PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

7 réflexions sur « PREMIÈRES LIGNE #23 »

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