L’enfer de René Belletto, lecture 5

Et si on lisait le début

Dimanche dernier, dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin de ce premier chapitre.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

suite 4 du premier chapitre Ici

L’enfer de René Belletto, lecture 5

La fille, à côté de moi.

J’avais envie de me pencher, d’ouvrir sa portière et de la pousser au premier virage un peu sec. Ou de la garder près de moi le plus longtemps possible, les deux.

Nous ne parlions pas. Place des Maisons Neuves, nous nous regardâmes, mais pas au même moment, elle d’abord, puis moi, son nez un peu court, puis elle, assez longtemps pour que le silence devînt pénible et mon manque d’envie de parler si oppressant que je finis par lui demander si elle n’était pas partie en vacances mais je l’interrompis au moment où elle répondait, elle ne fit qu’ouvrir et fermer la bouche :

– Non, vous n’êtes pas partie.

– Non, dit-elle en souriant, je pars demain. Demain soir, à cause de la chaleur.

– Où?

J’émis ce « où » avec brutalité, maladresse, sans nuance interrogative spéciale, un peu comme si j’avais trouvé une chauve-souris dans la boîte à gants et que je me fusse exclamé : « hou! », je ne savais plus parler, j’en émis alors un autre, « où », plus humain, plus adapté, mais inaudible, à peine un souffle, un chat l’oreille collée à ma bouche n’aurait rien perçu, plus tard dans la soirée un chat justement ou un petit chien devait me filer entre les jambes en glapissant.

Où partait-elle?

– Je ne sais pas. Je pars avec des amis, on va rouler vers le sud, l’Espagne, on verra. Et vous?

Elle passa la main sur toute la longueur de sa cuisse pour effacer un faux pli de son pantalon, sans résultat, le pli fut toujours là.

– Pas de projets. Je reste à Lyon.

– C’est bien, parfois, de rester. Vos phares éclairent loin.

– Oui. Et encore, ils sont sales. Toute la voiture est sale, les sièges, vous allez salir votre chemise blanche.

– Non, elle se lave vite. Et vous, vous devez salir la vôtre?

– Oooooof…

Je me mis en codes.

Nous arrivâmes place Marc Seguin, où se tenait jadis, mais où ne se tenait plus, la rédaction d’un petit journal musical mensuel dans lequel j’écrivais plus de la moitié des articles. Le cours Gambetta s’allongeait devant nous, large, désert, sans malice. Au loin, de l’autre côté de la Saône, les collines étaient plus noires que la nuit. Une nuit si obscure annonçait-elle un jour moins chaud, un soleil moins impitoyable, peut-être absent? C’est en tout cas un espoir qu’il est permis de nourrir, me dis-je (ma jolie passagère faisait glisser sa main ouverte sur son autre jambe bien qu’il n’y eût pas là le moindre pli), un espoir qu’il est permis de nourrir, cramponnons-nous-y.

Cramponnons-nous-y.

Je m’arrêtai devant le 3, cours Gambetta et coupai machinalement le moteur. Un silence assourdissant suivit, qui serrait la gorge et la poitrine, et le ventre. J’avais hâte maintenant de me retrouver seul. Je me tournai vers la fille aux cheveux très longs. Elle avait la main sur la poignée de la portière, mais elle ne descendait pas. Je m’essuyai le front du bout des doigts, le vent de la nuit par les vitres ouvertes avait séché la sueur mais déjà la sueur se reformait, la jeune fille me sourit, elle souriait volontiers, elle avait lâché la poignée, de nouveau je me sentis contraint de parler et je lui dis n’importe quoi, est-ce qu’elle rongeait ses ongles ou jouait du piano.

– Je ronge mes ongles…

Ses mains se posèrent sur le côté de ses cuisses. Elle les dissimulait. Geste touchant, ses grands yeux, sa voix grave et lente étaient touchants. Comment faire pour qu’elle s’en aille, et que dire pour qu’elle s’en aille?

– J’aimerais bien vous revoir.

Je fus le premier et le plus surpris de ma déclaration, émise d’un ton neutre. Elle me répondit avec simplicité : moi aussi, puis, après un silence : quand?

Je songeai : maintenant? Non, pas maintenant. Maintenant ou jamais. Jamais. La sueur me chatouillait la colonne vertébrale, le nombril. La jeune fille me tira d’embarras, tout en se méprenant sur la nature de mon embarras.

– Demain après-midi?

– Oui.

– Vers trois heures? À trois heures?

Je garai ma voiture à la même place, rue Stella, à dix mètres de l’hôtel des Étrangers. Le bruit de la portière claquée fort par mégarde ébranla toute la ville, et me fit mal. Une des chambres de l’hôtel était éclairée. Tiens.

Portant ma veste bleue laine et soie pliée sur mon avant-bras gauche, je sentis quelque chose de dur. C’était la carte postale que m’avait envoyée dix jours auparavant de Hollywood, Californie, USA, Rainer von Gottardt, le pianiste mutilé. Elle était à demi sortie de ma poche intérieure. Je l’enfonçai mieux. Puis je pliai ma veste plus haut, non loin des épaules, de sorte que la carte, maintenue en position verticale, ne risquât pas de glisser et choir au cours du trajet entre la rue Stella et le 66, rue de la République.

De fait, elle ne chut pas.

De la lumière brillait chez mon voisin du dessus, le solitaire. Elle s’éteignit dès que, levant la tête, je l’eus perçue. Le géant s’était-il lui-même éteint, envolé, dissous avec la lumière?

Il avait emménagé un mois et demi après nous. Il parlait un français chaotique, et d’ailleurs ne parlait pas, ou peu. Pendant plus d’un an, nous nous étions bornés à échanger des signes de tête énergiques quand nous nous rencontrions. Puis un jour, à la station de taxis de la place Bellecour, en face du cinéma Royal, nous avions eu une petite conversation à la fois embarrassée et chaleureuse. Il était timide comme un lapin malgré sa stature de cathédrale, faisait partie des gens pour lesquels on s’éprend d’emblée de forte sympathie et s’appelait Torbjörn Skaldaspilli. Laideur calamiteuse. Un nez énorme, les yeux sur les tempes ou presque, ce qui le faisait vous regarder de trois quarts comme un gros oiseau. Des bras de singe qui traînaient par terre. « Et avant, vous louiez? », avais-je dit pour dire quelque chose. Il avait dû apprendre d’une façon ou d’une autre que j’écrivais dans les journaux. Impressionné et désemparé par ma deuxième personne du pluriel de l’imparfait, il avait répondu très vite : « Oui, oui, oui, avant je louiais », les traits anxieux, guettant sur mon visage les effets de son « louiais » hasardeux, mais j’étais resté de marbre.

Un taxi était arrivé. Bien qu’il attendît depuis plus longtemps que moi, il avait tenu à me céder la place, souriant et obstiné, si, si, si, non non non, vous, pas moi, il vivait seul, il n’avait pour famille que sa vieille mère en Norvège, il allait passer le mois d’août auprès d’elle.

Comme je poussais la porte de l’immeuble, un animal, donc, petit chien ou gros chat, déboulant je ne savais d’où, me fila entre les jambes en aboyant ou en miaulant, je ne savais. Je ne savais plus rien. Parfois je me sentais infirme, sourd, muet, aveugle, j’oubliais tout, tout se confondait, les pensées, les mots, le sens des mots, ce devait être une maladie, les accès d’une maladie, chien, miaulement, chat, brebis, vagissement saccadé du rat, gazouillis plaintif du cheval de trait, aboiement têtu de la mouche à merde, pour moi c’était tout comme.

À la cinquième tentative, la porte du réfrigérateur s’ouvrit. Je pris la bière qui restait, après quoi il fut vide, vides aussi les placards, rien à manger, si, quelques tranches de vieux pain, rien à manger rien à boire, pouvais-je recevoir une invitée dans cet appartement vide et lui offrir pour toute boisson l’eau tiède et infectée du Rhône que crachotaient mes robinets jaunes, pour toute nourriture l’air épaissi et parcheminé par la chaleur?

Je ne me posai pas la question.

Je versai la bière dans un verre et bus à longues gorgées tout en marchant. Le fil du téléphone me fit trébucher au moment où j’achevais de boire. Le verre m’échappa, tomba, roula sans se briser. J’en avais assez de la chaleur, du fil du téléphone, assez du téléphone qui ne sonnait jamais, assez de la porte du réfrigérateur. Assez de tout.

La fille s’appelait Anne.

Je me dévêtis et me jetai sur le lit dans la pièce de derrière qui malgré tout finissait par devenir pendant la nuit le lieu le moins torride de l’appartement. Je me relevai aussitôt. Me recouchai aussitôt. Me relevai et tournai en rond, laissant derrière moi des traînées de désespoir. Je me cognais au mur, je tournais et j’étais agité et mal comme un chacal dans un bocal, le sommeil m’avait abandonné, hélas, me dis-je, rien de tel qu’une bonne nuit d’insomnie après une longue journée d’angoisse pour voir d’un œil toujours plus noir un horizon toujours plus bouché, j’avais renoncé aux somnifères qui ne me faisaient pas dormir, et aggravaient les effets de l’insomnie.

Du temps passa dans une nervosité harassante.

J’avais envie de hurler.

Le petit réveil à quartz émettait un bruit désagréable, un battement chevrotant de cœur poussif, flô, flô, son propre cœur ou bien le cœur ou le pas lointain d’un ennemi sans nom, toujours égal mais dont la menace pesait toujours plus. C’était le seul défaut de ce réveil si précis. Je l’aurais bien jeté par la fenêtre, avec rage, dans la rue, ou jusque dans la fontaine ruisselante place de la République.

Liliane folle. Comme je l’aimais! Comme j’aimais Liliane, ma mère adoptive!

J’étais seul.

Je m’assoupis au matin.

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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