PREMIÈRES LIGNE #43

PREMIÈRES LIGNE #43

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il était une fois 1945 de Marek Corbel

Prologue

Villetinte, le 8 novembre 2005.

Le frangin exagérait avec tous ses salamalecs de politicard en devenir ! Comme si ça ne suffisait pas, il s’était même montré extrêmement pointilleux quant aux modalités concernant la visite que devait effectuer Driss pour son compte.

Ne pas prendre son véhicule personnel, se rendre tôt sur place, choisir un itinéraire de retour rallongé… Á mesure que le bus 304 pris à la gare routière avançait de manière saccadée, en raison du trafic dû aux heures d’embauche dans les sociétés et administrations de la petite couronne parisienne, le messager de circonstance renâclait à saisir l’intérêt de sa mission. La tenue sportwear, arborée pour l’occasion afin de ne pas éveiller l’attention des gardiens, lui pesait. La prescription vestimentaire fraternelle signifiait la nécessité de repasser par le domicile familial afin de récupérer ses affaires professionnelles.

Effectivement le frangin, grâce à ses relations et son entregent politique, lui avait dégoté ce job de technicien-maintenance à mi-temps au Syndicat de l’Eau Urbaine Régional (SEUR). Les neuf cents euros mensuels participaient, modestement il est vrai, à l’approvisionnement financier d’une structure familiale surpeuplée. La plupart était encore regroupée dans le F5 du quartier Marcel Cachin.

La mère, Nora, la cinquantaine avancée, ne cessait de lui asséner journellement le contraste entre les incertitudes sur son devenir personnel et la réussite apparente du frangin. Mais que pouvait-il espérer, en ayant même raté son BAC Chaufferie quatre ans auparavant ?

Le père Aziz, lui, fourbu par quatre décennies passées dans les usines automobiles de la banlieue Ouest, avait renoncé. Même si une relative élévation professionnelle lui avait permis de quitter la sinistre cité des Coquelicots avant la destruction partielle de cet ensemble en emmenant avec lui ses proches, afin de trouver ce meublé plus spacieux et plus agréable.

Beaucoup des aspirations qu’il nourrissait quarante-cinq ans plus tôt en arrivant du Maroc s’étaient noyées dans le confinement urbain de Bovilliers. À la scolarité décousue de la petite dernière, Myriam, dix-sept ans, s’ajoutait le chômage de Sofia malgré un BAC +2 en secrétariat. La maigre retraite d’ouvrier qualifié de l’automobile parvenait de plus en plus difficilement à affronter un loyer croissant, le prix de la nourriture et les sollicitations multiples du bled.

Heureusement que les revenus du fils politicien, l’aîné, compensaient occasionnellement les fins de mois difficiles ! Le préféré de Nora s’était même acheté un exil résidentiel à Neuilly-Plaisir à quelques encablures du nid familial. Pourtant, Aziz, malgré la fatigue et les problèmes respiratoires, nourrissait toujours de réelles craintes concernant l’avenir du fiston, même si celui-ci était promis à un poste d’élu local d’envergure. Il pressentait dans son for intérieur, et malgré ses lacunes en français, les aspects nauséabonds d’une ascension aussi rapide. En conséquence, le vieux manifestait ostensiblement et à chaque fois sa reconnaissance envers Driss quand ce dernier laissait son obole, honnêtement gagnée, soigneusement repliée sous un verre à thé maternel.

Aziz aussi, en son temps, s’était intéressé à la chose sociale en adhérant au principal syndicat de sa taule de Boulogne, l’Organisation Syndicale du Travail (l’OST), majoritaire dans la boîte comme dans le pays. Il racontait de temps en temps, avec une émotion non feinte, les meetings enflammés sur l’île, mai 68 et le tête-à-queue idéologique de Séguy devant ses camarades, sans compter « l’établissement » des « maos » et « gauches-pompes » dans les années soixante-dix. Le paternel avouait cependant lors de ces cérémonies du souvenir qu’il s’était contenté davantage d’un rôle de spectateur et de conteur ! Même pas dix ans qu’il était en France, alors les flics ne lui auraient pas fait de cadeau en cas d’arrestation… C’était sans compter, en plus, sur la surveillance des relais d’Oufkir et du roi, toujours actifs dans l’encadrement de leurs congénères marocains immigrés.

Driss ne regrettait pas son café silencieux dans la cuisine familiale avant son départ. L’étendue nue et isolée de la maison d’arrêt, dont il entrevoyait par les vitres du bus les murs blancs délavés, le confortait dans son raisonnement. Pas un rade à proximité digne d’assouvir ses besoins en caféine et accessoirement de nicotine avant le parloir !

Quand avait-t-il vu cet Adel Kadiri pour la dernière fois ? Cinq ans ? Dix ans ? Le frangin restait persuadé qu’ils avaient partagé la même classe au lycée professionnel Camélinat dans leur jeunesse. Un moyen surtout d’argumenter quant à l’indispensable collaboration de Driss !

Dans Bovilliers, Kadiri, deux ans encore auparavant, demeurait le boss. Aucun des « schiteux » de la place ne remettait en cause sa suprême autorité que lui avait déléguée le grand Benhadj, gérant en chef de la « schnouff », sur le nord-est de la région. Le rodage des conditions d’acheminement de la marchandise, par des camions venant aussi bien du Maghreb que du Benelux, assurait un train de vie et une assise enviés pour le fameux Adel. L’écoulement de la came demeurait une simple formalité avant que les choses ne se compliquent.

Sa clientèle des époques fastes s’étendait des bobos, en quête de frisson, aux toxs les plus atteints, souvent réduits à la condition de déchet humain aux abords du périph et de la porte de la Villette. Tout cela sans compter les locaux de l’étape. Kadiri coulait des jours heureux jusqu’à ce jour de 2004 où son interpellation, suite au déballage d’un de ses employés, ne l’envoie à Villetinte dans l’attente de son procès. Depuis, malgré une correspondance ténue avec le grand Benhadj, le trafiquant de Bovilliers tenait à maintenir son emprise menacée sur la ville. D’où cette visite aussi inhabituelle !

Sans la perspective d’ensemble de la maison d’arrêt, son entrée aux arcanes boisées et à la porte vitrée n’augurait guère de son statut d’établissement pénitentiaire. Un moustachu, au nez proéminent et rougi, tenait lieu de personnel d’accueil, attablé à un comptoir sur lequel tenait difficilement un vieux micro. Le surveillant de faction, élancé, s’était juste borné à demander à Driss une pièce d’identité.

— C’est pour quoi ? La visite de neuf heure trente ? On vous demande d’être sur place une demi-heure avant ! Vous êtes de la famille ? Carte d’identité ou passeport et numéro de matricule du détenu ! récita de manière mécanique le concierge de circonstance sans même lever ses fines lunettes de la presse régionale qu’il scrutait.

— Je n’ai pas le numéro de matricule. J’ai rendez-vous au parloir avec monsieur Adel Kadiri. J’ai appelé vendredi et on m’a dit que c’était accordé ! rétorqua Driss en haussant la voix tout en tendant sa carte.

Ce dernier distinguait, dans un des renfoncements du hall d’entrée de la maison d’arrêt, plusieurs personnes assises et deux enfants sagement installés sur les genoux de leurs mères, sans doute impressionnés par la gravité du moment et du lieux. À peine Driss parvint-t-il à cerner le léger sourire qu’une des femmes voilées lui adressait en guise de soutien face à l’impolitesse du gardien. Celui-ci reprit :

— Rendez-vous avec monsieur Adel Kadiri ? C’est la meilleure, celle-là ! Bon, vous passez au portail électrique en enlevant tout ce qui est métallique : monnaie, montre, ceinture, et vous attendez avec les autres derrière. On va venir vous chercher dans quelques minutes.

— Allez c’est ça ! Merci quand même ! le défia Driss en guise de conclusion.

À un autre moment, il lui aurait mis un coup de pression à ce vieux poivrot. Mais les instructions du frangin ne souffraient pas de discussion. À terme se jouaient un poste de technicien titulaire dans une commune ou au conseil départemental, et du boulot pour les sœurs également ! Les consignes de discrétion seraient donc respectées. Après tout, ce serait l’affaire de quelques minutes même si le caractère lugubre de l’endroit le troublait.

Mon aide à la réalisation des ambitions électives du frangin me rapproche plus de Tony Montana que de Martin Luther King ! sourit Driss en percevant la voix éraillée du type de l’accueil dans le micro, sommant les visiteurs de s’approcher de la porte B2.

Les contreplaqués installés de chaque côté de la vitre rayée à de multiples endroits avaient surtout une vertu symbolique. Ce genre de détail confirmait à Driss la promiscuité carcérale que lui avaient racontée quelques compagnons de jeunesse ayant goûté à la case prison. Le maton, dont les couleurs noir et bleu marine de l’uniforme semblaient indiquer un grade supérieur à ses collègues entrevus, s’élança sur un ton directif :

« Vous avez trente minutes pour voir les détenus. Pas une de plus ! Si à la sortie vous souhaitez faire une demande de parloir isolé pour une prochaine fois, présentez-vous à l’accueil ! »

Driss eut à peine le temps de tourner la tête du surveillant en chef vers la glace, qu’une discrète porte s’ouvrit, de l’autre côté. Se succédèrent à travers l’embrasure une dizaine de types aux mines aussi patibulaires que fatiguées. Aucun problème pour reconnaître Kadiri, vêtu d’un survet’ noir foncé et de Nike, qui s’affala d’une traite sur un tabouret qui, sous son poids, crissa.

— Ca va la famille, rouya ? On va pas les tenir les trente minutes ! Alors dis-moi ce que ton frère veut, en plus de ce qu’on a déjà discuté ! commença le trentenaire aux yeux bruns fiévreux et au visage marqué – sans que l’on sache si cette impression provenait de ses rides frontales apparentes ou de ses cernes.

— Oui ça va, merci ! On veut être sûrs que tu checkes avec nous ! Le frangin te demande d’arroser « le nain » pour qu’il soit dans le coup. Il paraît qu’il recycle certains de tes mecs de temps en temps. C’est pas à l’œil ? répondit Driss d’une façon appliquée, en se remémorant les mots soigneusement appris par cœur avec son aîné.

— Ok, pas de soucis pour le nain ! Il va pas caner ! J’en ai rien à secouer de toute manière de l’autre France couille de maire ! J’ai votre parole par contre que les morveux vont dégager dans cette histoire ? questionna un Kadiri enroué en finissant sa tirade par un clin d’œil.

— Ouala, je te promets. Ça va Adel ? Pas trop dur la zonz ? ne put s’empêcher de compatir Driss.

— Arrête mon frère ! Si j’avais cru regretter un jour les pipeuses en manque de crack des squats du canal ! Sérieux, Farid compte sur moi et moi je mise sur vous les Nassah ! conclut-il tout en se levant péniblement.

Driss ne comptait pas s’attarder sur Villetinte une fois sa tâche accomplie. Même si la voilée, à l’arrêt de bus, avait tenté une approche arabisée expliquant qu’elle était venue voir un neveu en prison. Dès lors qu’elle comprit les origines de Driss, elle se mit à l’ignorer ! Une « touns{1} »… Décidément quelle journée ! Il lui tardait de retrouver l’atelier en fin de matinée, non sans avoir prévenu auparavant le frangin de la bonne nouvelle.

La pêche s’avérait plus que satisfaisante. La neutralité bienveillante, voire le soutien de Julien David, plus connu sous le sobriquet du « nain » en son absence, vis-à-vis des entreprises du frangin était actée. Le nain, depuis quatre ans, occupait le poste de directeur du service des sports de Bovilliers. Son enracinement et celui de ses deux frères plus jeunes dans la cité Luxemburg avaient, au moins autant que son talent de footeux héréditaire, largement contribué à ce poste de choix. La tutelle – plus que légère – exercée sur les affaires du « nain » par l’adjointe du maire aux sports depuis vingt-cinq ans, la décatie Roselyne Mahé, laissait à ce dernier une franche latitude quant à l’organisation et au recrutement au sein de sa structure.

Les mecs du quartier en galère – la plupart Antillais, Sénégalais ou Maliens – lui étaient, ou le deviendraient un jour ou l’autre, redevables d’un CDD d’éducateur auprès de la ville dans un domaine plus ou moins sportif. Cette place stratégique lui assurait un rayonnement social que mesurait finement l’aîné de Driss. Ce dernier savait parfaitement que le « nain » était resté un agent électoral fidèle au maire qui, jusqu’ici, n’hésitait pas à faire le coup de poing avec quelques gars, au besoin contre les adversaires de droite comme ceux de la Fédération de gauche, jugés menaçants. Par une information discrète mais bienvenue, qui traînait dans les quartiers, le frangin était arrivé à connaître la porosité existante en termes d’affaires entre Kadiri et Julien « le nain » David. En échange de l’embauche ponctuelle des revendeurs les plus surveillés par les condés, le dealer en chef de Bovilliers lâchait un billet conséquent au directeur des sports en titre afin d’acheter une certaine respectabilité pour ses employés.

L’accord une fois conclu avec Kadiri, il convenait selon le frangin de pousser l’avantage en obtenant l’aide, selon lui déterminante, du footballeur anciennement semi-pro. Driss n’en reviendrait jamais de la propension de son aîné à échafauder les combines les plus tordues pour sa carrière. Quitte à s’affranchir de toute morale. Pourtant, adolescents, c’était lui le plus enclin à s’intéresser à l’Histoire, la lecture, la politique ou le ciné, même si les résultats scolaires ne suivaient pas, loin de là. Mais jamais, à cette époque, il n’aurait misé un radis sur l’avenir politique du frangin. Se trouver au bon moment au bon endroit ! Rien de tel pour un technicien de maintenance dans son genre !

Driss avait senti dans les expressions de Kadiri une véritable angoisse à propos de ses concurrents locaux dans le business. En effet, un des anciens lieutenants du dealer, un certain Tarek Hamdi, à peine vingt-sept ans, s’était mis en tête, à partir du quartier de La Fontaine, le plus chaud de Bovilliers, de chasser son patron et de composer directement avec le grand Farid Benhadj. De son point de vue, l’essentiel des ressources ramassées sur la ville provenait de sa zone d’influence, de ses vendeurs, ses guetteurs et ses nourrices. Dans un premier temps, Benhadj avait tenté de temporiser, exigeant de Kadiri un pourcentage plus élevé pour l’équipe de La Fontaine avant de désavouer franchement les prétentions croissantes de Hamdi. Dans l’intermède, ce dernier avait non seulement consolidé son influence sur sa cité, mais avait réussi à absorber plusieurs types de Kadiri. Un d’entre eux, serré par les bleus, s’était même mis à table en chargeant son chef de la veille sur le stock de coke avec lequel on l’avait arrêté. Le séjour du caïd de Bovilliers au placard s’en était logiquement suivi d’un détour chez sa mère.

Comment le frangin, avec une aisance égale, parvenait-il à passer de ces égouts du monde des stupéfiants et des trafics en tout genre aux réunions officielles avec le beau linge de la politique locale, voire nationale ? Son dernier exploit en date : organiser une rencontre discrète avec l’imam du coin, le faussement emprunté Mourad Jebali, et ce malgré l’absence de culture et de pratique religieuse dans le sérail familial. Toutefois, ce Jebali, d’après ce qu’avait pu lire ou savoir Driss, était parrainé par le courant islamisant de la mosquée de Paris, pas spécialement réputé pour son ancrage à gauche. Enfin bon, cela restait de la politique ! Le frangin devait savoir ce qu’il faisait.

PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

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PREMIÈRES LIGNE #41

PREMIÈRES LIGNE #41


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La fiancée gitane de Carmen Mola

I

LE CIEL DANS UNE CHAMBRE

Quand tu es ici, avec moi,

cette pièce n’a plus de murs

seulement des arbres, des arbres infinis.

Au début cela ressemble à un jeu. Quelqu’un enferme un enfant dans un lieu obscur et celui-ci doit tenter d’en sortir par ses propres moyens. D’abord, il lui faudrait trouver l’interrupteur ; mais l’enfant ne le cherche pas, parce qu’il pense encore que la porte peut s’ouvrir à tout moment.

La porte ne s’ouvre pas.

C’est peut-être aussi un concours de résistance, le gagnant est celui qui reste le plus longtemps silencieux, celui qui ne demande pas d’aide. L’enfant colle l’oreille contre la porte en bois, délabrée. Il entend un bruit assourdissant, une moto qui démarre et s’éloigne. Il comprend alors qu’il est seul. S’il se mettait à crier, il entendrait l’écho de sa voix dans cet espace lugubre, poussiéreux et humide. Mais il a si peur qu’il ne gémit même pas.

Maintenant, il doit trouver l’interrupteur. Ses mains tâtonnent sur le mur. Il évite les obstacles, doucement, pour ne pas tomber. Il y a une ampoule au plafond, il doit y en avoir une. La pièce ne compte qu’une unique fenêtre, étroite et longue, dans la partie supérieure du mur, mais le soleil s’est couché il y a déjà une heure et seules subsistent les premières ombres de la nuit.

Il ne sait pas pourquoi on l’a enfermé.

Dans l’obscurité, ses pas de somnambule le font buter contre ce qui semble être une machine à laver. Il pourrait tenter de la mettre en marche, pour que le bruit de l’eau lui tienne compagnie pendant que le tambour tourne. Mais il ne le fait pas. Il continue d’explorer le lieu, effleurant le mur d’une seule main, comme un aveugle. Il veut trouver l’interrupteur de la lumière, mais ses doigts heurtent le manche d’un outil, une pelle qui tombe sur le sol avec fracas.

L’enfant fond en larmes et met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour distinguer le grognement sourd qui provient d’un coin. Il n’est pas seul. Il y a un animal qui se cache. Ce n’est pas la première fois qu’il l’entend, il sait qu’il rôde la nuit par ici : ses gémissements et ses halètements sont si forts qu’il a parfois imaginé qu’il s’agissait d’un loup. Mais c’est seulement un chien qui s’est introduit dans la grange de la ferme, celle qu’il voit depuis la fenêtre de sa chambre et dans laquelle on lui a toujours interdit d’entrer. C’est là qu’il a été enfermé, dans cette grange interdite, où il est incapable de se diriger dans l’obscurité parce qu’il n’en connaît pas l’espace.

Il parvient presque à distinguer deux petits points lumineux dans l’obscurité du fond. Il recule instinctivement. Il a l’impression que les points s’avancent vers lui, mais peut-être est-ce la peur qui est en train de créer cette image. Cela lui semble impossible que l’on ne puisse distinguer que ces deux petites lueurs. Quand, soudain, il ne les voit plus. À la place, il sent une douleur intense, aiguë, dans la jambe. L’animal est en train de le mordre.

L’enfant écarte la bête de son corps avec ses deux mains. Il sent une nouvelle attaque et pousse la tête de l’animal avec le pied. Les coups qu’il donne avec les pieds et les mains le font reculer. L’enfant entend des halètements et puis plus rien. On n’entend plus aucun bruit et le silence lui semble encore plus terrifiant.

Il recule vers la porte avec précaution, prêt à repousser une nouvelle attaque si le chien cherchait à se lancer de nouveau. C’est à ce moment-là qu’il effleure l’interrupteur avec sa main. C’est incroyable qu’il ne l’ait pas trouvé avant, mais, pour une raison ou une autre, il avait justement évité ce bout de mur.

Une ampoule de travers pend du plafond. Elle éclaire assez pour qu’on comprenne que la grange abrite des caisses remplies de vieilles couvertures et de cassettes, des livres, des outils agricoles, une machine à laver, une bicyclette rouillée avec une seule roue et un tas d’autres choses.

Le chien se trouve derrière un évier avec un robinet, un petit lavabo. C’est un chien errant à qui il manque une patte.

Sans quitter des yeux l’animal, l’enfant s’empare de la pelle qu’il a trouvée auparavant, celle qui est tombée sur le sol. Le chien gronde. L’enfant lève la pelle. Il est surpris d’être capable de manier un tel poids aussi facilement. Ce doit être ça, l’instinct de survie : quelque chose lui dit qu’ils ne peuvent survivre tous les deux dans cette prison.

L’animal avance et boitille avec peine vers l’enfant. Il le fait d’une façon si molle qu’il n’est plus menaçant. Mais il recommence à lui mordre la cheville comme s’il s’agissait d’un os à ronger dont il fallait extraire la dernière goutte de moelle. L’enfant balance un coup de pelle au chien. L’animal s’effondre avec un léger grognement. L’enfant le frappe plusieurs fois sur la tête, jusqu’à ce que la pelle devienne trop lourde pour lui. Il s’assoit alors sur le sol et se met à pleurer.

Sa cheville, marquée par les dents de l’animal, le fait souffrir. Sa chaussure aussi est tachée de sang. Il se déchausse et découvre la blessure faite par le chien lors de la première attaque. La peur aidant, il ne s’était rendu compte de rien.

La lumière s’éteint alors.

L’écho multiplie les halètements de l’enfant, mais celui-ci s’oblige à contrôler son souffle pour pouvoir écouter si c’est lui ou le chien qui respire. Ce n’est pas le chien. Le chien est mort.

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PREMIÈRES LIGNE #40

PREMIÈRES LIGNE #40


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ineffaçables de Clarence Pitz

Note de l’auteur

Les fresques clandestines dont il est question dans ce récit sont apparues sur les façades de Bruxelles au cours de l’année 2016. À ce jour, certaines d’entre elles ont été effacées et de nouvelles sont apparues. Malgré leur nature transgressive et les polémiques qu’elles ont suscitées, les autorités locales ont décidé de les conserver.

Bien que de sérieux doutes planent quant à leur auteur, celui-ci souhaite rester anonyme. Par ailleurs, tous les personnages que vous rencontrerez dans ce roman ne sont que le fruit de mon imagination.

Il va de soi que si ces fresques sont bel et bien réelles, l’histoire que j’ai tissée autour d’elles relève de la pure fiction. Pour les besoins du roman, je n’ai d’ailleurs pas tenu compte de leur ordre d’apparition. J’ai, en revanche, respecté leur localisation. Ainsi, entre la dégustation d’une bière et d’une gaufre, n’hésitez pas à vous promener dans les vieux quartiers de Bruxelles et à lever les yeux pour les découvrir…

Prologue

Bruxelles, 12 février 2010, 2h15

Elle frotte ses pieds l’un contre l’autre pour les libérer de leurs escarpins trop étroits et les place devant la ventilation pour profiter du souffle chaud. Passer des heures par un froid pareil dans ces souliers bon marché aux talons interminables relevait du supplice. Bien plus que la compagnie du client de ce soir. Lui était plutôt agréable. Physique banal mais correct et galant. À se demander pourquoi un type comme lui avait besoin de ses services. Elle s’en fiche, ça fait son affaire. Le mec n’a pas regardé à la dépense et a opté pour le menu complet. Elle rentrera au petit matin avec une bonne grosse liasse de billets et, avec un peu de chance, son taré de mari s’enivrera tellement pour fêter ça qu’il lui foutra la paix. Penser à son époux réveille une légère douleur au creux de ses reins.

Elle pose sa main droite sur le bas de son dos dénudé et appuie du bout des doigts sur sa colonne vertébrale. Les sièges en cuir du SUV lui collent à la peau et la poignée du frein à main lui écrase les côtes. Le roulis de la voiture lui flanque la nausée, presque autant que l’odeur et le goût de son chauffeur. Mais elle continue, résignée, de répéter ce même geste qui lui tord la nuque et lui ankylose la mâchoire. Elle lève les yeux pour regarder dehors et s’occuper l’esprit autrement qu’en s’apitoyant sur son triste sort mais les expirations bruyantes de l’inconnu ont recouvert les vitres latérales d’une buée opaque. Elle change de position, décale son dos de quelques centimètres pour soulager ses muscles engourdis, et tourne la tête en direction du pare-brise. Les essuie-glaces balayent une fine bruine que crache un ciel noir alourdi d’une brume épaisse.

Malgré l’atmosphère asphyxiante qui règne dans l’habitacle, elle frissonne. La fatigue sans doute. Les clients qui s’enchaînent comme au comptoir d’un fast-food et cette peur constante de rentrer chez elle lui bouffent le moral et la santé.

L’homme se met à remuer son bassin pour imposer son rythme. Elle souffre mais abdique, le regard perdu dans le vide cobalt de la voûte céleste. Une main caresse son dos, lui serre l’épaule puis agrippe sa nuque. Elle plisse les yeux de dégoût et réprime un haut-le-cœur. Alors que l’inconnu s’agite comme un poisson sorti de son bocal et qu’elle a l’impression abominable d’étouffer, une pluie d’étoiles surgit du ciel comme par enchantement. Des centaines de petites étincelles qui lui promettent que la lumière se trouve au bout du tunnel et qui lui intiment de garder espoir. Elles se rapprochent, de plus en plus scintillantes, perçant le brouillard de leur halo hypnotisant.

Reconnaître le bâtiment qui s’érige droit devant elle la fait retomber dans une mélancolie cafardeuse tandis que les mugissements du chauffeur lui rappellent sa condition de vie dégradante. C’est là que son connard de mari l’avait demandée en mariage. Dans le restaurant hors de prix situé dans la dernière boule de l’Atomium, construction insolite formée de neuf sphères chromées représentant un cristal de fer et clignotant comme un sapin de Noël. La soirée avait été féerique. Depuis, elle avait eu le temps de déchanter.

Le conducteur se cabre, est pris de spasmes et lâche le volant d’un geste vif. Elle relève la tête brutalement, surprise par le changement soudain de direction du véhicule. Celui-ci zigzague et les fines lumières du monument se mettent à valser. Elle essaye de s’appuyer sur les jambes du client pour se redresser mais la voiture bringuebale tellement qu’elle n’y parvient pas et reste plaquée contre l’homme, la poitrine colléee à ses cuisses, tandis qu’il tente de reprendre le contrôle du SUV. Mais les roues semblent prises d’une frénésie démentielle et dansent sur la chaussée verglacée. Le chauffeur panique, agite sa tête et fait rouler ses yeux en tous sens. D’un geste vif et désespéré, il passe sa main sous son ventre en lui écrasant les seins de son avant-bras et tire le frein à main. La voiture chasse dangereusement vers l’arrière puis tournoie comme si elle était aspirée par un tourbillon.

Et c’est l’impact. Violent. Implacable.

Elle sent son corps se soulever, son dos percuter une surface dure dans un fracas assourdissant fait de tôle qui se froisse et de verre qui explose. Puis elle retombe tel un pantin désarticulé. La seconde qui suit la laisse hagarde mais cet état de prostration ne dure pas. Elle sent rapidement une douleur effroyable lui torpiller l’abdomen. Elle passe une main sur son ventre et ses doigts s’empourprent d’un liquide visqueux.

Le chauffeur l’observe, bouche ouverte, complètement sous le choc. Il n’a pas une égratignure. Elle le regarde, suppliante. Il déglutit et ses mâchoires se mettent à trembler comme celles d’un gamin avant une colère. Elle lui demande d’alerter les secours. Il déboucle sa ceinture de sécurité.

Elle espère qu’il va appeler une ambulance.

Il sort de l’habitacle.

Elle prie pour qu’il revienne très vite.

Il s’enfuit à toutes jambes.

Puis, après quelques minutes qui lui paraissent aussi longues qu’un hiver glacial à Bruxelles, les lumières clignotantes de l’Atomium pâlissent et s’éteignent sous ses paupières closes tandis qu’un dernier souffle l’emporte dans les abîmes de sa déchéance.

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