PREMIÈRES LIGNE #61

PREMIÈRES LIGNE #61

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

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PREMIÈRES LIGNE #22

PREMIÈRES LIGNE #22



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



le livre du jour

Les mal-aimés  Jean-Christophe Tixier

Prologue

24 février 1884

Le chemin que le gamin a si souvent envié depuis la fenêtre de sa cellule file désormais devant lui. Presque pour lui. Sous ses pieds. Jusqu’à l’infini de ce proche horizon chaotique qui lui semble soudain lointain, maintenant qu’il sait qu’il va l’atteindre, et même le dépasser. Le gamin devrait se hâter, heureux de quitter ce lieu infect qui l’a sept ans plus tôt avalé, et depuis presque digéré.

Malgré le chahut enjoué, il ne trouve pas la force de mettre un pied devant l’autre. Comme si tout cela n’était pas réel, comme si une fois de plus ses rêves avaient pris le dessus, avec la menace de s’évanouir et de le rendre aux monstres dès qu’il ouvrira les yeux. En refusant d’avancer, il pense que le retour à la réalité sera moins étouffant.

Le gamin fait un pas de côté, laisse un groupe le dépasser, contemple la longue chenille constituée de tous ces garçons en tenue grise, qui s’étire derrière les deux hommes en armes qui ouvrent la marche.

On se donne du coude, on rit aussi. Les menaces et les cris des gardiens ne suffisent pas à dissiper l’humeur joyeuse qui règne dans les rangs. Le froid glacial non plus. On est loin du silence absolu auquel on les a astreints par la force et les coups tout au long de ces années.

Par endroits, des plaques de neige narguent le soleil aveuglant qui ne parvient pas à les réchauffer. Comme tous les autres, le gamin grelotte. Le froid, le soulagement, la peur. Il ne sait pas quelle sensation domine.

Massés au bord du chemin, les habitants du coin forment une triste haie d’honneur, qui tranche avec la joie fragile de ceux qu’ils regardent partir. Pour toujours. Le gamin laisse filer les deux syllabes entre ses lèvres gercées et bleuies.

Tou-jours.

Ce mot ne lui évoque pas grand-chose. Mais en le prononçant, il lui semble percevoir une impression de définitif, aussi fugace qu’un éclair dans un ciel d’orage. De l’endroit où on les emmène, le gamin se moque. Ils y arriveront demain ou après-demain, leur a-t-on dit, et il ne peut pas être pire que celui qu’ils quittent. Un bagne. Un autre. Encore et toujours.

Désireux de graver ces instants dans sa mémoire, le gamin fixe les visages, reconnaît celui de la cantinière, avec ses yeux qui ne s’excusaient même pas de leur servir une soupe si claire qu’ils avaient parfois l’impression de boire de l’eau. Des yeux froids dont il maudissait, comme les autres, le reflet tremblant à la surface de sa gamelle. Plus loin, il croise celui de la lingère, cette femme aussi grosse que sa voix, qu’il a dû assister durant d’interminables semaines au motif qu’il avait osé répondre à un gardien. Il se souvient des paquets de draps sales qui l’empêchaient de voir devant quand il les portait jusqu’au lavoir. De cette eau si froide qui montait jusqu’à sa taille alors qu’il rinçait le linge durant des heures. Cette eau qui engourdissait ses pieds, ses jambes, son ventre et puis ses mains et ses bras. Il se souvient de la douleur qui le tourmentait ensuite jusqu’au matin, après que les parties de son corps qui avaient baigné dans la flotte étaient revenues à la vie.

Plus loin encore, il repère un des hommes qui les accompagnaient dans les champs, les forçaient à creuser d’interminables sillons, à retirer sans relâche les cailloux qui pullulent dans cette terre sèche et dure, usant des hurlements et de la trique pour que le rythme ne faiblisse pas, parfois au-delà du coucher du soleil. Des ordres qui mordaient plus fort que les fers installés par les gardiens lors de leurs séjours au cachot. Celui-là surveillait leur couloir certains soirs, stoppait ses pas devant l’une ou l’autre des cellules, allait plus loin puis revenait en une sorte d’hésitation sadique qui les pétrifiait tous. Quand il pénétrait dans l’une d’elles, le soulagement gagnait les autres. Le gamin se dit que, peut-être, plus jamais il n’entendra les plaintes étranglées, les cris étouffés par d’interminables sanglots une fois que l’homme quittait la cellule pour regagner son lit.

Le gardien évite son regard, mais ne cache pas ses yeux. La tristesse que le gamin peut y lire ne lui est pas destinée, pas plus qu’aux autres. Ce départ est comme un mauvais tour qu’ils lui jouent.

Le gamin pense alors à son copain, le P’tiot, comme tout le monde l’appelait. Même s’il ne disait jamais rien, le gamin l’aimait bien. Un garçon pâle, que tout le monde moquait. Une nuit, le P’tiot s’est évadé et n’a jamais été rattrapé, privant ainsi les gardiens d’une rude séance de représailles, dont le but était de fracasser toute idée de récidive, et d’empêcher que la même tentation germe chez d’autres. Le gamin aime l’idée que le P’tiot soit désormais loin, qu’il ait même oublié le bagne. Un sacré pied de nez aux gardiens.

Le gamin reprend place dans le rang, fixe ses propres mains, détaille ses ongles noircis, attrape une brindille pour se les curer. Il ne veut pas emporter la moindre parcelle de cette sale terre.

Il avance avec l’espoir qu’un jour il parviendra à enfouir ces souvenirs très loin au fond de sa tête, à empêcher qu’ils remontent à la surface pour emporter ses derniers rêves. D’un coup de pied, il pousse un caillou, l’observe rouler sur le chemin puis disparaître dans le fossé.

Quand une fillette agite la main pour les saluer, une larme grimpe à l’œil du gamin. Il la trouve belle, emmitouflée sous sa capuche d’où dépasse une boucle brune. Pour cacher ses yeux humides à ses camarades, il reporte son regard sur la montagne qui bouche l’horizon, au bout de ce creux dans lequel il a passé toutes ces années. Cette montagne dont un des pans, effondré, dévoile les entrailles de pierre. Combien de fois a-t-il rêvé que la bâtisse qui les a si longtemps maintenus prisonniers subisse le même sort. Mais elle a tenu bon. Plus solide que la montagne. Plus vorace aussi.

Plus bas, alors que dans son dos tout s’apprête à disparaître, le gamin se retourne une dernière fois pour regarder ces hommes et ces femmes qu’il laisse derrière lui. Des hommes et des femmes qui appartiennent à ce lieu. Des hommes et des femmes qu’il oubliera sans doute, mais pas ce qu’ils ont fait.

Il se prend à espérer que jamais la bâtisse ne s’effondrera. Car il sait que tant qu’elle sera debout, ses murs épais garderont la mémoire de ce qu’ils ont vu et entendu. Tant qu’elle tiendra bon, les gens d’ici se souviendront. Et jamais ils ne pourront passer à autre chose. Jamais personne n’oubliera.

Alors le gamin sourit, lève son visage vers le ciel, accroche ses pensées aux rares oiseaux qui le fendent.

« Pierre Roch Combres, né à Lasclottes (Tarn) le 19 août 1859.

Jugé le 16 février 1872 pour attentat à la pudeur sans violence. Condamné selon l’article 66 à de la correction jusqu’à 18 ans. No d’écrou : 795. 1,62 m à l’entrée.

Antécédents bons sous tous les rapports. La famille vit dans une certaine aisance. Elle jouit d’une bonne réputation.

Causes de la sortie : Décès le 2 mars 1873. »

Extrait des registres d’écrou
de la maison d’éducation surveillée de Vailhauquès,
archives départementales de l’Hérault,
Cotes 2 Y 792, 2 Y 793, 2 Y 794

1

Été 1901

De l’endroit où Blanche se tient agenouillée, elle observe la jument décharnée. Ainsi allongée sur le sol, la bête lui paraît bien plus grande que quand elle se tenait sur ses quatre pattes. Blanche cherche un instant une explication, n’en trouve pas. Et elle s’en moque. Elle voudrait être capable de détourner le regard, de se lever et s’enfuir, mais une main invisible et puissante la maintient en place.

Elle regarde le flanc se gonfler doucement, inspire à son tour quand elle sent l’animal hésiter, puis écoute le souffle rauque quand il s’affaisse, comme si une masse infinie pesait dessus.

La chaleur accablante a vidé l’endroit de tous ses bruits, laisse régner le silence, un silence encore plus profond que celui provoqué par la clochette du bedeau lorsque le curé élève le saint sacrement en direction du ciel.

Blanche se redresse sur les genoux, relève sa robe pour ne pas l’abîmer, puis avance d’un bon mètre, repose ses fesses sur ses talons. D’un geste de la main, elle retire les brins de paille collés à ses genoux. Elle fixe la nuée de grains de poussière virevoltant dans le rayon de lumière qui force la porte entrouverte. Dans cette myriade de minuscules étoiles éphémères, elle veut voir une image de la vie qu’elle ne connaît pas. L’espace d’un court instant, elle se dit que si le bonheur existe, il doit ressembler à ça. Une sorte de rêve inaccessible. Un rêve de gamine qu’elle a bien vite étouffé.

Blanche baisse les yeux. À vingt-deux ans, elle se sent toujours une petite fille, et se demande si elle le restera à jamais.

Le souffle plus saccadé de la jument tire Blanche de ses pensées. Elle tend une main hésitante, qu’elle retire aussitôt. Le dégoût lui tire un haut-le-cœur. Un relent de bile envahit sa bouche. Pour éviter de vomir, elle ferme les paupières, emmène ses pensées là-dehors où elle a grandi, là où le chemin sinue entre les parcelles et le ruisseau, où le vent a chassé les arbres et les bestioles qui vont avec. Elle imagine ce creux sans fin au printemps quand le vert tendre habille le paysage de sa douce dentelle, quand l’air se charge de parfums sucrés, aussi subtils que fugaces. Elle aime cette saison, plus forte que la glace de l’hiver, capable aussi de tenir tête, au moins quelque temps, au feu de l’été. Elle pense alors à toutes ces idées un peu folles qui traversent son esprit lorsque les pépiements joyeux des oiseaux accompagnent l’éclosion des premiers boutons-d’or dans les champs. À chaque fois, elle se dit qu’au printemps suivant, elle y parviendra. Partir. Oublier. Deux verbes qui incarnent cet allant, dont la fougue vire trop rapidement à la résignation.

Du revers de la main, elle chasse les mouches qui courent sur son front trempé de sueur puis, enhardie, caresse le flanc moite secoué de spasmes de la bête. Ses poils ont perdu leur soyeux, s’agglutinent désormais en paquets visqueux, comme s’ils étaient recouverts d’un sirop sucré mêlé à de la graisse.

Blanche réprime une grimace quand elle se revoit allongée à cette place, la respiration courte, son cœur se débattant comme un rat affamé dans une cage trop étroite, ses jupons à peine retroussés sur ses chairs blanches rendues molles par l’absence de désir. La jument est étendue à l’endroit exact où Ernest l’a tant de fois prise de ses élans sauvages.

Quand elle pose son regard sur les yeux humides de fièvre de l’animal en train de fixer un ailleurs de plus en plus lointain, c’est elle qu’elle voit.

– Faudrait pas qu’elle crève, lâche Ernest dans un souffle étreint par l’émotion.

Blanche sursaute, se demande depuis combien de temps il est là, à l’observer.

Et pourquoi pas, se dit-elle, comme s’il avait parlé d’elle-même.

Il fait un pas en avant, vient se planter juste à côté. Elle peut sentir son odeur épaisse. Un instant, elle redoute qu’il la touche mais, sans avoir eu besoin de lever le regard sur lui, elle sent que ses préoccupations sont tout entières tournées vers la jument. Il s’accroupit près de sa tête, essuie de sa manche l’écume verdâtre qui coule de ses naseaux. Le ronflement rauque s’est mué en un sifflement plaintif qui annonce la fin, ou bien le début d’une nouvelle ère, se convainc Blanche, sans chercher à en imaginer les contours.

– Faudrait pas qu’elle crève, répète Ernest d’un ton plus faible.

Blanche risque un regard dans sa direction.

Il y a bien longtemps que le moindre sentiment a déserté les traits de son visage buriné. Que le soleil, le vent, le gel et l’amertume les ont figés dans une expression si solennelle qu’elle pourrait presque paraître poétique, tant la distance qu’elle crée avec lui-même le propulse plus loin que nulle part.

– Faudrait pas qu’elle crève, psalmodie-t-il en se frottant les yeux du plat des mains, mélangeant sa morve à celle de la jument.

Un râle humide envahit l’étable. La bête tremble de tous ses membres. La fièvre, la douleur, la certitude que la mort est proche et ne tardera pas à venir danser autour d’elle, avant de l’emmener pour toujours.

Dans un éclair, la lame du couteau d’Ernest attrape un instant la lumière.

– Tu crois pas qu’il faudrait aller chercher de l’aide ? risque Blanche.

Ernest crispe ses doigts épais sur le manche, entrouvre les lèvres sans qu’aucun son s’en échappe, puis se penche sur la jument dans un mouvement résigné.

– C’est le diable qui l’habite, marmonne-t-il alors. S’ils l’apprennent…

Ernest ne termine pas sa phrase. Comme tous ici, il redoute le diable tout autant qu’il craint Dieu, ne sachant lequel sera le plus virulent s’il venait à mourir.

De la pointe de sa lame, il trace dans les airs une humble croix au niveau de l’encolure, juste à l’aplomb d’un des abcès prêts à crever. Il renouvelle son geste pour chaque autre, avant de faire de même au-dessus des boursouflures sous lesquelles des ganglions enflammés se sont douloureusement dilatés, jusqu’à atteindre la taille d’œufs de pigeon.

Méfiante, Blanche recule d’un bon mètre. La terre battue sous ses cuisses est maintenant fraîche. La paille infecte pique ses jambes, comme elle l’a fait tant de fois avec ses fesses, ses seins et même son sexe. Elle laisse une moue de dégoût plisser sa bouche, qu’Ernest ne voit pas. Comme il ne voit aucune de celles qu’il provoque en la pilonnant contre son gré, dans ses relents de sueur âcre, de vin mauvais et d’oignon mal digéré.

Elle pose ses mains sur ses genoux, perd son regard dans celui de la jument. Le degré de souffrance semble avoir dépassé celui de la douleur. Ses yeux ne sont plus que deux orbites énucléées, deux fenêtres ouvertes sur un vide intérieur déserté par les émotions. Blanche voudrait lui sourire, comme on sourit à celui ou celle avec qui on éprouve une communauté de destin, mais n’y parvient pas. Elle sent qu’elle pensera longtemps à cet instant. Bien après la mort de l’animal. Bien après que le temps sera passé et aura tout emporté avec lui.

Ernest appuie sa lame sur le plus gros des abcès. Hésite. Presse plus fort.

L’entaille crache un jet brun à l’odeur putride, qui retombe en fines gouttelettes sur la robe pâle, terne et crasseuse de la jument indifférente.

Blanche frissonne, a envie de chanter. Une berceuse ou peut-être un cantique, sans savoir ce qui est le plus adapté.

– Faut désinfecter et cautériser, lance Ernest sans relever la tête. Va faire chauffer du vin et de l’huile.

Sa voix gronde tel le tonnerre quand il roule sur la falaise à la recherche d’un passage pour s’enfuir au loin, avant de se répandre à regret à ses pieds, pour mourir résigné sur les pentes douces du plateau monotone.

Blanche hausse les épaules et se redresse. Ce n’est pas avec ce genre de remède que son oncle va sauver la jument. Elle va crever. Un enfant de quatre ans le comprendrait. Elle croise le regard de son oncle, lit dans ses yeux secs un déchirement douloureux mêlé de frayeur. Et cela la réjouit. Peut-être qu’il ne s’en remettra pas si la jument meurt. Cette pensée la ravit. Elle n’est donc pas cette fille simplement gentille que tous voient en elle. Tous.

Alors qu’elle pousse la porte bancale, Blanche passe en revue ceux qu’elle peut inclure dans ce tous, et n’y trouve rien de réjouissant.

La lumière extérieure ravive l’énergie de son corps et cela lui fait du bien.

Dans moins d’une heure, le soleil glissera derrière la barre rocheuse qui ferme cette extrémité du plateau. Souvent, Blanche se demande ce qu’il peut y avoir au-delà. Certainement quelques âmes tristes, se dit-elle en traversant la cour. Des terres et des bêtes, liées entre elles par une bonne dose de malheur. Pourquoi cela différerait-il d’ici ?

Il souffle une légère brise gorgée de la chaleur féroce de ce début d’été. Une brise chargée d’une fine poussière qui l’oblige à fermer les yeux et tourner la tête. Cela fait des mois qu’il n’est pas tombé la moindre goutte. Partout la terre se craquelle. Transformée peu à peu en minuscules particules par le piétinement répété des hommes et des bestiaux.

Le chien se tient immobile près de l’abreuvoir, le poil de son arrière-train hérissé, ses babines retroussées dévoilant des crocs en partie englués de bave. Blanche suit la ligne que trace son regard, aperçoit Géraud sur le chemin en contrebas. Planté à gauche du fossé, comme un piquet qu’aurait perdu sa clôture. Il fixe l’étable. Sans bouger. Sans même manifester la moindre intention. La pointe du foulard crasseux qu’il porte en permanence autour du cou s’agite dans le vent. C’est la seule trace de vie qui se dégage de lui.

Géraud vit ici, sans que personne sache vraiment où. Quelque part en haut sur la falaise. Toujours à l’écart, préférant le monde qu’il s’est inventé, où évoluent des ombres que lui seul peut voir et entendre. Géraud va et vient. Personne n’en a peur. Mais tous l’évitent. Sans vraiment savoir pourquoi.

Il n’est pas beau. Pas bien fait non plus, comme peuvent l’être tous ces hommes qui s’épuisent au travail sans avoir vraiment de quoi se nourrir ensuite. Il n’est plus très jeune non plus. La seule chose qu’il a pour lui ce sont ses yeux. D’un gris si pur que Blanche se plaît à penser que son ailleurs à lui doit être magnifique.

Pourtant, le savoir si près la rend nerveuse.

– Ouste ! lance-t-elle en tapant dans ses mains. Ouste !

Ni le chien ni l’intrus ne bougent. Le premier grogne plus fort. Le second garde le regard obstinément rivé sur l’entrée de la grange.

Un court instant, Blanche est tentée d’attraper un caillou pour le jeter dans sa direction, mais elle y renonce. Elle aussi elle le craint. Il est si différent. Qui est-il pour se planter presque chaque jour au bord de la falaise, parfaitement immobile, dans la lumière déclinante ?

Elle se souvient l’avoir longuement observé, une fin de journée où son oncle était descendu au hameau. Elle était restée accroupie plus d’une heure derrière l’abreuvoir, sans parvenir à savoir s’il se tenait face ou bien dos au vide, guettant l’instant suprême où il prendrait son envol. Mais ce moment n’était jamais venu. Quand l’obscurité avait avalé sa silhouette, elle en avait voulu au Géraud. Déçue, elle était rentrée préparer le repas avant le retour de son oncle. Si déçue qu’elle en avait déduit que Géraud appartenait plutôt à la famille des insectes rampants. Elle aurait tant aimé qu’il en soit autrement. Les jours suivants, elle avait même trouvé son regard moins étincelant.

Le nez sur ses sabots, Blanche avale les quelques mètres qui la séparent de la maison. À l’intérieur, il fait frais. L’odeur du chou ne quitte plus l’endroit, couvrant presque celle de la suie.

Elle se penche sur l’âtre, souffle sur les braises et ravive le feu. Elle ajoute deux bûches, si sèches qu’elles crépitent aussitôt.

De la grille couchée sur les deux chenets dépareillés, elle retire un restant de soupe, puis pose deux casseroles au cul noirci. Dans l’une, elle verse du vin, auquel elle ajoute deux brins de thym. Dans l’autre, elle fait couler de l’huile, et la couvre.

Elle repense à la jument, à l’indicible frayeur qu’elle a lue dans les yeux de son oncle. Ici, au bout de ce chemin qui ne débouche sur rien d’autre que le hameau en aval, le temps tourne en boucle et s’arrête après cette ferme. Que la bête meure, et le fragile équilibre sera rompu. Blanche imagine le chaos, chargé des rancœurs tenaces, des féroces jalousies accumulées au fil des générations.

À défaut de l’espérer, c’est cela qu’elle entrevoit. Sans être capable d’en capter la moindre image.

Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour laisser filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesants et accusateurs.

Elle vacille, se contraint à respirer calmement, sent après quelques secondes refluer l’angoisse et la peur. Comme un troupeau sauvage que l’on parvient à parquer dans un enclos et qui retrouve peu à peu son calme. Une bataille contre elle-même, dont elle sort à chaque fois épuisée de dégoût et de haine. Mais victorieuse.

Avec le temps, Blanche a appris à ne plus baisser les yeux, à ne plus laisser la nausée lui retourner l’estomac. Avec le temps, elle s’est endurcie. Et cette idée lui plaît.

Les derniers rayons de soleil marbrent le toit du bagne d’un camaïeu de rose. Elle pourrait tirer un rideau, soustraire le bâtiment à son regard pour tenter d’oublier les événements passés, mais à quoi bon ? Même quand elle ne le regarde pas, elle sent sa présence qui écrase tout. Plus oppressant que la falaise, alors que c’est des mêmes pierres qu’ils sont faits. En tendant l’oreille, Blanche peut l’entendre respirer. Son murmure et son haleine ne sont qu’un poison insidieux et destructeur qui les emportera tous. Elle en est certaine.

Quand elle réalise que l’emploi du futur est sans doute incorrect, un sourire empreint d’amertume tord sa bouche. L’heure a sonné. Et chacun va récolter ce qu’il mérite.

Blanche recule d’un pas, se tourne vers la cheminée. Elle soulève le couvercle, observe la danse fluide et ondoyante de l’huile que le feu réchauffe.

– C’est prêt ? tonne la voix d’Ernest depuis le seuil.

Pour toute réponse, elle hausse les épaules. Le temps qu’elle se retourne, il a disparu.

Avec précaution, elle entoure les queues des casseroles de chiffons crasseux, puis gagne l’extérieur.

Alors qu’elle traverse la cour, la chaleur étouffante la saisit. D’un rapide coup d’œil, elle constate que Géraud a disparu, reporte aussitôt son regard sur la falaise. Là non plus elle ne le voit pas.

Du pied, elle pousse la porte de la grange, se fige aussitôt. Des chairs à vif de la jument s’échappe du sang, qui goutte si abondamment sur le sol que la terre battue ne parvient plus à l’absorber.

– Ferme la porte ! Je veux pas qu’on nous voie !

D’un geste vif, elle la repousse du talon, comme on jette un voile pudique sur une scène indécente. Submergée par l’odeur fétide, elle regrette de ne pas avoir rempli ses poumons dehors.

À contrecœur elle s’approche, pose les casseroles à côté d’Ernest et s’accroupit. Sans un mot, il ôte les chiffons des queues, saisit celle de la casserole contenant l’huile, l’amène à l’aplomb de l’encolure lacérée des entailles qu’il a pratiquées alors que Blanche était dans la maison. D’un mouvement sûr, il laisse couler un mince filet d’huile sur chacune d’elles. La jument ne bronche pas, ni sous l’effet de la douleur ni sous celui de l’odeur de ses propres chairs qui sont en train de cuire. Elle se contente de gonfler des bulles chargées de sang à l’extrémité de ses naseaux, tandis que celui de ses plaies cesse enfin de couler.

– Maintenant, faut désinfecter.

Blanche trempe un des chiffons dans le vin bouillant. L’essore.

– Faut y aller plus franchement. Tends tes mains ! Faudrait pas que tu l’infectes.

Alors qu’il verse une généreuse rasade de vin bouillant, Blanche sent ses chairs se rétracter, sa peau se coller à ses os, mais elle ne dit rien.

– Maintenant, frotte-la !

Blanche pose ses paumes à plat sur l’encolure. La peau est raide, presque froide. Elle est tétanisée, même si elle trouve presque apaisante cette fraîcheur qui réveille ses mains. Mais déjà le liquide brûlant se répand sur les plaies.

– Frotte, je te dis !

Alors que les vapeurs de vin se mêlent à l’odeur entêtante de viande grillée, Blanche entreprend un mouvement timide. Les yeux fermés, elle élargit les cercles et accélère son geste. Elle s’imagine au lavoir en train de frotter une vieille couverture, avec la vigueur de celle qui a l’espoir de venir à bout des taches incrustées que le temps a rendues rebelles. À chaque fois qu’une extrémité d’un de ses doigts s’enfonce dans une plaie, un spasme de répugnance empoigne son estomac. Un goût amer remonte aussitôt dans sa gorge, qu’elle contient avec peine. Quand la vision d’une multitude d’yeux crevés s’impose à son esprit, elle se recule brusquement et rouvre les siens pour émerger du cauchemar.

Blanche secoue ses mains qui la brûlent, les essuie dans sa jupe pour en ôter les immondices. La jument bascule la tête en arrière, tente en vain de la soulever.

– Faut qu’elle se repose maintenant, lâche Ernest en se relevant.

Blanche l’observe alors qu’il quitte l’étable. Massif. La tête toujours rentrée dans ses épaules presque voûtées. Pour se mettre à l’abri du monde, ou simplement l’affronter d’un bloc. Ainsi, il ressemble au paysage qui les entoure. Ce paysage dont elle n’a jamais su s’il les protège ou bien les séquestre.

Aussi loin qu’elle peut fouiller dans ses souvenirs, Blanche voit cette stature imposante. L’oncle Ernest constitue son unique famille puisque les vieux, ses parents à lui, sont morts depuis longtemps et tombés dans l’oubli une fois la succession réglée.

Ernest a recueilli Blanche juste après sa naissance, à la mort de sa sœur, lui a-t-il menti. De celle qui a été sa mère, du moins le temps de la grossesse, Blanche n’a appris que ce qui se racontait au hameau, et qu’on a bien pris soin de ne pas lui cacher. Cette femme sans visage dont elle ignore jusqu’au prénom a disparu un soir, chassée par les cailloux amers d’une famille bafouée et outragée.

Blanche n’a donc pas de mère à qui parler, de bras où se réfugier pour se consoler et sécher ses larmes. Celle qui aurait pu le faire n’est plus là depuis bien longtemps.

Blanche se lève, jette un regard de pitié à la jument. La bête occupe la place de tous les abus. Cette place où elle-même se revoit allongée immobile, les jambes écartées, incapable d’effectuer le moindre mouvement alors qu’Ernest quitte l’endroit en marmonnant des paroles inaudibles. Cette place où, une fois seule, elle se sèche avec sa robe. Le sol qui boit aujourd’hui le sang de la jument s’est tant de fois repu de la semence épaisse que son oncle lâche en elle, et qu’elle laisse doucement s’écouler entre ses cuisses. De son pied, elle mélange ensuite sa honte à la terre pour former une boue souple, dont elle se sert pour combler les empreintes laissées par les bêtes. De longues minutes, elle en lisse la surface, qu’elle trouve alors presque belle.

Ces assauts de son oncle, Blanche les subit depuis qu’elle a douze ans. Comment pourrait-elle oublier cet âge, puisque le clocher de l’église égrène chaque jour ses douze coups pour mieux le lui rappeler ? À certaines périodes, son oncle la grimpe plusieurs fois dans la même journée. Si elle devait compter le nombre de marques de sabots qu’elle a ensuite rebouchées, elle ne saurait comment s’y prendre. Combien ? Rien, dans sa vie, ne permet d’appréhender un tel chiffre, sauf peut-être les nuées de chauves-souris échappées chaque soir, du printemps à l’automne, d’une des failles de la falaise. Un interminable ballet aérien qui obscurcit le ciel sur des centaines et des centaines de mètres, à la poursuite d’un but qu’elles seules connaissent et semblent partager.

Les aboiements furieux du chien la tirent de ses pensées. Avant de sortir de la grange, Blanche se prend à rêver qu’avec tout ce sang qui vient de couler, le sol aura définitivement étanché sa soif.



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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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