Les Disparus de Pukatapu, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 1

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI dans Première ligne #27. Je vous le repropose ce matin avec sa suite

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

Pukatapu, perdu au milieu de nulle part, desservi par le Pïtate, une goélette ne passant qu’une fois tous les quatre mois – quand le capitaine y pensait et que le temps l’autorisait –, mais n’y accostant pas. « Goélette », un bien joli nom évoquant ces navires à voiles du siècle dernier. En réalité, un petit caboteur rouillé, puant, poussif, mû par un vieux diesel en fin de vie. Les fûts d’essence, les bouteilles de gaz, les barils de pétrole à lampe, les sacs de riz, de sucre, de levure, et la caisse de vin de messe étaient déchargés dans la « baleinière » communale qui les apportait à terre. La passe était trop étroite pour que les bateaux puissent doubler le récif et accoster.

Le Pïtate repartirait avec son quota de coprah et quelques listes de courses griffonnées avec application dans les marges blanches d’un morceau de page déchirée à un vieux journal. Autant de lettres au Père Noël tendues sans trop d’espoir au capitaine, à son second, à un autre marin, ou jetées sur le pont. Et qui seraient le plus souvent perdues ou oubliées.

Puis la goélette s’éloignerait sous les regards résignés des habitants. Peut-être ne reviendrait-elle jamais.

L’accord avait été scellé avec le capitaine. Il récupérerait Maema et Lilith deux semaines plus tard. Le directeur de La Dépêche s’était déplacé en personne pour régler avec lui tous les détails, particulièrement le surcoût engendré par une telle modification du parcours. Revenir à Pukatapu quinze jours après y être passé, cela signifiait mettre à mal un planning déjà difficile à respecter. La raison première de la tournée des goélettes comme le Pïtate, c’était le fret. Pourvoir les terres lointaines en matériaux – ciment, tubes galva, fers à béton, hypnotiques tôles ondulées –, denrées de première nécessité et quelques chèvres et cochons. Le transport de passagers n’étant pas dans leur fonction, leur acheminement s’effectuait à la convenance du capitaine. Nuits à la belle étoile sur le pont, repas sur les genoux, et on oublie les douches quotidiennes.

Lilith était descendue de Moorea à Papeete, où Maema l’attendait. Elles avaient embarqué sur le petit caboteur au motu Uta. Naviguer en compagnie d’une trentaine de passagers au milieu des drums, des gorets, pour certains en liberté, des sacs de farine, de quelques rats et de six chèvres n’avait pas manqué de piquant. Une expérience intense. Au fil des escales, Anna, Hikueru, Tauere, Amanu, Hao, Nukutavake, Reao, Pukarua, Tatakoto, Fakahina et Pukapuka, dernier arrêt avant Pukatapu, le bateau s’allégeait de sa marchandise et de ses passagers et remplissait ses cales de sacs de coprah et son pont de quelques candidats pétris d’angoisse et de bonheur, prêts à vivre la grande aventure de la ville, cet éden lointain où dansent les magies. Le voyage avait été plus long que prévu. Une avarie sur l’un des deux moteurs, au large d’Hikueru, les avait obligés à faire route à petit régime vers Hao. Cinq jours d’attente.

Maeva et Lilith étaient arrivées à Pukatapu un mois après leur départ de Papeete. Déjà fatiguées et étonnamment tristes de devoir quitter cette planche à clous qui les avait portées jusque-là. Nostalgiques de cette ambiance de naufragés volontaires qui régnait sur le pont, de ces liens qui s’étaient noués avec des inconnus presque à leur insu et qui soudain étaient rompus. Au fil des semaines, le Pïtate était devenu un havre rassurant qu’il leur avait fallu quitter pour une terre nouvelle.

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.