PREMIÈRES LIGNE #29

PREMIÈRES LIGNE #29

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Le chant de nos filles de Deb Spera

1

Mrs Gertrude Pardee

Tuer un homme, c’est plus facile que tuer un alligator, mais c’est le même genre de traque. Faut guetter le moment de faiblesse, et lui tirer derrière la tête. L’alligator que j’ai dans le viseur, il m’a à l’œil, lui aussi. Il a flairé l’odeur du sang – la fin de mes règles –, il est à moitié sorti de l’eau et il reste campé sur le bout de terre qui nous sert à traverser le marais pour rejoindre la grand-route. Je suis adossée à un vieux cyprès. On fait la paire, lui et moi. Tout mon corps me fait souffrir. Ces heures à attendre, ça m’a tout engourdie, mais ça fait rien. C’est pas grave, tout ça. La seule chose qui compte, c’est cette bande de terre qui fait comme une corde entre nous. C’te vieille bestiole tourne le dos au nid que ma p’tite Alma a repéré un peu plus tôt dans la journée. Elle fait bien trois mètres de long, la mère alligator, de quoi nous nourrir jusqu’à la fin de l’automne. J’ai deux cartouches dans mon fusil, mais une seule chance de la tuer.

* * *

En arrivant à Reevesville, je pensais remettre Alvin dans le droit chemin, mais j’ai l’impression qu’il va me rendre folle. Depuis que notre récolte a été dévastée par les charançons du coton, il passe son temps à boire et ça fait près d’un an que ça dure. On a laissé tout ce qu’on avait à Branchville, plus deux de nos quatre filles, et on est venus ici pour qu’il s’embauche dans la scierie de son père. Moi, j’espérais qu’avec un boulot régulier et de quoi manger dans nos assiettes, il irait mieux, mais il y a pas de mieux. Peut-être que ça s’arrangera jamais. Hier après-midi, il a fermé la scierie à une heure, mais il est rentré chez nous que tard dans la soirée. Ensuite, il est tombé sur la lettre de mon frère Berns qui me parlait d’un travail à Branchville. Al déteste Berns parce qu’il veille au grain alors que lui en est incapable. Il m’a flanqué une raclée et interdit de bouger d’ici. Il m’en veut encore pour la dernière fois où j’ai demandé de l’aide à mon frère. Maintenant, j’ai l’œil tellement enflé que je peux plus l’ouvrir, j’y vois rien de ce côté-là. Et la seule lettre que j’ai reçue en un mois, avec des nouvelles de mes deux aînées, est partie en fumée.

Alvin a passé la matinée au lit jusqu’à ce que son père vienne lui brailler dessus comme pas possible. Alors, il est parti au travail, tout endormi et mal en point qu’il était, et il nous reste rien que nos ventres qui crient famine. Je me suis presque tuée à la tâche dans cette maison, tout ça pour ça ! Je suis femme au foyer, mais c’est pas un foyer qu’on a.

Le père d’Alvin pense que tout est ma faute. Il le dit pas, mais je le sais. Quand Alvin est en train de boire, c’est-à-dire tout le temps, le vieux fait comme si j’existais pas. Mon corps est le champ de bataille où mon mari se soulage de son mal. Son père, je l’ai entendu lui répéter cent fois qu’il lui faudrait un p’tit gars pour l’aider. Mais quand je regarde Alvin, ça n’a pas de sens, cette histoire-là. Maintenant, Alvin crie haut et fort que si on avait eu un fils, on aurait pu sauver le peu qu’on avait à Branchville. Il raconte partout que c’est à cause de moi s’il reste à traîner dehors.

On a quatre filles et deux en âge de se marier, ou pas loin. Ça pourrait être une bonne chose, mais je me demande bien qui en voudra sans dot. Je me fais un sang d’encre en pensant aux ennuis qui vont pointer le bout de leur nez. Ma première, Edna, elle a quinze ans et ne songe qu’à causer au premier qui s’avisera de la regarder dans les yeux. Elle va finir par mal tourner. Ma deuxième, Lily, a treize ans et s’imagine qu’elle a du cran, ce qui est faux bien sûr. Elle vous suivra jusqu’à la maison en vous balançant des coups, mais le soir venu, elle vous suppliera de la laisser rentrer par-derrière vu qu’elle a peur du noir. Moi, j’avais tout juste son âge quand ma mère a perdu la tête et s’est mise à délirer toute la sainte journée. Une fois de temps en temps, ses crises la laissaient tranquille et elle se rappelait qu’elle était ma mère.

« Gertie, elle m’a dit un jour, quand tu seras mariée et que t’auras des enfants, je te souhaite tout le meilleur, mais j’espère que t’as bien compris ce qu’est une bonne épouse : une femme fait soit le bonheur, soit la ruine de son mari. Faut s’y mettre à deux pour réussir un mariage, mais la femme, c’est le pilier d’un foyer heureux. »

La première fois que j’ai vu Alvin, c’est quand il est venu à cheval me demander ma main. Mon père avait tout arrangé avec lui. Alvin est un gros costaud qui a toujours été brusque, mais à l’époque, il allait à l’église et Papa disait qu’il était dur à la peine. Le jour où je suis partie de la maison, à peine deux semaines avant mon quatorzième anniversaire, ma mère était assise à la table de la cuisine, elle se tordait les mains en marmonnant une histoire d’ouragan. Y avait rien d’autre que des nuages de pluie dans le ciel ce jour-là, mais elle voulait pas en démordre. Une fille a besoin de sa mère au moment où elle quitte le nid, mais pour ma mère, c’était comme si j’existais plus. J’ai pris une sacoche et j’y ai mis ce que je pouvais : une chemise de nuit et une robe de rechange, deux tabliers et des sous-vêtements. Une fois le sac rempli, j’ai pris une courtepointe qu’on avait cousue ensemble, ma mère et moi. C’était surtout la mienne vu qu’il y a du coton dans les carrés de tissu – celles que faisait ma mère, elles avaient quasiment pas de rembourrage dedans –, et au milieu, j’ai mis un poêlon en fonte, des casseroles et du linge de maison que j’avais gardés pour le jour de mon mariage. J’ai noué les coins de la couverture autour de mon cou et mis le sac sur mon épaule. J’ai décroché ma vieille poupée de chiffon qui était suspendue à un crochet dans la chambre où je dormais avec Berns, et je l’ai posée dans les bras de Maman. « Prends soin du bébé », je lui ai dit. Il y avait pas d’autre moyen qu’elle arrête de parler de la tempête. Elle s’est mise à l’embrasser et à la bercer. Moi, j’aurais tellement voulu être à la place de cette poupée.

Ce matin, les cigales braillent comme pour me prévenir, mais j’ai pas besoin d’elles pour me dire qu’il fait une chaleur d’enfer. En août, il y a pas de répit. Il est même pas encore sept heures et je sens déjà la sueur mouiller ma robe. Cette vieille guenille est toute distendue, il y a que quand je transpire qu’elle me colle à la peau. J’ai mis mes derniers chiffons propres dans ma culotte vu que j’ai mes règles. Mes deux filles cadettes ont six et dix ans. Il faut qu’elles retournent à Branchville sinon elles vont mourir. Mary, la plus p’tite, est malade. Deux jours qu’elle a rien mangé, j’ai peur de ce que la journée va nous apporter. Je leur donne un peu de tabac à priser pour tromper la faim et je les lave comme je peux avec l’eau de la pompe, dehors. Mais elles ont que la peau sur les os. On est tous affaiblis par la faim et je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger avant que je perde une des p’tites, ou les deux.

J’ai bien l’intention d’aller trouver mon frère rapport à sa lettre, et peut-être qu’avec sa femme, ils pourront garder Mary et Alma le temps que je trouve une solution. Mary peut faire un peu de couture, et le ménage. Elle a un appétit d’oiseau. Alma sait se servir d’un fusil et étriper un porc. Et elle connaît ses tables. C’est moi qui lui ai appris, même si l’arithmétique, ça sert pas à grand-chose par les temps qui courent. Il y a rien à compter. Zéro c’est zéro, un point c’est tout. N’empêche, c’est rudement utile de savoir compter pour une gamine de dix ans.

Je vais chercher le fusil de chasse qu’on va emmener à Branchville, mais je laisse le vomi et les dégâts qu’Alvin a faits pendant la nuit. Un tas d’insectes passent au travers de la porte moustiquaire trouée et se posent sur toutes ces saletés. Dehors, c’est pas mieux. Le marais de Polk est sans pitié. J’ai trouvé des sangsues grosses comme des bébés couleuvres sur mes filles et elles ont les pieds couverts de plaies à cause de l’humidité. Ce marais, c’est une infection. Il grouille de bestioles que tout le monde préférerait oublier.

Le fusil, il était à ma mère – un Fox Sterlingworth à double canon juxtaposé. C’est son père qui lui avait donné. Quand mon père est mort, Berns me l’a apporté lui-même vu qu’Al m’avait enfermée à la maison pour pas que j’aille à l’enterrement. Mon frère s’est arrangé pour que le corbillard longe le chemin de terre devant chez nous, pour que je puisse rendre un dernier hommage à mon père derrière la porte moustiquaire. Après l’enterrement, Berns est revenu et quand Al a vu le fusil, il l’a laissé entrer. Berns l’a posé sur la table et m’a expliqué que ça appartenait à la famille du côté de ma mère, alors c’était normal que ça revienne à la fille. Alvin a fait main basse dessus et a voulu le vendre, mais je lui ai dit que ça pouvait servir à chasser. Et il nous a nourris, ce fusil-là. J’ai bien l’intention de l’emmener à Branchville aujourd’hui. Les temps sont durs et désespérés ; sur la route, le premier venu est prêt à tuer pour cinq cents. Vrai de vrai.

On est parties avant la demie et on coupe par le marais, où les arbres nous protègent de la chaleur. La route de Branchville, je la connais bien. Ça nous prendra plus de temps que de longer la voie ferrée, mais au plus chaud de la journée, on aura besoin d’être abritées du soleil. Les pucerons noirs se jettent sur nous comme sur un festin. Ce que ça serait bien de pouvoir manger comme ça ! Alma surveille le bord de la route, à l’affût d’un serpent ou d’une autre proie. Devant nous sur le chemin, elle m’appelle :

— Regarde, Maman !

Je suis son doigt du regard et j’aperçois le plus gros nid d’alligator que j’ai jamais vu. Ni une ni deux, je cherche la mère des yeux, mais non, pas de maman alligator en vue. Elle doit être énorme, d’après la taille du nid.

— Bon Dieu, Alma, il est sacrément gros, hein !

Elle sourit, toute fière de l’avoir repéré. Mary la tire par la manche et demande :

— C’est quoi ? Fais voir !

Alma l’attire vers elle et lui montre. Quand la p’tite le découvre, elle aussi, elle se retourne vers moi, effrayée, mais je m’arrête pas de marcher pour autant.

— Les alligators, ça chasse que la nuit, il y a pas de danger, je lui dis.

Ensemble, on passe à côté du monticule et on avance au milieu des plantes rampantes.

Alma gambade devant pour montrer qu’elle connaît le chemin. C’est une rapide. Je l’ai vue attraper un écureuil et lui briser la nuque avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour la mordre. Elle a toujours été vive, mais à force de privations, elle devient moins agile. Elle a réussi à échapper aux mains de son salaud de père plus d’une fois. J’ai peur qu’un jour, il prenne le fusil et qu’il en finisse avec elle. S’il nous tue, je devrai en rendre compte à Dieu. Ces deux petites iront en enfer payer pour les péchés de leur mère, vu que je les ai pas encore fait baptiser.

* * *

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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