PREMIÈRES LIGNE #49, La clé de verre de Dashiell Hammett

PREMIÈRES LIGNE #49

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La clé de verre de Dashiell Hammett

I. LE CADAVRE DE CHINA STREET

I

Les dés verts roulèrent sur le drap vert du plateau, atteignirent ensemble le rebord et rebondirent. L’un s’immobilisa aussitôt, montrant six points blancs en deux rangées parallèles de trois. L’autre trébucha jusqu’au centre avant de s’arrêter à son tour. Sa face supérieure ne portait qu’un seul point blanc.

Ned Beaumont poussa un grognement et les gagnants raflèrent les enjeux.

Harry Sloss ramassa les dés et les secoua dans sa grande main blanche et poilue.

— Je vous fais ça en deux coups.

Il laissa tomber sur la table un billet de vingt-cinq dollars et un de cinq.

Ned Beaumont s’écarta de la table.

— Ne le lâchez pas, les enfants ! Il faut que je refasse des fonds.

Pour gagner la porte, il fallait traverser la salle de billard. En chemin, il rencontra Walter Ivans qui entrait.

— Hello, Walt !

Il allait continuer, mais Ivans lui saisit le bras et le força à se retourner.

— A-avez-vou-ous pa-parlé à P-paul ?

Quand Ivans prononça « P-paul » une nuée de postillons jaillit de ses lèvres.

— Je monte le voir à l’instant.

Les yeux d’Ivans, couleur de porcelaine bleue, s’illuminèrent dans son visage rose de blond. Le regard de Ned Beaumont devint soucieux.

— Ne te monte pas la tête … Si tu pouvais attendre …

Le menton d’Ivans se mit à trembler.

— Mai-ais elle va a-avoir un bé-bébé, la semaine pro-ochaine.

Un éclair de surprise éclaira les yeux bruns de Ned Beaumont. Il dégagea son bras de l’emprise du petit homme et recula. Un coin de sa bouche frémit sous sa moustache noire et il dit :

— C’est un mauvais moment, Walt, et tu t’épargneras une désillusion en n’espérant pas trop avant novembre.

Ses yeux étaient redevenus sombres et attentifs.

— Mai-mais si vous lui di-disiez …

— Je vais le chauffer autant que je pourrai et tu sais bien qu’il ne rechignerait pas, mais il est dans une sale passe.

Il haussa les épaules et son visage s’assombrît, mais ses yeux restaient vigilants.

Les yeux d’Ivans clignotèrent rapidement à plusieurs reprises. Il passa la langue sur ses lèvres, avala une longue gorgée d’air et caressa de ses deux mains l’épaule de Ned Beaumont.

— A-allez-y tout de suite, dit-il d’une voix suppliante. Je vais-ais attendre i-ici.

Tout en montant l’escalier, Ned Beaumont alluma un long et mince cigare ocellé de taches vertes. Parvenu au palier du premier — celui où était accroché le portrait du gouverneur — il tourna vers les pièces situées sur le devant de la maison et frappa à une vaste porte de chêne, à l’extrémité du couloir.

La voix de Paul Madvig cria : « Entrez. » Il ouvrit la porte.

Paul Madvig était seul dans la pièce. Debout devant la fenêtre, les mains dans les poches, il tournait le dos à la porte et regardait à travers le store dans l’obscurité qui envahissait China Street.

Il se retourna lentement.

— Ah ! te voilà !

C’était un homme de quarante-cinq ans, de la même taille que Ned Beaumont et, bien qu’il fût sans un atome de graisse, plus lourd que lui de vingt kilos. Ses cheveux blonds et lisses étaient séparés par une raie médiane. Son visage aux traits épais n’était pas dénué d’une certaine beauté et ses vêtements échappaient au mauvais goût par leur qualité et son élégance naturelle.

Ned Beaumont ferma la porte et dit :

— Avance-moi un peu d’argent.

De la poche intérieure de son veston, Madvig sortit un vaste portefeuille brun.

— Combien veux-tu ?

— Deux cents.

Madvig lui donna un billet de cent dollars et cinq de vingt puis il interrogea :

— Les dés ?

— Merci.

Ned Beaumont empocha l’argent.

— Oui, répondit-il.

— Il y a une paie que tu n’as rien gagné, j’ai l’impression, constata Madvig en replongeant les mains dans ses poches.

— Pas si longtemps que ça … un mois, six semaines …

Madvig sourit.

C’est long quand on est en perte.

— Pas pour moi !

La voix de Ned Beaumont révélait un peu d’irritation.

Madvig fit sonner la monnaie qu’il avait dans sa poche.

— Une partie intéressante, ce soir ?

Assis sur un coin de table, il contemplait ses souliers fauves bien cirés.

Ned Beaumont fixa l’homme blond d’un regard aigu et secoua la tête.

— Des picaillons !

Il s’avança jusqu’à la fenêtre. Au-dessus des édifices qui bordaient l’autre côté de la rue, le ciel était noir et lourd. Il passa derrière Madvig pour prendre le téléphone et demanda un numéro.

— Allô, Bernie ? Ici, Ned. À combien donnes-tu Peggy O’Toole ? … C’est tout ? … Bon, prends-moi deux fois cinq cents à cheval … J’te le dis … Je parie sur la pluie parce que s’il pleut, elle battra Incinerator... Bon, eh bien, donne-moi une meilleure cote, alors … Parfait !

Il raccrocha le récepteur et revint se placer devant Madvig.

— Pourquoi ne laisses-tu pas glisser un moment, quand tu tombes dans une série noire comme celle-ci ? s’enquit Madvig.

Ned Beaumont fronça les sourcils.

— Ça ne sert à rien qu’à la faire durer. J’aurais dû risquer mes quinze cents dollars gagnants, au lieu de les lâcher par petits paquets. Autant encaisser sa punition d’un seul coup.

Madvig se mit à rire et releva la tête.

— À condition de pouvoir tenir le coup …, dit-il.

La bouche de Ned s’incurva ; les coins de sa moustache suivirent le mouvement.

— Je tiens toujours le coup … quoi qu’il arrive, fit-il en s’avançant vers la porte.

Il avait déjà la main sur la poignée lorsque Madvig déclara en toute sincérité :

— Je t’en crois capable.

Ned Beaumont fit demi-tour et interrogea nerveusement :

— De quoi ?

Madvig détourna son regard vers la fenêtre.

— De tenir le coup … en toute occasion …, fit-il.

Ned Beaumont scruta le visage détourné de Madvig.

L’homme blond remua d’un air gêné et recommença à faire tinter la monnaie dans sa poche. Le regard de Ned Beaumont s’éteignit.

— Qui ça ? insista-t-il.

Sa voix était empreinte d’une curiosité affectée.

La face de Madvig s’empourpra. Il se leva de la table et fit un pas vers Ned Beaumont.

— Va au diable ! dit-il.

Ned Beaumont se mit à rire.

Madvig eut un sourire confus et s’essuya le visage avec un mouchoir bordé de vert.

— Pourquoi n’es-tu pas venu à la maison ? Man disait encore hier au soir qu’elle ne t’avait pas vu depuis un mois.

— Je passerai probablement un soir de cette semaine.

— Tu devrais bien. Tu sais qu’elle t’aime beaucoup. Viens dîner.

Madvig remit son mouchoir dans sa poche.

Lentement, Ned Beaumont gagna la porte. Il guignait l’homme blond du coin de l’œil.

— C’était ça que tu avais à me dire ? demanda-t-il, la main sur le bouton.

Madvig fronça les sourcils.

— Ah ! oui ! … (Il toussa pour s’éclaircir la gorge …) Non … euh … il y avait autre chose.

Soudain sa gêne sembla disparaître, le laissant calme et maître de lui.

— Tu t’y connais mieux que moi pour ces trucs-là. C’est mardi, l’anniversaire de Miss Henry. Que crois-tu que je doive lui offrir ?

La main de Ned Beaumont abandonna le bouton de la porte. Lorsqu’il fut revenu devant Madvig, il lâcha une bouffée de fumée et dit :

— Ils donnent une réception à cette occasion ?

— Oui.

— Tu es invité ?

Madvig secoua négativement la tête.

— Non, mais j’y vais dîner demain.

Ned Beaumont baissa les yeux sur son cigare, puis les releva vers le visage de Madvig.

— Tu as l’intention de soutenir le sénateur, Paul ?

— Je pense que oui.

Lorsqu’il posa la question suivante, le sourire de Ned Beaumont n’avait rien perdu de sa douceur.

Pourquoi ?

Madvig sourit aussi.

— Parce qu’avec notre aide il écrasera Rogan et qu’avec la sienne nous passerons toute notre liste comme une lettre à la poste.

Ned Beaumont remit son cigare dans sa bouche. D’un ton toujours placide, il insista :

— Sans toi — et il accentua le pronom — sans toi, le sénateur serait-il réélu, cette fois-ci ?

— Il n’aurait pas une seule chance de passer, déclara Madvig avec une tranquille certitude.

Il y eut une courte pause. Ned Beaumont reprit :

— Et il s’en rend compte ?

— Il devrait le savoir mieux que personne. Et s’il ne le sait pas … Mais qu’est-ce qui te prend, bon Dieu ?

Ned Beaumont eut un rire ironique.

— S’il ne le savait pas, déclara-t-il, tu n’irais pas dîner chez lui demain soir.

Le front de Madvig s’assombrit.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu as ? répéta-t-il.

Ned Beaumont retira son cigare de sa bouche. Le bout en était complètement déchiqueté.

— Je n’ai rien, dit-il.

Son visage devint pensif.

— Tu ne crois pas que le reste de la liste ait besoin de son appui ?

— Une liste n’est jamais trop forte, répondit Madvig d’un ton évasif, mais je crois que nous pourrions nous en tirer sans son aide.

— Tu lui as déjà promis quelque chose ?

Madvig fit la moue.

— C’est tout comme …

Les joues de Ned Beaumont blêmirent. Il fixa sur son interlocuteur un regard en dessous et s’exclama d’une voix âpre :

— Laisse tomber, Paul … Coule-le !

Madvig mit les poings sur les hanches et murmura doucement d’un ton incrédule :

— Eh bien, merde alors !

Ned Beaumont repassa devant Madvig et écrasa le bout de son cigare dans un cendrier de cuivre avec des doigts qui tremblaient.

Les yeux de Madvig restèrent fixés sur le dos du jeune homme jusqu’à ce qu’il se fût redressé et retourné. L’homme blond eut alors un rictus à la fois affectueux et exaspéré.

— Qu’est-ce qui te démange, Ned ? s’enquit-il d’un ton de reproche. Tout allait bien depuis un certain temps et voilà que tu te remets à ruer dans les brancards. Je veux être pendu si je te comprends …

Ned Beaumont exprima sa répugnance par une grimace.

— Très bien, n’en parlons plus, dit-il.

Néanmoins, il revint à l’attaque, sceptique :

— Crois-tu qu’il se laissera mener, quand il sera réélu ?

— Je le ferai marcher droit, dit Madvig.

— Peut-être … mais n’oublie pas que rien ni personne n’a jamais pu avoir sa peau.

Madvig inclina la tête en signe d’approbation.

— D’accord … C’est la meilleure raison de marcher avec lui.

— Pas du tout, Paul, dit Ned Beaumont avec gravité, c’est son pire défaut, au contraire. Essaie d’y réfléchir, même si ça doit te faire mal à la tête. Jusqu’à quel point sa grande évaporée de fille t’a-t-elle mis le grappin dessus ?

— Je vais épouser Miss Henry.

Les lèvres de Ned Beaumont s’arrondirent comme s’il allait siffler. Il cligna des yeux et questionna :

— C’est ta part du marché ?

Madvig eut un rire bon enfant.

— Personne n’en sait rien encore, excepté toi et moi.

Deux plaques rouges apparurent sur les joues maigres de Ned Beaumont. Il arbora son plus charmant sourire et déclara :

— Tu peux être sûr que ce n’est pas moi qui irai le crier sur les toits et, si tu veux un petit conseil, écoute :

Si c’est là ce que tu cherches, fais-le-toi promettre noir sur blanc avec un dédit à la clé, ou mieux encore exige que le mariage ait lieu avant le scrutin. De cette façon tu seras sûr de toucher ton dû — ta « livre de chair » pour parler comme Shakespeare.

Madvig changea de posture et protesta en évitant le regard de son interlocuteur.

— Je ne sais pas pourquoi tu tiens à toute force que le sénateur soit une fripouille, Ned ! C’est un gentleman et …

— Jusqu’au bout des ongles, absolument. J’ai lu ça dans le Post : « L’un des derniers aristocrates du monde politique américain ». Sa fille aussi est une aristocrate ! C’est pourquoi je te conseille de mettre un cadenas à ta chemise quand tu vas les voir. Pour eux, tu n’es qu’un animal d’espèce inférieure avec qui on ne joue pas le jeu.

— Oh ! bon Dieu, ne sois donc pas …

À ce moment, Ned Beaumont parut se remémorer quelque chose. Ses yeux brillèrent de malice.

— Il ne faut pas oublier non plus que le jeune Taylor Henry est aussi un aristocrate, interrompit-il. C’est même probablement pour ça que tu as interdit à Opal de frayer avec lui. Comment tout ça va-t-il s’arranger lorsque tu auras épousé sa sœur et que Taylor sera devenu l’oncle de ta fille ou Dieu sait quoi ? Est-ce que ça lui conférera le droit de recommencer à la fréquenter ?

Madvig bâilla avec ostentation.

— Tu ne m’as pas bien compris, Ned, observa-t-il d’une voix douce, je t’ai simplement demandé ton avis sur le cadeau que je devais offrir à Miss Henry.

Toute animation disparut du visage de Ned Beaumont.

— Où en es-tu avec elle ? demanda-t-il d’une voix inexpressive.

— Je n’en suis nulle part. Je suis peut-être allé chez eux une dizaine de fois ; toujours pour parler au sénateur. Quelquefois je la rencontre et quelquefois je ne la vois pas, mais ce n’est jamais que pour se dire « bonjour » et « bonsoir » et toujours devant les autres. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler.

Un éclair amusé brilla un instant dans l’œil de Ned Beaumont puis s’éteignit. Il passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache et questionna :

— Alors, tu dînes demain là-bas pour la première fois ?

— Oui, mais je ne crois pas que ce sera la dernière.

— Et tu n’es pas encore invité au dîner d’anniversaire ?

Madvig hésita.

— Pas encore, dit-il enfin.

— Alors, ma réponse ne te plaira pas.

Madvig resta impassible.

— Je t’écoute.

— Ne lui fait aucun cadeau.

— Oh … sans blague, Ned ! …

Ned Beaumont haussa les épaules.

— Fais comme tu l’entends, je t’ai donné mon avis.

— Mais pourquoi ?

— On ne doit rien offrir aux gens avant d’être sûr qu’il leur sera agréable de recevoir quelque chose de vous.

— Mais tout le monde aime à …

— Ça va plus loin, reprit Ned. Quand on donne quelque chose à quelqu’un, c’est comme si on criait sur les toits qu’on sait qu’il vous aime assez pour …

— J’ai saisi, fit Madvig.

Il se caressa le menton avec les doigts de la main droite.

— J’imagine que tu as raison, murmura-t-il en fronçant les sourcils.

Puis son visage s’éclaira.

— Mais du diable si je ne profite pas de l’occasion !

— Alors, n’envoie que des fleurs, se hâta de spécifier Ned Beaumont. Ou quelque chose du même genre. Ça peut passer …

— Des fleurs ? Bon Dieu, j’aurais voulu …

— Bien sûr, bien sûr ! Tu aurais voulu lui donner une torpédo grand sport ou un collier de perles de deux mètres. Ne t’inquiète pas. Tu en auras l’occasion plus tard. Pour l’instant, vas-y à petites doses.

Madvig fit une grimace dépitée.

— Tu as sans doute raison, Ned ; tu t’y connais mieux que moi. Va pour des fleurs.

— Et encore, pas trop ! admonesta une dernière fois Ned Beaumont.

Puis sans transition :

— Walt Ivans raconte à qui veut l’entendre que tu devrais faire relâcher son frère.

Madvig tira sur les revers de son veston.

— Il ferait aussi bien de se mettre tout de suite dans la tête que Tim restera à l’ombre jusqu’après les élections.

— Tu vas le laisser passer en jugement ?

— Parfaitement, répliqua Madvig.

Et il ajouta, s’échauffant :

— Tu sais bougrement bien que je ne peux rien faire, Ned. Avec ces élections qui mettent toute la ville sens dessus dessous et les clubs de femmes sur le sentier de la guerre, ce serait un suicide d’essayer d’arranger l’affaire de Tim.

Ned Beaumont fixa l’homme blond en ricanant légèrement et dit d’un ton traînard :

— Les clubs de femmes nous inquiètent beaucoup depuis que nous fréquentons l’aristocratie.

— Tout change, dit Madvig.

Son regard était devenu lourd.

— La femme de Tim attend un gosse le mois prochain.

Madvig siffla avec impatience :

— C’est le bouquet ! Pourquoi ne pensent-ils pas à ça avant de se mettre dans le pétrin ? Ils n’ont rien dans le crâne, ni les uns ni les autres !

— Non, mais ils votent.

— C’est bien le chiendent, grogna Madvig.

Il fixa un instant son regard sur le plancher d’un air exaspéré, puis releva la tête.

— Je m’occuperai de lui tout de suite après l’affichage des résultats, mais il n’y a rien à faire avant.

— Ça ne va pas te rendre populaire auprès de nos bonshommes, remarqua Ned Beaumont en glissant un regard oblique vers son interlocuteur. Ils sont peut-être idiots mais ils sont habitués à ce qu’on s’occupe d’eux.

Le menton de Madvig s’avança d’un air agressif. Ses yeux ronds, d’un bleu métallique, se fixèrent sur ceux de Beaumont.

— Et alors ? interrogea-t-il à mi-voix.

Sans cesser de sourire, d’un air toujours aussi détaché, Ned Beaumont poursuivit :

— Tu sais qu’il n’en faudra pas beaucoup plus pour leur faire dire que ça ne se passait pas comme ça avant ton alliance avec le sénateur ?

— Oui ?

— Et tu sais qu’il ne leur en faudrait pas beaucoup non plus pour leur faire dire que Shad O’Rory prend toujours soin de ses hommes, lui.

Madvig l’avait écouté avec la plus grande attention. Ce fut d’une voix volontairement douce qu’il lui répondit :

— Je sais que ce n’est pas toi qui leur mettras cette idée en tête, Ned. Et je sais aussi que je peux compter sur toi pour couper court à ce genre de canards.

Un instant, ils demeurèrent silencieux, — s’affrontant du regard — Ned Beaumont reprit du même ton précis :

— Ce ne serait pas une mauvaise idée de prendre soin de la femme de Tim et de son gosse.

Madvig abandonna son air agressif et ses yeux s’éclairèrent.

— C’est ça ! Occupe-t’en, veux-tu ? Veille à ce qu’ils aient tout ce qu’il faut …

II

L’œil brillant d’espoir, Walter Ivans attendait Ned Beaumont au pied de l’escalier.

— Que-que-qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je t’avais prévenu : rien à chiquer. On s’occupera de Tim tout de suite après les élections, mais ça ne peut pas se goupiller avant. La tête d’Ivans se courba sur sa poitrine et il poussa un grognement étouffé.

Ned Beaumont posa sa main sur l’épaule du petit homme.

— C’est vache, déclara-t-il, et personne ne le sait mieux que Paul, mais il ne peut pas faire autrement. Il veut que tu dises à la femme de Tim de ne rien payer et de lui envoyer toutes ses factures … loyer, épicier, docteur et clinique.

Walter Ivans releva brusquement la tête et saisit la main de Ned Beaumont entre les siennes.

— Bon-bon-bon Dieu ! Ça-ça c’est chic de sa part !

Ses yeux de porcelaine bleue brillaient de larmes.

— Tout-tout de même, je vou-oudrais bien qu’il sorte Tim de là !

Ned Beaumont dit :

— Il peut se produire du nouveau. Il dégagea sa main et ajouta en passant derrière Ivans pour gagner l’entrée de la salle de billard : Plus tard.

La pièce était déserte.

Il prit son chapeau et son pardessus. Les longues raies glauques de la pluie barraient obliquement China Street. Il sourit et les apostropha à mi-voix :

— Tombez, tombez, mes petites beautés. C’est trois mille deux cent cinquante dollars que vous me rapportez …

Puis il téléphona pour demander un taxi.

III

Ned Beaumont ôta ses mains de dessus le cadavre et se releva. La tête du mort chut légèrement vers la gauche, dépassant la bordure du trottoir, ce qui exposa son visage à la pleine lumière du réverbère. Ce visage était jeune. Son expression irritée était comme soulignée par l’ecchymose sombre qui traversait obliquement le front depuis le sourcil gauche jusqu’en haut de la tempe droite.

Ned Beaumont examina China Street dans les deux sens. Aussi loin que la vue pouvait porter, il n’y avait personne. Deux pâtés de maisons plus bas, en sens contraire, deux hommes descendaient d’une automobile devant le Log Cabin Club. Ils laissèrent leur voiture tournée en direction de Ned Beaumont, devant le Club, et entrèrent.

Après avoir regardé l’auto pendant plusieurs minutes, Ned Beaumont tourna soudain la tête pour examiner de nouveau le haut de la rue. Puis, avec une rapidité telle que tous ses gestes semblèrent n’en faire qu’un, il pivota sur lui-même et sauta sur le trottoir dans l’ombre de l’arbre le plus proche. Il haletait et, bien que de minces gouttes de sueur eussent scintillé sur le dos de sa main lorsque la lumière avait éclairé celle-ci, il frissonna et releva le col de son pardessus.

Pendant peut-être une demi-minute, il demeura immobile, dans l’ombre, une main sur le tronc de l’arbre. Puis, il se redressa et se mit en marche vers le Log Cabin Club. Il allait de plus en plus vite, le corps penché en avant. Il courait presque lorsqu’il repéra un homme qui venait à sa rencontre, de l’autre côté de la rue. Il ralentit aussitôt le pas et se contraignit à se redresser. Mais l’homme pénétra dans une maison avant d’être arrivé à sa hauteur.

Quand Ned Beaumont atteignit le Club, il avait cessé de haleter, mais ses lèvres n’avaient pas encore retrouve leur couleur. Il jeta en passant un coup d’œil à l’auto vide et escalada le perron qu’éclairaient les deux lanternes de l’entrée.

Venant du vestiaire, Harry Sloss et un autre individu traversaient le vestibule du Club. Ils s’arrêtèrent.

— Hello ! Ned ! dirent-ils ensemble.

Sloss ajouta :

— On m’a dit que tu avais joué Peggy O’Toole aujourd’hui.

— Oui.

— Ramassé gros ?

— Trois mille deux.

Sloss se passa la langue sur les lèvres.

— Joli. Tu es bon pour une petite partie, alors ?

— Plus tard, peut-être. Paul est là ?

— Sais pas. Nous ne faisons qu’arriver. Ne viens pas trop tard, j’ai dit à la petite que je rentrerais de bonne heure.

Ned Beaumont répondit : « Entendu », et gagna le vestiaire.

— Paul est là ? demanda-t-il au chasseur.

— Oui, depuis une dizaine de minutes.

Ned Beaumont consulta sa montre-bracelet. Il était dix heures et demie.

Au premier sur la façade, il trouva Madvig en smoking, assis à sa table et la main tendue vers le téléphone.

Madvig retira sa main de l’appareil et fit :

— Comment va, Ned ?

Son large visage aux traits agréables était coloré et placide.

Ned Beaumont répondit : « Ça a déjà été plus mal », et ferma la porte.

Il prit une chaise près de Madvig.

— Comment s’est passé le dîner chez les Henry ?

De petites rides malignes plissèrent les yeux de Madvig.

— J’en ai connu de pires, répondit-il.

Ned Beaumont était en train de couper l’extrémité d’un long cigare dont le brun pâle se marbrait de taches vertes. Le tremblement de sa main contrastait avec le calme de sa voix quand il demanda :

— Taylor y était ?

Il regarda Madvig par en dessous.

— Pas au dîner. Pourquoi ?

Ned Beaumont étendit ses jambes croisées, s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et fit décrire à la main qui tenait son cigare un geste insouciant.

— Je l’ai trouvé mort dans le caniveau, un peu plus haut dans China Street.

Madvig ne se démonta pas.

— Vraiment ? fit-il.

Ned Beaumont se pencha. Les muscles de son visage étroit se durcirent. La pression de ses doigts fit craquer son cigare. Il insista d’une voix irritée :

— Tu as compris ce que je viens de dire ?

Madvig abaissa lentement la tête.

— Eh bien ?

— Eh bien, quoi ?

— On l’a tué.

— J’ai compris, dit Madvig. Tu tiens absolument à ce que je pique une crise ?

Ned Beaumont redressa le buste.

— Faut-il prévenir la police ?

Madvig leva légèrement les sourcils.

— Tu ne les as pas encore prévenus ?

Ned Beaumont n’avait pas lâché l’homme blond des yeux. Il répliqua :

— Il n’y avait personne avec moi quand je l’ai découvert. Je tenais à te voir avant de faire quoi que ce soit. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je dise que c’est moi qui l’ai trouvé ?

Les sourcils levés de Madvig s’abaissèrent.

— Pourquoi donc ? répondit-il avec indifférence.

Ned Beaumont fit un pas vers le téléphone, s’arrêta et fit face à l’homme blond.

— Son chapeau n’était pas près de lui.

Il parlait lentement, en détachant ses mots.

— Il n’en aura plus besoin, fit Madvig. Puis il se rembrunit et dit :

— Tu es un fier imbécile, Ned. Ned Beaumont répliqua :

— Il y a sûrement l’un de nous qui en est un, et décrocha le téléphone.

IV

ASSASSINAT DE TAYLOR HENRY
ON DÉCOUVRE DANS CHINA STREET
LE CADAVRE DU FILS DU SÉNATEUR HENRY
Le cadavre de Taylor Henry, fils du sénateur Ralph Bancroft Henry, a été découvert cette nuit, quelques minutes après dix heures, au coin de Pamelia Avenue et de China Street. On croit qu’il a été victime d’une agression. Il était âgé de vingt-six ans.
M. William J. Hoops, coroner, déclare que la mort du jeune Henry a été causée par une fracture du crâne. Celle-ci serait due au choc de la tête contre le trottoir, à la suite d’une chute consécutive à un coup de matraque ou d’un instrument contondant quelconque. Le coup a été porté diagonalement, en travers du front.
Le chef de la police, M. Frederick M. Rainey, a immédiatement ordonné une rafle de tous les individus suspects de la ville et a déclaré qu’aucun effort ne serait épargné pour assurer l’arrestation du ou des meurtriers.
La famille de Taylor Henry déclare qu’il avait quitté la maison de Charles Street aux environs de neuf heures et demie pour ….

Ned Beaumont posa son journal, avala ce qui restait de café dans sa tasse, reposa tasse et soucoupe sur la table à côté de son lit et se renfonça dans ses oreillers. Il avait le visage fatigué et le teint plombé. Il remonta les couvertures jusqu’à son cou, se croisa les mains derrière la nuque et fixa d’un regard maussade une gravure qui pendait entre les deux fenêtres.

Il resta ainsi pendant une demi-heure. Seules ses paupières bougeaient. Puis il ramassa le journal et relut l’article consacré au meurtre de Taylor Henry. Pendant qu’il lisait, une expression de mécontentement envahit tous ses traits. Il lâcha le journal et sortit du lit. Ses mouvements étaient lents et pesants. Il enveloppa son corps maigre, vêtu d’un pyjama blanc, d’une robe de chambre à petits dessins bruns et noirs, glissa ses pieds dans des mules de cuir rouge et, en toussotant, il gagna le salon …

C’était une grande pièce l’ancienne mode, haute de plafond et de fenêtres, garnie de meubles tendus de peluche rouge et dont le dessus de cheminée s’ornait d’un énorme miroir. Prenant un cigare dans une boîte placée sur la table, il s’assit dans un vaste fauteuil. Ses pieds gisaient au milieu d’un carré de soleil attardé et la fumée qu’il rejetait se matérialisait brusquement en passant dans le rayon de lumière. Quand il retirait le cigare de sa bouche, il fronçait les sourcils et se mordillait les ongles. On frappa à la porte. Il se redressa, l’œil vif et les muscles tendus.

— Entrez ! cria-t-il.

C’était un garçon vêtu d’une veste blanche.

Ned Beaumont dit : « Ah ! bon ! » d’un ton désappointé et se rassit.

Le garçon entra dans la chambre et en ressortit avec le plateau du déjeuner. Ned Beaumont jeta le bout de son cigare dans la cheminée et pénétra dans la salle de bain.

Quand il reparut, baigné, rasé et habillé, sa démarche semblait moins lourde et son teint s’était éclairci.

V

Il n’était pas encore midi lorsque Ned Beaumont quitta son appartement. Il parcourut à pied la longueur de huit pâtés de maisons jusqu’à un immeuble assez morne de Link Street. Ayant pressé un bouton dans le vestibule, il pénétra dans le bâtiment et se fit transporter au cinquième étage par un ascenseur exigu.

Il pressa un petit bouton près de la porte marquée 611. Celle-ci s’ouvrit, révélant une petite bonne femme qui ne pouvait guère avoir plus de seize ans. Dans son visage livide, convulsé de fureur, ses yeux noirs brillaient farouchement.

— Oh ! bonjour ! dit-elle avec un vague geste et un sourire destiné à excuser l’irritation de son visage.

Sa voix aiguë avait des résonances métalliques. Elle portait un manteau de fourrure de couleur brune mais elle n’avait pas de chapeau. Ses cheveux presque noirs et coupés très court recouvraient sa tête d’une calotte brillante et comme laquée. Des boucles d’oreilles en cornaline serties d’or s’agitaient à chaque mouvement de sa tête.

Elle recula, tirant la porte avec elle.

Ned Beaumont entra.

— Bernie est levé ?

La colère enflamma le visage de la femme.

— Le sale pignouf ! s’écria-t-elle.

Ned Beaumont poussa la porte sans se retourner. La fille se colla contre lui, saisit ses bras à la hauteur du coude et tenta de le secouer.

— Savez-vous tout ce que j’ai fait pour ce feignant-là ? J’ai abandonné les meilleurs des parents : un père et une mère qui me prenaient pour un petit ange du bon Dieu. Ils m’avaient pourtant bien dit que c’était un propre à rien ! Tout le monde me le disait d’ailleurs, mais j’ai été trop bête pour les croire. Eh ben, je vous promets que maintenant je suis fixée sur son compte, à ce …

Le reste de la phrase n’était qu’une suite d’obscénités.

Immobile, Ned Beaumont écoutait gravement. Ses yeux avaient pris un aspect bilieux. Quand elle s’interrompit, hors d’haleine, il questionna :

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Ce qu’il a fait ? Il m’a laissée tomber, c’t’espèce de …

La phrase s’acheva en de nouvelles obscénités.

Ned Beaumont fit une grimace douloureuse ; il se força à sourire.

— Il n’a rien laissé pour moi ? demanda-t-il.

Elle approcha son visage de celui de Ned Beaumont et ses yeux s’agrandirent.

— Il vous doit quelque chose ?

— J’ai gagné … (Il s’interrompit pour tousser …) Je suis censé avoir gagné, hier, trois mille deux cent cinquante dollars sur Peggy O’Toole, dans la quatrième course.

Elle lâcha son bras et eut un rire sarcastique.

— Vous pouvez toujours attendre !

Elle tendit ses mains, la paume en dessous et les doigts écartés.

— Regardez … Une seule bague.

Un anneau portant une cornaline était passée à son petit doigt. Elle indiqua ses boucles d’oreilles.

— C’est tous les foutus bijoux qui me restent et il ne m’aurait même pas laissé ceux-là si je ne les avais pas eus sur moi.

Ned Beaumont s’enquit d’un ton curieusement détaché :

— Quand c’est arrivé ?

— La nuit dernière, mais je ne m’en suis aperçue que ce matin. Mais vous pouvez être tranquille que je vais m’arranger pour que cet enfant de salaud se morde les doigts d’avoir jamais fait ma connaissance.

Elle plongea sa main dans son corsage et la ressortit fermée. L’ayant tendue jusque sous le nez de Ned Beaumont, elle ouvrit les doigts. Trois bouts de papier chiffonnés apparurent. Mais quand il voulut les prendre, elle referma la main et recula.

Ned Beaumont tordit nerveusement les lèvres et laissa retomber ses bras.

— Avez-vous vu ce que les journaux de ce matin racontent au sujet de Taylor Henry ? dit-elle d’un air excité.

Ned Beaumont répondit : « Oui », d’un ton calme, mais sa poitrine se leva et s’abaissa rapidement.

Elle exhiba de nouveau les trois bouts de papiers.

— Savez-vous ce que c’est que ça ?

Ned Beaumont secoua la tête, mais ses yeux brillaient derrière ses paupières mi-closes.

— C’est des billets à ordre de Taylor Henry, déclara-t-elle d’un ton triomphant ; il y en a pour douze cents dollars.

Ned Beaumont fit mine de parler, puis se ravisa. Finalement, il observa d’un ton indifférent :

— Ils ne valent plus un kopeck.

Elle les replaça dans son corsage et se rapprocha de lui.

— Ils n’ont jamais rien valu, dit-elle, et c’est pour ça qu’il est mort.

— C’est une supposition ?

— C’est tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle, mais laissez-moi vous dire ceci : Bernie a téléphoné à Taylor vendredi dernier et l’a prévenu qu’il lui laissait trois jours pour raquer.

Ned Beaumont passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache.

— Ce n’est pas seulement la colère qui vous fait parier ?

Elle fit une grimace méprisante.

— Naturellement que c’est la colère. Je suis même tout juste assez en colère pour aller porter ça à la police. Et si vous ne croyez pas que c’est arrivé comme ça, vous êtes plus bête que je ne le pensais.

Il parut demeurer incrédule.

— Où les avez-vous trouvés ?

— Dans le coffre-fort …

Elle montra d’un signe de tête l’intérieur de l’appartement.

— À quelle heure a-t-il filé ?

— Je ne sais pas. Je suis rentrée à neuf heures et demie et j’ai passé une partie de la nuit à l’attendre. Ce n’est que ce matin que j’ai commencé à me méfier de quelque chose et que j’ai jeté un coup d’œil pour m’apercevoir qu’il avait raflé tout le fric et tous les bijoux que je n’avais pas sur moi.

Il lissa de nouveau sa moustache et questionna :

— Vous ne savez pas où il est allé ?

Elle se mit à trépigner, maudissant le fugitif d’une voix aiguë et furieuse en brandissant les poings.

— Fermez ça ! dit Ned Beaumont.

Il lui saisit les poignets et la maîtrisa.

— Si vous ne savez rien faire d’autre que brailler, donnez-moi ces billets, je saurai m’en servir.

Elle arracha ses poignets de son étreinte et se remit à crier :

— Je ne vous donnerai rien ! Je les donnerai à la police et à personne d’autre, nom de Dieu !

— Très bien, faites-le. Où croyez-vous qu’il soit parti, Lee ?

Elle répondit qu’elle ne savait pas où il était mais qu’elle savait fichtre bien où elle voudrait le voir.

— C’est ça, remarqua Ned Beaumont avec ennui. Faites de l’esprit, ça nous avancera beaucoup. Croyez-vous qu’il soit retourné à New York ?

— Est-ce que je sais !

Les yeux de la jeune femme révélaient sa méfiance.

Ned Beaumont rougit d’irritation.

— Qu’est-ce que vous avez, maintenant ?

Elle prit un air innocent :

— Rien. Pourquoi ?

Il se pencha vers elle. Sa voix était devenue pesante et il soulignait chacune de ses paroles d’un mouvement de tête.

— Oui ? Eh bien, n’allez pas vous figurer que vous né porterez pas ces billets à la police, Lee, car vous allez y aller.

— Bien sûr que je vais y aller ! fit-elle.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI 

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes