PREMIÈRES LIGNE #50, Tombent les anges de Marlène Charine

PREMIÈRES LIGNE #50

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Tombent les anges de Marlène Charine

1

Rencontre(s)

Il n’y avait eu aucun bruit particulier. Ni choc sourd, ni grincement, ni même le moindre cliquetis qui aurait pu expliquer son réveil. C’est plus une impression qui tira Clara de son sommeil. La sensation d’une présence, toute proche. Sa présence, à lui.

Elle ouvrit les yeux d’un coup, s’obligeant à respirer de manière normale malgré l’étau d’angoisse qui comprimait son cœur. Sur sa table de nuit, le radioréveil indiquait trois heures quarante-sept. Une pluie soutenue giflait les carreaux des fenêtres. Sans bouger, Clara se concentra sur la musique habituelle de son petit appartement. Le ronron de la chaudière. Le souffle d’un léger courant d’air, sous la porte de sa chambre, qui redoublait d’intensité aux moments où les nuages délivraient un crachin plus bourru. La jeune femme referma les paupières pour focaliser tous son attention sur son oreille libre. Il n’y avait rien d’autre. Rien du tout…

Si. Une lame du plancher venait de craquer. Celle tout près de la porte, sur laquelle Clara avait renversé du thé, un soir de décembre. Depuis, elle crissait à chaque fois qu’on y appliquait le moindre poids.

La panique la submergea. Il était là. Il était là, et elle n’avait aucun moyen de défense. Elle avait bien songé à se munir d’un couteau, à le cacher sous l’oreiller. Mais elle était si épuisée, la veille, quand elle s’était glissée sous les draps. Le côté ridicule de cette idée l’avait emporté sur l’envie de se relever pour fouiller dans les tiroirs de la cuisine. Après tout, elle venait de lui échapper. Elle était à l’abri. Il ne lui ferait plus jamais le moindre mal.

Et pourtant, il était là. Elle le sentait jusque dans le plus infime pore de sa peau, dans chaque battement affolé de son cœur. Elle refréna une plainte, inspira une bouffée d’air, puis se laissa glisser sur le sol.

Cachée sous son lit comme une enfant effrayée par le croque-mitaine, elle appuya sa main contre sa bouche pour ne pas sangloter. Un froissement de tissu lui indiqua que quelqu’un avait déposé un vêtement sur le fauteuil placé devant sa coiffeuse. Peut-être avait-il ôté sa veste pour se mettre à l’aise. Elle l’imagina retrousser ses manches avec cette méthode quasi médicale et dut mordre son poing pour s’empêcher de crier. Ses yeux s’habituaient graduellement à l’obscurité. Un pan du paravent japonais qui divisait la chambre s’écarta lentement. Le bas de deux jambes apparut dans son champ de vision. Jean sombre et bien coupé, chaussures en cuir élégantes, solidement campées au milieu de la pièce.

— Bonsoir, mon cœur ! Je suis rentré !

Clara enfonça ses dents plus profondément dans la peau fragile de sa main. Elle ne devait pas bouger. Il ne l’avait peut-être pas vue se dissimuler sous le lit. Elle se recroquevilla davantage et essaya de s’en convaincre.

— Eh bien alors ? Tu ne viens pas m’embrasser ?

Sa voix comportait une tonalité guillerette. Il devait être d’humeur joueuse.

— Hmm, coquine, tu veux t’amuser à cache-cache ? Dans ce cas, je vais me mettre là…

Il contourna le lit avec une lenteur étudiée, en prenant soin de claquer des talons à chaque pas.

— Je vais me tourner contre le mur, fermer les yeux et compter. Quand j’arriverai à dix, j’aurai le droit de te chercher.

En se tordant la tête, Clara vit ses pieds se placer contre la paroi.

— Un…

Elle gémit. Il savait parfaitement où elle se trouvait, c’était une certitude à présent.

— Deux…

Elle devait fuir. Reculer la précipiterait dans ses bras. Elle griffa le plancher, se tracta en avant.

— Trois…

Elle rampa sous les lattes du sommier, la respiration saccadée.

— Quatre…

Une fois à genoux, elle eut l’idée stupide de regarder en arrière. Lui aussi s’était retourné et un sourire malicieux éclairait son visage. Ses manches étaient bel et bien retroussées, comme à chaque fois. Cette constatation fit mollir les jambes de la jeune femme, qui manqua de s’écrouler.

— Cinq…

Toujours chancelante, Clara parvint à reprendre pied. À peine deux mètres cinquante à parcourir avant d’atteindre la porte.

— SixSeptHuitNeufDix ! J’aaaarrive !

Elle bondit en avant avec l’énergie du désespoir. Les ressorts du matelas grincèrent lorsqu’il sauta dessus. Clara sentit sa main effleurer les pointes de ses cheveux au moment où elle franchissait le cadre de la porte. Elle propulsa le battant de toutes ses forces dans son dos.

Dans le corridor, son estomac déjà contracté manqua de se soulever. Il avait faussé les cartes, comme d’habitude. Il trichait toujours, et plutôt deux fois qu’une. Les chaises de la salle à manger s’empilaient devant la porte d’entrée. Elle n’aurait jamais le temps de les débarrasser. Il avait obstrué sa seule issue. Le balcon ne comptait pas : la porte-fenêtre ne fermait pas de l’extérieur et, de toute manière, la perspective de se retrouver bloquée au septième étage, en pleine nuit et sous la pluie, la retenait aussi bien qu’une barrière de meubles.

— Quelle détente, ma belle ! J’adore te voir aussi vigoureuse !

En désespoir de cause, Clara bifurqua vers la salle de bains. Surpris par son changement de trajectoire, il ne put attraper que le bas de son tee-shirt de pyjama. Le coton se déchira, libérant la jeune femme. Elle tourna le verrou au moment où ses mains atteignaient la poignée.

Il aurait pu crier sa frustration, la couvrir d’insultes, ou même tenter de fracasser le dérisoire panneau en contreplaqué. Mais il se mit à rire à gorge déployée. Les paumes pressées contre les oreilles, Clara se laissa glisser contre le mur en carrelage bleu et blanc. Elle ne s’aperçut qu’elle pleurait qu’au moment où il susurra, depuis l’autre côté de la porte :

— Vas-y, mon petit oiseau des îles. Chante. Chante pour moi.

*

Debout au beau milieu du palier, au troisième étage de son HLM de Massy, Cécile hésitait et pestait contre elle-même. Elle était persuadée qu’elle avait fermé cette foutue porte à clé. Non, en fait, elle en était sûre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Ce dernier pour cent d’incertitude, minable et stupide, lui faisait perdre la tête, comme chaque fois qu’elle quittait son appartement. Si elle ressortait son trousseau de clés de son sac, elle maudirait sa faiblesse d’esprit et ce trouble obsessionnel compulsif qui la contraignait à répéter de plus en plus d’actes automatiques. Mais si elle partait sans vérifier que son nid était bien verrouillé, l’incertitude la tarauderait jusqu’à la fin de son service, comme une démangeaison constante dans son esprit. Elle le savait d’avance.

Soupirant, elle avança jusqu’à toucher la poignée, l’abaissa du bout des doigts. Le battant ne pivota pas sur ses gonds. Mais si le pêne n’était pas entièrement engagé ? Résisterait-il à une pression plus forte ? Elle devrait peut-être redonner un tour de…

— Non. Non, non et non, grogna-t-elle.

Elle se rua dans la cage d’escalier avant de se contredire elle-même.

Le temps s’était gâté en cours de soirée et elle regretta vite de ne pas avoir emporté de parapluie. Ce vilain petit diable de trouble obsessionnel lui proposa gaiement de retourner en chercher un. Elle pourrait s’acquitter d’une dernière double vérification de la porte par la même occasion… D’un coup de poing mental, Cécile cloua le bec de l’affreux malin.

Cinq arrêts de RER et deux changements de métro plus tard, elle atteignait le commissariat, dans le quinzième arrondissement. Trempée. Une chance qu’elle ait l’habitude de se changer dans les vestiaires plutôt que d’enfiler son uniforme à la maison. Enfin, une chance, c’était beaucoup dire. Elle ne se pliait pas à cette coutume pour des raisons pratiques. Ni même à cause d’un relent d’obsession. L’envie de passer inaperçue primait. Vu son voisinage, il valait mieux qu’on la prenne pour une hôtesse de caisse ou une aide-soignante que pour une flic.

L’époque où elle était fière d’exhiber sa carte de police était révolue. Celle où elle trouvait de la satisfaction dans son travail de gardienne de la paix aussi. La jeune diplômée idéaliste avait vite déchanté. Les horaires de dingue, les insultes quotidiennes, le salaire de misère… Ça faisait longtemps qu’elle ne se battait plus pour la veuve et l’orphelin. Dans ces conditions-là, même Batman aurait jeté l’éponge. Surtout s’il avait dû faire équipe avec Lambert.

Le supérieur de Cécile, l’honorable brigadier-chef Monard, croyait au pouvoir de la synergie entre collaborateurs. Il tenait à ce que tous ses subordonnés se connaissent et apprennent les uns des autres. Pour réaliser cette vision très à la mode et sans doute réalisable sur le papier, il avait instauré un système de rotation entre équipes. Dans la pratique, cette mesure n’avait guère amélioré la cohésion au sein du service. Tout le monde se connaissait, mais de loin. Cinq ou six gardes mensuelles n’étaient pas suffisantes pour nouer une véritable entente avec un collègue, le considérer comme un partenaire. Quoique, avec certains, un temps plein en tête à tête n’aurait pas résolu le problème. Lambert faisait partie de ceux-là. Le beauf quinquagénaire dans toute sa splendeur. Bide à bière, mouchoir à carreaux dans la poche de gauche et vote dans l’urne de droite. Cécile détestait cordialement les plages de travail où elle devait se le coltiner.

Une fois en tenue, ses cheveux châtain clair attachés comme d’habitude en queue-de-cheval serrée, elle vérifia sur le planning de répartition des teams que cette nuit était bien une de celles qu’elle exécrait. Puis elle traîna les pieds jusqu’au parking.

— Alors, princesse, enfin prête pour le bal ?

— C’est ça, ouais. Tu me laisses conduire la citrouille, pour une fois ?

Lambert s’appuya contre la carrosserie dans une pose qui se voulait séductrice, mais que Cécile aurait qualifiée d’obscène.

— Seulement si tu m’offres un baiser.

— Garde tes clés. J’embrasse pas les crapauds.

Il s’esclaffa tandis qu’elle claquait la portière du côté passager. Il s’installa avec soin dans le siège du conducteur, vérifia l’angle du rétroviseur avec une minutie exagérée. Cécile serra les mâchoires. Soit il cherchait à lui foutre les nerfs en pelote pour rigoler, soit ses troubles compulsifs ne lui avaient pas échappé. Il fallait qu’elle se montre plus vigilante avec ça, à l’avenir.

— Le programme ? s’obligea-t-elle à demander.

— Patrouille du côté ouest. On ne s’arrête qu’en cas d’appel de la centrale. Pas envie qu’un connard me repeigne encore une fois l’habitacle.

Cécile grimaça légèrement, mais hocha la tête malgré tout. L’odeur du cadeau surprise offert par le dernier fêtard embarqué était du genre tenace. Elle préférait encore stopper une rixe au couteau que de se retrouver avec les cheveux aspergés de vomi.

— Ça marche. Roule, ma poule.

— Hmm, ouais, poulette. Dis-moi des mots doux, j’en bande presque.

Il éclata d’un rire gras et démarra enfin. Cécile détourna le regard vers la fenêtre. Les six prochaines heures promettaient d’être longues. Très longues.

Pour parfaire le tout, Lambert s’adjugea comme à l’accoutumée le pouvoir sur l’autoradio, avec ses goûts musicaux pour le moins étonnants. Au début, Cécile s’était imaginé qu’il affectionnerait les tubes de Johnny ou de Michel Sardou, mais chaque fois qu’ils patrouillaient ensemble, il réglait la radio sur une station classique. Entre deux interventions, il sifflotait ou battait la mesure en rythme avec les orchestres symphoniques ou les quatuors à cordes.

D’ailleurs, après une première halte pour empêcher deux bandes de gamines en furie de se scalper à coups de cutters, il se mit à fredonner en compagnie d’un violoncelle. Plus loin, il y eut ce touriste chinois complètement paumé et un prélude au piano. Des sans-abri rendus agressifs par l’alcool, leur élocution pâteuse noyée dans du Beethoven. Une autre rixe aux portes d’un bar-tabac sur fond de tambours et cymbales. Un malaise, un automate à billets fracturé. La routine, plusieurs heures durant. Mozart, Schubert, qu’importe qui tenait le micro. Ces mélodies, même parfois martiales, arrachaient des bâillements à Cécile, qui aurait préféré du bon hard-rock.

Leur garde touchait à sa fin lorsqu’un nouvel appel de la centrale couvrit la musique. Une plainte pour tapage nocturne avec suspicion de violence domestique. Lambert ronchonna en bifurquant vers Grenelle.

— Violence domestique. Mon cul, ouais. Encore une de ces bonnes femmes castratrices qui se lamente parce que monsieur remet les pendules à l’heure de temps en temps.

Cécile considéra son collègue en silence.

— Je ne sais pas ce qui est le pire. Que tu penses vraiment ce genre de choses, ou que tu te permettes de me les dire à voix haute.

— Oh, priez donc pour moi, sainte Cécile…

— Commence déjà par tourner à droite. T’as loupé la rue Émeriau.

*

— Ouvre-moi, ma Clara chérie. Allez, ouvre-moi, je ne t’entends presque plus. Et tu sais combien j’aime t’entendre.

— Allez-vous-en, souffla-t-elle entre deux hoquets étranglés.

— Oh, Clara. Tu vas me faire de la peine. C’est ce que tu cherches ? À me blesser ? À me mettre en colère ?

Ses sanglots redoublèrent. Elle posa son front sur ses genoux repliés. Ses mains étaient glacées, tout comme son dos contre le carrelage. Elle n’était pas parvenue à réunir les lambeaux de son tee-shirt autour de son buste.

— Voilà qui est mieux. Et ça continuera comme ça. Parce que je vais bientôt entrer pour te rejoindre, tu le sais, ma Clara ? J’ai hâte. Je sais que toi aussi, tu t’impatientes.

Les doigts crispés dans ses cheveux, la jeune femme commença à se balancer d’avant en arrière.

— Non, non, non. Je vous en supplie. Laissez-moi tranquille.

— Mais je ne peux pas, mon cœur.

Il avait répondu d’une voix si douce. Si engageante. On ne pouvait pas résister à une voix pareille. Du moins pas tant qu’on ignorait ce qui se cachait derrière.

— Pourquoi ? gémit-elle.

— Parce que nous sommes des âmes sœurs, Clara. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Pour l’éternité.

Il marqua une pause, peut-être pour lui permettre de crier son désarroi. Puis il reprit, cette fois avec une note de mélancolie :

— Souviens-toi, ma belle. Tout a si merveilleusement commencé entre nous. Nous nous sommes trouvés même au milieu de cette foule. Comme s’il n’y avait que nous deux, et que le reste du monde n’existait pas. Tu étais d’une beauté divine. Dès le moment où mon regard s’est posé sur toi, j’ai su que… Oh, Clara. Toutes les choses que j’ai eu envie de te faire, dès cette première seconde ! J’ai tout de suite su que nous serions liés à jamais.

Clara eut un sursaut en l’entendant s’asseoir contre la porte. Quelques centimètres à peine le séparaient d’elle. Sans la paroi, il aurait pu lui saisir la main, la caresser. Ou la trouer à coups de poinçon.

— Tu te souviens de ce que je t’ai fait tout d’abord ? lança-t-il soudain, à nouveau allègre.

Elle se surprit à répondre :

— Vous m’avez attachée.

Il gloussa comme s’il évoquait une scène particulièrement amusante.

— Oui, et très serré, je l’admets. Je recommencerai par cette étape, si elle t’est aussi bien restée en mémoire. Mais je pensais plutôt à la suivante. Elle avait duré longtemps, mais tu avais hurlé d’un bout à l’autre. C’était délicieux. Tu n’as pas oublié, hein ?

Bien sûr que non. Comment pouvait-on effacer des choses pareilles de sa mémoire ? Contre toute attente, les mains de Clara cessèrent de trembler. Elle releva la tête, essuya ses larmes. En tendant le bras, elle attrapa une serviette et s’en enveloppa. Puis elle tourna la molette du radiateur sur le maximum.

Son geste se figea. Cette fois, elle n’était pas prisonnière d’un chalet de montagne isolé. Cette fois, elle n’était pas entravée, son corps offert à la merci de ce monstre avide de souffrance. Elle se trouvait chez elle, à côté de son radiateur. Le même modèle que celui de ses anciens voisins. Leur gamin de quatre ans adorait y catapulter ses petites voitures. Le bruit que cela produisait énervait tout l’immeuble.

Elle ne se rendrait pas sans se battre. Elle se mit debout, but un peu d’eau au lavabo. Puis elle se rassit sur un nid de serviettes, sa brosse à cheveux dans la main.

— Aidez-moi ! hurla-t-elle en abattant encore et encore la brosse contre le panneau métallique. Au secours !

De l’autre côté de la porte, il riait.

— Arrête donc ça, mon cœur. Tu vas te blesser.

Au moment précis où il prononçait ce dernier mot, la brosse à cheveux explosa en une dizaine de morceaux. Clara ne tenait plus entre ses doigts qu’un misérable fragment du manche.

— Tu vois ? C’est mieux comme ça. Allez, respire un grand coup et calme-toi.

Sa voix douce initia une nouvelle vague de panique et d’abattement dans l’esprit de Clara. Elle se recroquevilla sur elle-même, les bras autour de ses genoux.

— Souviens-toi avec moi, ma belle. Après cette première journée mémorable, je t’avais apporté le petit déjeuner au lit. Je t’avais donné la becquée. Je peux presque encore sentir l’odeur du pain chaud. Celle du cacao qui avait dégouliné le long de ton menton, jusque dans ton cou. Ton parfum enivrant.

La jeune femme posa ses mains sur ses oreilles, mais cela ne l’empêchait pas de l’entendre.

— Nous avons vécu tant de choses, les jours suivants. Tu m’as appris à valser. Nous avons dégusté les meilleurs crus de ma cave à vin. J’ai étudié chaque détail de ton corps, tout cela avant même que nous ne fassions l’amour pour la première fois.

Clara sentit son estomac se tordre. Faire l’amour ? Il l’avait violée avec tant de brutalité qu’elle avait bien cru y rester. Mais ce monstre l’avait soignée, dorlotée. Jusqu’à ce qu’elle puisse à nouveau s’asseoir ou bouger la mâchoire. Jusqu’à ce qu’il puisse recommencer ses atrocités.

— Ta peau, Clara…, soupira-t-il. Ta peau est un cadeau des dieux. J’ai tellement envie de la toucher. Sors donc de là. Viens vers moi, mon cœur.

Elle se précipita au-dessus de la cuvette des toilettes, persuadée qu’elle allait rendre tripes et boyaux. Mais la nausée s’estompa.

— Allez. Au. Diable. Laissez. Moi. Tranquille.

— Tss, tss, tss… Je vais me fâcher, si ça continue. Et tu sais ce qui se passe quand la colère me submerge…

Le carillon de la porte d’entrée coupa court à ses menaces. Clara releva la tête, craignant d’avoir rêvé.

— Je suis là ! cria-t-elle malgré tout. Au secours, aidez-moi !

— Personne ne t’entendra, mon petit oiseau.

Sa voix était si douce, si proche. Comme s’il avait chuchoté à deux centimètres de son oreille.

— Par pitié, aidez-moi !

— Chhhht, ma Clara. Ne te fais pas de mal. Je n’aime pas te voir triste.

La sonnerie résonna une deuxième fois. Clara hurla de plus belle, cogna de toutes ses forces contre la porte de la salle de bains.

— Je vais entrer, tu sais. Si tu ne te décides pas à sortir, c’est moi qui viendrai te rejoindre. Regarde…

Juste à côté de ses poings, elle vit la poignée s’agiter. Puis le verrou trembla et commença à osciller.

— Non !

Elle le maintint en position fermée.

— Tu comprends ? Tu m’appartiens, mon cœur. Rien ne peut nous séparer. Aucune distance, aucune porte. Pas même les imbéciles qui se tiennent sur le palier.

La roue dentelée du verrou glissait entre ses doigts humides de sueur froide. Elle cria sa frustration de ne pas pouvoir le retenir, sa peur, sa déception à l’idée qu’il puisse avoir raison. On ne l’entendrait pas.

*

La mégère les attendait derrière sa porte entrebâillée. Pull en laine orné de paillettes passé sur sa chemise de nuit, maquillage permanent criard, son indice de masse corporelle devait friser les quarante.

— C’est pas trop tôt. J’ai appelé il y a plus d’une demi-heure.

— Nous faisons au mieux, m’dame, soupira Lambert. Les bruits ont-ils continué ?

— Un peu moins fort qu’au début, mais oui. Enfin, ça va, ça vient.

Les deux policiers échangèrent un regard. Ils avaient pris les escaliers pour monter, examinant chaque étage, mais aucun son suspect ne leur était parvenu.

— Et selon vous, d’où proviennent-ils ?

— De l’appartement d’en dessous, affirma-t-elle. C’est une petite jeune qui habite là.

— Seule ?

— Pour autant que je sache. Mais là, elle a dû prendre une sacrée dérouillée. Par moments, les corps de chauffe de la salle de bains résonnaient comme des gongs. Bizarre que je n’aie entendu aucun cri. Peut-être qu’elle s’est évanouie.

— Vous êtes allée sonner ? demanda Cécile.

— Pour risquer de me retrouver avec un couteau dans le ventre ? Sûrement pas !

Vu l’épaisseur de sa couche de graisse abdominale, ça ne l’aurait sans doute pas blessée, se dit Cécile. Un coup d’œil à son collègue lui indiqua que pour une fois, leurs réflexions étaient parfaitement raccord.

— Vous avez eu raison, m’dame, répondit Lambert d’un ton mielleux. Rentrez donc chez vous. Nous nous chargeons de la suite.

L’affreuse bonne femme retourna dans son antre, laissant sa porte entrouverte pour profiter d’un éventuel spectacle. Cécile dévala les escaliers la première.

— Clara Pesenti, lut-elle à haute voix avant d’appuyer sur la sonnette.

Le carillon retentit, mais n’engendra pas plus de réactions que lorsque Lambert s’annonça en beuglant au travers de la porte.

— Bon, on s’en va, déclara-t-il au bout d’un moment.

— Attends ! dit brusquement Cécile, une main figée en l’air. T’as pas entendu quelque chose ?

— Ben non.

— Là ! Quelqu’un a crié. Une femme.

Le quinquagénaire colla son oreille contre le battant.

— Ma pauvre, les services de nuit, ça ne te réussit pas. Y a personne, là-dedans.

— Je te dis que si.

— Alors ils pioncent. Chose que j’aimerais bien pouvoir faire aussi, soit dit en passant.

Cécile écarta son collègue et appela à nouveau plusieurs fois avant de se concentrer, les sens aux aguets.

— T’entends encore quelque chose ?

— Non. Mais il faudrait quand même vérifier. Je vais appeler un serrurier, pour…

— Mais tu déconnes ou quoi ? Tu crois qu’on va taillader une serrure à cinq heures du matin juste parce que tu te prends pour Jeanne d’Arc ?

— Tu oublies la voisine.

— Ouais, c’est clair qu’on offre un grand crédit aux râleries de la concierge de service. Et on va trouver quoi, si on entre, hein ? Un couple épuisé de s’être envoyé en l’air la moitié de la nuit ? Oh, peut-être qu’ils auront sniffé une ligne de coke pour être plus performants, on pourra appeler les stups, génial !

— Les cris que j’ai…

— Y a des salopes qui jouissent plus bruyamment que d’autres, point à la ligne ! Fais pas chier, Rivère. Il nous reste vingt minutes de garde, pile-poil le temps de revenir au poste. Alors, bouge ton cul jusqu’à la bagnole, et en silence.

Par acquit de conscience, Cécile attendit encore quelques minutes sur le pas de la porte. Elle essaya de l’ouvrir une fois, deux fois, en s’y appuyant de tout son poids. Elle était verrouillée. Le regard noir de Lambert la retint d’effectuer une tentative supplémentaire.

*

Cécile n’était pas rentrée chez elle. Elle savait d’avance qu’il lui serait difficile de se relaxer, et que dormir serait impossible. Son uniforme remisé dans son casier, elle avait longtemps hésité avant de rendre son arme de service à l’armurerie. Maintenant que c’était fait, elle espérait qu’elle lui serait inutile.

Elle attendit une heure raisonnable dans un petit café décrépit à l’angle de la rue Émeriau. Leur jus de chaussette méritait un procès et leurs croissants sortaient tout droit du congélateur, sans passage par la case four. La batterie de son mobile finit par mourir, épuisée par ses sollicitations, entre jeux débiles et contrôles de l’horloge. Elle aurait été bien embêtée si on lui avait demandé pourquoi elle attendait là. Un pressentiment, peut-être. Le besoin de vérifier que tout était rentré dans l’ordre, sur le palier du septième étage. Que les appels qu’elle avait cru entendre s’étaient tus pour de bon, ou mieux : qu’ils n’étaient dus qu’à une distorsion incongrue de son imagination.

À huit heures tapantes, elle quitta le bistrot. Le bas de l’immeuble était encore plongé dans l’ombre. Elle dédaigna l’ascenseur et gravit une fois de plus les sept étages à pied. Si elle se figea au bout de son ascension, ce ne fut pas à cause de la fatigue ou de son essoufflement.

Appuyé contre le mur dans le couloir, un homme feuilletait un dossier. Un autre, en tenue d’ouvrier et muni d’une perceuse, était accroupi devant la porte de Clara Pesenti. Le premier remarqua aussitôt la présence de Cécile, referma son dossier et s’avança d’un pas qui sentait le flic à des kilomètres. Le flic en civil. Corps de commandement, elle l’aurait parié. La jeune femme se secoua mentalement et alla à sa rencontre.

— Mademoiselle ? Vous vouliez vous rendre chez…

— En effet. Je m’appelle Cécile Rivère, je suis gardienne de la paix. Nous avons patrouillé ici cette nuit, mon coéquipier et moi.

— Capitaine Kermarec, enchanté.

Cécile s’était attendue à un autre grade, commandant, au moins. Pas que le gaillard semble vieux – il devait avoir à peine dépassé la quarantaine –, mais son attitude calme démontrait un certain niveau d’expérience. Il lui sourit et lui serra la main, une poigne franche et énergique.

— Quelle était la raison de cette visite ? reprit-il avant qu’elle puisse libérer sa main.

— Tapage nocturne. La plaignante habite l’étage du dessus, elle était persuadée que le vacarme provenait de cet appartement.

Le capitaine eut une mimique qui trahissait un sursaut d’attention.

— On vous a ouvert ?

— Non. Nous nous sommes annoncés, avons sonné à plusieurs reprises, sans résultat.

— Les bruits ont-ils cessé ?

D’un geste nerveux, Cécile se frotta le front. Tout comme Lambert, ce Kermarec la prendrait sans doute pour une pauvre petite chose trop sensible, pas de taille à affronter les gardes de nuit. Impossible toutefois de travestir la vérité, même pour se donner meilleure contenance.

— J’ai cru entendre des cris, mais comme ce n’était pas le cas pour mon coéquipier…

— Vous êtes repartis sans donner suite, compléta-t-il. Voilà pourquoi je n’ai pas été averti. Mais si je comprends bien, cette histoire vous turlupine suffisamment pour que vous reveniez vous assurer que tout va pour le mieux, ceci alors que vous avez terminé votre service.

— On peut le dire comme ça.

— J’admire votre dévouement.

Il la fixait avec intensité, et Cécile aurait été bien incapable de déterminer si son expression était sarcastique ou non. Elle allait répliquer lorsqu’il ajouta avec une petite grimace navrée :

— Je doute toutefois que Mlle Pesenti soit à l’origine des insomnies de ses voisins.

— Pourquoi donc ?

La serrure céda sous les assauts de la perceuse. Quelques morceaux épars tombèrent sur le sol. L’ouvrier les repoussa du pied et rangea ses outils. Kermarec attendit que le gaillard s’engouffre dans l’ascenseur pour répondre à Cécile.

— La locataire de cet appartement a été retrouvée morte tôt ce matin par les gendarmes de Chamonix.

Avant même que Cécile n’ait eu le temps de réagir à cette nouvelle, il poussa sur le battant de la porte et fit un large geste d’invitation.

— Puisque vous êtes là, vous m’aidez pour la perquisition ?

Pour une obscure raison, les semelles de Cécile semblaient adhérer au sol. Les mots « locataire » et « morte » se percutaient dans son esprit. Clara Pesenti était donc décédée en Haute-Savoie, à l’autre bout de la France. Mais alors, qui avait-elle entendu crier cette nuit ? Et que diable fichait un officier du corps de commandement ici ?

— Chamonix ? articula-t-elle. Certainement pas une nouvelle victime des sports d’hiver, sinon vous n’effectueriez pas une perquisition…

— Il ne s’agit en effet pas d’un accident de montagne. Je le classerais plutôt dans la case « meurtre sauvage ».

La réplique du capitaine la laissa muette. À sa suite, elle pénétra dans l’appartement. Un deux-pièces bien rénové, aménagé en cocon chaleureux. Des notes de couleur partout, sur les tableaux abstraits ou les coussins du canapé. Dans la salle à manger, la table avait été dressée pour un repas en tête à tête.

Kermarec se munit de gants en latex. Il se dirigea vers la chambre à coucher, tâtonna pour allumer le plafonnier. Le lit était en désordre.

— Bon, cantonnez-vous dans l’entrée, Rivère. Je devrai revenir avec la scientifique.

— Pour déterminer si l’agresseur est passé par là ?

— Entre autres. Vu le décor, on pourrait penser qu’il s’agit d’une romance qui a mal tourné. Quelque part entre l’apéro sous la couette et le dîner.

— Je peux jeter un œil dans la salle de bains ?

— Si ça vous chante.

Il lui tendit une paire de gants, qu’elle enfila avec maladresse. Elle appuya sur la poignée, mais le battant refusa de bouger.

— C’est fermé.

Kermarec haussa un sourcil et vint répéter le même geste. La porte s’ouvrit sans problème.

— Un peu grippée, sans doute.

Il retourna fureter dans le salon et Cécile pénétra dans la salle de bains.

Le radiateur chauffait à plein régime, mais pourtant elle fut accueillie par une vague de froid. Un frisson désagréable parcourut sa nuque. Une sensation insaisissable accompagnait la chute de température. Celle d’une présence à ses côtés, une présence irradiant la peur et le désespoir. Le froid s’intensifia et durant une fraction de seconde, Cécile crut deviner les contours d’une silhouette féminine dans le reflet du miroir. Elle se retourna d’un bond dopé à l’adrénaline, détailla chaque centimètre carré de la pièce. Bien entendu, il n’y avait personne à ses côtés.

Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Cécile se hâta de ressortir. Elle inspira un bon coup, frotta ses bras hérissés de chair de poule pour chasser cette étrange sensation. Il n’y avait rien à signaler dans la salle de bains, hormis une brosse à cheveux brisée dont les morceaux épars jonchaient le sol. Rien d’autre.

La porte claqua quand elle la repoussa, comme sous le coup d’un courant d’air. Elle rejoignit Kermarec qui inspectait un petit secrétaire, déplaçant lettres et bibelots du bout de l’index.

— Je peux regarder ? fit-elle en désignant le dossier qu’il avait coincé sous son coude.

— Allez-y. De toute manière, je vous demanderai de faire un saut dans mon service, que je puisse enregistrer votre déposition.

Cécile ouvrit la chemise cartonnée presque à contrecœur. Elle survola à peine son contenu. Les clichés du cadavre se passaient de commentaires. Elle s’obligea à déglutir plusieurs fois avant d’articuler la question qui lui brûlait les lèvres. Malgré tout, sa voix trembla un peu.

— On sait qui l’a…

— J’attends un coup de fil à ce propos. Vous vous sentez bien, Rivère ?

— Ça va, mentit-elle. Je… Non, n’allez pas par là !

Elle lui barra précipitamment le passage.

— Qu’est-ce qui vous prend, bon Dieu ?

— Il a un couteau !

— Qui ?

— Je… je ne sais pas…

Cécile se détourna, les joues flambantes de honte. Qu’est-ce qui lui prenait ? Une minute plus tôt, elle croyait discerner une jeune femme dans la salle de bains. À présent, elle aurait juré qu’un homme armé se trouvait là. Elle ne l’avait pas vu, elle le savait, c’est tout. Tout comme elle était persuadée d’avoir entendu quelqu’un crier dans cet appartement la nuit dernière. Bon sang, elle débloquait sur toute la ligne.

— Depuis quand n’avez-vous pas dormi ?

Kermarec la dévisageait avec un air incrédule qui en disait long sur sa manière de penser. Cécile aurait volontiers rétorqué, si son esprit en berne avait daigné lui souffler une riposte constructive – et logique, surtout. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer, point barre. Par chance, une sonnerie de téléphone la libéra de toute réponse. Kermarec sortit son mobile de sa poche, prit la communication et grogna quelques courtes répliques entre les phrases de son interlocuteur. À la fin de l’appel, son visage exprimait une profonde lassitude.

— Les gendarmes ont retrouvé le meurtrier présumé. Ou plutôt son corps. Selon le brigadier, la fille a tenté de s’enfuir du chalet où il la séquestrait. Il l’a poursuivie et est tombé dans un ravin. Manque de chance, elle était trop faible pour survivre dans un tel état, à patauger à moitié nue dans un mètre de neige de printemps.

Il s’approcha d’un meuble bas sur lequel trônait un cadre photo. La jeune femme sur le portrait pétillait de vivacité.

— Pauvre gamine. Bon, allez, on ferme boutique. Rentrez chez vous, Rivère.

*

Cécile ne s’assoupit qu’une heure, flottant dans les brumes d’un sommeil chargé de cauchemars. Elle se réveilla en nage et aussitôt sa sueur se glaça sur sa peau. Les souvenirs de cette incroyable matinée revinrent la frapper de plein fouet. Les sensations presque palpables ressenties dans la salle de bains. Ces certitudes aberrantes, issues de nulle part. Son malaise face aux clichés de Clara dans le dossier d’enquête.

En les consultant, elle avait reconnu Clara.

Elle l’avait rencontrée, d’une certaine manière. Juste avant d’ouvrir ce dossier. Elle avait entrevu sa silhouette, reflet fugace dans le miroir de sa salle de bains. La terreur qu’elle avait perçue provenait d’elle. Une peur assez forte pour la glacer jusqu’à la moelle.

Putain, mais qu’est-ce qui lui arrivait ? Les troubles obsessionnels compulsifs, passe encore. Mais ce genre de trucs ? Elle ne savait même pas comment classifier cet événement. Impossible de le justifier par une simple fatigue nerveuse. Elle devenait dingue, vraiment dingue, et sa panique formait un écho parfait avec celle ressentie chez Clara Pesenti.

Ça ne pouvait pas être réel. Il devait y avoir une explication rationnelle. Peut-être s’agissait-il plus d’une forme d’instinct policier que d’une vision digne d’un médium à deux balles. Il fallait qu’elle en ait le cœur net.

Elle repoussa les draps moites et s’habilla en vitesse. Quitta son appartement pour rejoindre la gare du RER. Cinquante minutes de trajet durant lesquelles son cerveau tourna à plein régime. Elle aurait préféré qu’il se mette en pause, tant certaines pensées flirtaient avec l’irrationnel et l’empêchaient de se convaincre que tout cela n’avait été que le fruit d’une nuit pénible. Qu’elle était surmenée, mais pas folle.

Au poste de police, le préposé à l’armurerie fut surpris de la voir de retour. Elle prétexta un exercice de tir sportif. Il haussa les épaules et lui tendit son pistolet. Cécile s’en empara et trouva son poids inhabituel. Comme si l’assemblage de plastique et de métal avait avalé une dose supplémentaire de plomb durant son court repos, pour rendre son port plus ardu. Le manipuler hors du cadre de son service, sans uniforme ni fonction, mettait Cécile mal à l’aise. Malgré tout, l’avoir en sa possession la rassurait. Elle pourrait parer à toute éventualité. Contrer ce danger imminent qu’elle avait détecté plus tôt, et qui l’avait amenée à barrer le chemin du capitaine Kermarec. Pas que ce geste ait plus de sens que le reste, mais elle se raccrochait à ce qu’elle pouvait.

Personne n’était encore retourné à l’appartement de la rue Émeriau. Cécile se glissa sous les scellés posés par Kermarec, parcourut chaque pièce, lentement, avant d’entrer dans la salle de bains. À l’intérieur, la même impression de froid, le même malaise indescriptible l’enveloppa comme une chape oppressante.

Elle chercha une ombre, une preuve tangible de la présence qu’elle devinait. En vain. Par contre, elle sut soudain ce qu’il convenait de faire. Cela lui vint de manière intuitive, idée paisible dans le tumulte de ses pensées. Une part d’elle continuait malgré tout à lui intimer de partir de là. Que c’était ridicule. Qu’il ne se passerait rien, de toute façon.

Quant au reste de son esprit conscient, il crevait de trouille.

Les paupières closes, elle se força à respirer posément, chassa de sa tête la petite voix qui lui serinait qu’elle était bonne pour l’asile.

— Clara, dit-elle d’une voix qu’elle tentait vainement de contrôler. Je vous laisse ceci. Il est chargé et j’ai ôté le cran de sûreté. Vous n’avez plus qu’à tirer.

Juste avant de ressortir, elle hésita, scruta l’espace autour d’elle. Le rideau de douche ondulait parfois au gré de la ventilation, mais autrement, rien ne bougeait.

— Faites ce que vous avez à faire, Clara. Pour vous libérer de lui. Vous méritez d’être en paix.

Un discours mélodramatique au possible. Elle aurait voulu se moquer d’elle-même, mais son estomac était trop noué pour ça. Elle quitta l’appartement, sans se retourner. Elle alla s’asseoir sur les premières marches des escaliers et posa sa tête contre le mur. Une idée cynique germa dans son esprit en déroute. Si malgré tout il se passait quelque chose… Alors ce serait la première fois en cinq ans de métier qu’elle aurait l’impression d’avoir aidé quelqu’un. Une personne sans défense. Dommage qu’elle fût déjà morte.

Le coup de feu retentit à quinze heures dix-sept.

Le souffle court, Cécile se força à retourner dans le deux-pièces. La balle avait transpercé la porte-fenêtre menant au balcon. De minuscules projections entouraient le point d’impact. Des gouttelettes de sang. Aucune autre trace ne révélait ce qui venait de se produire.

Cécile ramassa la douille, puis son pistolet, posé avec soin sur un coussin du canapé. La crosse lui glaça les doigts. Elle tourna sur elle-même à la recherche d’un signe, mais n’en décela aucun. Le cœur au bord des lèvres, elle souffla :

— Je laisserai la porte ouverte.

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