-midi, la tranquillité obtuse d’Antonio avait calmé le désespoir de Lara. Une sorte d’osmose, de contagion, d’engourdissement, qui était passé de lui à elle. Lara s’était mise à lire et, une fois sa rééducation achevée, elle s’était fiancée. Antonio était beau garçon, cultivé, il avait obtenu son diplôme et était issu d’une famille respectable. Lara n’était que belle. Elle avait été intelligente, vivante, animée de rêves, prête à croquer la vie à pleines dents. Mais la vie lui avait répondu : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage », et Lara avait compris que la guerre était perdue. Elle s’était rendue, elle s’était mise à vivre par négation. Elle n’avait pas fini ses études, elle n’avait pas trouvé de travail, elle n’avait pas eu de fils, elle n’avait rien fait qui la distinguât de sa mère. Elle n’était que belle.

Ce traumatisme, petit et pourtant si grand, avait éteint Lara.

Il avait fallu un deuxième traumatisme pour la réveiller.

 

 

La maison d’Antonio était nue, spartiate, impersonnelle. Il avait opté pour une décoration de style minimaliste : peu de meubles, verre dépoli, bois sombre, voire laqué. Elle contenait le minimum pour survivre. Et rien qui parlât de lui. Pas de livres, pas de photos, pas même de films ou de CD. Il écoutait la radio, louait des DVD, surfait sur Internet. Il ne suivait aucun journal télévisé, jamais : une mauvaise nouvelle pouvait toujours l’attendre au tournant. Il préférait les débats, les émissions où l’on parlait d’un sujet, un seul. Il ne courait aucun danger en les regardant, pas plus qu’avec les documentaires, devant lesquels il s’endormait régulièrement. Cinq jours sur sept, il menait une existence qui se répétait à l’infini. Réveil, douche, petit déjeuner, trajet jusqu’à son entreprise, travail au bureau ou sur un chantier, déjeuner avec son chef, Giuseppe Levante, propriétaire de la SARL Levante, solide entreprise du bâtiment spécialisée dans les sols en marbre, retour au bureau, travail, retour à la maison, exercice physique, douche, dîner acheté tout prêt, télévision, sommeil. Le samedi et le dimanche étaient plus compliqués. Il fallait remplir des espaces-temps immenses, les surcharger d’engagements impossibles à tenir en deux jours. Des heures et des heures durant lesquelles il devait rester vigilant pour que son esprit ne lui joue pas de mauvais tours, souvent en associant une image à une pensée ou une pensée à un souvenir. Pour s’assurer le calme plat dont il avait besoin, Antonio planifiait tout avec une méticulosité maniaque, calculant les temps, les imprévus et les alternatives. C’était sa méthode de survie, il l’élaborait chaque week-end, quand il se retrouvait privé de la béquille du travail. Il tenait un registre comptable de sa maison, un inventaire de toute la nourriture et de tous les objets, un agenda pour les visites dentaires, le paiement des factures, les révisions de la voiture. Il ne jetait jamais les tickets de caisse, il les conservait dans une assiette de céramique à côté de la porte, avec le courrier ouvert et les éventuels dépliants, post-it et publicités. En plus des tâches domestiques et des DVD, qu’il louait par cinq, il mettait le registre à jour, vérifiait ses dépenses sur le site de sa banque et prenait méticuleusement soin de son corps, de l’hygiène à l’entraînement. Un samedi sur deux, il tondait la pelouse, tous les dimanches il lavait sa voiture, et en cas de pluie il remplaçait ces activités par : l’inventaire par ordre alphabétique des médicaments, jetant les périmés et dressant une liste d’approvisionnement pour la pharmacie ; le classement des dossiers sur le bureau de son ordinateur portable, imprimant ou archivant les fichiers inutiles ; le nettoyage du canapé en cuir noir avec des produits spécifiques et le traitement d’éventuelles craquelures. Il avait une liste interminable d’activités joker à jouer face à l’imprévu. Une vraie liste, rédigée à la main. Et à côté de chaque élément, il avait indiqué le temps que prenait l’activité :

 

Masticage du coin de la ventilation dans la salle de bains

20 minutes

Plantage de clous dans les plinthes du cagibi

10 minutes

Remplacement des adhésifs anti-courants d’air des fenêtres

45 minutes

 

Une fois par semaine, le samedi après-midi, il faisait les courses : plats surgelés, salades toutes prêtes, jambon et fromage sous vide, pain de mie, soupes en boîte, plats préparés au rayon traiteur. Il avait réduit les efforts culinaires au minimum et étendu au maximum ceux liés à l’ordre et à l’hygiène. Chaque samedi, il nettoyait toute la maison, mais le dimanche il se consacrait à une seule pièce. Que ce soit la chambre ou la salle de bains importait peu, là aussi une rotation était organisée. Bien sûr, cela avait lieu après le déjeuner rituel chez Giuseppe et Rita Levante.

 

 

Giuseppe Levante semblait considérer comme une obligation morale d’inviter Antonio Lavezzi à déjeuner chaque saint dimanche en tant qu’ancien camarade d’école, actuel employé et célibataire. Les exceptions se comptaient sur les doigts de la main. Antonio avait tenté d’y échapper mais avait fini par plier face à cette force de coercition affective. Refuser, pour lui qui était seul et n’avait aucun motif valide, sinon son absence totale d’envie, équivalait à un affront. Quand, deux dimanches de suite, il trouva des excuses pour ne pas venir, Rita Levante cessa de le saluer.

Cela n’allait pas, cela pouvait éveiller les soupçons, un intérêt dont il voulait qu’il reste secret, relégué dans le ghetto des ragots bon marché. Aussi, le dimanche, il sonnait à la porte, saluait les filles de Giuseppe, contraintes de revenir respectivement de Vérone et de Vicence, pour le déjeuner de famille, il embrassait la mère de Giuseppe, la seule personne autorisée à apporter des pâtisseries, et il se préparait à rencontrer la proposition féminine du jour.

Cette invitation obligée était aussi fausse et formelle, les conversations à table aussi superficielles et prudemment vides, que les offres de chair pour accouplement proposées par les époux Levante grossières et vulgaires. Qu’elle soit une cousine célibataire, l’ex-femme d’un collègue ou d’un ami, ou encore l’une des nombreuses femmes qui cherchaient un compagnon de vie, sans prédilection spécifique, elle était prête, déjà informée de la tragédie à n’évoquer sous aucun prétexte, installée sur la chaise à côté de lui. Ensuite, c’était un ballet de cérémonies, de vins à goûter pour garder l’atmosphère chaude, de boutades hors de propos et de questions dont les réponses n’intéressaient personne. Il y avait eu une Angela, une Caterina, une Silvia, au moins deux Elena et une Chiara qui comptait pour trois, tellement elle se faisait inviter souvent, dans le rôle de la meilleure amie de Rita. Elles assistaient aux déjeuners du dimanche suivant un roulement, et Antonio avait été contraint de prendre un café ou un apéritif au moins une fois avec chacune. Il s’y pliait pour ne pas alimenter les potins. Il se limitait dans la conversation, apparaissait terriblement ennuyeux et balayait l’hypothèse d’un éventuel deuxième rendez-vous par les mots clés : « Un de ces jours ».

« Un de ces jours », il les rappellerait pour aller dîner, au cinéma, au restaurant chinois, au nouveau restaurant ouvert dans la vallée, chez un collègue dieu de la pêche, à cette célèbre fête du miel, au théâtre romain, à l’inauguration d’une exposition, prendre un apéritif, se faire un apéritif, se retrouver pour un apéritif.

« Un de ces jours », le rituel obligatoire de l’apéritif le contaminerait, lui aussi.

Mais…

Pas aujourd’hui.

Pas demain.

« Un de ces jours. »

Quand il ne les rappelait pas, elles ne se fâchaient pas, elles se disaient que c’était peut-être trop tôt pour lui, qu’il ne s’était pas encore remis de cette expérience atroce, inimaginable, non, mieux valait ne même pas en parler.

 

 

Il passa la fin du dimanche, de ce dimanche, devant un tournoi de billard. Puis il éteignit la télévision, ferma toutes les portes et les fenêtres, vérifia deux fois que tout était bien verrouillé, monta dans sa chambre, ferma la porte et se coucha en survêtement. Il l’enlèverait pendant la nuit, sans même s’en apercevoir. L’odeur de carton l’enveloppa et il se laissa glisser dans un sommeil plein de rêves refoulés.

 

 

Réveil, douche, petit déjeuner, costume beige et cravate bleu ciel. Antonio monta dans sa Fiat Croma grise que tout le monde lui conseillait de changer, mais à laquelle il était trop attaché, et partit. Il n’était pas encore 8 h 30. Deux minutes plus tard, son portable sonna. Le numéro était celui de Federico Catania, chef d’un chantier qui venait de commencer. Ce matin-là, ils devaient déblayer les restes d’une ruine démolie le vendredi précédent.

— Monsieur l’ingénieur…

— Oui.

— C’est Catania.

— Oui, j’ai vu votre numéro. Qu’y a-t-il ?

— Monsieur l’ingénieur, vous devez venir au chantier. Tout de suite.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le bordel…

La voix du chef de chantier était incertaine, ce qui était étrange pour un type aussi arrogant que lui.

— Bien, je passe au bureau et…

— Non. J’ai parlé à M. Levante, il m’a dit de vous prévenir tout de suite. De vous faire venir ici.

— Que s’est-il passé ?

— Les carabiniers sont là.

Un battement d’ailes. Rien de plus qu’un battement d’ailes dans la nuque.

— Que s’est-il passé ? répéta Antonio en scandant bien les mots.

— On a peut-être tué quelqu’un.

Antonio inspira profondément.

— Catania, vous ne pouvez pas l’avoir « peut-être » tué.

— Monsieur l’ingénieur, écoutez, je ne sais pas…

La voix de Catania s’éteignait.

— D’accord, j’arrive tout de suite.

— Dépêchez-vous, on ne sait plus quoi faire avec ce truc.

Antonio raccrocha et tourna brusquement à droite, vers une zone champêtre.

Eux, ils ne savaient plus comment faire, avec « ce truc ».

Bien sûr.

Lui, au contraire, il était expert.

Lui, on avait massacré sa fille.

Il appuya à fond sur l’accélérateur.

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PREMIÈRES LIGNE #19

PREMIÈRES LIGNE #19

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #19

le livre présenté

Les Chants de la terre de Elspeth Cooper

1

CONDAMNÉ

La magie était libre à nouveau.

Sa musique résonnait sur les nerfs de Gair comme sur les cordes d’une harpe, promesse de puissance vibrant sous ses doigts. Il n’avait qu’à l’accueillir à bras ouverts, s’il osait. Il appuya son front sur ses genoux et se mit à prier.

— Je Vous salue, Mère pleine de grâce, lumière et vie de ce monde. Heureux les débonnaires, car ils trouveront force en Vous. Heureux les miséricordieux, car ils trouveront justice en Vous. Heureux les égarés, car ils trouveront salut en Vous. Amen.

Phrase après phrase, verset après verset, la prière s’échappait de ses lèvres gercées. Il serra convulsivement ses doigts, cherchant la forme familière des grains de son chapelet pour ne pas perdre le fil, bien que ce soit fait depuis longtemps déjà. Lorsque les mots lui manquèrent, il serra ses genoux encore plus fort sur sa poitrine et recommença.

— Maintenant, je suis égaré dans les ténèbres, ô Mère, je me suis écarté de Votre voie, guidez-moi de nouveau…

La musique chuchotait toujours à son oreille. Rien ne pouvait en couvrir le murmure enjôleur. Ni les prières, ni les supplications, ni même les quelques hymnes dont il se souvenait encore. Elle était partout : dans les murs de fer rouillé de sa cellule, dans la sueur nauséabonde qui luisait sur sa peau, dans les couleurs qu’il voyait dans le noir. À chaque inspiration qu’il prenait, elle devenait un peu plus forte.

Un carillon argentin retentit. Gair ouvrit les yeux et fut ébloui par une lumière si vive, si blanche, qu’il dut se protéger le visage. À travers ses doigts, il vit deux silhouettes vêtues de lumière. Des anges. Sainte Mère, des anges envoyés pour le ramener avec eux.

— … Bénissez-moi maintenant et accueillez-moi à Vos côtés, pardonnez-moi tous mes péchés…

Agenouillé, Gair attendait d’être béni. Un violent coup du revers de la main lui fit perdre l’équilibre.

— Épargne-nous tes psalmodies, sale changelin !

Un autre coup le projeta brutalement contre le mur revêtu de fer. Une douleur fulgurante lui envahit la tempe et, dans un dernier frémissement, la musique se tut.

— Eh, doucement. Il n’a aucun pouvoir contre toi ici, dit une voix d’homme.

Non. Il n’avait aucun pouvoir. La magie était trop sauvage, trop imprévisible, pour appartenir très longtemps à qui que ce soit. Les murs en fer étaient inutiles, il était de toute façon impuissant. Affaissé sur le sol, Gair agrippa sa tête tourmentée par une douleur lancinante. Heureux les égarés.

Des bottes à éperons d’argent entrèrent dans son champ de vision, molettes cliquetantes. Pas de carillon, donc. Et pas de robes de lumière, seulement les surcots en laine blanche des hommes du Prévôt. Des menottes en fer se refermèrent sur ses poignets, et les gardes le forcèrent à se relever en tirant sur ses chaînes. La pièce se mit à tournoyer follement autour de lui et il retomba à genoux.

Avec un juron, l’un des gardes lui donna un coup de botte dans le bas du dos. Son compagnon fit claquer sa langue, réprobateur.

— C’est un péché d’invoquer Son nom en vain, tu le sais bien.

— Tu as prêté serment à la mauvaise Maison, mon ami. Tu prêches comme un Lecteur. (Un autre coup de pied.) Debout, sorcier ! Marche vers ton jugement, ou on t’y traîne !

Gair se releva en chancelant. Dans le couloir dallé de pierre, le soleil qui perçait par les hautes fenêtres l’aveugla de nouveau. Les gardes le prirent chacun sous un bras, moitié pour le guider, moitié pour le soutenir lorsqu’il perdait l’équilibre. Dans un cliquetis d’éperons et un bruit d’épées tressautant dans leur fourreau, d’autres gardes leur emboîtèrent le pas.

Interminables couloirs flous. Marches qui le faisaient trébucher ou écorchaient ses pieds nus. Pas le temps de se reposer ni de reprendre son souffle ; il fallait avancer ou tomber, et il était tombé si bas déjà. Il avait perdu la grâce de sa Déesse, perdu le pouvoir de se faire entendre d’elle, quel que soit le nombre de prières qui traversaient le vide laissé en lui par la magie.

— Soyez pour moi une lumière et un réconfort maintenant et à l’heure de ma mort…

— Silence !

Une main gantelée gifla Gair et un coup sec sur sa chaîne le tira en avant. Puis les couloirs se firent plus larges, lambrissés. Sous ses pieds, la pierre taillée laissa place à des dalles de marbre, et les murs se couvrirent de tentures. Les gardes tournèrent une dernière fois et s’arrêtèrent. De sombres portes se dressaient devant eux, encadrées de silhouettes indistinctes portant de longues bannières. Un souffle d’air en agita l’étoffe, et le soleil caressa les fils d’or dont elle était brodée, faisant s’embraser les Saints Chênes.

Gair sentit son estomac se nouer en reconnaissant où il était. Ces portes ouvraient sur la Salle du Conseil, où les Chevaliers tenaient leurs assemblées et leurs cérémonies… Où l’Ordre rendait ses jugements. Ses jambes se dérobèrent sous lui et, dans un tintement de chaînes, il tendit les mains devant lui pour éviter de s’effondrer sur le sol ciré. En lui, un souffle de musique frissonna puis se tut.

Son jugement. Trop tard pour espérer être épargné ; trop tard pour espérer autre chose que le pardon.

Ô Déesse, j’implore votre bienveillance en cet instant.

Devant lui, les énormes portes s’ouvrirent sans bruit vers l’intérieur.

De l’alcôve fermée de rideaux au-dessus des portes, Alderan voyait la Salle du Conseil dans toute sa longueur, des sentinelles en surcot jusqu’au Chêne feuillu en bronze surplombant le fauteuil du Précepteur, rutilant dans la lumière du soleil qui entrait à flots par les hautes fenêtres. Il était perché assez haut pour échapper aux regards de tous, à condition de ne pas attirer l’attention sur lui-même, mais il prenait quand même un risque en étant là.

Sur les bancs de chaque côté de la salle s’entassaient, magnifiques dans leur robe de cérémonie écarlate, les hiérarques – au grand complet, pour autant qu’Alderan puisse en juger. Tout en joues roses et postérieurs bien rembourrés, bavardant, hochant la tête et se rengorgeant. Alderan esquissa une moue méprisante.

Ce sont là les héritiers d’Endirion ? Le Premier Chevalier doit pleurer dans sa tombe.

Par une porte latérale entrèrent deux greffiers, sérieux comme des corbeaux dans leur robe noire. Ils prirent place à des bureaux qui se faisaient face, chacun d’un côté de la salle, devant le fauteuil du Précepteur sur son estrade, le procureur classant ses papiers tandis que le scribe sortait ses plumes et son encre afin de consigner le déroulement du procès pour les archives. Un moment plus tard, le Précepteur lui-même entra dans la salle.

L’anguleux Ansel se tenait aussi droit que dans les souvenirs d’Alderan, mais la couleur de son épaisse chevelure s’accordait désormais à sa robe blanche, et la main dont il tenait son bâton de commandement était déformée et tordue par l’arthrite.

Ainsi, il a enfin trouvé un ennemi dont il ne peut triompher. Le héros du Samarak, finalement vaincu par le temps.

À côté d’Ansel, le Chapelain n’avait pas changé, même si ses cheveux étaient un peu plus gris que la dernière fois qu’Alderan l’avait vu. Baissant sa tête léonine pour chuchoter quelque chose en privé à l’oreille du Précepteur, Danilar fronça les sourcils en écoutant la réponse de celui-ci, puis croisa ses mains épaisses à l’intérieur de ses manches et se dirigea vers sa place au premier rang des gradins. Ansel redressa les épaules puis gravit les marches qui menaient à l’estrade et se tourna vers la salle. Les hiérarques se turent.

— Je déclare cette séance ouverte, annonça-t-il. Commençons.

Sur un signe discret de sa part, les sentinelles ouvrirent les portes. Tous les hiérarques se penchèrent en avant pour mieux voir entrer l’accusé. Alderan serra les poings sur ses genoux. C’étaient là les membres les plus haut placés de l’Ordre, subordonnés seulement au Précepteur, lequel ne répondait lui-même qu’au Lecteur de Dremen.

Et pourtant, regardez-les ! Bouche bée comme des rustres à la foire, attendant que le forain sorte sa femme peinte ou un veau à deux têtes. J’espère que la Déesse regarde ce que Ses élus s’apprêtent à faire en Son nom.

Deux gardes passèrent les portes, encadrant leur prisonnier trébuchant. De longs cheveux raides et une barbe de plusieurs jours dissimulaient le visage du captif, mais rien ne camouflait ce qui lui avait été infligé. Son corps nu était couvert d’ecchymoses. Les lacérations du fouet avaient formé des croûtes dans son dos, et l’un de ses pieds laissait à chaque pas une trace ensanglantée sur le sol noir et blanc. Lorsque les gardes l’enchaînèrent à la barre des accusés en acajou, il tomba à genoux, trop faible pour rester debout.

Comme un seul homme, la Curie retint son souffle. Certains des hiérarques portèrent ostensiblement un mouchoir à leur nez tout en continuant à dévisager l’accusé.

Les disciples du Suvaeon s’étaient-ils donc égarés si loin des principes du Heaume de Diamant, qu’ils revenaient à la question et au martinet proscrits depuis des siècles ? Alderan sentit la colère monter en lui comme un serpent se dressant pour attaquer. Était-ce donc là ce qu’ils appelaient faire justice ?

Gair ressentit une violente douleur au pied en tombant. Des ténèbres bourdonnantes assaillirent sa vision de tous côtés et la Salle du Conseil devint un tourbillon d’écarlate et de lumière qui l’entraîna irrésistiblement vers le carrelage à damiers.

Son estomac se souleva brusquement, mais il ravala sa nausée et ferma les yeux le temps que son vertige s’apaise. Les hiérarques avaient les yeux rivés sur lui. Leur écœurement, leur fascination malsaine lui picotaient la nuque. Leur silence résonnait aussi fort qu’un cri.

Apostat ! Impie !

Il n’avait pas de réponse à leur donner. Comment pouvait-il nier la vérité ? Il frissonnait de culpabilité.

Relève-toi, novice. Quoi qu’il advienne, fais-y face debout.

Selenas, Maître des Épées, il y avait de cela ce qui semblait un siècle, tendant une main rude et brune à un garçon tombé dans la poussière d’un terrain d’exercice baigné de soleil, pour l’aider à se relever. L’aider à reprendre le combat.

Gair ouvrit les yeux. Carrelage noir et blanc sous lui. Odeurs de cire, d’encens et – Mère miséricordieuse ! – de son propre corps crasseux. En périphérie de son champ de vision, du bois sombre et des robes rouges. Qu’ils le regardent. Ils ne le verraient pas geindre au sol comme un chiot.

Lentement, les poignets alourdis par ses chaînes, il agrippa la barre d’acajou et se releva péniblement.

Alderan relâcha son souffle, qu’il avait retenu sans s’en rendre compte. Ils ne l’avaient pas brisé. Le garçon tenait à peine sur ses jambes, mais il était debout et soutenait le regard du Précepteur la tête haute. Un élan de jubilation prit Alderan aux tripes. Il restait de l’espoir.

Le Précepteur souleva son bâton à bout ferré et en donna trois coups, aussi réguliers que des battements de cœur, sur l’estrade. D’une extrémité à l’autre de la salle, les hiérarques s’immobilisèrent. Des grains de poussière flamboyèrent dans les rayons de soleil qui entraient par les hautes fenêtres. L’astre s’était déplacé vers l’ouest ; à présent, l’estrade était plongée dans l’ombre et la barre des accusés se trouvait en pleine lumière.

— Qui comparaît devant le Conseil ?

L’âge avait usé la voix d’Ansel, mais son ton était toujours aussi énergique.

— Un accusé, répondit le procureur, le mandat entre les mains.

Il ne regarda pas le prisonnier.

— De quoi est-il accusé ?

— Monseigneur, il est accusé d’avoir odieusement profané la demeure de la Déesse, en péchant contre Ses commandements et en transgressant les préceptes les plus stricts de notre religion.

— De quelle façon ?

— Par la sorcellerie.

Les hiérarques entassés sur les bancs prirent à l’unisson une inspiration horrifiée. Le mot seul suffisait à leur faire attraper leur chapelet. Alderan serra de nouveau les poings, mais se força à croiser les mains sur ses genoux. Il n’était pas là pour démanteler la Salle du Conseil brique par brique. Pas aujourd’hui.

— Pourquoi est-il ici ?

— Pour recevoir le jugement du Conseil.

Silence, troublé seulement par le crissement de la plume du greffier qui, bientôt, cessa également. Malgré le poids des regards posés sur lui, le garçon garda la tête haute, les yeux fixés sur l’endroit, dans l’ombre, où devait se trouver la tête d’Ansel. Il ne plissait pas les paupières, bien qu’il ait sûrement les yeux larmoyants. Le soleil traversait sa barbe trop longue, révélant ses traits taillés à la serpe. Un Leahn typique, de ses sourcils comme tracés à la règle et de son long nez droit jusqu’à sa mâchoire carrée. Pas le moindre signe indiquant qu’il était gêné de se tenir devant le Conseil sans rien d’autre sur le dos que sa propre sueur. Ou s’il l’était, il refusait manifestement de le montrer.

Oh, il va donner du fil à retordre.

Dans la salle, le silence se fit plus pesant. Le procureur agita ses papiers avec irritation en jetant un coup d’œil furtif au Précepteur. Même les grains de poussière voletant dans l’air semblèrent se figer, suspendus comme des insectes dans de l’ambre. Sur les bancs, les hiérarques se penchèrent en avant.

Ansel s’avança dans la lumière. Ses cheveux pâles formèrent soudain comme un halo autour de sa tête alors qu’il prenait l’acte d’accusation des mains du procureur. La Curie se leva dans un craque­ment de bancs et un bruissement de robes.

— Vous êtes accusé de multiples actes de sorcellerie, dont les détails ont été longuement discutés par cette assemblée, dit Ansel en consultant brièvement le parchemin dans sa main. Le Conseil a examiné les preuves qui lui ont été présentées, parmi lesquelles la déposition sous serment de Goran l’Ancien. Nous avons par ailleurs étudié d’autres témoignages, également délivrés sous serment dans cette salle, et les rapports concernant votre confession.

Il regarda Gair droit dans les yeux. Celui-ci soutint son regard sans ciller, ce qui était tout à son honneur.

— Le Conseil est parvenu à un verdict. Êtes-vous prêt à l’entendre, mon fils ?

— Oui, monseigneur.

Alderan secoua la tête. Que la Déesse porte ce garçon en son cœur, il regarde la damnation en face !

Le Précepteur marqua un temps, et l’attention des occupants de la pièce resta rivée sur lui.

— Entendez à présent la décision du Conseil, reprit Ansel d’une voix dure et froide comme la pierre. Nous jugeons l’accusé coupable de tous les crimes susmentionnés. La sentence est la mort par le feu.

Gair s’agrippa fermement à la barre et banda les muscles de ses jambes. Il ne retomberait pas à genoux. Pas question ! Mais cela n’empêchait pas le verdict de rugir à ses oreilles.

Soyez pour moi une lumière et un réconfort maintenant et à l’heure de ma mort ; ô Mère si Vous m’entendez encore, je ne veux pas mourir.

— Cependant, reprit Ansel.

Il chiffonna le parchemin entre ses mains. Le procureur resta stupéfait ; face à lui, le Frère Chroniqueur, bouche bée, leva des yeux ronds sur le Précepteur en voyant la boule de papier atterrir sur son bureau et y rebondir plusieurs fois avant de tomber par terre.

— Un appel à la clémence a été enregistré, invoquant l’exem­plarité de votre moralité et de votre conduite antérieures. Le Conseil doit prendre cela en compte, et votre sentence sera donc commuée : vous serez marqué au fer, excommunié de la religion eadorienne et banni de cette paroisse sous peine de mort. Vous avez jusqu’à la tombée de la nuit pour obtempérer. Que la Déesse ait pitié de votre âme.

Sur ces mots, Ansel frappa trois fois l’estrade de son bâton.

Gair le dévisagea avec stupéfaction. Une grâce ? Comment ? Il avait sûrement mal entendu, avec les flammes qui lui grésillaient aux oreilles.

— Grotesque ! (Du côté gauche de la salle, Goran l’Ancien descendit les gradins d’un pas énergique. Son visage bouffi était empourpré de colère.) C’est scandaleux, Ansel ! J’exige de savoir qui a interjeté cet appel !

— Je ne peux pas vous le dire, Goran, vous le savez très bien. Il a été déposé sous cachet et, à ce titre, reste anonyme. Le droit consistorial est très clair sur ce point.

— La peine pour sorcellerie est la mort, insista Goran. On ne peut pas la commuer ni en faire appel. C’est écrit noir sur blanc dans le Livre d’Eador : «  Tu ne laisseras point vivre le sorcier et fuiras toute œuvre du mal de peur qu’elle mette ton âme en péril. » Ce n’est pas là une décision de justice. C’est une insulte à la Déesse Elle-même !

— Du calme, Goran. (Alors que des murmures furieux de soutien s’élevaient des bancs, Ansel leva la main.) Et vous tous. Nous avons déjà largement débattu de ce sujet. Il est inutile de recommencer. Ce Conseil est terminé.

— Je me dois de protester, Précepteur. Cet être s’est détourné de la seule Déesse véritable. Il a entaché la sainteté de l’Ordre du Suvaeon, a semé parmi nous on ne sait quelle corruption et quelle dépravation. Il a pratiqué des actes de sorcellerie ici, en lieu saint. Il doit être puni !

Le soleil était trop chaud sur le visage de Gair. Il avait la tête qui tournait et devait s’agripper à la barre en bois pour rester debout.

De l’autre côté de la pièce, Danilar se pencha en avant sans quitter son siège.

— Ne croyez-vous pas que le garçon est suffisamment puni, Goran ? demanda doucement le Chapelain. Une fois qu’il portera la marque des sorciers, il ne sera plus jamais le bienvenu dans aucun lieu de culte. Il ne pourra jamais se marier, ne verra jamais ses enfants bénis ni reçus dans la religion. Elle l’accompagnera jusqu’à la tombe, au même titre que la haine et les soupçons de ses voisins. N’est-ce pas assez ?

— La peine pour sorcellerie est la mort. (Goran écrasa violemment son poing grassouillet dans son autre main pour souligner ses dires.) Nous ne pouvons pas hésiter à l’infliger sous prétexte que l’accusé est issu de nos propres rangs. Quiconque commet le péché de Corlainn doit partager son châtiment. Il doit être brûlé sur le bûcher.

Des voix coléreuses crièrent leur soutien à Goran. Des mains s’agitaient et des visages se tordaient hideusement. Des mots haineux écorchaient les oreilles de Gair, mais il garda les yeux rivés sur le Précepteur. L’intervention de celui-ci était tout ce qui se dressait entre lui et le feu.

Je vous en prie, ne me laissez pas mourir.

Ansel leva la main pour obtenir le silence, en vain. Les protestations pleuvaient depuis les bancs de chaque côté de la salle. Fronçant les sourcils, il donna sur l’estrade un coup si fort qu’il résonna comme la cloche de la Sacristie.

— J’ai rendu mon jugement ! aboya-t-il. C’est au Conseil de parvenir à un verdict. C’est à moi de déterminer la sentence et je viens de le faire. Maintenant, ça suffit !

Les cris de la Curie retombèrent, laissant place à des murmures vengeurs, puis enfin à un lourd silence réprobateur. Goran resta debout au bas des gradins, le regard noir.

— Déesse en gloire ! (Ansel planta son bâton entre ses pieds.) Vous êtes des disciples d’Endirion, mes frères, non une bande d’écoliers indisciplinés. Maintenant, allez en paix. Le Conseil est terminé.

Quelques murmures de contestation persistants le firent se pencher en avant, dans la lumière. Il pinça les lèvres et ses yeux bleus lancèrent des éclairs.

— Je ne veux plus rien entendre, ai-je dit !

— Ça ne se terminera pas comme ça, Ansel. (Goran pointa un doigt en direction de Gair.) Vous aurez de mes nouvelles.

Sur ces mots, il gagna la porte d’un pas furieux, ses partisans agglutinés autour de lui. Dans un concert d’étoffes bruissantes et de pas traînants, le reste des hiérarques descendit des gradins et sortit après eux.

Gair se laissa aller contre la barre. C’était fini, et il allait vivre. Il avait à peine eu le temps de savourer cet instant que les gardes lui enlevaient ses chaînes et l’entraînaient à travers la pièce au sol carrelé de marbre. Il regarda par-dessus son épaule, mais Ansel avait déjà tourné le dos.

Une fois dans le vestibule, son escorte lui fit passer une porte latérale et descendre un couloir en pente dépourvu de fenêtres, qui finit par déboucher sur une cour circulaire semblable à une cheminée, pavée de dalles noircies et fissurées autour du trou profond où l’on plantait le poteau du bûcher : la Cour du Traître, où Corlainn l’hérétique avait payé pour ses péchés lors des Guerres de Fondation, et où les habitants de Dremen auraient dû venir le lendemain voir un autre sorcier brûler. Les gradins étaient vides, et n’entouraient qu’un billot plein d’entailles auquel étaient fixées par des clous des sangles de cuir. Un brasero était installé à côté, surveillé par un homme trapu, torse nu sous son tablier de maréchal-ferrant. Au-dessus des charbons ardents, la chaleur faisait onduler l’air. Le fer à marquer enfoncé sous les braises était d’un rouge cerise jusqu’à la moitié de son manche. Gair sentit son ventre se creuser de désespoir alors qu’on le poussait à l’air libre.

À quelques pas du maréchal-ferrant se tenait une silhouette mince, le dos droit, en haubert et surcot de garde. L’insigne en forme de gantelet sur sa poitrine était brodé de fil d’or, et il portait les galons dorés de la Prévôté sur l’épaule.

Les gardes se mirent au garde-à-vous en claquant des talons. Bredon répondit à leur salut d’un signe de tête. De ses yeux sombres aux paupières tombantes, il regarda Gair de la tête aux pieds, sans afficher la moindre émotion.

— Je vous en prie, monsieur…, supplia le garçon.

Ne faites pas ça.

Les rides qui couraient du nez busqué du Prévôt à sa bouche se creusèrent un peu plus.

— Le prisonnier est-il en état de subir sa peine ? demanda-t-il.

Le maréchal-ferrant attrapa la tête de Gair entre ses mains calleuses pour lui relever les paupières du bout des pouces. Le garçon se dégagea brutalement de son emprise lorsque l’éclat du soleil lui brûla les yeux. Puis le maréchal-ferrant lui pinça la peau du bras, assez fort pour lui faire mal.

— J’ai vu mieux, grommela-t-il. Mais il lui reste du caractère.

— Allez-y.

L’escorte de Gair le traîna jusqu’au billot. Un coup de pied dans les jarrets le força à s’agenouiller pendant qu’on défaisait l’entrave qui lui retenait le poignet gauche. Dans un geste désespéré, il fit claquer la chaîne ballante mais ne toucha personne. L’extrémité d’une massue de garde lui heurta la tempe.

— Tiens-toi tranquille, changelin, gronda celui qui l’avait frappé. Affronte ton châtiment en homme, si tu ne peux pas le faire en Chevalier !

Le soleil de midi était trop brillant, les ombres qu’il projetait noires et acérées comme des dagues, martelant le crâne de Gair. Il voyait flou et n’eut pas la force de résister lorsqu’on le força à poser le bras gauche sur le billot, tandis que l’autre était tordu dans son dos, haut entre ses omoplates, à l’aide de la chaîne. On lui passa les doigts sous un large crampon de fer et on resserra étroitement les lanières de cuir par-dessus son coude et son poignet. Du sang lui coulait du visage, mouchetant le pavé poussiéreux comme une pluie estivale.

Devant le brasero, le maréchal-ferrant enroula un bout de cuir autour du manche du fer à marquer et le sortit des braises. Le talon de l’outil, couleur de paille, dégagea une volute de fumée qui fit ondoyer l’air.

Ô Déesse, non. Gair lutta pour dégager sa main, mais les sangles le retinrent fermement.

— Non, réussit-il à souffler. (Il prit une inspiration sifflante entre ses dents serrées.) Déesse, je vous en prie ! Non !

La chaleur palpitante du fer qui était soigneusement, presque délicatement, positionné au-dessus du centre de sa paume lui fit l’effet d’un coup. Tout son corps se couvrit soudain de sueur. Du coin de l’œil, le maréchal-ferrant regarda brièvement Bredon, quêtant son approbation. Puis il appuya le fer sur la peau de Gair.

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PREMIÈRES LIGNE #18

PREMIÈRES LIGNE # 18


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Bon aujourd’hui ce sera un lundi….Et pardon pour le retard, vous savez ce que c’est, la course au temps.

Donc …

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #18

le livre présenté

Sur le toit de l’enfer de Ilaria Tuti

traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel-Gued

Autriche, 1978

UNE LÉGENDE PESAIT SUR CET ENDROIT. De celles qui s’accrochent aux lieux, comme une odeur persistante. On racontait qu’en plein automne, avant que les pluies ne se transforment en neige, le lac de montagne relâchait de sinistres exhalaisons.

Elles s’échappaient de l’eau comme de la vapeur et remontaient les pentes avec la brume matinale, aux heures où le ciel se reflétait dans le bief. C’était le paradis qui se reflétait dans l’enfer.

On pouvait alors entendre des sifflements, comme de longs hululements, envelopper l’édifice datant de la fin du XIXe siècle, sur la rive est.

L’École. C’était ainsi qu’ils l’appelaient, en bas, au village, mais au fil des époques ces murs avaient plusieurs fois changé de destination et de nom : résidence de chasse impériale, Kommandantur nazie, sanatorium pour enfants tuberculeux.

Aujourd’hui, dans les couloirs, il n’y avait plus que le silence et des murs décrépis, des stucs décolorés et les échos de bruits de pas solitaires. Et puis, en novembre, ces hululements qui surgissaient du brouillard et glissaient le long des fenêtres des étages supérieurs, jusqu’au toit à versants miroitant de givre.

Mais ces légendes ne s’adressaient qu’aux enfants et aux vieillards mélancoliques, à des cœurs trop tendres. Agnes Braun le savait bien. Elle avait élu domicile à l’École depuis trop longtemps pour se laisser impressionner par un gargouillement nocturne. Elle connaissait le craquement de chaque poutre, le grincement de chacun des tuyaux rouillés qui couraient à l’intérieur des murs, même si désormais les étages étaient en majorité fermés et les portes des salles barrées de planches clouées.

Depuis que le bâtiment était devenu un orphelinat, les subventions étatiques étaient de plus en plus comptées et aucun bailleur de fonds privé ne s’était proposé de verser la moindre somme.

Agnes traversa la cuisine située en entresol, entre les garde-manger et la buanderie. Elle poussait devant elle un chariot, le manœuvrait entre les récipients qui, d’ici quelques heures, relâcheraient des nuages de vapeurs graisseuses. Elle était seule, à cette heure qui n’était pas la nuit et pas encore le jour non plus. Ne lui tenaient compagnie que l’ombre furtive d’un rat et les silhouettes des carcasses mises à faisander, suspendues dans l’ancienne chambre froide.

Elle entra dans le monte-charge pour rejoindre le premier étage, l’aile dont elle était responsable. Depuis quelque temps, cette responsabilité suscitait en elle un trouble sans nom, comme l’abcès d’un malaise latent qui refusait de crever.

Le monte-charge grinça sous son poids et sous celui du chariot. La cage s’ébranla, entama sa montée, s’arrêta au bout de quelques mètres avec une grosse secousse. Elle ouvrit la grille métallique. Le couloir du premier étage traçait un long ruban de couleur d’un bleu poussiéreux, taché d’humidité et ponctué sur un côté de grandes fenêtres à petits carreaux.

Un volet battait à intervalles réguliers. Elle lâcha son chariot pour aller le bloquer. La vitre était froide et embuée. Elle l’essuya d’une main, y dessinant une sorte de hublot. L’aube éclairait peu à peu le village, en bas dans la vallée. Les toits des maisons étaient comme autant de minuscules dominos couleur de plomb. Plus en hauteur, à mille sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre le village et l’École, l’étendue immobile du lac se colorait de rose entre les bancs de brume. Le ciel était clair, mais Agnes savait que le soleil ne réchaufferait pas la clairière escarpée. Le matin en se réveillant, elle avait posé un pied hors du lit et s’était sentie assaillie par la migraine : c’est ainsi qu’elle devinait le temps qu’il allait faire dans la journée.

Le brouillard montait, absorbant toute chose : la lumière, les sons, et même les odeurs s’imprégnaient de cette lymphe stagnante, qui sentait l’os. Et des lamentations s’élevaient de ces volutes vaporeuses qui semblaient prendre vie en s’accrochant à l’herbe brûlée par le gel.

La respiration des morts, songea-t-elle.

C’était le vent, le buran, qui soufflait violemment du nord-est. Échappé des steppes lointaines, il avait parcouru des milliers de kilomètres pour finalement s’enfoncer dans le couloir de cette vallée en grondant contre les berges du fleuve, en lisière de la forêt, se répercuter contre les francs-bords alluviaux et ressurgir en sifflant avant de se fracasser sur la paroi rocheuse.

Ce n’est que le vent, se répéta-t-elle.

L’horloge à balancier de l’entrée sonna six coups. Elle allait être en retard, mais Agnes ne bougea pas. Elle temporisait, elle le savait. Et elle savait aussi pourquoi.

De la suggestion mentale, se dit-elle. Ce n’est que de la suggestion mentale.

Ses mains se refermèrent autour de la barre d’acier de la table roulante. Quand elle se décida enfin à s’avancer de quelques pas vers la porte du fond du couloir, les récipients tintèrent.

Le Nid.

Une pensée soudaine lui noua le ventre : c’était vraiment un nid. Voilà ce que c’était devenu, ces dernières semaines. L’endroit débordait d’une activité intense, mystérieuse. Comme un insecte industrieux, il préparait sa mue. Agnes en avait la certitude, même si elle n’aurait su expliquer ce qui se tramait dans cette salle. Elle n’en avait parlé à personne, pas même avec le directeur : il l’aurait prise pour une folle.

Elle plongea la main dans la poche de son uniforme. Ses doigts effleurèrent le tissu rêche de la cagoule. Elle la sortit et se l’enfila sur le visage. Une fine résille protégeait aussi les yeux, voilant le monde extérieur. C’était le règlement.

Elle entra.

La salle était immergée dans le silence. Quelques braises achevaient de se consumer dans le gros poêle en fonte à côté de l’entrée, qui dispensait une tiédeur agréable. Il y avait quarante emplacements, alignés en quatre rangées de dix. Aucun nom sur les plaquettes d’identité, rien que des chiffres.

On n’entendait ni pleurs ni suppliques. Il lui aurait suffi de regarder, et elle savait ce qu’elle aurait vu : des yeux inexpressifs, éteints.

À tous les emplacements, sauf un.

Maintenant qu’elle s’était habituée au silence, elle pouvait l’entendre : il gigotait là-bas dans le fond, il prenait des forces. Il se préparait. À quoi, elle n’aurait su le dire. Peut-être était-elle vraiment folle.

Un pas après l’autre, elle s’approcha de l’emplacement no 39.

Contrairement aux autres, ce patient palpitait de vie. Ses yeux, si particuliers, si vifs, aux aguets, suivaient ses moindres mouvements. Agnes comprit qu’il cherchait son regard derrière la résille de la coiffe. Gênée, elle détourna la tête. Le sujet no 39 avait conscience de sa présence, et pourtant, il n’aurait pas dû.

Elle vérifia qu’aucun garçon de salle ne se montre à la porte et pointa le doigt. Le sujet mordit, serra la chair entre ses gencives, avec force. Dans ces yeux-là, elle vit un regard différent : un regard de possédé. Elle recula en lâchant un juron et une brève lamentation nerveuse s’échappa des lèvres du sujet.

Voilà sa vraie nature, se dit-elle. Carnivore.

Ce qui se produisit l’instant d’après la convainquit qu’elle ne pouvait plus garder certaines pensées pour elle.

Les sujets voisins du no 39 avaient cessé d’être muets. Leur respiration était plus agitée, comme s’ils répondaient à un appel. Le Nid frémissait.

Enfin, tout cela n’était peut-être que suggestion mentale.



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