PREMIÈRES LIGNE #44 : La vérité et autres mensonges Sascha Arango

PREMIÈRES LIGNE #44

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La vérité et autres mensonges Sascha Arango

Fâcheux. Un bref regard sur l’image suffit pour donner de la consistance au sombre pressentiment de ces derniers mois. L’embryon était recroquevillé comme un amphibien, un œil braqué sur lui. Ce truc, là, était-ce une patte ou bien un tentacule au-dessus de cette espèce de queue de dragon ? Les moments de certitude absolue sont rares dans une vie. Mais à cet instant-là, Henry eut une vision de l’avenir. Ce têtard allait grandir, devenir une personne. Il aurait des droits, des revendications, il poserait des questions et à un moment ou un autre il apprendrait tout ce qui est nécessaire pour devenir un être humain. Sur l’échographie, à peu près de la taille d’une carte postale, on voyait à droite de l’embryon une échelle graduée, à gauche des lettres, et en haut la date, le nom de la mère et celui du médecin. Henry n’eut pas le moindre doute : tout cela était bel et bien vrai. Betty était assise à côté de lui au volant de la voiture, elle fumait, et elle vit des larmes dans ses yeux. Elle posa la main sur sa joue. Elle croyait qu’il pleurait de joie. Alors qu’il pensait à sa femme Martha. Pourquoi n’était-elle pas foutue de tomber enceinte de lui ? Pourquoi fallait-il qu’il se retrouve dans cette voiture avec cette autre femme ? Il se méprisait, il avait honte, il était sincèrement désolé. La vie te donne tout, telle était la devise inébranlable d’Henry, mais jamais tout en même temps. C’était l’après-midi. Du bas de la falaise montait le roulement monotone des vagues, le vent couchait les hautes herbes et frappait contre les vitres latérales de la Subaru verte. Henry n’aurait eu qu’à démarrer le moteur, appuyer sur l’accélérateur, la voiture aurait foncé dans le vide et serait allée s’écraser en bas dans les vagues. En cinq secondes tout aurait été terminé, le choc de l’impact les aurait tués tous les trois. Mais pour cela il aurait fallu qu’il quitte le siège du passager et change de place avec Betty. Beaucoup trop compliqué. « Qu’est-ce que tu dis ? » Qu’aurait-il pu dire ? La situation était déjà assez grave, ce machin dans son utérus commençait certainement à remuer, et si Henry avait appris une chose, c’était bien à ne rien révéler de ce qui doit demeurer non-dit. Au cours des années écoulées, Betty ne l’avait vu pleurer qu’une fois, c’était quand on lui avait remis son titre de docteur honoris causa au Smith College du Massachusetts. Jusque-là, elle croyait qu’Henry ne pleurait jamais. Il était assis au premier rang, immobile, et pensait à sa femme. Betty se pencha vers lui par-dessus le levier de vitesse et le prit dans ses bras. Ils restèrent ainsi, en silence, chacun écoutant le souffle de l’autre, puis Henry ouvrit la portière de son côté et vomit dans l’herbe. Il revit les lasagnes qu’il avait préparées pour Martha au déjeuner

On aurait dit une compote d’embryons, des grumeaux de pâtes couleur de viande. Cette vision le fit avaler de travers et il se mit à tousser furieusement. Betty ôta ses chaussures, sauta de la voiture, tira Henry de son siège, referma les deux bras autour de sa cage thoracique et pressa de toutes ses forces, jusqu’à ce que les lasagnes lui ressortent par le nez. C’était dingue comme Betty faisait toujours ce qu’il fallait, sans réfléchir. À présent ils étaient debout tous les deux dans l’herbe, à côté de la Subaru, et le vent faisait neiger des petits flocons d’écume. « Maintenant, dis-moi. Qu’est-ce qu’on va faire ? » La réponse adéquate aurait été : Ma chérie, ça va mal finir. Mais une réponse de ce genre n’est pas sans conséquences. Elle change la situation ou la supprime carrément. Se repentir ne sert plus à rien non plus. Et qui voudrait changer ce qui est agréable et commode ? « Je rentre à la maison et je raconte tout à ma femme. – Vraiment ? » Henry vit la stupéfaction sur le visage de Betty, lui-même était surpris. Pourquoi avait-il dit ça ? Il n’avait pas de penchant particulier pour l’exagération, tout raconter n’aurait pas été nécessaire. « Qu’est-ce que tu entends par tout ? – Tout. Je vais tout lui dire. Fini les mensonges. – Et si elle te pardonne ? – Comment le pourrait-elle ? – Et l’enfant ? – Sera une fille, j’espère. » Betty étreignit Henry et l’embrassa sur la bouche. « Henry, parfois tu es grand. »

Oui, parfois il était grand. Il allait rentrer séance tenante à la maison et substituer la vérité aux mensonges. Tout raconter, enfin, tout, impitoyablement, jusqu’aux détails les plus hideux, bon, peut-être pas absolument tout, mais du moins l’essentiel. Pour cela, il allait devoir tailler dans le vif, et profond, il y aurait des larmes, ça ferait mal, affreusement mal, y compris à lui-même. Ce serait la fin de la confiance et de l’harmonie entre Martha et lui – mais aussi un acte de libération. Il cesserait d’être un sale type sans honneur et ne serait plus condamné à ce sentiment de honte effroyable. Il fallait le faire. La vérité plutôt que la beauté, et tout le reste en découlerait. Il serra la taille fine de Betty. Il y avait une pierre dans l’herbe, assez grosse et lourde pour asséner un coup mortel. Il lui suffisait de se baisser et de la ramasser. « Viens, monte. » Il s’assit au volant, démarra le moteur. Au lieu de foncer tout droit et de sauter de la falaise, il mit la marche arrière et fit reculer doucement la Subaru. Une grosse erreur, estimerait-il par la suite. * Le chemin étroit composé de plaques de béton perforé s’enfonçait en décrivant une courbe à peine visible à travers un bosquet de pins jusqu’au chemin des eaux et forêts où sa voiture était garée, dissimulée sous les branches. Betty descendit la vitre latérale, alluma une nouvelle cigarette mentholée à la précédente et inhala la fumée.

 « Elle ne va quand même pas se faire du mal, à ton avis ? – J’espère bien que non. – Comment va-t-elle réagir ? Tu lui diras que c’est moi ? » Que c’est toi quoi ? voulut demander Henry, mais tout ce qu’il dit fut  : « Je lui dirai si elle me pose la question. » Évidemment que Martha allait poser la question. N’importe qui, apprenant qu’on l’a trompé en long, en large et en travers, veut savoir pourquoi, depuis quand et avec qui. C’est normal. La trahison est une énigme qu’on tient à résoudre. Betty posa sur la cuisse d’Henry sa main qui tenait la cigarette. « Mon chéri, nous avons pourtant fait attention. Je veux dire qu’on ne voulait pas d’enfant, ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas ? » L’assentiment d’Henry n’aurait pu être plus massif et plus profond. Non, il ne voulait pas d’enfant, et surtout pas de Betty. Elle était sa maîtresse, ne serait jamais une bonne mère, n’avait pas la générosité nécessaire, elle était beaucoup trop occupée par sa petite personne pour cela. Un enfant commun lui donnerait du pouvoir sur lui, elle allait démolir son précieux camouflage et le pressurer jusqu’aux ultimes conséquences. Depuis un certain temps déjà, il caressait l’idée de se faire stériliser, mais un je ne sais quoi l’avait retenu de le faire. Peut-être le souhait d’avoir tout de même un enfant avec Martha. « Sans doute qu’il voulait naître », dit-il. Betty sourit, ses lèvres tremblaient. Henry avait trouvé le ton juste.

« Je crois que ce sera une fille. » Ils descendirent de la voiture, échangèrent à nouveau leurs places. Betty s’assit derrière le volant, enfila une chaussure, appuya machinalement sur l’embrayage et joua avec le levier de vitesse. Il ne se réjouit pas, songeait-elle. Mais n’était-ce pas un peu trop en demander à un homme qui vient juste de décider de changer de vie et de mettre un terme à son mariage ? Malgré une liaison qui durait depuis des années, Betty n’en savait pas très long sur Henry, mais elle savait au moins une chose : il n’était pas fait pour être père de famille. Elle ne peut pas attendre ça de moi, songeait-il. Elle ne peut pas s’attendre à ce que je renonce à tout pour elle. Il n’avait nullement l’intention d’échanger sa liberté contre une vie de famille pour laquelle il n’était pas fait. Après sa grande confession à sa femme, il lui faudrait une nouvelle identité. Ce serait un sacré boulot d’imaginer un nouvel Henry, un Henry rien que pour Betty. La seule pensée le fatiguait. « Est-ce que je peux faire quelque chose ? » Henry acquiesça. « Arrête de fumer. » Betty tira sur sa cigarette, puis la jeta par la vitre. « Ça va être horrible. – Oui, ça va être horrible. Je t’appelle quand ce sera fait. » Elle enclencha une vitesse. « Tu en es où, de ton roman ? – Il ne me manque plus grand-chose. » Il se pencha vers elle par la portière ouverte. « Est-ce que tu as parlé de nous à quelqu’un ?

– Absolument à personne, répondit-elle. – L’enfant est de moi, tu es sûre ? Je veux dire : il existe vraiment, il est en route ? – Oui, il est de toi. Et oui, il est en route. » Elle tendit vers lui ses lèvres légèrement entrouvertes pour recevoir un baiser. Il se pencha vers elle à contrecœur et sentit la langue qui pénétrait dans sa bouche telle une grosse vis tournant dans le vide. Henry referma la portière. La voiture descendit le chemin forestier pour rejoindre la nationale. Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Alors il éteignit du bout du pied la cigarette à moitié fumée qui gisait dans l’herbe. Il la croyait. Betty ne lui mentirait pas, elle était bien trop dépourvue d’imagination pour ça. Elle était jeune et sportive, beaucoup plus élégante que Martha, elle était belle et pas très intello mais extrêmement concrète. Et maintenant elle était enceinte de lui, pas besoin d’un test de paternité pour vérifier. Le pragmatisme sans états d’âme de Betty en avait imposé à Henry dès leur première rencontre. Ce qui lui plaisait, elle le prenait. Elle avait de l’esprit et de longs pieds fins, des taches de rousseur sur ses seins en oranges, les yeux verts et des cheveux blonds et bouclés. Lors de leur première rencontre, elle portait une robe dont l’imprimé représentait des animaux en voie d’extinction. Leur liaison avait commencé à l’instant où ils s’étaient rencontrés. Henry n’avait pas eu à se forcer, ni à simuler, ni à la conquérir, il n’avait – comme si souvent – rien eu à faire, car elle le tenait pour un génie. Qu’il soit marié et ne veuille pas d’enfant ne la dérangeait pas le moins du monde. Au contraire. Tout cela n’était qu’une question de temps. Elle avait longtemps attendu un homme comme lui, lui déclara-t-elle sans ambages. Selon elle, la plupart des hommes manquaient de grandeur. Qu’entendait-elle exactement par-là ? elle ne le précisa pas. Entre-temps, Betty était devenue éditeur en chef chez Moreany. Elle avait commencé comme intérimaire, bien qu’elle se considérât comme surqualifiée pour ce poste, ayant déjà en poche à l’époque son diplôme de lettres. La plupart des cours lui avaient paru ennuyeux et elle regrettait de n’avoir pas suivi le conseil de ses parents et opté plutôt pour des études de droit. Malgré sa qualification, les possibilités d’évolution à l’intérieur de la maison d’édition étaient réduites. Pendant la pause du déjeuner, elle se faufilait dans les bureaux des éditeurs pour bouquiner. Un jour, par pur désœuvrement, elle tira de la tour de fermentation où s’empilaient les manuscrits non réclamés le texte dactylographié d’Henry, histoire d’avoir quelque chose à lire à la cantine. Henry avait envoyé son manuscrit sans mot d’accompagnement et au tarif livres pour économiser des frais de poste. Jusque-là il avait toujours été un peu radin. Betty en lut à peu près trente pages et oublia de finir son assiette. Elle se précipita au troisième étage, dans le bureau de Claus Moreany, le fondateur de la maison d’édition, qu’elle tira de sa sieste. Quatre heures plus tard, le grand Moreany en personne téléphonait à Henry. « Bonjour, je m’appelle Claus Moreany. – Vraiment ? Mon Dieu.

– Vous avez écrit là quelque chose de merveilleux. Quelque chose de tout à fait merveilleux. Avez-vous déjà vendu les droits ? » Non, il n’avait pas vendu les droits. Le premier roman, Frank Ellis, s’écoula à dix millions d’exemplaires à travers le monde. Un thriller, comme on dit si joliment, avec beaucoup de bagarres et peu de réconciliations. C’était l’histoire d’un autiste qui devient policier pour retrouver le meurtrier de sa sœur. Les cent mille premiers exemplaires furent vendus, et très certainement lus, en l’espace d’un mois. Les bénéfices sauvèrent la maison Moreany du dépôt de bilan. À présent, huit ans plus tard, Henry était un auteur de best-sellers, traduit en vingt langues, lauréat de nombreux prix et Dieu sait quoi encore. Cinq romans à succès avaient paru entre-temps chez Moreany, tous avaient été adaptés au cinéma, montés au théâtre, et Frank Ellis était même étudié dans les écoles. Déjà un classique, ou presque. Et Henry était toujours marié avec Martha. À part Henry, Martha était la seule à savoir qu’il n’avait pas écrit lui-même un seul mot de ses livres.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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