PREMIÈRES LIGNE #26

PREMIÈRES LIGNE #26

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

La Fabrique des salauds de Chris Kraus

Avant-propos de l’auteur


Nombre des circonstances, événements historiques et catastrophes du XXe siècle qui interviennent dans le présent livre peuvent être présupposés connus. Mais pas tous. Certains d’entre eux risquent de susciter étonnement et perplexité, et ils semblent tellement propres aux moyens du roman qu’on les prendra peut-être pour de pures inventions.

Bien que ces dernières soient aussi présentes, seule une petite partie des événements et intrigues politiques décrits ici est entièrement imaginaire. Et seules quelques-unes des personnes mises en scène (et pas les plus improbables) n’ont jamais existé.

Les protagonistes ainsi que leurs agissements n’ont toutefois de validité que dans le monde fictif du roman suivant.

En dehors de ce dernier, les choses ont pu se passer ainsi ou autrement.

I

LA POMME ROUGE

1

PARFOIS, IL POSE SES MAINS sur mes épaules et me regarde tristement dans les yeux. Avec des mots tout simples, il me dit combien ce qui s’est passé et ce qui va probablement encore se passer le désole.

Mais il ne sait pas ce qui s’est passé.

Et encore moins ce qui va se passer.

C’est un vrai hippie, la petite trentaine, avec de longues boucles blondes lorsqu’il est allongé à ma droite. Mais quand il passe d’un pas traînant à la gauche de mon lit (pour scruter par la fenêtre les bébés qui se trouvent en bas), je remarque avec une surprise sans cesse renouvelée le trou circulaire et nacré, de la taille d’une soucoupe, tracé au rasoir au-dessus de son oreille dans sa coiffure à la Botticelli. Au milieu scintille une vis en titane dont le filetage se termine quelque part sous sa boîte crânienne, afin d’éviter que sa tête ne se disloque.

Disons que le hippie a ses propres soucis.

Il est alité – depuis plusieurs semaines – à côté de moi, plus Orient qu’Occident, alité sans impatience, tapis élimé avec des traces d’influence indienne.

Fais un avec l’univers, dit-il.

Fais un avec toi-même.

C’est son mantra.

S’il arrive occasionnellement que le hippie soit propulsé hors de son unité existentielle, c’est à cause des bébés qui somnolent un étage plus bas.

Sans oublier bien sûr les crises.

Au moindre signe annonciateur d’une éruption, les infirmiers l’évacuent sur son lit à roulettes. Et quand ils le ramènent, il reste inconscient des heures. Ils fixent alors un tuyau sur sa vis, qui fait office de soupape de surpression. Une machine se met à biper. Et pour que sa tête ne s’abîme pas, le liquide en excédent est pompé par le tuyau, de sa boîte crânienne jusque dans un gobelet en plastique.

Le gobelet en plastique est la propriété de l’infirmière de nuit. Elle s’appelle Gerda. Son gobelet a une anse et des têtes de Mickey noires sur fond rouge. Quand il est plein jusqu’au troisième Mickey, l’infirmière Gerda s’introduit chez nous et en vide le contenu avec précaution, sans qu’une goutte tombe à côté, dans une grande thermos. Elle a également siphonné les quatre ou cinq autres fractures crâniennes du service. Elle regarde dans les gobelets en plastique, et elle est heureuse.

Dans ces moments-là, seule sa bouche n’est pas jolie.

Ensuite, elle exfiltre la thermos de l’hôpital. Cette décoction va engraisser les plantes domestiques de l’infirmière Gerda. C’est sans doute incroyablement fertile. Dans la salle des infirmières, des photos de sa véranda sont punaisées sur le panneau d’affichage. On y voit une jungle de plantes ornementales et 

utilitaires – chapeau bas – et, au milieu, des lianes et de l’herbe d’amour. Tout est vert et démesuré. Une splendeur baroque, ce que l’infirmière Gerda est elle aussi : une splendeur baroque qui tend à la démesure, aux débordements, à l’image de son tempérament.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un jour l’infirmière Gerda ait offert au hippie une tomate jaune balle de tennis cultivée par ses soins et requinquée à l’aide de son liquide céphalorachidien. Il l’a mangée avec fierté et délectation et, parce qu’il est comme ça, il a voulu m’en donner un peu.

C’est assurément quelqu’un de bien, un hippie comme on se l’imagine. Il tutoie presque tout le monde, y compris moi. Il se moque complètement de ne pas être tutoyé en retour. Il n’utilise pas de titres traditionnels, qu’il s’agisse de « monsieur », de « madame » ou de quoi que ce soit d’autre. En dernier ressort, il vous appelle « compañero ». Au chef de service, il donne du « chef compañero ». Les convenances ne sont rien. Il a également un rapport aux noms complètement différent de toi et moi. Selon lui, il vaudrait mieux que chacun soit nommé en fonction de ses traits de caractère prédominants, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, au cours d’une vie, on prend trois ou quatre noms – voire plus – qui peuvent être contradictoires. Dixit le hippie. Il y a vécu longtemps. Et en Australie aussi, où il était chercheur de diamants. Par la suite, il s’est reconverti et a travaillé dans un jardin d’enfants et à l’aéroport de Riem. C’est là que, l’an dernier, il a pillé les bagages des Rolling Stones. Il possède encore une paire de boutons de manchette à eux.

Les Rolling Stones, je ne savais pas ce que c’était.

Maintenant, je le sais, car il m’a chanté une de leurs chansons. Il aurait été engagé sur-le-champ à l’époque où ils cherchaient des voix pour Saint-Pierre, tu te souviens, parce que les bolcheviks avaient exécuté la moitié du chœur (surtout les basses, bien sûr) ?

Pour lui, il est inconcevable de partager sa chambre avec un homme né dans la Russie des tsars. Même moi, j’ai du mal à y croire.

Lorsque, il y a quelque temps, on m’a transféré du service de soins intensifs jusqu’ici, il m’a demandé de le nommer d’après ma première impression. Il me rappelait une visite au Prado. J’y avais copié le portrait fait par Francisco de Goya de la famille dégénérée des rois d’Espagne, eux aussi blonds et rachitiques. C’est ce que je lui ai dit.

Pour lui, « les Bourbons », ce sont plusieurs verres de whisky.

Il s’appelle Mörle. Sebastian Mörle. Si aucun trait caractéristique ne me frappe chez lui, je dois l’appeler Basti.

Je suis Konstantin Solm. C’est ce que je lui ai dit. Et le lendemain, j’ai ajouté (avec une indifférence totale, un rond de fumée de mon calumet de la paix) que beaucoup de gens m’appelaient Koja.

Le hippie a rétorqué que, pour lui, je n’étais pas Koja. Et que Konstantin Solm n’avait strictement rien à voir avec moi.

Clous rouillés.

Froideur.

Distance.

Voilà ce que j’étais.

Mais aussi quelqu’un de formidable.

Quand il sort ce genre de phrases, il est vraiment désopilant. Dix fois par jour, sa voix marinée à l’accent bavarois me susurre que je suis quelqu’un de formidable, même s’il me trouve « chicos » et si ma façon de parler le choque. 

Elle est trop balte pour lui, je crois, trop peu vulgaire, et elle conviendrait mieux à une chambre individuelle dans laquelle, toutefois, je garderais naturellement le silence. C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont mis en chambre double. Pour me délier la langue. C’est bien possible.

Sauf que je ne parle pas. Le hippie s’épanche sans relâche. Mon âge ne le dissuade pas de m’adresser la parole – une parole hélas généralement rudimentaire. Je suis le confident malgré moi de ses rares soucis. Plein d’affection domestique, il appelle la chambre d’hôpital « notre petit chez-nous ». Il se confond en remerciements à l’adresse de l’univers à chaque soupe au lait froide qu’on lui administre après ses crises. Et savoir que j’ai fait la guerre ne suscite chez lui aucune réticence. Il ne me demande jamais ce que j’y ai fait. Il voit des indices de la paix mondiale à venir dans toutes les créatures, y compris en moi. Depuis qu’il sait que j’ai bu un jour du mousseux avec David Ben Gourion (et que j’ai même trempé les lèvres dans son verre), il partage mon avis sur la question israélienne en général et sur Golda Meir en particulier – ou du moins sur son prénom, qui est absolument brillant. Sur ce point, nous sommes d’accord.

Néanmoins, il déplore ma position sur la marijuana (un prénom encore plus beau, selon moi, pour cette étourdissante Première ministre).

Sans drogues, le hippie se sent incomplet.

Aussi, il a tuyauté l’infirmière Gerda sur l’endroit où se procurer des boutures de cannabis. Et chacun y a trouvé son compte.

De temps en temps, elle apporte des photos des plants – photos qu’elle ne peut bien sûr pas accrocher dans la salle des infirmières. Et parfois, elle ne se contente pas des photos, mais apporte aussi l’herbe tout entière, qui pousse à la vitesse de l’éclair. Le hippie me propose ces psychotropes résineux et multifoliés, fertilisés par ses écoulements cérébro-spinaux dans des jardinières de la banlieue de Schwabing – que je refuse évidemment, et pour cause.

— Tu connais le hasch ?

— Je connais le hasch.

— Tu connais le hasch, compañero ?

Je ne réponds jamais aux questions posées deux fois, et c’est ainsi qu’au bout d’un moment le hippie s’exclame :

— Dire que quelqu’un comme toi connaît le hasch !

— Comment ça ?

— C’est comme si moi, je connaissais Guillaume II.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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