PREMIÈRES LIGNE # 25

PREMIÈRES LIGNE # 25

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Kim Jiyoung, née en 1982 

de Cho Nam-joo 

Kim Jiyoung a trente-cinq ans. Elle s’est mariée il y a trois ans et a eu une fille l’an dernier. Elle, son mari Jeong Daehyeon et leur fille Jeong Jiwon, sont locataires dans une résidence de la banlieue de Séoul. Jeong Daehyeon travaille dans une importante entreprise de high-tech, Kim Jiyoung a travaillé dans une société de communication jusqu’à la naissance de sa fille. Jeong Daehyeon rentre chez lui tous les jours de la semaine vers minuit et passe au moins un jour par week-end seul au bureau. Sa belle-famille vivant à Busan et ses propres parents tenant un restaurant, Kim Jiyoung s’occupe seule de sa fille. Quand Jeong Jiwon a eu un an, elle a commencé les matinées aménagées à la garderie située au rez-de-chaussée d’un immeuble de leur résidence.

C’est le 8 septembre que pour la première fois un étrange symptôme a fait son apparition chez Kim Jiyoung. Son mari se souvient parfaitement de la date car c’était le jour de Baengno. Il prenait son petit-déjeuner – des toasts et du lait – quand Kim Jiyoung est sortie sur la loggia et a ouvert la fenêtre. Le soleil brillait dans le ciel mais un air frais s’est glissé dans la cuisine. Kim Jiyoung est revenue vers la table, les épaules contractées.

— Ces derniers jours firent planer un vent acide, et en effet nous voici aujourd’hui à Baengno. Sur les rizières jaunies sera descendue la rosée de perles.

Ce parler à l’ancienne a fait rire Jeong Daehyeon.

— Ah, tu parles comme ta mère !

— Tu devrais songer à te pourvoir d’un gilet, mon geeeendre, le fond de l’air est frais, au matin et au soir.

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe. Ces derniers temps, la garde de l’enfant semblait fatiguer son épouse, il lui arrivait de décrocher et alors son regard se perdait dans les airs ou de grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu’elle écoutait de la musique, mais Kim Jiyoung était d’une nature gaie, rieuse, et elle amusait souvent son mari en imitant les humoristes qui passaient à la télévision. De sorte que Jeong Daehyeon n’a guère prêté attention à son jeu, l’a embrassée et est parti au travail.

Ce soir-là, quand il est rentré, Kim Jiyoung dormait près de sa fille. Toutes deux suçaient leur pouce. Jeong Daehyeon est resté longtemps perplexe devant ce spectacle aussi bizarre que charmant, avant de tirer e bras de sa femme pour libérer son pouce. Elle a sorti sa langue comme un bébé, a fait des bruits de succion et s’est rendormie.

Quelques jours plus tard, Kim Jiyoung a déclaré être Cha Seungyeon, une ancienne amie décédée un an plus tôt. Cha Seungyeon était de la même année que Jeong Daehyeon, donc de trois ans l’aînée de Kim Jiyoung. Quoique de la même fac et membres, qui plus est, du même club d’alpinisme, Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon ne s’étaient jamais croisés durant leur cursus universitaire. Jeong Daehyeon voulait poursuivre ses études après la fac mais avait dû y renoncer après que sa famille eut rencontré des soucis financiers. Il effectua donc son service militaire après sa troisième année à l’université, puis retourna à Busan chez ses parents où il exerça divers petits boulots. Dans le même temps, Kim Jiyoung entrait à l’université et commençait à fréquenter le club.

Cha Seungyeon était une jeune femme sympathique et qui prenait soin de ses cadettes. Ni elle ni Kim Jiyoung n’étaient des passionnées de montagne, ce qui les rapprocha. Quand Cha Seungyeon quitta l’université, elles restèrent en contact et se revirent régulièrement. C’est au banquet de mariage de Cha Seungyeon que Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon se rencontrèrent. Mais Cha Seungyeon était morte l’année précédente, d’une embolie amniotique. Kim Jiyoung, qui souffrait à l’époque d’un baby-blues, avait très mal vécu cette perte, au point que son quotidien lui était devenu difficile.

Jiwon couchée, le couple s’est assis, face à face. Ils ont pris une bière. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés ainsi. Alors qu’elle avait presque fini sa canette, Kim Jiyoung a tapoté l’épaule de son mari en lui disant :

— Écoute-moi, Daehyeon. Jiyoung traverse un moment pas facile. Physiquement, à ce stade, ça va mieux, en revanche elle est moins patiente qu’autrefois. N’hésite pas à lui dire Je sais que c’est dur pour toi ou Je te suis si reconnaissant, etc.

— C’est quoi encore, une expérience de voyage hors du corps ? Eh bien soit, tu fais bien : Kim Jiyoung, je sais que c’est dur pour toi, je te remercie, je t’aime.

Jeong Daehyeon a pincé tendrement la joue de son épouse, mais celle-ci, prenant d’un coup un air sérieux, a sèchement repoussé sa main.

— Dis donc, toi ! Tu me prends encore pour la Cha Seungyeon de vingt ans qui t’a fait sa déclaration en tremblant, un certain été ?

Jeong Daehyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. Devant l’air gêné de Jeong Daehyeon, elle avait tout de suite enchaîné :

— Ah, ce n’est pas réciproque. Entendu. Disons qu’il ne s’est rien passé aujourd’hui, tu veux bien ? Je te considérerai comme avant.

Elle avait traversé le stade d’un pas net, assuré. Il ne s’était rien passé de plus. Comme elle l’avait dit, elle s’était comportée après cela comme avant, avec tant de naturel que Jeong Daehyeon avait pu se demander s’il n’avait pas été victime d’une insolation. Il avait par la suite complètement oublié cet épisode. Et soudain, sa propre femme le lui rappelait. Vingt ans après. Une après-midi sous le soleil que seules deux personnes connaissaient.

— Jiyoung.

Il n’a rien trouvé d’autre à dire. Il doit avoir répété son prénom encore deux ou trois fois.

— Ça va, je sais que tu es un bon époux, pas la peine de seriner son nom, bougre de toi, eh !

C’était le tic de Cha Seungyeon quand elle avait trop bu, ce bougre de toi, eh ! Un frisson a parcouru le crâne de Jeong Daehyeon et ses cheveux se sont dressés sur sa tête. Essayant de se contenir, il a juste répété à sa femme d’arrêter son petit jeu. Sans répondre elle s’est levée et, abandonnant sa canette vide sur la table, sans même se laver les dents, elle est allée s’allonger contre sa fille et s’est endormie aussitôt. Jeong Daehyeon a pris une autre canette de bière dans le réfrigérateur et l’a vidée d’un trait. Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

Le lendemain, à son réveil, Kim Jiyoung pressait ses doigts sur ses tempes. Elle paraissait n’avoir gardé aucun souvenir de la veille au soir. Jeong Daehyeon a voulu se rassurer, il s’est dit qu’elle avait dû trop boire ; en même temps, ça restait un comportement glaçant. Sans compter que parler d’ivresse avec une seule bière…

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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