Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Et si on lisait le début !

Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Un livre qui m’a touché, énormément touchée, bousculée, émue.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le début dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 2


Et si on lisait le début ! : Des gens comme eux de Samira Sedira

Le premier mois, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Longtemps, j’ai essayé de comprendre ce qui c’était passé. Encore aujourd’hui, il arrive que je reprenne l’histoire du début jusqu’à la fin, en essayant de n’oublier aucun détail. Parfois c’est contre un fragment d’histoire que mes pensées viennent cogner, au point de ne plus réussir à trouver le sommeil plusieurs nuits d’affilée. Un détail que je déroule, analyse, dissèque jusqu’à devenir folle, et qui me file entre les doigts sitôt que je suis près d’en percer le secret. Chaque fois, pourtant, ces ruminements s’annoncent comme les derniers, c’est ce que je veux croire, mais la nuit me cueille, avec derrière la tête, la douleur qui excite la mémoire et me rejette, seule, à l’aube, dans un angle froid du lit.

C’était le cas la nuit dernière, une question répétée à l’infini, un problème insoluble que j’ai tourné et retourné dans le défilement moite des heures. Cette question qui m’a tenue éveillée toute la nuit, et que je déroulais inlassablement, sans lui trouver de réponse, l’avocat général te l’avait pourtant clairement adressée dans la salle d’audience : Pourquoi êtes-vous allé vous laver les mains dans la rivière gelée après avoir massacré tous les membres de la famille Langlois ? Elle est à plus de cinq cents mètres du lieu du crime. Pourquoi ne pas avoir utilisé les nombreux points d’eau de la maison ? N’importe qui aurait agi ainsi, c’est logique. N’importe qui aurait utilisé le lavabo de la salle de bains, ou l’évier, dans la cuisine, ou même l’eau des toilettes ! Mais pas vous. Vous, vous avez couru comme un forcené, sans craindre d’être vu, et une fois à la rivière, vous vous êtes acharné sur la glace, parce que, avez-vous dit lors de votre déposition, il fallait absolument que vous vous laviez les mains. Avouez que tout ça est un peu bizarre, pourquoi la rivière précisément ?

Face à ton air traqué, il s’était agacé, Arrêtez de me fixer comme ça, s’il vous plaît, monsieur Guillot, et répondez !

Sa voix portait à des distances prodigieuses, c’était naturel chez lui, une tessiture qui ne lui coûtait aucun effort. Toi, tu te taisais, le fixant obstinément, seules tes lèvres palpitaient.

Le silence comme une invite à soulager ta conscience ne faisait qu’accroître ton malaise. En toi alternaient des sentiments contradictoires : l’envie de parler menait fatalement à l’incapacité de formuler la moindre explication. Acculé, tu n’as trouvé d’autre échappatoire que de sourire bêtement. En réalité, tu n’avais aucune réponse à lui donner, et ton mutisme résonnait comme la désolation qui accompagne les grands désastres. Pour la première fois depuis le début de ton procès, j’ai eu pitié de toi.

L’avocat général qui avait reçu ta réaction comme un affront personnel (il fallait s’y attendre) s’est aussitôt levé de sa chaise, À votre place, et dans votre intérêt, monsieur Guillot, je m’abstiendrais de sourire !

Sa voix grave encombrée d’une autorité naturelle avait explosé dans un fracas, obligeant tout le monde à se redresser brusquement sur son siège.

À ces mots, ton sourire s’était tout à coup effacé. L’avocat avait dégluti avant de poursuivre, Vous êtes sorti en courant, c’est ce que vous avez dit aux gendarmes, et vous avez, je vous cite : « piqué un sprint jusqu’à la rivière ».

À cet instant, l’avocat général a levé les bras, comme si on le tenait en joue, et retroussé sa lèvre supérieure, Un sprint ! ? Il a marqué une pause. Qui… Il a marqué une deuxième pause… pique un sprint, en plein hiver, avec des températures avoisinant les moins dix degrés, pour aller laver ses mains souillées du sang de ses propres victimes ? Que fuyiez-vous au juste ? Pause. Il a répété, Que fuyiez-vous ?

Sa question n’attendait pas de réponse puisqu’il s’est immobilisé quelques secondes, fixant ses propres pensées, et sans même te regarder, il a dit, La rivière était gelée, mais cela ne vous a pas arrêté, monsieur Guillot. Vous avez cogné la couche de glace épaisse, comme un fou furieux, d’abord avec la crosse de votre fusil, puis avec vos poings, jusqu’à ce qu’elle cède. Une couche de dix centimètres ! Dix centimètres, rendez-vous compte ! Il en faut de la rage pour réussir à briser dix centimètres de glace, alors que vous veniez d’assassiner une famille entière à coups de batte de baseball ! Vous avez tellement cogné que vos mains se sont ouvertes, « Ça pissait le sang », ce sont bien vos mots ?

L’avocat général a quitté sa place et, les bras le long du corps, légèrement essoufflé, est venu se planter devant toi.

Dans son dos, les membres du jury l’écoutaient avec gravité. Il savait que rien de ce qu’il dirait n’échapperait à leur attention, et qu’un seul mot pouvait suffire à renverser leur décision finale. En qualité d’homme de loi, il avait charge de consciences.

Tout à coup, il t’a fixé, puis il t’a demandé, Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit lors de votre déposition ? Tu as haussé les épaules, un peu perdu. Eh bien, je vais vous le dire. Vous avez dit : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

De nouveau, il a secoué sa tête, à gauche, à droite, de haut en bas, et d’un air qui feint la stupeur, il a répété, un ton plus bas et articulant exagérément chaque mot : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

À cet instant précis, il a ricané d’un air mauvais. C’était bizarre, déplacé. Il a dû s’en rendre compte car ses joues ont rougi. Pour ne pas laisser déborder sa gêne, il s’est aussitôt repris, te désignant d’un coup sec du menton, redirigeant ainsi l’attention sur toi, Et vous avez ajouté, pour expliquer votre répulsion : « J’ai pas assisté aux accouchements de ma femme, je ne suis pas à l’aise à l’hôpital, quand je vois du sang, je tourne de l’œil. »

Le long silence qui a suivi a plongé le public dans une sorte d’effroi et de stupéfaction glacée. Il t’avait acculé dans une impasse. Piégé comme un rat. Il ne pouvait pas croire que tu étais le genre d’homme à avoir peur du sang. Pour lui, c’était un stratagème visant à attendrir les jurés. Comment une personne capable de tuer cinq personnes pouvait-elle trembler à la vue du sang ? Ça paraissait grotesque, inimaginable. Et pourtant. Tu avais réellement horreur du sang. Tu n’as jamais supporté la vue de la moindre goutte. Quand l’une de nos filles s’écorchait un genou ou une main, tu restais tétanisé, à la regarder geindre, incapable du moindre geste, et tu finissais invariablement par m’appeler pour nettoyer la plaie. Un expert psychiatre viendra plus tard corroborer l’idée que la peur du sang n’empêche pas de tuer, On a déjà vu des soldats partir bravement au front et s’évanouir à la moindre piqûre de vaccin !

Mais à ce stade du procès, personne ne voulait y croire. Toi, la tête baissée, le visage blême, tu serrais les dents.

Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, l’avocat général s’est brusquement tourné vers moi, comme en dernier recours, et, détachant bien chaque mot, a dit, Pour quelqu’un qui ne supporte pas la vue du sang, on peut dire que vous avez surmonté haut la main votre phobie. Rires dans la salle. Il me fixait, du moins je le croyais, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’en réalité, il ne me voyait pas. Son regard s’était attardé au hasard, et c’est hélas dans ma direction qu’il s’était arrêté. Dans la confusion où je me trouvais, je me suis sentie coupable, au même titre que toi. Comme si le simple fait d’être ta femme m’incriminait d’office. Les larmes me sont immédiatement montées aux yeux. Le calme feint que j’avais réussi à composer jusqu’à présent, au prix d’efforts considérables, avait rompu comme du bois mort. Je n’étais qu’un bout d’humanité tremblante. Une meurtrière par procuration.

On reproche tout à une femme de meurtrier : son sang-froid quand elle devrait montrer plus de compassion ; son hystérie quand elle devrait faire preuve de retenue ; sa présence quand elle devrait disparaître ; son absence quand elle devrait avoir la décence d’être là, etc. Celle qui, du jour au lendemain, devient « La femme du meurtrier » endosse une responsabilité presque plus accablante que le meurtrier lui-même, puisqu’elle n’a pas su déceler, à temps, la bête immonde qui sommeillait en son conjoint. Elle a manqué de perspicacité. Et c’est cela qui va la faire tomber en disgrâce, son odieux manque de perspicacité.

L’avocat général a finalement détourné le regard et fixé le sol, vaguement agacé. Ses lèvres ont remué. J’ai cru l’entendre marmonner : Reprenons, reprenons.

On aurait dit que tout ce qui avait été dit jusqu’alors le jetait subitement dans une grande confusion. Son dos s’est affaissé. L’homme puissant qu’il s’était efforcé de paraître laissait place à un homme ordinaire, aussi déconcerté que n’importe qui par le grand mystère de la nature humaine. Il était debout au milieu de tous les assis, je me souviens m’être demandé, en observant ses chaussures noires, impeccablement cirées, s’il les lustrait lui-même, ou si quelqu’un le faisait à sa place.

Plus tard, au cours d’une audience (je n’ai plus la chronologie en tête), le président t’a demandé de raconter le soir du meurtre, en essayant de ne rien oublier. Tout. Tout ce que tu avais déjà dit aux gendarmes. Les faits, rien que les faits. La parole n’est pas sortie tout de suite, il a fallu la renverser, la pousser dans le dos. Mais sitôt libérée, tu l’as laissée bondir hors de toi, froide, sans modulations ni émotions particulières. Rien de tout cela ne semblait te concerner, comme si un « autre » avait fait le sale boulot. Ou que tu lisais un texte sur un prompteur. Dans ta logique d’évitement tu laissais parler cet autre ; l’autre ; l’exécuteur. Plus tard, l’expert psychiatre appelé à la barre expliquera que ce n’est pas « toi conscient » qui as tué. Et pour illustrer sa démonstration, il citera Nietzsche : « Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », dit mon orgueil.

Non, rien de tout cela ne semblait te concerner. Encore aujourd’hui le souvenir de ta confession m’accompagne partout comme un nuage noir au-dessus de la tête. Je me souviens de chacun de tes mots, avec précision, de chacune de tes hésitations :

« J’ai saisi le manche de la batte avec les deux mains, comme ça, j’ai donné un coup violent derrière la nuque. Le petit, il prenait son goûter à la grande table, du chocolat au lait dans un bol blanc. Un coup violent derrière la nuque, comme ça, avec les deux mains. Je crois que c’est là que ses dents de lait se sont décrochées… Les gendarmes m’ont dit qu’ils avaient retrouvé deux dents entre les lames du parquet. Des dents de lait, ils ont dit… Sa tête est, sa tête est retombée contre la table, elle a fait un bruit, un grand bruit, un son… terrible ; le bol est tombé aussi, des morceaux partout par terre. J’ai vomi une première fois, la nausée, je pouvais pas retenir. Il est mort sur le coup, je jure. Je dis ça pour la famille. Il n’a pas souffert, je jure. L’aînée est descendue de sa chambre en gueulant, elle était pas contente, « C’est quoi ce bruit ? Nono, qu’est-ce que t’as cassé encore ? Je peux jamais faire mes devoirs tranquille ! » Elle agitait les bras, dans tous les sens, énervée. On s’est retrouvés nez à nez dans le salon, elle a d’abord souri. Bizarre, j’ai pensé, pourquoi elle sourit, la petite. Et puis, quand elle a vu le sang sur la batte, ses yeux sont devenus noirs, noirs, et sa bouche a tremblé. Elle a regardé autour d’elle, « Il est où Nono ? » elle a demandé. Elle avait un regard angoissé, des yeux, comme un animal traqué… j’ai rien répondu. C’est là qu’elle l’a vu. La tête sur la table. Le sang. Le bol par terre. Elle avait compris. Elle a dit en pleurant, « Qu’est-ce qu’il a Nono, pourquoi il bouge plus ? » Elle a levé les bras, elle répétait, « J’ai rien fait moi, c’est une blague hein, Constant, tu fais une blague, c’est ça ? » Pardon, je, est-ce que tous ces détails sont utiles ? Pour la famille, c’est… Le président d’un signe de tête t’a encouragé à poursuivre. Bon, alors… j’en étais, je disais, elle pleurait, elle hurlait, « S’il te plaît, non, Constant s’il te plaît, je veux voir maman, maman, je veux maman », elle répétait maman, en boucle, comme si elle avait perdu la tête, en boucle. J’ai levé la batte au-dessus d’elle, j’ai vomi encore une fois. Elle s’est pas sauvée, rien, elle a seulement croisé les bras au-dessus de son front, elle s’est accroupie devant moi, et maman, encore, je veux maman, maman, en boucle. J’ai fermé les yeux pour pouvoir aller jusqu’au bout. J’ai tapé. Tapé. Tapé. Je, j’ai rouvert les yeux, du sang, beaucoup de sang… elle, elle était morte. J’ai vomi. Puis j’ai cherché la troisième à l’étage. Elle était cachée entre la cuvette des w.-c. et un petit meuble de salle de bains, elle suçait son pouce. Je lui ai demandé de sortir, de se retourner, elle a obéi sans pleurer, rien. J’ai levé bien haut la batte, là encore sur la nuque. Morte sur le coup, comme le premier. J’ai vomi une dernière fois, puis j’ai regardé l’heure. Les parents n’allaient pas tarder, j’ai pensé qu’avec la batte, ce serait pas possible, le père il est costaud. J’ai couru jusqu’au garage chez moi, j’ai pris le fusil, un deux-coups, je l’ai armé, puis je suis reparti chez eux. Dans la rue, personne. Avec ce temps, pas un chat. Je les ai attendus, caché derrière la porte. Le soir est tombé. L’hiver ici, la nuit elle arrive vite. Dans le silence, les morts à côté de moi, ça… ça m’a fait peur. J’entendais leurs respirations. Un cadavre ça respire pas, je me disais, mais rien à faire, j’entendais. Et l’odeur du sang… J’ai failli vomir, encore, mais j’ai réussi à tout garder cette fois. Enfin le bruit du moteur, j’ai reconnu, c’était eux. Les portières ont claqué. Je me suis décalé sur le côté, pour pas bloquer l’entrée, on pouvait pas me voir. La mère est entrée en premier, avec des sacs de courses. « On est là, les enfants ! », elle a dit. Le père derrière elle, j’ai pas réfléchi, j’ai refermé la porte d’un coup de pied, et j’ai tiré dans le dos. Lui d’abord. Elle après. Ils se sont écroulés, sans se rendre compte de rien, sans même avoir eu le réflexe de se retourner. C’était fini. Je les ai regardés sans pouvoir bouger. Je tremblais. Y a que ça que je pouvais faire, trembler. J’arrêtais pas de trembler. J’ai cru que ça s’arrêterait jamais. J’ai regardé par la fenêtre, personne. Sur mes mains, du sang, et une odeur de… une odeur… c’était la mort. C’est là que j’ai eu l’idée d’aller me les laver dans la rivière, j’ai pas pensé au froid, ni au gel, ni à la distance, ni à ceux qui pourraient me voir, à rien de tout ça j’ai pensé, juste que je tremblais, et que mes mains étaient pleines de leur sang, et qu’il fallait que j’arrive à bouger mes jambes pour courir jusqu’à la rivière, et me laver et… »

Tu n’as pas eu le temps de finir, un immense cri de désespoir et d’effroi suivi d’un choc épouvantable ont glacé tout le monde. Dans la salle, la mère de Sylvia venait de s’évanouir. Le mari, à califourchon au-dessus sa femme, tentait de la ranimer en lui caressant le front, comme si ça pouvait suffire. La position grotesque de cette femme et de cet homme qui en l’espace d’une nuit avaient perdu tout ce qui avait donné sens à leur vie, rendait la scène pathétique, comme s’ils étaient les personnages d’un mauvais rêve, et que nous en étions les témoins tremblants. L’audience a été suspendue, je suis rentrée précipitamment, la tête enfouie sous une écharpe épaisse, hantée par ce que tu venais de dire. Dans la nuit, seule dans mon lit, aux prises avec des assauts d’angoisse, je me suis réveillée en sursaut toutes les heures, et chaque fois résonnait dans mon crâne l’interminable cri dans la salle d’audience.

C’est au cours de cette nuit affreuse que j’ai réalisé que tu étais devenu indissociable de moi, puisqu’un jour je t’avais aimé et que l’histoire de ta vie avait rejoint l’histoire de la mienne dans un irréparable malheur.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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