Le chant de nos filles de Deb Spera, lecture 1

Et si on lisait le début !

Le chant de nos filles

de Deb Spera

Hier je vous proposer de lire les premières lignes de ce fabuleux roman.

Aujourd’hui et le jour suivant, je vous invite à lire la suite de ce livre magnifique de Deb Spera.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Le chant de nos filles

* * *

C’est mon père qui m’a appris à chasser. L’essentiel, c’est de savoir attendre. Alors je reste accroupie, en embuscade. L’alligator m’a pas quittée des yeux non plus. Mon père avait l’habitude de chasser ces bestioles-là et il m’a montré comment elles font leur nid. Les femelles pondent leurs œufs sur la rive puis elles les couvrent de brindilles, de feuilles et d’un tas d’autres trucs. Après la ponte, elles restent dans les parages pour chasser et se nourrir en attendant que leurs petits les appellent. Un jour, mon père m’a expliqué que quand les bébés alligators sont prêts, ils braillent jusqu’à ce que leur mère vienne briser leur coquille pour les libérer. Après, elle les porte dans l’eau l’un après l’autre et elle les élève pendant presque six mois. C’est le seul reptile qui fait ça. Et après, si les petits ne décampent pas vers un autre territoire, elle les tue pour pas qu’ils se disputent la nourriture. J’ai déjà vu des nids énormes mais celui-ci, on dirait bien qu’il contient soixante-quinze œufs, peut-être une centaine. Je suis pas friande de la viande d’alligator. On en a plein la bouche avant d’avoir eu le temps de mâcher pour l’avaler. On en a mangé plus souvent qu’à notre tour, même si c’est pas une proie facile.

* * *

En arrivant à Branchville, je vois des visages qui ont l’air bien plus vieux que leur âge. Il y a des gens qui partent à la gare avec des valises en carton. Ils s’imaginent sans doute trouver une vie meilleure là-haut, dans le Nord… peut-être qu’elle le sera. Si j’avais de l’argent et pas de bouches à nourrir, je tenterais ma chance. Il faut toujours essayer. Comme je préfère croiser aucune de mes connaissances, on coupe par les bois au lieu de passer par la ville. Autant que personne ne voie mon visage dans cet état. Branchville aime les ragots et mes deux aînées vivent ici, chez mon frère ; elles ont pas besoin de se faire traîner dans la boue par les mauvaises langues qui croient que le Bon Dieu leur a donné le droit de juger autrui.

Mary est affaiblie par la fièvre, mais on continue notre route. Je la porte, Alma tient le fusil et je leur chante la chanson que ma mère me fredonnait : « Go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie the old gray goose is dead 1. »

Mary est un poids plume. Presque aussi légère qu’une fillette de quatre ans. Elle s’assoupit, la tête sur mon épaule, pendant que je chante : « The one she’s been saving, the one she’s been saving, the one she’s been saving to make a feather bed 2. »

Alma agrippe ma robe le temps qu’on traverse les herbes hautes.

« The goslings are mourning, the goslings are mourning, the goslings are mourning because their mother’s dead 3. »

Mon œil me fait mal. La douleur palpite en rythme avec mon cœur, elle s’étend dans ma tête et gagne mes épaules comme un feu de forêt. J’ai peur qu’Alvin m’ait cassé quelque chose et j’y vois plus de cet œil-là. Après toutes ces années, je connais assez bien Al pour savoir quand il va cogner, mais cette fois-ci il était de dos, alors j’ai pas vu son poing quand il s’est retourné pour m’envoyer valdinguer en arrière. Il est resté là, à tituber au-dessus de moi, et après ça il a brûlé ma lettre, il a vomi partout par terre et il s’est écroulé sur le lit.

Il a pas toujours été aussi méchant, Al. Il en a vu des vertes et des pas mûres dans sa vie, comme nous tous, mais l’invasion de charançons en 1921, ça l’a brisé. Cette vermine a tout détruit, où qu’on regarde. Partout autour de nous, le monde a disparu sous une nuée noire qui recouvrait tout. J’allais me coucher tous les soirs et je me levais tous les matins au son des charançons du coton qui dévoraient tout ce qu’on avait. Ils sont arrivés comme un raz de marée, ils ont pondu leurs œufs et ils sont revenus dévaster la récolte de la saison suivante. Ils se sont même mis dans la farine et on a dû la cuire et les manger dans nos gâteaux secs de peur qu’il nous reste plus rien du tout.

Dans les premiers temps de notre mariage, Alvin gagnait assez d’argent pour nous nourrir, mais ça a changé quand il s’est plus arrêté de boire. Au début, c’était juste une bouteille par-ci par-là, mais rapidement, si je lui faisais pas les poches, tout passait dans l’alcool, jusqu’au dernier cent. Il avait l’impression que l’alcool lui donnait des ailes, il voyait pas que ça le rendait instable. Au départ, j’ai vendu des choses à mes voisins : une conserve de tomates, un torchon ou un tablier que j’avais cousu avec de vieux bouts de tissu, tout ce que je pouvais fabriquer de mes mains et qui avait de la valeur pour quelqu’un. Mais un jour, un vieux garçon à l’église a eu la bonne idée de dire : « Pauvre Alvin, il a pas une vie facile avec une femme qui sait pas rester à sa place. Pauvre bougre. »

C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à me frapper. Au point que plus personne voulait m’acheter quoi que ce soit, à croire que j’étais devenue lépreuse. On n’est plus allés à l’église et j’ai appris à éviter le regard des gens. J’ai fini par me décider à faire ce qu’il fallait. J’ai fait tout le chemin à pied jusqu’à Saint George, je suis allée trouver le père d’Alvin et j’lui ai dit que son fils était tombé dans la boisson, et que ses quatre enfants mangeaient pas à leur faim. J’lui ai dit les choses comme elles étaient. Maintenant, le père d’Al m’ignore, parce qu’une femme l’a forcé à voir les choses en face. Aucun homme n’aime ça.

En sortant des bois, j’aperçois mon frère et mes filles en train de cueillir ce qu’il reste de coton à glaner pour la saison. Des bouts de duvet blanc entourés de piquants noirs dans un champ immense brûlé par le soleil. Ils ont un sac en toile accroché autour des épaules, je les vois courber le dos, les mains en sang, bien avant qu’ils lèvent les yeux vers nous.

Berns travaille penché en avant. Berns Caison III, comme on l’a toujours appelé. Il a jamais été troisième en rien, mais on l’appelait comme ça parce qu’il aimait l’école et qu’il savait bien parler. Edna, mon aînée, s’étire, les bras tendus vers le ciel, comme elle fait le matin au réveil. Et à ce moment-là, elle m’aperçoit. Son visage s’éclaire et je revois la petite fille qu’elle était. Elle crie :

— Maman !

Et elle court vers moi. Ma Lily, elle, ne bouge pas et me regarde, les mains sur les hanches, l’air de chercher la bagarre. Berns met sa main en visière et plisse les yeux, exactement comme mon père dans le temps. L’espace d’une minute, j’ai l’impression d’avoir vu un fantôme. Il est tout en longueur, mon frère, guère plus épais qu’une femme, mais c’est un dur à cuire. Il me fixe avec attention, il voit que je suis seule avec les p’tites et se raidit. Il sait ce qui m’amène.

* * *

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