PREMIÈRES LIGNE #52, « La mort en tête » de Sire Cédric


PREMIÈRES LIGNE #52

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

« La mort en tête » de Sire Cédric

I

La rencontre

1

Drancy, Seine-Saint-Denis

Dorian Barbarossa filme le démon.

Sur l’écran de sa caméra brillent les cierges disposés partout dans la pièce, incongrus sur les meubles Ikea, à côté des jouets et des piles de bandes dessinées. Le halo tremblotant de ces candélabres illumine une tapisserie verte délavée sur laquelle sont affichés plusieurs posters de Spiderman et de Superman.

Une chambre d’enfant.

C’est ici que le démon a élu domicile, et maintenant ils sont tous en enfer.

L’enfer pue l’encens, la sueur âcre. L’enfer est bruyant. Il y a les cris. Beaucoup de cris. Des secousses, des râles, des gémissements. Puis davantage de hurlements et de spasmes, de coups de pied au hasard. Ce sont des sons inhumains, changeants, tantôt rauques et fatigués, tantôt aigus et rageurs, perçants comme des dagues, et il en vient toujours d’autres, par vagues, par assauts successifs.

Le garçon sur le lit refuse de se calmer. Il tressaute, se tord, se noue, se déplie en vaines tentatives de se libérer de l’étreinte de son oncle et de sa tante, qui peinent à le maintenir allongé.

Alors le garçon continue de crier et de crier. De vomir des insanités, des insultes, avec une sauvagerie stupéfiante, les traits convulsés, de la mousse débordant aux commissures de sa bouche.

Pour couvrir ces hurlements, le prêtre posté au-dessus de l’enfant doit crier autant que lui, vociférer de toutes ses forces tout en brandissant sa grande croix dorée.

— Je te conjure, Satan, qui trompes le genre humain ! Reconnais l’Esprit de la vérité et de la grâce, qui repousse tes embuscades et embrouille tes mensonges ! Va-t’en de cet humain créé par Dieu !

La voix du vieil homme tremble. Son timbre s’éraille, se perd. Le prêtre continue pourtant, même si le garçon dans le lit hurle plus fort que lui. Le garçon n’est plus que ça, un hurlement, un son de rage et d’impuissance, qui fait vibrer tout son corps, tout le lit et toute la pièce.

Un démon déchaîné.

Il se débat, mord, crache.

Seuls les bras de son oncle et de sa tante l’empêchent de bouger. À deux, ils maintiennent l’enfant couché sur son lit, mais ce n’est pas une mince affaire.

— Léo, supplie sa tante, ses yeux emplis de larmes. S’il te plaît…

— Mon Dieu, murmure son oncle. Oh, mon Dieu. Mon Dieu… je vous en prie…

L’enfant réussit à libérer son bras droit. Il gifle sa tante à la volée. L’instant suivant, son oncle lui attrape le poignet et le ramène sur le matelas, lui tordant à moitié l’épaule. Il écrase le torse du garçon pour l’immobiliser.

— Oh, Dieu, continue de sangloter l’homme tout en appuyant de tout son poids. Dieu… Mon Dieu…

— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, répète inlassablement le prêtre exorciste. Quitte le corps de cet enfant, démon ! Laisse cette créature de Dieu !

Il se penche et presse la croix sur le visage du garçon.

— Laisse cette créature de Dieu, elle ne t’appartient pas ! Laisse Léo maintenant !

Le garçon est secoué par un violent hoquet. Puis par un autre.

Puis il hurle de plus belle. De ses cris suraigus et inhumains qui semblent capables de fissurer les miroirs tant ils sont perçants.

En gros plan.

La caméra de Dorian Barbarossa ne perd pas une miette du spectacle.

Tout se déroule comme il s’y attendait.

Le journaliste se déplace d’un pas précautionneux pour mieux cadrer le visage congestionné et écumant.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #51, L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou


PREMIÈRES LIGNE #51

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou

1

Oreste Bramard, livres anciens

Paris, mai 2009

Excepté quelques normaliens de la rue d’Ulm, curieux et captivés par les livres anciens dont je fais étalage à deux pas de leur école, ma clientèle est d’un autre âge et d’une autre époque. Les bibliophiles sont, en majorité, des hommes mûrs dont les us et coutumes surprennent le non-initié. Ils évoluent dans un univers qui s’étire entre le doux dingue et le fou furieux. De fait, ce monde est aussi le mien.

Dans ce métier, je suis une espèce d’homme-orchestre : expert, acheteur, courtier, vendeur, conseiller… Je rencontre et côtoie de singuliers individus de toute espèce. Avant tout, des passionnés pour qui le livre fait l’objet d’un culte. De fabuleux érudits qui vous enivrent avec l’histoire de la typographie ou des signes de ponctuation ; j’en sais d’autres pour qui le livre exerce une fascination irrépressible et qui l’ont hissé sur un piédestal inaccessible ; je connais des fétichistes qui caressent l’ouvrage ayant appartenu à tel ou tel écrivain ; d’autres qui ont frisé la correctionnelle pour obtenir le volume portant une mention manuscrite de leur auteur vénéré sur la page de garde ; certains ont sacrifié leur couple, leurs amis, leur vie de famille et une partie de leur existence pour la quête de ce Graal. Il en est d’exaltants, de captivants, et ô combien émouvants !

Mais c’est aussi un microcosme où l’on rencontre de moins honorables spécimens : grugeurs, faussaires, receleurs, mystificateurs, voleurs, escrocs…

A priori, la jeune fille qui venait de franchir le seuil de ma librairie n’appartenait pas à ce spectre. Elle portait en bandoulière un sac en toile de chanvre calé sur la hanche. Mon antre enténébré ‒ les livres anciens craignent la lumière ‒ parut la déconcerter, le temps que ses yeux s’y accoutument. Les miens, accommodés à la pénombre, me permirent de la détailler dès son entrée : une silhouette élancée dont le subtil parfum exotique emplit l’échoppe, avec un de ces visages dont le souvenir vous poursuit encore, une fois qu’il s’est évanoui. Un discret maquillage accentuait la beauté de ses traits. Les cheveux tirés en arrière en une longue tresse de jais dévoilaient un large front et ses grands yeux clairs irradiaient d’intelligence.

— Bonjour, monsieur, dit-elle en m’apercevant.

— Bonjour, mademoiselle. En quoi puis-je vous aider ?

— Je voudrais que vous m’éclairiez et que vous évaluiez ces deux livres, répondit-elle en sortant avec soin les ouvrages de sa besace.

À cet instant, la clochette de la porte d’entrée tintinnabula et une voix retentit, teintée d’un accent italien.

— Buon giorno, signor Oresté ! Come sta ?

Umberto Eco, l’un des plus éminents collectionneurs dans le domaine de l’occulte et de l’alchimie, fit une apparition impromptue, comme à chacune de ses visites.

— Umberto, tu aurais dû m’avertir que tu étais à Paris !

— Oresté, mon ami ! répondit l’écrivain en laissant traîner la deuxième syllabe de mon prénom. Je viens donner quelques cours à Normale Sup et une conférence au Collège de France. J’en profite pour venir te saluer et t’inviter un de ces soirs dans notre cantine favorite !

Par « cantine », Umberto faisait référence à L’Ambroisie, repaire de gastronomes situé place des Vosges où l’on sert une cuisine élégante mais sans fioritures, agrémentée d’une carte des vins abordable, dans un décor ancien de toute beauté.

À la vue de l’écrivain, la jeune fille, interdite, nous fit part de son étonnement.

— Vous êtes Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose ?

L’œil malicieux d’Eco se posa sur la belle chalande.

— Lui-même, mademoiselle ! Je viens voir mon vieil ami Oreste. Depuis de très nombreuses années, il me fournit en livres rares dont je préfère ne pas connaître l’origine. Ce vieux brigand, j’en suis sûr, a dégoté je ne sais où un ouvrage qu’il va me vendre à prix d’or.

Avec entrain, le romancier se mit à fredonner :

On l’appelait le dénicheur,

Il était rusé comme une fouine

C’était un gars qu’avait du cœur

Et qui dénichait des combines.

— Mais je plaisante, mademoiselle, reprit Umberto à la fin du couplet. Oresté Bramard est un éminent spécialiste et le plus honnête que je connaisse dans un domaine où les gens ne le sont pas toujours. Maintenant que vous connaissez mon nom, puis-je savoir le vôtre ?

— Melinda. Je m’appelle Melinda Bourbaki.

À l’énoncé de ce nom je maîtrisai ma surprise, car tel un sésame, il faisait ressurgir une flopée de souvenirs brouillamineux.

Malgré la différence d’âge flagrante qui le séparait de la jeunette, Umberto Eco continua son aimable marivaudage.

— Fréquentez-vous cette tanière pour les mêmes raisons que moi ?

— C’est la première fois que j’entre ici. Je viens m’enquérir de la valeur de deux livres que je possède, ou plus exactement qui sortent de la bibliothèque de mon père. C’est lui qui m’a donné les coordonnées de cette librairie et qui m’a chargé de cette mission.

La jeune fille me tendit les deux volumes. J’en posai un sur mon bureau et commençai à examiner l’autre. Illico, mon sixième sens m’alerta : je tenais une rareté entre les mains.

— Me permettez-vous de montrer ces livres à M. Eco ? Il est plus savant que moi dans certains domaines pointus de la bibliophilie. Le hasard a de ces espiègleries ! Voilà l’homme de l’art qui tombe à pic !

Umberto me gratifia d’un regard qui semblait signifier : « Tu n’exagères pas un peu ? » Il inspecta minutieusement le premier volume en silence, puis le second, tout aussi longuement, sans un mot. Enfin il s’adressa à moi tout en scrutant la jeune fille.

— À mon avis, c’est du lourd, du très lourd. Et toi Oresté, qu’en penses-tu ?

— L’un est un livre d’alchimie très ancien qui reste à identifier, et l’autre, rédigé en grec ou en araméen, mérite un examen approfondi. Je crois que ces deux ouvrages sont d’une insigne rareté. Ils pourraient même, si Mlle Bourbaki veut bien s’en séparer, devenir deux des fleurons de ta collection, qui en comporte déjà beaucoup, Umberto. J’aurai besoin d’un peu de temps pour m’en assurer. Et si tu me faisais l’amitié de m’aider dans ces recherches ? Enfin, si tu restes suffisamment longtemps à Paris, bien sûr !

— Tope là ! répliqua-t-il du tac au tac en tendant sa paume vers moi.

Je me tournai vers Melinda et lui demandai si elle pouvait me laisser quelques jours ses deux livres en dépôt, le temps d’effectuer mes investigations.

— Je vous rédige un bon de dépôt au nom de Bourbaki, n’est-ce pas ? Melinda Bourbaki ?

Elle sortit son passeport de son sac et me le montra.

— J’ai bien connu un Ernest Bourbaki, à Alger, dans les années cinquante ou soixante, lui dis-je.

— Mon père s’appelle effectivement Ernest Bourbaki. Il est né en Algérie et il y a vécu à cette période, mais c’était bien avant ma naissance. Il a toujours fait mystère de ses activités à l’époque.

— L’Ernest Bourbaki que j’ai connu faisait aussi mystère de ses activités.

En voyant la jeune fille, je mesurai soudain la traîtrise avec laquelle le temps avait œuvré. Nous avions été si proches, son père et moi, et voilà que j’ignorais jusqu’à l’existence de sa fille !

Des années plus tard, je reste persuadé que la visite de Melinda n’était pas fortuite, mais qu’elle avait été téléguidée, à son insu en quelque sorte, par Ernest. Une façon subtile pour lui de procéder, afin de reprendre contact avec moi.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #50, Tombent les anges de Marlène Charine

PREMIÈRES LIGNE #50

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Tombent les anges de Marlène Charine

1

Rencontre(s)

Il n’y avait eu aucun bruit particulier. Ni choc sourd, ni grincement, ni même le moindre cliquetis qui aurait pu expliquer son réveil. C’est plus une impression qui tira Clara de son sommeil. La sensation d’une présence, toute proche. Sa présence, à lui.

Elle ouvrit les yeux d’un coup, s’obligeant à respirer de manière normale malgré l’étau d’angoisse qui comprimait son cœur. Sur sa table de nuit, le radioréveil indiquait trois heures quarante-sept. Une pluie soutenue giflait les carreaux des fenêtres. Sans bouger, Clara se concentra sur la musique habituelle de son petit appartement. Le ronron de la chaudière. Le souffle d’un léger courant d’air, sous la porte de sa chambre, qui redoublait d’intensité aux moments où les nuages délivraient un crachin plus bourru. La jeune femme referma les paupières pour focaliser tous son attention sur son oreille libre. Il n’y avait rien d’autre. Rien du tout…

Si. Une lame du plancher venait de craquer. Celle tout près de la porte, sur laquelle Clara avait renversé du thé, un soir de décembre. Depuis, elle crissait à chaque fois qu’on y appliquait le moindre poids.

La panique la submergea. Il était là. Il était là, et elle n’avait aucun moyen de défense. Elle avait bien songé à se munir d’un couteau, à le cacher sous l’oreiller. Mais elle était si épuisée, la veille, quand elle s’était glissée sous les draps. Le côté ridicule de cette idée l’avait emporté sur l’envie de se relever pour fouiller dans les tiroirs de la cuisine. Après tout, elle venait de lui échapper. Elle était à l’abri. Il ne lui ferait plus jamais le moindre mal.

Et pourtant, il était là. Elle le sentait jusque dans le plus infime pore de sa peau, dans chaque battement affolé de son cœur. Elle refréna une plainte, inspira une bouffée d’air, puis se laissa glisser sur le sol.

Cachée sous son lit comme une enfant effrayée par le croque-mitaine, elle appuya sa main contre sa bouche pour ne pas sangloter. Un froissement de tissu lui indiqua que quelqu’un avait déposé un vêtement sur le fauteuil placé devant sa coiffeuse. Peut-être avait-il ôté sa veste pour se mettre à l’aise. Elle l’imagina retrousser ses manches avec cette méthode quasi médicale et dut mordre son poing pour s’empêcher de crier. Ses yeux s’habituaient graduellement à l’obscurité. Un pan du paravent japonais qui divisait la chambre s’écarta lentement. Le bas de deux jambes apparut dans son champ de vision. Jean sombre et bien coupé, chaussures en cuir élégantes, solidement campées au milieu de la pièce.

— Bonsoir, mon cœur ! Je suis rentré !

Clara enfonça ses dents plus profondément dans la peau fragile de sa main. Elle ne devait pas bouger. Il ne l’avait peut-être pas vue se dissimuler sous le lit. Elle se recroquevilla davantage et essaya de s’en convaincre.

— Eh bien alors ? Tu ne viens pas m’embrasser ?

Sa voix comportait une tonalité guillerette. Il devait être d’humeur joueuse.

— Hmm, coquine, tu veux t’amuser à cache-cache ? Dans ce cas, je vais me mettre là…

Il contourna le lit avec une lenteur étudiée, en prenant soin de claquer des talons à chaque pas.

— Je vais me tourner contre le mur, fermer les yeux et compter. Quand j’arriverai à dix, j’aurai le droit de te chercher.

En se tordant la tête, Clara vit ses pieds se placer contre la paroi.

— Un…

Elle gémit. Il savait parfaitement où elle se trouvait, c’était une certitude à présent.

— Deux…

Elle devait fuir. Reculer la précipiterait dans ses bras. Elle griffa le plancher, se tracta en avant.

— Trois…

Elle rampa sous les lattes du sommier, la respiration saccadée.

— Quatre…

Une fois à genoux, elle eut l’idée stupide de regarder en arrière. Lui aussi s’était retourné et un sourire malicieux éclairait son visage. Ses manches étaient bel et bien retroussées, comme à chaque fois. Cette constatation fit mollir les jambes de la jeune femme, qui manqua de s’écrouler.

— Cinq…

Toujours chancelante, Clara parvint à reprendre pied. À peine deux mètres cinquante à parcourir avant d’atteindre la porte.

— SixSeptHuitNeufDix ! J’aaaarrive !

Elle bondit en avant avec l’énergie du désespoir. Les ressorts du matelas grincèrent lorsqu’il sauta dessus. Clara sentit sa main effleurer les pointes de ses cheveux au moment où elle franchissait le cadre de la porte. Elle propulsa le battant de toutes ses forces dans son dos.

Dans le corridor, son estomac déjà contracté manqua de se soulever. Il avait faussé les cartes, comme d’habitude. Il trichait toujours, et plutôt deux fois qu’une. Les chaises de la salle à manger s’empilaient devant la porte d’entrée. Elle n’aurait jamais le temps de les débarrasser. Il avait obstrué sa seule issue. Le balcon ne comptait pas : la porte-fenêtre ne fermait pas de l’extérieur et, de toute manière, la perspective de se retrouver bloquée au septième étage, en pleine nuit et sous la pluie, la retenait aussi bien qu’une barrière de meubles.

— Quelle détente, ma belle ! J’adore te voir aussi vigoureuse !

En désespoir de cause, Clara bifurqua vers la salle de bains. Surpris par son changement de trajectoire, il ne put attraper que le bas de son tee-shirt de pyjama. Le coton se déchira, libérant la jeune femme. Elle tourna le verrou au moment où ses mains atteignaient la poignée.

Il aurait pu crier sa frustration, la couvrir d’insultes, ou même tenter de fracasser le dérisoire panneau en contreplaqué. Mais il se mit à rire à gorge déployée. Les paumes pressées contre les oreilles, Clara se laissa glisser contre le mur en carrelage bleu et blanc. Elle ne s’aperçut qu’elle pleurait qu’au moment où il susurra, depuis l’autre côté de la porte :

— Vas-y, mon petit oiseau des îles. Chante. Chante pour moi.

*

Debout au beau milieu du palier, au troisième étage de son HLM de Massy, Cécile hésitait et pestait contre elle-même. Elle était persuadée qu’elle avait fermé cette foutue porte à clé. Non, en fait, elle en était sûre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Ce dernier pour cent d’incertitude, minable et stupide, lui faisait perdre la tête, comme chaque fois qu’elle quittait son appartement. Si elle ressortait son trousseau de clés de son sac, elle maudirait sa faiblesse d’esprit et ce trouble obsessionnel compulsif qui la contraignait à répéter de plus en plus d’actes automatiques. Mais si elle partait sans vérifier que son nid était bien verrouillé, l’incertitude la tarauderait jusqu’à la fin de son service, comme une démangeaison constante dans son esprit. Elle le savait d’avance.

Soupirant, elle avança jusqu’à toucher la poignée, l’abaissa du bout des doigts. Le battant ne pivota pas sur ses gonds. Mais si le pêne n’était pas entièrement engagé ? Résisterait-il à une pression plus forte ? Elle devrait peut-être redonner un tour de…

— Non. Non, non et non, grogna-t-elle.

Elle se rua dans la cage d’escalier avant de se contredire elle-même.

Le temps s’était gâté en cours de soirée et elle regretta vite de ne pas avoir emporté de parapluie. Ce vilain petit diable de trouble obsessionnel lui proposa gaiement de retourner en chercher un. Elle pourrait s’acquitter d’une dernière double vérification de la porte par la même occasion… D’un coup de poing mental, Cécile cloua le bec de l’affreux malin.

Cinq arrêts de RER et deux changements de métro plus tard, elle atteignait le commissariat, dans le quinzième arrondissement. Trempée. Une chance qu’elle ait l’habitude de se changer dans les vestiaires plutôt que d’enfiler son uniforme à la maison. Enfin, une chance, c’était beaucoup dire. Elle ne se pliait pas à cette coutume pour des raisons pratiques. Ni même à cause d’un relent d’obsession. L’envie de passer inaperçue primait. Vu son voisinage, il valait mieux qu’on la prenne pour une hôtesse de caisse ou une aide-soignante que pour une flic.

L’époque où elle était fière d’exhiber sa carte de police était révolue. Celle où elle trouvait de la satisfaction dans son travail de gardienne de la paix aussi. La jeune diplômée idéaliste avait vite déchanté. Les horaires de dingue, les insultes quotidiennes, le salaire de misère… Ça faisait longtemps qu’elle ne se battait plus pour la veuve et l’orphelin. Dans ces conditions-là, même Batman aurait jeté l’éponge. Surtout s’il avait dû faire équipe avec Lambert.

Le supérieur de Cécile, l’honorable brigadier-chef Monard, croyait au pouvoir de la synergie entre collaborateurs. Il tenait à ce que tous ses subordonnés se connaissent et apprennent les uns des autres. Pour réaliser cette vision très à la mode et sans doute réalisable sur le papier, il avait instauré un système de rotation entre équipes. Dans la pratique, cette mesure n’avait guère amélioré la cohésion au sein du service. Tout le monde se connaissait, mais de loin. Cinq ou six gardes mensuelles n’étaient pas suffisantes pour nouer une véritable entente avec un collègue, le considérer comme un partenaire. Quoique, avec certains, un temps plein en tête à tête n’aurait pas résolu le problème. Lambert faisait partie de ceux-là. Le beauf quinquagénaire dans toute sa splendeur. Bide à bière, mouchoir à carreaux dans la poche de gauche et vote dans l’urne de droite. Cécile détestait cordialement les plages de travail où elle devait se le coltiner.

Une fois en tenue, ses cheveux châtain clair attachés comme d’habitude en queue-de-cheval serrée, elle vérifia sur le planning de répartition des teams que cette nuit était bien une de celles qu’elle exécrait. Puis elle traîna les pieds jusqu’au parking.

— Alors, princesse, enfin prête pour le bal ?

— C’est ça, ouais. Tu me laisses conduire la citrouille, pour une fois ?

Lambert s’appuya contre la carrosserie dans une pose qui se voulait séductrice, mais que Cécile aurait qualifiée d’obscène.

— Seulement si tu m’offres un baiser.

— Garde tes clés. J’embrasse pas les crapauds.

Il s’esclaffa tandis qu’elle claquait la portière du côté passager. Il s’installa avec soin dans le siège du conducteur, vérifia l’angle du rétroviseur avec une minutie exagérée. Cécile serra les mâchoires. Soit il cherchait à lui foutre les nerfs en pelote pour rigoler, soit ses troubles compulsifs ne lui avaient pas échappé. Il fallait qu’elle se montre plus vigilante avec ça, à l’avenir.

— Le programme ? s’obligea-t-elle à demander.

— Patrouille du côté ouest. On ne s’arrête qu’en cas d’appel de la centrale. Pas envie qu’un connard me repeigne encore une fois l’habitacle.

Cécile grimaça légèrement, mais hocha la tête malgré tout. L’odeur du cadeau surprise offert par le dernier fêtard embarqué était du genre tenace. Elle préférait encore stopper une rixe au couteau que de se retrouver avec les cheveux aspergés de vomi.

— Ça marche. Roule, ma poule.

— Hmm, ouais, poulette. Dis-moi des mots doux, j’en bande presque.

Il éclata d’un rire gras et démarra enfin. Cécile détourna le regard vers la fenêtre. Les six prochaines heures promettaient d’être longues. Très longues.

Pour parfaire le tout, Lambert s’adjugea comme à l’accoutumée le pouvoir sur l’autoradio, avec ses goûts musicaux pour le moins étonnants. Au début, Cécile s’était imaginé qu’il affectionnerait les tubes de Johnny ou de Michel Sardou, mais chaque fois qu’ils patrouillaient ensemble, il réglait la radio sur une station classique. Entre deux interventions, il sifflotait ou battait la mesure en rythme avec les orchestres symphoniques ou les quatuors à cordes.

D’ailleurs, après une première halte pour empêcher deux bandes de gamines en furie de se scalper à coups de cutters, il se mit à fredonner en compagnie d’un violoncelle. Plus loin, il y eut ce touriste chinois complètement paumé et un prélude au piano. Des sans-abri rendus agressifs par l’alcool, leur élocution pâteuse noyée dans du Beethoven. Une autre rixe aux portes d’un bar-tabac sur fond de tambours et cymbales. Un malaise, un automate à billets fracturé. La routine, plusieurs heures durant. Mozart, Schubert, qu’importe qui tenait le micro. Ces mélodies, même parfois martiales, arrachaient des bâillements à Cécile, qui aurait préféré du bon hard-rock.

Leur garde touchait à sa fin lorsqu’un nouvel appel de la centrale couvrit la musique. Une plainte pour tapage nocturne avec suspicion de violence domestique. Lambert ronchonna en bifurquant vers Grenelle.

— Violence domestique. Mon cul, ouais. Encore une de ces bonnes femmes castratrices qui se lamente parce que monsieur remet les pendules à l’heure de temps en temps.

Cécile considéra son collègue en silence.

— Je ne sais pas ce qui est le pire. Que tu penses vraiment ce genre de choses, ou que tu te permettes de me les dire à voix haute.

— Oh, priez donc pour moi, sainte Cécile…

— Commence déjà par tourner à droite. T’as loupé la rue Émeriau.

*

— Ouvre-moi, ma Clara chérie. Allez, ouvre-moi, je ne t’entends presque plus. Et tu sais combien j’aime t’entendre.

— Allez-vous-en, souffla-t-elle entre deux hoquets étranglés.

— Oh, Clara. Tu vas me faire de la peine. C’est ce que tu cherches ? À me blesser ? À me mettre en colère ?

Ses sanglots redoublèrent. Elle posa son front sur ses genoux repliés. Ses mains étaient glacées, tout comme son dos contre le carrelage. Elle n’était pas parvenue à réunir les lambeaux de son tee-shirt autour de son buste.

— Voilà qui est mieux. Et ça continuera comme ça. Parce que je vais bientôt entrer pour te rejoindre, tu le sais, ma Clara ? J’ai hâte. Je sais que toi aussi, tu t’impatientes.

Les doigts crispés dans ses cheveux, la jeune femme commença à se balancer d’avant en arrière.

— Non, non, non. Je vous en supplie. Laissez-moi tranquille.

— Mais je ne peux pas, mon cœur.

Il avait répondu d’une voix si douce. Si engageante. On ne pouvait pas résister à une voix pareille. Du moins pas tant qu’on ignorait ce qui se cachait derrière.

— Pourquoi ? gémit-elle.

— Parce que nous sommes des âmes sœurs, Clara. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Pour l’éternité.

Il marqua une pause, peut-être pour lui permettre de crier son désarroi. Puis il reprit, cette fois avec une note de mélancolie :

— Souviens-toi, ma belle. Tout a si merveilleusement commencé entre nous. Nous nous sommes trouvés même au milieu de cette foule. Comme s’il n’y avait que nous deux, et que le reste du monde n’existait pas. Tu étais d’une beauté divine. Dès le moment où mon regard s’est posé sur toi, j’ai su que… Oh, Clara. Toutes les choses que j’ai eu envie de te faire, dès cette première seconde ! J’ai tout de suite su que nous serions liés à jamais.

Clara eut un sursaut en l’entendant s’asseoir contre la porte. Quelques centimètres à peine le séparaient d’elle. Sans la paroi, il aurait pu lui saisir la main, la caresser. Ou la trouer à coups de poinçon.

— Tu te souviens de ce que je t’ai fait tout d’abord ? lança-t-il soudain, à nouveau allègre.

Elle se surprit à répondre :

— Vous m’avez attachée.

Il gloussa comme s’il évoquait une scène particulièrement amusante.

— Oui, et très serré, je l’admets. Je recommencerai par cette étape, si elle t’est aussi bien restée en mémoire. Mais je pensais plutôt à la suivante. Elle avait duré longtemps, mais tu avais hurlé d’un bout à l’autre. C’était délicieux. Tu n’as pas oublié, hein ?

Bien sûr que non. Comment pouvait-on effacer des choses pareilles de sa mémoire ? Contre toute attente, les mains de Clara cessèrent de trembler. Elle releva la tête, essuya ses larmes. En tendant le bras, elle attrapa une serviette et s’en enveloppa. Puis elle tourna la molette du radiateur sur le maximum.

Son geste se figea. Cette fois, elle n’était pas prisonnière d’un chalet de montagne isolé. Cette fois, elle n’était pas entravée, son corps offert à la merci de ce monstre avide de souffrance. Elle se trouvait chez elle, à côté de son radiateur. Le même modèle que celui de ses anciens voisins. Leur gamin de quatre ans adorait y catapulter ses petites voitures. Le bruit que cela produisait énervait tout l’immeuble.

Elle ne se rendrait pas sans se battre. Elle se mit debout, but un peu d’eau au lavabo. Puis elle se rassit sur un nid de serviettes, sa brosse à cheveux dans la main.

— Aidez-moi ! hurla-t-elle en abattant encore et encore la brosse contre le panneau métallique. Au secours !

De l’autre côté de la porte, il riait.

— Arrête donc ça, mon cœur. Tu vas te blesser.

Au moment précis où il prononçait ce dernier mot, la brosse à cheveux explosa en une dizaine de morceaux. Clara ne tenait plus entre ses doigts qu’un misérable fragment du manche.

— Tu vois ? C’est mieux comme ça. Allez, respire un grand coup et calme-toi.

Sa voix douce initia une nouvelle vague de panique et d’abattement dans l’esprit de Clara. Elle se recroquevilla sur elle-même, les bras autour de ses genoux.

— Souviens-toi avec moi, ma belle. Après cette première journée mémorable, je t’avais apporté le petit déjeuner au lit. Je t’avais donné la becquée. Je peux presque encore sentir l’odeur du pain chaud. Celle du cacao qui avait dégouliné le long de ton menton, jusque dans ton cou. Ton parfum enivrant.

La jeune femme posa ses mains sur ses oreilles, mais cela ne l’empêchait pas de l’entendre.

— Nous avons vécu tant de choses, les jours suivants. Tu m’as appris à valser. Nous avons dégusté les meilleurs crus de ma cave à vin. J’ai étudié chaque détail de ton corps, tout cela avant même que nous ne fassions l’amour pour la première fois.

Clara sentit son estomac se tordre. Faire l’amour ? Il l’avait violée avec tant de brutalité qu’elle avait bien cru y rester. Mais ce monstre l’avait soignée, dorlotée. Jusqu’à ce qu’elle puisse à nouveau s’asseoir ou bouger la mâchoire. Jusqu’à ce qu’il puisse recommencer ses atrocités.

— Ta peau, Clara…, soupira-t-il. Ta peau est un cadeau des dieux. J’ai tellement envie de la toucher. Sors donc de là. Viens vers moi, mon cœur.

Elle se précipita au-dessus de la cuvette des toilettes, persuadée qu’elle allait rendre tripes et boyaux. Mais la nausée s’estompa.

— Allez. Au. Diable. Laissez. Moi. Tranquille.

— Tss, tss, tss… Je vais me fâcher, si ça continue. Et tu sais ce qui se passe quand la colère me submerge…

Le carillon de la porte d’entrée coupa court à ses menaces. Clara releva la tête, craignant d’avoir rêvé.

— Je suis là ! cria-t-elle malgré tout. Au secours, aidez-moi !

— Personne ne t’entendra, mon petit oiseau.

Sa voix était si douce, si proche. Comme s’il avait chuchoté à deux centimètres de son oreille.

— Par pitié, aidez-moi !

— Chhhht, ma Clara. Ne te fais pas de mal. Je n’aime pas te voir triste.

La sonnerie résonna une deuxième fois. Clara hurla de plus belle, cogna de toutes ses forces contre la porte de la salle de bains.

— Je vais entrer, tu sais. Si tu ne te décides pas à sortir, c’est moi qui viendrai te rejoindre. Regarde…

Juste à côté de ses poings, elle vit la poignée s’agiter. Puis le verrou trembla et commença à osciller.

— Non !

Elle le maintint en position fermée.

— Tu comprends ? Tu m’appartiens, mon cœur. Rien ne peut nous séparer. Aucune distance, aucune porte. Pas même les imbéciles qui se tiennent sur le palier.

La roue dentelée du verrou glissait entre ses doigts humides de sueur froide. Elle cria sa frustration de ne pas pouvoir le retenir, sa peur, sa déception à l’idée qu’il puisse avoir raison. On ne l’entendrait pas.

*

La mégère les attendait derrière sa porte entrebâillée. Pull en laine orné de paillettes passé sur sa chemise de nuit, maquillage permanent criard, son indice de masse corporelle devait friser les quarante.

— C’est pas trop tôt. J’ai appelé il y a plus d’une demi-heure.

— Nous faisons au mieux, m’dame, soupira Lambert. Les bruits ont-ils continué ?

— Un peu moins fort qu’au début, mais oui. Enfin, ça va, ça vient.

Les deux policiers échangèrent un regard. Ils avaient pris les escaliers pour monter, examinant chaque étage, mais aucun son suspect ne leur était parvenu.

— Et selon vous, d’où proviennent-ils ?

— De l’appartement d’en dessous, affirma-t-elle. C’est une petite jeune qui habite là.

— Seule ?

— Pour autant que je sache. Mais là, elle a dû prendre une sacrée dérouillée. Par moments, les corps de chauffe de la salle de bains résonnaient comme des gongs. Bizarre que je n’aie entendu aucun cri. Peut-être qu’elle s’est évanouie.

— Vous êtes allée sonner ? demanda Cécile.

— Pour risquer de me retrouver avec un couteau dans le ventre ? Sûrement pas !

Vu l’épaisseur de sa couche de graisse abdominale, ça ne l’aurait sans doute pas blessée, se dit Cécile. Un coup d’œil à son collègue lui indiqua que pour une fois, leurs réflexions étaient parfaitement raccord.

— Vous avez eu raison, m’dame, répondit Lambert d’un ton mielleux. Rentrez donc chez vous. Nous nous chargeons de la suite.

L’affreuse bonne femme retourna dans son antre, laissant sa porte entrouverte pour profiter d’un éventuel spectacle. Cécile dévala les escaliers la première.

— Clara Pesenti, lut-elle à haute voix avant d’appuyer sur la sonnette.

Le carillon retentit, mais n’engendra pas plus de réactions que lorsque Lambert s’annonça en beuglant au travers de la porte.

— Bon, on s’en va, déclara-t-il au bout d’un moment.

— Attends ! dit brusquement Cécile, une main figée en l’air. T’as pas entendu quelque chose ?

— Ben non.

— Là ! Quelqu’un a crié. Une femme.

Le quinquagénaire colla son oreille contre le battant.

— Ma pauvre, les services de nuit, ça ne te réussit pas. Y a personne, là-dedans.

— Je te dis que si.

— Alors ils pioncent. Chose que j’aimerais bien pouvoir faire aussi, soit dit en passant.

Cécile écarta son collègue et appela à nouveau plusieurs fois avant de se concentrer, les sens aux aguets.

— T’entends encore quelque chose ?

— Non. Mais il faudrait quand même vérifier. Je vais appeler un serrurier, pour…

— Mais tu déconnes ou quoi ? Tu crois qu’on va taillader une serrure à cinq heures du matin juste parce que tu te prends pour Jeanne d’Arc ?

— Tu oublies la voisine.

— Ouais, c’est clair qu’on offre un grand crédit aux râleries de la concierge de service. Et on va trouver quoi, si on entre, hein ? Un couple épuisé de s’être envoyé en l’air la moitié de la nuit ? Oh, peut-être qu’ils auront sniffé une ligne de coke pour être plus performants, on pourra appeler les stups, génial !

— Les cris que j’ai…

— Y a des salopes qui jouissent plus bruyamment que d’autres, point à la ligne ! Fais pas chier, Rivère. Il nous reste vingt minutes de garde, pile-poil le temps de revenir au poste. Alors, bouge ton cul jusqu’à la bagnole, et en silence.

Par acquit de conscience, Cécile attendit encore quelques minutes sur le pas de la porte. Elle essaya de l’ouvrir une fois, deux fois, en s’y appuyant de tout son poids. Elle était verrouillée. Le regard noir de Lambert la retint d’effectuer une tentative supplémentaire.

*

Cécile n’était pas rentrée chez elle. Elle savait d’avance qu’il lui serait difficile de se relaxer, et que dormir serait impossible. Son uniforme remisé dans son casier, elle avait longtemps hésité avant de rendre son arme de service à l’armurerie. Maintenant que c’était fait, elle espérait qu’elle lui serait inutile.

Elle attendit une heure raisonnable dans un petit café décrépit à l’angle de la rue Émeriau. Leur jus de chaussette méritait un procès et leurs croissants sortaient tout droit du congélateur, sans passage par la case four. La batterie de son mobile finit par mourir, épuisée par ses sollicitations, entre jeux débiles et contrôles de l’horloge. Elle aurait été bien embêtée si on lui avait demandé pourquoi elle attendait là. Un pressentiment, peut-être. Le besoin de vérifier que tout était rentré dans l’ordre, sur le palier du septième étage. Que les appels qu’elle avait cru entendre s’étaient tus pour de bon, ou mieux : qu’ils n’étaient dus qu’à une distorsion incongrue de son imagination.

À huit heures tapantes, elle quitta le bistrot. Le bas de l’immeuble était encore plongé dans l’ombre. Elle dédaigna l’ascenseur et gravit une fois de plus les sept étages à pied. Si elle se figea au bout de son ascension, ce ne fut pas à cause de la fatigue ou de son essoufflement.

Appuyé contre le mur dans le couloir, un homme feuilletait un dossier. Un autre, en tenue d’ouvrier et muni d’une perceuse, était accroupi devant la porte de Clara Pesenti. Le premier remarqua aussitôt la présence de Cécile, referma son dossier et s’avança d’un pas qui sentait le flic à des kilomètres. Le flic en civil. Corps de commandement, elle l’aurait parié. La jeune femme se secoua mentalement et alla à sa rencontre.

— Mademoiselle ? Vous vouliez vous rendre chez…

— En effet. Je m’appelle Cécile Rivère, je suis gardienne de la paix. Nous avons patrouillé ici cette nuit, mon coéquipier et moi.

— Capitaine Kermarec, enchanté.

Cécile s’était attendue à un autre grade, commandant, au moins. Pas que le gaillard semble vieux – il devait avoir à peine dépassé la quarantaine –, mais son attitude calme démontrait un certain niveau d’expérience. Il lui sourit et lui serra la main, une poigne franche et énergique.

— Quelle était la raison de cette visite ? reprit-il avant qu’elle puisse libérer sa main.

— Tapage nocturne. La plaignante habite l’étage du dessus, elle était persuadée que le vacarme provenait de cet appartement.

Le capitaine eut une mimique qui trahissait un sursaut d’attention.

— On vous a ouvert ?

— Non. Nous nous sommes annoncés, avons sonné à plusieurs reprises, sans résultat.

— Les bruits ont-ils cessé ?

D’un geste nerveux, Cécile se frotta le front. Tout comme Lambert, ce Kermarec la prendrait sans doute pour une pauvre petite chose trop sensible, pas de taille à affronter les gardes de nuit. Impossible toutefois de travestir la vérité, même pour se donner meilleure contenance.

— J’ai cru entendre des cris, mais comme ce n’était pas le cas pour mon coéquipier…

— Vous êtes repartis sans donner suite, compléta-t-il. Voilà pourquoi je n’ai pas été averti. Mais si je comprends bien, cette histoire vous turlupine suffisamment pour que vous reveniez vous assurer que tout va pour le mieux, ceci alors que vous avez terminé votre service.

— On peut le dire comme ça.

— J’admire votre dévouement.

Il la fixait avec intensité, et Cécile aurait été bien incapable de déterminer si son expression était sarcastique ou non. Elle allait répliquer lorsqu’il ajouta avec une petite grimace navrée :

— Je doute toutefois que Mlle Pesenti soit à l’origine des insomnies de ses voisins.

— Pourquoi donc ?

La serrure céda sous les assauts de la perceuse. Quelques morceaux épars tombèrent sur le sol. L’ouvrier les repoussa du pied et rangea ses outils. Kermarec attendit que le gaillard s’engouffre dans l’ascenseur pour répondre à Cécile.

— La locataire de cet appartement a été retrouvée morte tôt ce matin par les gendarmes de Chamonix.

Avant même que Cécile n’ait eu le temps de réagir à cette nouvelle, il poussa sur le battant de la porte et fit un large geste d’invitation.

— Puisque vous êtes là, vous m’aidez pour la perquisition ?

Pour une obscure raison, les semelles de Cécile semblaient adhérer au sol. Les mots « locataire » et « morte » se percutaient dans son esprit. Clara Pesenti était donc décédée en Haute-Savoie, à l’autre bout de la France. Mais alors, qui avait-elle entendu crier cette nuit ? Et que diable fichait un officier du corps de commandement ici ?

— Chamonix ? articula-t-elle. Certainement pas une nouvelle victime des sports d’hiver, sinon vous n’effectueriez pas une perquisition…

— Il ne s’agit en effet pas d’un accident de montagne. Je le classerais plutôt dans la case « meurtre sauvage ».

La réplique du capitaine la laissa muette. À sa suite, elle pénétra dans l’appartement. Un deux-pièces bien rénové, aménagé en cocon chaleureux. Des notes de couleur partout, sur les tableaux abstraits ou les coussins du canapé. Dans la salle à manger, la table avait été dressée pour un repas en tête à tête.

Kermarec se munit de gants en latex. Il se dirigea vers la chambre à coucher, tâtonna pour allumer le plafonnier. Le lit était en désordre.

— Bon, cantonnez-vous dans l’entrée, Rivère. Je devrai revenir avec la scientifique.

— Pour déterminer si l’agresseur est passé par là ?

— Entre autres. Vu le décor, on pourrait penser qu’il s’agit d’une romance qui a mal tourné. Quelque part entre l’apéro sous la couette et le dîner.

— Je peux jeter un œil dans la salle de bains ?

— Si ça vous chante.

Il lui tendit une paire de gants, qu’elle enfila avec maladresse. Elle appuya sur la poignée, mais le battant refusa de bouger.

— C’est fermé.

Kermarec haussa un sourcil et vint répéter le même geste. La porte s’ouvrit sans problème.

— Un peu grippée, sans doute.

Il retourna fureter dans le salon et Cécile pénétra dans la salle de bains.

Le radiateur chauffait à plein régime, mais pourtant elle fut accueillie par une vague de froid. Un frisson désagréable parcourut sa nuque. Une sensation insaisissable accompagnait la chute de température. Celle d’une présence à ses côtés, une présence irradiant la peur et le désespoir. Le froid s’intensifia et durant une fraction de seconde, Cécile crut deviner les contours d’une silhouette féminine dans le reflet du miroir. Elle se retourna d’un bond dopé à l’adrénaline, détailla chaque centimètre carré de la pièce. Bien entendu, il n’y avait personne à ses côtés.

Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Cécile se hâta de ressortir. Elle inspira un bon coup, frotta ses bras hérissés de chair de poule pour chasser cette étrange sensation. Il n’y avait rien à signaler dans la salle de bains, hormis une brosse à cheveux brisée dont les morceaux épars jonchaient le sol. Rien d’autre.

La porte claqua quand elle la repoussa, comme sous le coup d’un courant d’air. Elle rejoignit Kermarec qui inspectait un petit secrétaire, déplaçant lettres et bibelots du bout de l’index.

— Je peux regarder ? fit-elle en désignant le dossier qu’il avait coincé sous son coude.

— Allez-y. De toute manière, je vous demanderai de faire un saut dans mon service, que je puisse enregistrer votre déposition.

Cécile ouvrit la chemise cartonnée presque à contrecœur. Elle survola à peine son contenu. Les clichés du cadavre se passaient de commentaires. Elle s’obligea à déglutir plusieurs fois avant d’articuler la question qui lui brûlait les lèvres. Malgré tout, sa voix trembla un peu.

— On sait qui l’a…

— J’attends un coup de fil à ce propos. Vous vous sentez bien, Rivère ?

— Ça va, mentit-elle. Je… Non, n’allez pas par là !

Elle lui barra précipitamment le passage.

— Qu’est-ce qui vous prend, bon Dieu ?

— Il a un couteau !

— Qui ?

— Je… je ne sais pas…

Cécile se détourna, les joues flambantes de honte. Qu’est-ce qui lui prenait ? Une minute plus tôt, elle croyait discerner une jeune femme dans la salle de bains. À présent, elle aurait juré qu’un homme armé se trouvait là. Elle ne l’avait pas vu, elle le savait, c’est tout. Tout comme elle était persuadée d’avoir entendu quelqu’un crier dans cet appartement la nuit dernière. Bon sang, elle débloquait sur toute la ligne.

— Depuis quand n’avez-vous pas dormi ?

Kermarec la dévisageait avec un air incrédule qui en disait long sur sa manière de penser. Cécile aurait volontiers rétorqué, si son esprit en berne avait daigné lui souffler une riposte constructive – et logique, surtout. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer, point barre. Par chance, une sonnerie de téléphone la libéra de toute réponse. Kermarec sortit son mobile de sa poche, prit la communication et grogna quelques courtes répliques entre les phrases de son interlocuteur. À la fin de l’appel, son visage exprimait une profonde lassitude.

— Les gendarmes ont retrouvé le meurtrier présumé. Ou plutôt son corps. Selon le brigadier, la fille a tenté de s’enfuir du chalet où il la séquestrait. Il l’a poursuivie et est tombé dans un ravin. Manque de chance, elle était trop faible pour survivre dans un tel état, à patauger à moitié nue dans un mètre de neige de printemps.

Il s’approcha d’un meuble bas sur lequel trônait un cadre photo. La jeune femme sur le portrait pétillait de vivacité.

— Pauvre gamine. Bon, allez, on ferme boutique. Rentrez chez vous, Rivère.

*

Cécile ne s’assoupit qu’une heure, flottant dans les brumes d’un sommeil chargé de cauchemars. Elle se réveilla en nage et aussitôt sa sueur se glaça sur sa peau. Les souvenirs de cette incroyable matinée revinrent la frapper de plein fouet. Les sensations presque palpables ressenties dans la salle de bains. Ces certitudes aberrantes, issues de nulle part. Son malaise face aux clichés de Clara dans le dossier d’enquête.

En les consultant, elle avait reconnu Clara.

Elle l’avait rencontrée, d’une certaine manière. Juste avant d’ouvrir ce dossier. Elle avait entrevu sa silhouette, reflet fugace dans le miroir de sa salle de bains. La terreur qu’elle avait perçue provenait d’elle. Une peur assez forte pour la glacer jusqu’à la moelle.

Putain, mais qu’est-ce qui lui arrivait ? Les troubles obsessionnels compulsifs, passe encore. Mais ce genre de trucs ? Elle ne savait même pas comment classifier cet événement. Impossible de le justifier par une simple fatigue nerveuse. Elle devenait dingue, vraiment dingue, et sa panique formait un écho parfait avec celle ressentie chez Clara Pesenti.

Ça ne pouvait pas être réel. Il devait y avoir une explication rationnelle. Peut-être s’agissait-il plus d’une forme d’instinct policier que d’une vision digne d’un médium à deux balles. Il fallait qu’elle en ait le cœur net.

Elle repoussa les draps moites et s’habilla en vitesse. Quitta son appartement pour rejoindre la gare du RER. Cinquante minutes de trajet durant lesquelles son cerveau tourna à plein régime. Elle aurait préféré qu’il se mette en pause, tant certaines pensées flirtaient avec l’irrationnel et l’empêchaient de se convaincre que tout cela n’avait été que le fruit d’une nuit pénible. Qu’elle était surmenée, mais pas folle.

Au poste de police, le préposé à l’armurerie fut surpris de la voir de retour. Elle prétexta un exercice de tir sportif. Il haussa les épaules et lui tendit son pistolet. Cécile s’en empara et trouva son poids inhabituel. Comme si l’assemblage de plastique et de métal avait avalé une dose supplémentaire de plomb durant son court repos, pour rendre son port plus ardu. Le manipuler hors du cadre de son service, sans uniforme ni fonction, mettait Cécile mal à l’aise. Malgré tout, l’avoir en sa possession la rassurait. Elle pourrait parer à toute éventualité. Contrer ce danger imminent qu’elle avait détecté plus tôt, et qui l’avait amenée à barrer le chemin du capitaine Kermarec. Pas que ce geste ait plus de sens que le reste, mais elle se raccrochait à ce qu’elle pouvait.

Personne n’était encore retourné à l’appartement de la rue Émeriau. Cécile se glissa sous les scellés posés par Kermarec, parcourut chaque pièce, lentement, avant d’entrer dans la salle de bains. À l’intérieur, la même impression de froid, le même malaise indescriptible l’enveloppa comme une chape oppressante.

Elle chercha une ombre, une preuve tangible de la présence qu’elle devinait. En vain. Par contre, elle sut soudain ce qu’il convenait de faire. Cela lui vint de manière intuitive, idée paisible dans le tumulte de ses pensées. Une part d’elle continuait malgré tout à lui intimer de partir de là. Que c’était ridicule. Qu’il ne se passerait rien, de toute façon.

Quant au reste de son esprit conscient, il crevait de trouille.

Les paupières closes, elle se força à respirer posément, chassa de sa tête la petite voix qui lui serinait qu’elle était bonne pour l’asile.

— Clara, dit-elle d’une voix qu’elle tentait vainement de contrôler. Je vous laisse ceci. Il est chargé et j’ai ôté le cran de sûreté. Vous n’avez plus qu’à tirer.

Juste avant de ressortir, elle hésita, scruta l’espace autour d’elle. Le rideau de douche ondulait parfois au gré de la ventilation, mais autrement, rien ne bougeait.

— Faites ce que vous avez à faire, Clara. Pour vous libérer de lui. Vous méritez d’être en paix.

Un discours mélodramatique au possible. Elle aurait voulu se moquer d’elle-même, mais son estomac était trop noué pour ça. Elle quitta l’appartement, sans se retourner. Elle alla s’asseoir sur les premières marches des escaliers et posa sa tête contre le mur. Une idée cynique germa dans son esprit en déroute. Si malgré tout il se passait quelque chose… Alors ce serait la première fois en cinq ans de métier qu’elle aurait l’impression d’avoir aidé quelqu’un. Une personne sans défense. Dommage qu’elle fût déjà morte.

Le coup de feu retentit à quinze heures dix-sept.

Le souffle court, Cécile se força à retourner dans le deux-pièces. La balle avait transpercé la porte-fenêtre menant au balcon. De minuscules projections entouraient le point d’impact. Des gouttelettes de sang. Aucune autre trace ne révélait ce qui venait de se produire.

Cécile ramassa la douille, puis son pistolet, posé avec soin sur un coussin du canapé. La crosse lui glaça les doigts. Elle tourna sur elle-même à la recherche d’un signe, mais n’en décela aucun. Le cœur au bord des lèvres, elle souffla :

— Je laisserai la porte ouverte.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #49, La clé de verre de Dashiell Hammett

PREMIÈRES LIGNE #49

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La clé de verre de Dashiell Hammett

I. LE CADAVRE DE CHINA STREET

I

Les dés verts roulèrent sur le drap vert du plateau, atteignirent ensemble le rebord et rebondirent. L’un s’immobilisa aussitôt, montrant six points blancs en deux rangées parallèles de trois. L’autre trébucha jusqu’au centre avant de s’arrêter à son tour. Sa face supérieure ne portait qu’un seul point blanc.

Ned Beaumont poussa un grognement et les gagnants raflèrent les enjeux.

Harry Sloss ramassa les dés et les secoua dans sa grande main blanche et poilue.

— Je vous fais ça en deux coups.

Il laissa tomber sur la table un billet de vingt-cinq dollars et un de cinq.

Ned Beaumont s’écarta de la table.

— Ne le lâchez pas, les enfants ! Il faut que je refasse des fonds.

Pour gagner la porte, il fallait traverser la salle de billard. En chemin, il rencontra Walter Ivans qui entrait.

— Hello, Walt !

Il allait continuer, mais Ivans lui saisit le bras et le força à se retourner.

— A-avez-vou-ous pa-parlé à P-paul ?

Quand Ivans prononça « P-paul » une nuée de postillons jaillit de ses lèvres.

— Je monte le voir à l’instant.

Les yeux d’Ivans, couleur de porcelaine bleue, s’illuminèrent dans son visage rose de blond. Le regard de Ned Beaumont devint soucieux.

— Ne te monte pas la tête … Si tu pouvais attendre …

Le menton d’Ivans se mit à trembler.

— Mai-ais elle va a-avoir un bé-bébé, la semaine pro-ochaine.

Un éclair de surprise éclaira les yeux bruns de Ned Beaumont. Il dégagea son bras de l’emprise du petit homme et recula. Un coin de sa bouche frémit sous sa moustache noire et il dit :

— C’est un mauvais moment, Walt, et tu t’épargneras une désillusion en n’espérant pas trop avant novembre.

Ses yeux étaient redevenus sombres et attentifs.

— Mai-mais si vous lui di-disiez …

— Je vais le chauffer autant que je pourrai et tu sais bien qu’il ne rechignerait pas, mais il est dans une sale passe.

Il haussa les épaules et son visage s’assombrît, mais ses yeux restaient vigilants.

Les yeux d’Ivans clignotèrent rapidement à plusieurs reprises. Il passa la langue sur ses lèvres, avala une longue gorgée d’air et caressa de ses deux mains l’épaule de Ned Beaumont.

— A-allez-y tout de suite, dit-il d’une voix suppliante. Je vais-ais attendre i-ici.

Tout en montant l’escalier, Ned Beaumont alluma un long et mince cigare ocellé de taches vertes. Parvenu au palier du premier — celui où était accroché le portrait du gouverneur — il tourna vers les pièces situées sur le devant de la maison et frappa à une vaste porte de chêne, à l’extrémité du couloir.

La voix de Paul Madvig cria : « Entrez. » Il ouvrit la porte.

Paul Madvig était seul dans la pièce. Debout devant la fenêtre, les mains dans les poches, il tournait le dos à la porte et regardait à travers le store dans l’obscurité qui envahissait China Street.

Il se retourna lentement.

— Ah ! te voilà !

C’était un homme de quarante-cinq ans, de la même taille que Ned Beaumont et, bien qu’il fût sans un atome de graisse, plus lourd que lui de vingt kilos. Ses cheveux blonds et lisses étaient séparés par une raie médiane. Son visage aux traits épais n’était pas dénué d’une certaine beauté et ses vêtements échappaient au mauvais goût par leur qualité et son élégance naturelle.

Ned Beaumont ferma la porte et dit :

— Avance-moi un peu d’argent.

De la poche intérieure de son veston, Madvig sortit un vaste portefeuille brun.

— Combien veux-tu ?

— Deux cents.

Madvig lui donna un billet de cent dollars et cinq de vingt puis il interrogea :

— Les dés ?

— Merci.

Ned Beaumont empocha l’argent.

— Oui, répondit-il.

— Il y a une paie que tu n’as rien gagné, j’ai l’impression, constata Madvig en replongeant les mains dans ses poches.

— Pas si longtemps que ça … un mois, six semaines …

Madvig sourit.

C’est long quand on est en perte.

— Pas pour moi !

La voix de Ned Beaumont révélait un peu d’irritation.

Madvig fit sonner la monnaie qu’il avait dans sa poche.

— Une partie intéressante, ce soir ?

Assis sur un coin de table, il contemplait ses souliers fauves bien cirés.

Ned Beaumont fixa l’homme blond d’un regard aigu et secoua la tête.

— Des picaillons !

Il s’avança jusqu’à la fenêtre. Au-dessus des édifices qui bordaient l’autre côté de la rue, le ciel était noir et lourd. Il passa derrière Madvig pour prendre le téléphone et demanda un numéro.

— Allô, Bernie ? Ici, Ned. À combien donnes-tu Peggy O’Toole ? … C’est tout ? … Bon, prends-moi deux fois cinq cents à cheval … J’te le dis … Je parie sur la pluie parce que s’il pleut, elle battra Incinerator... Bon, eh bien, donne-moi une meilleure cote, alors … Parfait !

Il raccrocha le récepteur et revint se placer devant Madvig.

— Pourquoi ne laisses-tu pas glisser un moment, quand tu tombes dans une série noire comme celle-ci ? s’enquit Madvig.

Ned Beaumont fronça les sourcils.

— Ça ne sert à rien qu’à la faire durer. J’aurais dû risquer mes quinze cents dollars gagnants, au lieu de les lâcher par petits paquets. Autant encaisser sa punition d’un seul coup.

Madvig se mit à rire et releva la tête.

— À condition de pouvoir tenir le coup …, dit-il.

La bouche de Ned s’incurva ; les coins de sa moustache suivirent le mouvement.

— Je tiens toujours le coup … quoi qu’il arrive, fit-il en s’avançant vers la porte.

Il avait déjà la main sur la poignée lorsque Madvig déclara en toute sincérité :

— Je t’en crois capable.

Ned Beaumont fit demi-tour et interrogea nerveusement :

— De quoi ?

Madvig détourna son regard vers la fenêtre.

— De tenir le coup … en toute occasion …, fit-il.

Ned Beaumont scruta le visage détourné de Madvig.

L’homme blond remua d’un air gêné et recommença à faire tinter la monnaie dans sa poche. Le regard de Ned Beaumont s’éteignit.

— Qui ça ? insista-t-il.

Sa voix était empreinte d’une curiosité affectée.

La face de Madvig s’empourpra. Il se leva de la table et fit un pas vers Ned Beaumont.

— Va au diable ! dit-il.

Ned Beaumont se mit à rire.

Madvig eut un sourire confus et s’essuya le visage avec un mouchoir bordé de vert.

— Pourquoi n’es-tu pas venu à la maison ? Man disait encore hier au soir qu’elle ne t’avait pas vu depuis un mois.

— Je passerai probablement un soir de cette semaine.

— Tu devrais bien. Tu sais qu’elle t’aime beaucoup. Viens dîner.

Madvig remit son mouchoir dans sa poche.

Lentement, Ned Beaumont gagna la porte. Il guignait l’homme blond du coin de l’œil.

— C’était ça que tu avais à me dire ? demanda-t-il, la main sur le bouton.

Madvig fronça les sourcils.

— Ah ! oui ! … (Il toussa pour s’éclaircir la gorge …) Non … euh … il y avait autre chose.

Soudain sa gêne sembla disparaître, le laissant calme et maître de lui.

— Tu t’y connais mieux que moi pour ces trucs-là. C’est mardi, l’anniversaire de Miss Henry. Que crois-tu que je doive lui offrir ?

La main de Ned Beaumont abandonna le bouton de la porte. Lorsqu’il fut revenu devant Madvig, il lâcha une bouffée de fumée et dit :

— Ils donnent une réception à cette occasion ?

— Oui.

— Tu es invité ?

Madvig secoua négativement la tête.

— Non, mais j’y vais dîner demain.

Ned Beaumont baissa les yeux sur son cigare, puis les releva vers le visage de Madvig.

— Tu as l’intention de soutenir le sénateur, Paul ?

— Je pense que oui.

Lorsqu’il posa la question suivante, le sourire de Ned Beaumont n’avait rien perdu de sa douceur.

Pourquoi ?

Madvig sourit aussi.

— Parce qu’avec notre aide il écrasera Rogan et qu’avec la sienne nous passerons toute notre liste comme une lettre à la poste.

Ned Beaumont remit son cigare dans sa bouche. D’un ton toujours placide, il insista :

— Sans toi — et il accentua le pronom — sans toi, le sénateur serait-il réélu, cette fois-ci ?

— Il n’aurait pas une seule chance de passer, déclara Madvig avec une tranquille certitude.

Il y eut une courte pause. Ned Beaumont reprit :

— Et il s’en rend compte ?

— Il devrait le savoir mieux que personne. Et s’il ne le sait pas … Mais qu’est-ce qui te prend, bon Dieu ?

Ned Beaumont eut un rire ironique.

— S’il ne le savait pas, déclara-t-il, tu n’irais pas dîner chez lui demain soir.

Le front de Madvig s’assombrit.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu as ? répéta-t-il.

Ned Beaumont retira son cigare de sa bouche. Le bout en était complètement déchiqueté.

— Je n’ai rien, dit-il.

Son visage devint pensif.

— Tu ne crois pas que le reste de la liste ait besoin de son appui ?

— Une liste n’est jamais trop forte, répondit Madvig d’un ton évasif, mais je crois que nous pourrions nous en tirer sans son aide.

— Tu lui as déjà promis quelque chose ?

Madvig fit la moue.

— C’est tout comme …

Les joues de Ned Beaumont blêmirent. Il fixa sur son interlocuteur un regard en dessous et s’exclama d’une voix âpre :

— Laisse tomber, Paul … Coule-le !

Madvig mit les poings sur les hanches et murmura doucement d’un ton incrédule :

— Eh bien, merde alors !

Ned Beaumont repassa devant Madvig et écrasa le bout de son cigare dans un cendrier de cuivre avec des doigts qui tremblaient.

Les yeux de Madvig restèrent fixés sur le dos du jeune homme jusqu’à ce qu’il se fût redressé et retourné. L’homme blond eut alors un rictus à la fois affectueux et exaspéré.

— Qu’est-ce qui te démange, Ned ? s’enquit-il d’un ton de reproche. Tout allait bien depuis un certain temps et voilà que tu te remets à ruer dans les brancards. Je veux être pendu si je te comprends …

Ned Beaumont exprima sa répugnance par une grimace.

— Très bien, n’en parlons plus, dit-il.

Néanmoins, il revint à l’attaque, sceptique :

— Crois-tu qu’il se laissera mener, quand il sera réélu ?

— Je le ferai marcher droit, dit Madvig.

— Peut-être … mais n’oublie pas que rien ni personne n’a jamais pu avoir sa peau.

Madvig inclina la tête en signe d’approbation.

— D’accord … C’est la meilleure raison de marcher avec lui.

— Pas du tout, Paul, dit Ned Beaumont avec gravité, c’est son pire défaut, au contraire. Essaie d’y réfléchir, même si ça doit te faire mal à la tête. Jusqu’à quel point sa grande évaporée de fille t’a-t-elle mis le grappin dessus ?

— Je vais épouser Miss Henry.

Les lèvres de Ned Beaumont s’arrondirent comme s’il allait siffler. Il cligna des yeux et questionna :

— C’est ta part du marché ?

Madvig eut un rire bon enfant.

— Personne n’en sait rien encore, excepté toi et moi.

Deux plaques rouges apparurent sur les joues maigres de Ned Beaumont. Il arbora son plus charmant sourire et déclara :

— Tu peux être sûr que ce n’est pas moi qui irai le crier sur les toits et, si tu veux un petit conseil, écoute :

Si c’est là ce que tu cherches, fais-le-toi promettre noir sur blanc avec un dédit à la clé, ou mieux encore exige que le mariage ait lieu avant le scrutin. De cette façon tu seras sûr de toucher ton dû — ta « livre de chair » pour parler comme Shakespeare.

Madvig changea de posture et protesta en évitant le regard de son interlocuteur.

— Je ne sais pas pourquoi tu tiens à toute force que le sénateur soit une fripouille, Ned ! C’est un gentleman et …

— Jusqu’au bout des ongles, absolument. J’ai lu ça dans le Post : « L’un des derniers aristocrates du monde politique américain ». Sa fille aussi est une aristocrate ! C’est pourquoi je te conseille de mettre un cadenas à ta chemise quand tu vas les voir. Pour eux, tu n’es qu’un animal d’espèce inférieure avec qui on ne joue pas le jeu.

— Oh ! bon Dieu, ne sois donc pas …

À ce moment, Ned Beaumont parut se remémorer quelque chose. Ses yeux brillèrent de malice.

— Il ne faut pas oublier non plus que le jeune Taylor Henry est aussi un aristocrate, interrompit-il. C’est même probablement pour ça que tu as interdit à Opal de frayer avec lui. Comment tout ça va-t-il s’arranger lorsque tu auras épousé sa sœur et que Taylor sera devenu l’oncle de ta fille ou Dieu sait quoi ? Est-ce que ça lui conférera le droit de recommencer à la fréquenter ?

Madvig bâilla avec ostentation.

— Tu ne m’as pas bien compris, Ned, observa-t-il d’une voix douce, je t’ai simplement demandé ton avis sur le cadeau que je devais offrir à Miss Henry.

Toute animation disparut du visage de Ned Beaumont.

— Où en es-tu avec elle ? demanda-t-il d’une voix inexpressive.

— Je n’en suis nulle part. Je suis peut-être allé chez eux une dizaine de fois ; toujours pour parler au sénateur. Quelquefois je la rencontre et quelquefois je ne la vois pas, mais ce n’est jamais que pour se dire « bonjour » et « bonsoir » et toujours devant les autres. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler.

Un éclair amusé brilla un instant dans l’œil de Ned Beaumont puis s’éteignit. Il passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache et questionna :

— Alors, tu dînes demain là-bas pour la première fois ?

— Oui, mais je ne crois pas que ce sera la dernière.

— Et tu n’es pas encore invité au dîner d’anniversaire ?

Madvig hésita.

— Pas encore, dit-il enfin.

— Alors, ma réponse ne te plaira pas.

Madvig resta impassible.

— Je t’écoute.

— Ne lui fait aucun cadeau.

— Oh … sans blague, Ned ! …

Ned Beaumont haussa les épaules.

— Fais comme tu l’entends, je t’ai donné mon avis.

— Mais pourquoi ?

— On ne doit rien offrir aux gens avant d’être sûr qu’il leur sera agréable de recevoir quelque chose de vous.

— Mais tout le monde aime à …

— Ça va plus loin, reprit Ned. Quand on donne quelque chose à quelqu’un, c’est comme si on criait sur les toits qu’on sait qu’il vous aime assez pour …

— J’ai saisi, fit Madvig.

Il se caressa le menton avec les doigts de la main droite.

— J’imagine que tu as raison, murmura-t-il en fronçant les sourcils.

Puis son visage s’éclaira.

— Mais du diable si je ne profite pas de l’occasion !

— Alors, n’envoie que des fleurs, se hâta de spécifier Ned Beaumont. Ou quelque chose du même genre. Ça peut passer …

— Des fleurs ? Bon Dieu, j’aurais voulu …

— Bien sûr, bien sûr ! Tu aurais voulu lui donner une torpédo grand sport ou un collier de perles de deux mètres. Ne t’inquiète pas. Tu en auras l’occasion plus tard. Pour l’instant, vas-y à petites doses.

Madvig fit une grimace dépitée.

— Tu as sans doute raison, Ned ; tu t’y connais mieux que moi. Va pour des fleurs.

— Et encore, pas trop ! admonesta une dernière fois Ned Beaumont.

Puis sans transition :

— Walt Ivans raconte à qui veut l’entendre que tu devrais faire relâcher son frère.

Madvig tira sur les revers de son veston.

— Il ferait aussi bien de se mettre tout de suite dans la tête que Tim restera à l’ombre jusqu’après les élections.

— Tu vas le laisser passer en jugement ?

— Parfaitement, répliqua Madvig.

Et il ajouta, s’échauffant :

— Tu sais bougrement bien que je ne peux rien faire, Ned. Avec ces élections qui mettent toute la ville sens dessus dessous et les clubs de femmes sur le sentier de la guerre, ce serait un suicide d’essayer d’arranger l’affaire de Tim.

Ned Beaumont fixa l’homme blond en ricanant légèrement et dit d’un ton traînard :

— Les clubs de femmes nous inquiètent beaucoup depuis que nous fréquentons l’aristocratie.

— Tout change, dit Madvig.

Son regard était devenu lourd.

— La femme de Tim attend un gosse le mois prochain.

Madvig siffla avec impatience :

— C’est le bouquet ! Pourquoi ne pensent-ils pas à ça avant de se mettre dans le pétrin ? Ils n’ont rien dans le crâne, ni les uns ni les autres !

— Non, mais ils votent.

— C’est bien le chiendent, grogna Madvig.

Il fixa un instant son regard sur le plancher d’un air exaspéré, puis releva la tête.

— Je m’occuperai de lui tout de suite après l’affichage des résultats, mais il n’y a rien à faire avant.

— Ça ne va pas te rendre populaire auprès de nos bonshommes, remarqua Ned Beaumont en glissant un regard oblique vers son interlocuteur. Ils sont peut-être idiots mais ils sont habitués à ce qu’on s’occupe d’eux.

Le menton de Madvig s’avança d’un air agressif. Ses yeux ronds, d’un bleu métallique, se fixèrent sur ceux de Beaumont.

— Et alors ? interrogea-t-il à mi-voix.

Sans cesser de sourire, d’un air toujours aussi détaché, Ned Beaumont poursuivit :

— Tu sais qu’il n’en faudra pas beaucoup plus pour leur faire dire que ça ne se passait pas comme ça avant ton alliance avec le sénateur ?

— Oui ?

— Et tu sais qu’il ne leur en faudrait pas beaucoup non plus pour leur faire dire que Shad O’Rory prend toujours soin de ses hommes, lui.

Madvig l’avait écouté avec la plus grande attention. Ce fut d’une voix volontairement douce qu’il lui répondit :

— Je sais que ce n’est pas toi qui leur mettras cette idée en tête, Ned. Et je sais aussi que je peux compter sur toi pour couper court à ce genre de canards.

Un instant, ils demeurèrent silencieux, — s’affrontant du regard — Ned Beaumont reprit du même ton précis :

— Ce ne serait pas une mauvaise idée de prendre soin de la femme de Tim et de son gosse.

Madvig abandonna son air agressif et ses yeux s’éclairèrent.

— C’est ça ! Occupe-t’en, veux-tu ? Veille à ce qu’ils aient tout ce qu’il faut …

II

L’œil brillant d’espoir, Walter Ivans attendait Ned Beaumont au pied de l’escalier.

— Que-que-qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je t’avais prévenu : rien à chiquer. On s’occupera de Tim tout de suite après les élections, mais ça ne peut pas se goupiller avant. La tête d’Ivans se courba sur sa poitrine et il poussa un grognement étouffé.

Ned Beaumont posa sa main sur l’épaule du petit homme.

— C’est vache, déclara-t-il, et personne ne le sait mieux que Paul, mais il ne peut pas faire autrement. Il veut que tu dises à la femme de Tim de ne rien payer et de lui envoyer toutes ses factures … loyer, épicier, docteur et clinique.

Walter Ivans releva brusquement la tête et saisit la main de Ned Beaumont entre les siennes.

— Bon-bon-bon Dieu ! Ça-ça c’est chic de sa part !

Ses yeux de porcelaine bleue brillaient de larmes.

— Tout-tout de même, je vou-oudrais bien qu’il sorte Tim de là !

Ned Beaumont dit :

— Il peut se produire du nouveau. Il dégagea sa main et ajouta en passant derrière Ivans pour gagner l’entrée de la salle de billard : Plus tard.

La pièce était déserte.

Il prit son chapeau et son pardessus. Les longues raies glauques de la pluie barraient obliquement China Street. Il sourit et les apostropha à mi-voix :

— Tombez, tombez, mes petites beautés. C’est trois mille deux cent cinquante dollars que vous me rapportez …

Puis il téléphona pour demander un taxi.

III

Ned Beaumont ôta ses mains de dessus le cadavre et se releva. La tête du mort chut légèrement vers la gauche, dépassant la bordure du trottoir, ce qui exposa son visage à la pleine lumière du réverbère. Ce visage était jeune. Son expression irritée était comme soulignée par l’ecchymose sombre qui traversait obliquement le front depuis le sourcil gauche jusqu’en haut de la tempe droite.

Ned Beaumont examina China Street dans les deux sens. Aussi loin que la vue pouvait porter, il n’y avait personne. Deux pâtés de maisons plus bas, en sens contraire, deux hommes descendaient d’une automobile devant le Log Cabin Club. Ils laissèrent leur voiture tournée en direction de Ned Beaumont, devant le Club, et entrèrent.

Après avoir regardé l’auto pendant plusieurs minutes, Ned Beaumont tourna soudain la tête pour examiner de nouveau le haut de la rue. Puis, avec une rapidité telle que tous ses gestes semblèrent n’en faire qu’un, il pivota sur lui-même et sauta sur le trottoir dans l’ombre de l’arbre le plus proche. Il haletait et, bien que de minces gouttes de sueur eussent scintillé sur le dos de sa main lorsque la lumière avait éclairé celle-ci, il frissonna et releva le col de son pardessus.

Pendant peut-être une demi-minute, il demeura immobile, dans l’ombre, une main sur le tronc de l’arbre. Puis, il se redressa et se mit en marche vers le Log Cabin Club. Il allait de plus en plus vite, le corps penché en avant. Il courait presque lorsqu’il repéra un homme qui venait à sa rencontre, de l’autre côté de la rue. Il ralentit aussitôt le pas et se contraignit à se redresser. Mais l’homme pénétra dans une maison avant d’être arrivé à sa hauteur.

Quand Ned Beaumont atteignit le Club, il avait cessé de haleter, mais ses lèvres n’avaient pas encore retrouve leur couleur. Il jeta en passant un coup d’œil à l’auto vide et escalada le perron qu’éclairaient les deux lanternes de l’entrée.

Venant du vestiaire, Harry Sloss et un autre individu traversaient le vestibule du Club. Ils s’arrêtèrent.

— Hello ! Ned ! dirent-ils ensemble.

Sloss ajouta :

— On m’a dit que tu avais joué Peggy O’Toole aujourd’hui.

— Oui.

— Ramassé gros ?

— Trois mille deux.

Sloss se passa la langue sur les lèvres.

— Joli. Tu es bon pour une petite partie, alors ?

— Plus tard, peut-être. Paul est là ?

— Sais pas. Nous ne faisons qu’arriver. Ne viens pas trop tard, j’ai dit à la petite que je rentrerais de bonne heure.

Ned Beaumont répondit : « Entendu », et gagna le vestiaire.

— Paul est là ? demanda-t-il au chasseur.

— Oui, depuis une dizaine de minutes.

Ned Beaumont consulta sa montre-bracelet. Il était dix heures et demie.

Au premier sur la façade, il trouva Madvig en smoking, assis à sa table et la main tendue vers le téléphone.

Madvig retira sa main de l’appareil et fit :

— Comment va, Ned ?

Son large visage aux traits agréables était coloré et placide.

Ned Beaumont répondit : « Ça a déjà été plus mal », et ferma la porte.

Il prit une chaise près de Madvig.

— Comment s’est passé le dîner chez les Henry ?

De petites rides malignes plissèrent les yeux de Madvig.

— J’en ai connu de pires, répondit-il.

Ned Beaumont était en train de couper l’extrémité d’un long cigare dont le brun pâle se marbrait de taches vertes. Le tremblement de sa main contrastait avec le calme de sa voix quand il demanda :

— Taylor y était ?

Il regarda Madvig par en dessous.

— Pas au dîner. Pourquoi ?

Ned Beaumont étendit ses jambes croisées, s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et fit décrire à la main qui tenait son cigare un geste insouciant.

— Je l’ai trouvé mort dans le caniveau, un peu plus haut dans China Street.

Madvig ne se démonta pas.

— Vraiment ? fit-il.

Ned Beaumont se pencha. Les muscles de son visage étroit se durcirent. La pression de ses doigts fit craquer son cigare. Il insista d’une voix irritée :

— Tu as compris ce que je viens de dire ?

Madvig abaissa lentement la tête.

— Eh bien ?

— Eh bien, quoi ?

— On l’a tué.

— J’ai compris, dit Madvig. Tu tiens absolument à ce que je pique une crise ?

Ned Beaumont redressa le buste.

— Faut-il prévenir la police ?

Madvig leva légèrement les sourcils.

— Tu ne les as pas encore prévenus ?

Ned Beaumont n’avait pas lâché l’homme blond des yeux. Il répliqua :

— Il n’y avait personne avec moi quand je l’ai découvert. Je tenais à te voir avant de faire quoi que ce soit. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je dise que c’est moi qui l’ai trouvé ?

Les sourcils levés de Madvig s’abaissèrent.

— Pourquoi donc ? répondit-il avec indifférence.

Ned Beaumont fit un pas vers le téléphone, s’arrêta et fit face à l’homme blond.

— Son chapeau n’était pas près de lui.

Il parlait lentement, en détachant ses mots.

— Il n’en aura plus besoin, fit Madvig. Puis il se rembrunit et dit :

— Tu es un fier imbécile, Ned. Ned Beaumont répliqua :

— Il y a sûrement l’un de nous qui en est un, et décrocha le téléphone.

IV

ASSASSINAT DE TAYLOR HENRY
ON DÉCOUVRE DANS CHINA STREET
LE CADAVRE DU FILS DU SÉNATEUR HENRY
Le cadavre de Taylor Henry, fils du sénateur Ralph Bancroft Henry, a été découvert cette nuit, quelques minutes après dix heures, au coin de Pamelia Avenue et de China Street. On croit qu’il a été victime d’une agression. Il était âgé de vingt-six ans.
M. William J. Hoops, coroner, déclare que la mort du jeune Henry a été causée par une fracture du crâne. Celle-ci serait due au choc de la tête contre le trottoir, à la suite d’une chute consécutive à un coup de matraque ou d’un instrument contondant quelconque. Le coup a été porté diagonalement, en travers du front.
Le chef de la police, M. Frederick M. Rainey, a immédiatement ordonné une rafle de tous les individus suspects de la ville et a déclaré qu’aucun effort ne serait épargné pour assurer l’arrestation du ou des meurtriers.
La famille de Taylor Henry déclare qu’il avait quitté la maison de Charles Street aux environs de neuf heures et demie pour ….

Ned Beaumont posa son journal, avala ce qui restait de café dans sa tasse, reposa tasse et soucoupe sur la table à côté de son lit et se renfonça dans ses oreillers. Il avait le visage fatigué et le teint plombé. Il remonta les couvertures jusqu’à son cou, se croisa les mains derrière la nuque et fixa d’un regard maussade une gravure qui pendait entre les deux fenêtres.

Il resta ainsi pendant une demi-heure. Seules ses paupières bougeaient. Puis il ramassa le journal et relut l’article consacré au meurtre de Taylor Henry. Pendant qu’il lisait, une expression de mécontentement envahit tous ses traits. Il lâcha le journal et sortit du lit. Ses mouvements étaient lents et pesants. Il enveloppa son corps maigre, vêtu d’un pyjama blanc, d’une robe de chambre à petits dessins bruns et noirs, glissa ses pieds dans des mules de cuir rouge et, en toussotant, il gagna le salon …

C’était une grande pièce l’ancienne mode, haute de plafond et de fenêtres, garnie de meubles tendus de peluche rouge et dont le dessus de cheminée s’ornait d’un énorme miroir. Prenant un cigare dans une boîte placée sur la table, il s’assit dans un vaste fauteuil. Ses pieds gisaient au milieu d’un carré de soleil attardé et la fumée qu’il rejetait se matérialisait brusquement en passant dans le rayon de lumière. Quand il retirait le cigare de sa bouche, il fronçait les sourcils et se mordillait les ongles. On frappa à la porte. Il se redressa, l’œil vif et les muscles tendus.

— Entrez ! cria-t-il.

C’était un garçon vêtu d’une veste blanche.

Ned Beaumont dit : « Ah ! bon ! » d’un ton désappointé et se rassit.

Le garçon entra dans la chambre et en ressortit avec le plateau du déjeuner. Ned Beaumont jeta le bout de son cigare dans la cheminée et pénétra dans la salle de bain.

Quand il reparut, baigné, rasé et habillé, sa démarche semblait moins lourde et son teint s’était éclairci.

V

Il n’était pas encore midi lorsque Ned Beaumont quitta son appartement. Il parcourut à pied la longueur de huit pâtés de maisons jusqu’à un immeuble assez morne de Link Street. Ayant pressé un bouton dans le vestibule, il pénétra dans le bâtiment et se fit transporter au cinquième étage par un ascenseur exigu.

Il pressa un petit bouton près de la porte marquée 611. Celle-ci s’ouvrit, révélant une petite bonne femme qui ne pouvait guère avoir plus de seize ans. Dans son visage livide, convulsé de fureur, ses yeux noirs brillaient farouchement.

— Oh ! bonjour ! dit-elle avec un vague geste et un sourire destiné à excuser l’irritation de son visage.

Sa voix aiguë avait des résonances métalliques. Elle portait un manteau de fourrure de couleur brune mais elle n’avait pas de chapeau. Ses cheveux presque noirs et coupés très court recouvraient sa tête d’une calotte brillante et comme laquée. Des boucles d’oreilles en cornaline serties d’or s’agitaient à chaque mouvement de sa tête.

Elle recula, tirant la porte avec elle.

Ned Beaumont entra.

— Bernie est levé ?

La colère enflamma le visage de la femme.

— Le sale pignouf ! s’écria-t-elle.

Ned Beaumont poussa la porte sans se retourner. La fille se colla contre lui, saisit ses bras à la hauteur du coude et tenta de le secouer.

— Savez-vous tout ce que j’ai fait pour ce feignant-là ? J’ai abandonné les meilleurs des parents : un père et une mère qui me prenaient pour un petit ange du bon Dieu. Ils m’avaient pourtant bien dit que c’était un propre à rien ! Tout le monde me le disait d’ailleurs, mais j’ai été trop bête pour les croire. Eh ben, je vous promets que maintenant je suis fixée sur son compte, à ce …

Le reste de la phrase n’était qu’une suite d’obscénités.

Immobile, Ned Beaumont écoutait gravement. Ses yeux avaient pris un aspect bilieux. Quand elle s’interrompit, hors d’haleine, il questionna :

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Ce qu’il a fait ? Il m’a laissée tomber, c’t’espèce de …

La phrase s’acheva en de nouvelles obscénités.

Ned Beaumont fit une grimace douloureuse ; il se força à sourire.

— Il n’a rien laissé pour moi ? demanda-t-il.

Elle approcha son visage de celui de Ned Beaumont et ses yeux s’agrandirent.

— Il vous doit quelque chose ?

— J’ai gagné … (Il s’interrompit pour tousser …) Je suis censé avoir gagné, hier, trois mille deux cent cinquante dollars sur Peggy O’Toole, dans la quatrième course.

Elle lâcha son bras et eut un rire sarcastique.

— Vous pouvez toujours attendre !

Elle tendit ses mains, la paume en dessous et les doigts écartés.

— Regardez … Une seule bague.

Un anneau portant une cornaline était passée à son petit doigt. Elle indiqua ses boucles d’oreilles.

— C’est tous les foutus bijoux qui me restent et il ne m’aurait même pas laissé ceux-là si je ne les avais pas eus sur moi.

Ned Beaumont s’enquit d’un ton curieusement détaché :

— Quand c’est arrivé ?

— La nuit dernière, mais je ne m’en suis aperçue que ce matin. Mais vous pouvez être tranquille que je vais m’arranger pour que cet enfant de salaud se morde les doigts d’avoir jamais fait ma connaissance.

Elle plongea sa main dans son corsage et la ressortit fermée. L’ayant tendue jusque sous le nez de Ned Beaumont, elle ouvrit les doigts. Trois bouts de papier chiffonnés apparurent. Mais quand il voulut les prendre, elle referma la main et recula.

Ned Beaumont tordit nerveusement les lèvres et laissa retomber ses bras.

— Avez-vous vu ce que les journaux de ce matin racontent au sujet de Taylor Henry ? dit-elle d’un air excité.

Ned Beaumont répondit : « Oui », d’un ton calme, mais sa poitrine se leva et s’abaissa rapidement.

Elle exhiba de nouveau les trois bouts de papiers.

— Savez-vous ce que c’est que ça ?

Ned Beaumont secoua la tête, mais ses yeux brillaient derrière ses paupières mi-closes.

— C’est des billets à ordre de Taylor Henry, déclara-t-elle d’un ton triomphant ; il y en a pour douze cents dollars.

Ned Beaumont fit mine de parler, puis se ravisa. Finalement, il observa d’un ton indifférent :

— Ils ne valent plus un kopeck.

Elle les replaça dans son corsage et se rapprocha de lui.

— Ils n’ont jamais rien valu, dit-elle, et c’est pour ça qu’il est mort.

— C’est une supposition ?

— C’est tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle, mais laissez-moi vous dire ceci : Bernie a téléphoné à Taylor vendredi dernier et l’a prévenu qu’il lui laissait trois jours pour raquer.

Ned Beaumont passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache.

— Ce n’est pas seulement la colère qui vous fait parier ?

Elle fit une grimace méprisante.

— Naturellement que c’est la colère. Je suis même tout juste assez en colère pour aller porter ça à la police. Et si vous ne croyez pas que c’est arrivé comme ça, vous êtes plus bête que je ne le pensais.

Il parut demeurer incrédule.

— Où les avez-vous trouvés ?

— Dans le coffre-fort …

Elle montra d’un signe de tête l’intérieur de l’appartement.

— À quelle heure a-t-il filé ?

— Je ne sais pas. Je suis rentrée à neuf heures et demie et j’ai passé une partie de la nuit à l’attendre. Ce n’est que ce matin que j’ai commencé à me méfier de quelque chose et que j’ai jeté un coup d’œil pour m’apercevoir qu’il avait raflé tout le fric et tous les bijoux que je n’avais pas sur moi.

Il lissa de nouveau sa moustache et questionna :

— Vous ne savez pas où il est allé ?

Elle se mit à trépigner, maudissant le fugitif d’une voix aiguë et furieuse en brandissant les poings.

— Fermez ça ! dit Ned Beaumont.

Il lui saisit les poignets et la maîtrisa.

— Si vous ne savez rien faire d’autre que brailler, donnez-moi ces billets, je saurai m’en servir.

Elle arracha ses poignets de son étreinte et se remit à crier :

— Je ne vous donnerai rien ! Je les donnerai à la police et à personne d’autre, nom de Dieu !

— Très bien, faites-le. Où croyez-vous qu’il soit parti, Lee ?

Elle répondit qu’elle ne savait pas où il était mais qu’elle savait fichtre bien où elle voudrait le voir.

— C’est ça, remarqua Ned Beaumont avec ennui. Faites de l’esprit, ça nous avancera beaucoup. Croyez-vous qu’il soit retourné à New York ?

— Est-ce que je sais !

Les yeux de la jeune femme révélaient sa méfiance.

Ned Beaumont rougit d’irritation.

— Qu’est-ce que vous avez, maintenant ?

Elle prit un air innocent :

— Rien. Pourquoi ?

Il se pencha vers elle. Sa voix était devenue pesante et il soulignait chacune de ses paroles d’un mouvement de tête.

— Oui ? Eh bien, n’allez pas vous figurer que vous né porterez pas ces billets à la police, Lee, car vous allez y aller.

— Bien sûr que je vais y aller ! fit-elle.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI 

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #48 : Le labyrinthe de Pan

PREMIÈRES LIGNE #48

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro et Cornelia Funke

PROLOGUE

On raconte que, il y a de cela fort longtemps, dans un royaume souterrain qui ne connaissait ni le mensonge ni la douleur, une princesse rêvait au monde des humains. La princesse Moanna rêvait de ciels bleus, d’océans de nuages ; elle rêvait d’herbe, de soleil et du goût de la pluie. Si bien qu’un jour elle faussa compagnie à ses gardes et découvrit notre monde. Le soleil effaça bientôt tous ses souvenirs, jusqu’à ce qu’elle oublie qui elle était, d’où elle venait. Elle erra, souffrit du froid, de la maladie, endura mille maux. Enfin, elle mourut.

Son père, le roi, refusa d’abandonner les recherches. Il savait que l’esprit de Moanna était immortel ; il espérait plus que tout le revoir un jour.

Dans un autre corps, une autre époque. Un autre lieu peut-être.

Il attendrait.

Jusqu’à son dernier souffle.

Jusqu’à la fin des temps.

1

LA FORÊT ET LA FÉE

Il était une fois, dans le nord de l’Espagne, une forêt si ancienne qu’elle connaissait des histoires oubliées des hommes depuis longtemps. Les arbres s’ancraient si profondément dans le sol tapissé de mousse que leurs racines s’enroulaient aux ossements des morts, tandis que leurs branches tutoyaient les étoiles.

Tant de choses sont perdues, murmuraient les feuilles sur le passage des trois berlines noires qui empruntaient ce chemin de terre bordé de fougères.

Mais tout ce qui est perdu peut être retrouvé, chuchotaient les arbres.

On était en 1944, et la jeune fille assise à l’arrière d’une des voitures, à côté de sa mère enceinte, ne comprenait pas ce que soufflaient les arbres. Bien qu’âgée d’à peine treize ans, Ofelia ne connaissait que trop bien le sens du verbe « perdre ». Son père était mort voilà un an et il lui manquait si fort que, parfois, son cœur lui faisait l’effet d’un coffret vide où ne restait que l’écho de sa peine. Elle se demandait souvent si sa mère souffrait elle aussi, sans jamais lire hélas le moindre indice sur son visage pâle.

« Blanche comme la neige, rouge comme le sang, noire comme le charbon, aimait à répéter son père d’une voix où perçait toute sa tendresse lorsqu’il regardait sa femme. Tu lui ressembles tellement, Ofelia. » Perdu.

Elles roulaient depuis des heures, laissant derrière elles tout ce qu’elles connaissaient, s’enfonçaient dans cette interminable forêt, pour aller trouver le nouveau père que sa mère lui avait choisi. Ofelia le surnommait « le Loup » et préférait le chasser de ses pensées. Quand bien même les arbres semblaient murmurer son nom.

L’adolescente n’avait pu emporter avec elle que quelques livres. Elle en avait d’ailleurs un posé sur les cuisses, dont elle caressait la couverture. Quand elle l’ouvrit, le blanc des pages sembla éclairer les ombres qui emplissaient la forêt, et les mots lui procurèrent un refuge, du réconfort. Les lettres étaient comme des empreintes dans la neige, un immense paysage blanc épargné par la douleur, par des souvenirs trop sombres pour être conservés, trop doux pour être abandonnés.

– Pourquoi as-tu pris tous ces livres, Ofelia ? Nous nous installons à la campagne, enfin !

Le voyage en voiture avait encore pâli les traits de sa mère. La voiture, et l’enfant qu’elle portait. Elle arracha le livre des mains de sa fille ; les paroles apaisantes se turent.

– Tu as passé l’âge de lire des contes de fées ! Tâche plutôt d’observer le monde qui t’entoure !

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI 

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes