PREMIÈRES LIGNE #56, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee



PREMIÈRES LIGNE #56

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

1

Au moins, il est bien habillé. Cravate noire, smoking, tout le tremblement. Si vous devez vous faire tuer, autant laisser de vous l’image la plus flatteuse.

La puanteur qui se plante dans ma gorge me fait tousser. Dans quelques heures elle va devenir intolérable ; assez forte pour retourner l’estomac d’un poissonnier de Calcutta. Je sors de ma poche un paquet de Capstan, j’en tapote une, je l’allume et j’inhale en laissant la fumée douce nettoyer mes poumons. La mort sent plus mauvais sous les tropiques. Comme la plupart des choses.

Il a été découvert par un petit vigile décharné au cours d’une de ses rondes. Le pauvre a failli en mourir de peur. Une heure plus tard il tremble encore. Il l’a découvert gisant dans une impasse sombre, ce que les gens du lieu appellent gullee, bordée sur trois côtés par des bâtiments délabrés, où le ciel n’est visible qu’en regardant en l’air et en se dévissant le cou. Le gamin doit avoir de bons yeux pour l’avoir repéré dans le noir. Mais peut-être s’est-il simplement fié à son nez.

Le corps gît sur le dos, tordu et à demi submergé par un cloaque à ciel ouvert. La gorge tranchée, les membres comme disloqués, et une grosse tache de sang brun sur un plastron empesé. Il manque des doigts à une main et un œil a été arraché de son orbite – cette ultime indignité est l’œuvre des gros corbeaux noirs qui montent encore une garde sévère sur les toits. Autrement dit, ce n’est pas une fin très digne pour un burra sahib.

J’ai quand même vu pire.

Enfin, il y a le message. Un bout de papier taché de sang, roulé en boule et enfoncé de force dans la bouche comme un bouchon de liège dans une bouteille. C’est un détail intéressant, et nouveau pour moi. Quand vous croyez avoir tout vu, c’est agréable de découvrir qu’un meurtrier peut encore vous surprendre.

Une foule d’autochtones s’est rassemblée. Une collection hétéroclite de badauds, de colporteurs et de femmes. Ils se bousculent pour s’approcher de plus en plus près, brûlant d’apercevoir le cadavre. La nouvelle s’est vite répandue. Comme toujours. Le meurtre est un bon divertissement dans le monde entier et là, à Black Town, on pourrait vendre des billets pour voir un sahib mort. J’observe pendant que Digby aboie à quelques agents locaux d’établir un cordon. Ces derniers à leur tour crient en direction de la foule et des voix étrangères les huent et leur lancent des insultes. Les agents jurent, ils brandissent leur lathi en bambou et frappent de tous côtés en repoussant peu à peu la populace.

Ma chemise me colle au dos. Il n’est pas encore neuf heures et la chaleur est déjà oppressante, même à l’ombre dans la ruelle. Je m’agenouille près du corps et je le tâte. La poche intérieure de la jaquette est gonflée et j’en tire le contenu : un portefeuille de cuir noir, des clefs et des pièces de monnaie. Je range les clefs et la monnaie dans le sac des pièces à conviction et m’intéresse au portefeuille. Il est vieux, mou et usé et a probablement coûté très cher quand il était neuf. À l’intérieur, froissée et écornée par des années de manipulation, une photo de femme. Elle a l’air jeune, probablement une vingtaine d’années, et porte des vêtements dont le style suggère que la photo a été prise il y a déjà un certain temps. Je la retourne. Les mots Ferries & Sons, Sauchiehall St., Glasgow sont imprimés au verso. Je la glisse dans ma poche. Pour le reste, le portefeuille est à peu près vide. Pas d’argent, pas de cartes de visite, quelques reçus. Rien pour indiquer l’identité de l’homme.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Premières lignes #55, Dans la ville en feu, Michael Connelly


PREMIÈRES LIGNE #55

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Dans la ville en feu, Michael Connelly

Le troisième soir, le nombre des morts était déjà si élevé et montait si rapidement que beaucoup d’équipes des Homicides de la division avaient été retirées des premières lignes du maintien de l’ordre et du contrôle des émeutiers et affectées aux rotations d’urgence de South Central. L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.

South Central était une vraie zone de guerre. Il y avait des incendies partout. Des pillards avançant en meutes passaient d’une boutique à une autre, tout semblant de dignité et de code moral parti avec la fumée qui s’élevait au-dessus de la ville. Les gangs de South L.A. se montraient en force pour contrôler les ténèbres, allant jusqu’à demander un armistice dans leurs guerres intestines afin d’opposer un front uni à la police.

Plus de cinquante personnes avaient déjà trouvé la mort. Des propriétaires de magasins avaient abattu des pillards, la garde nationale avait abattu des pillards, des pillards avaient abattu d’autres pillards, et il y avait tous les autres – tous les tueurs qui profitaient du chaos et des troubles sociaux pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les frustrations du moment et les émotions qui se donnaient libre cours dans les rues.

Deux jours plus tôt, les fractures raciales, sociales et économiques qui agitaient la ville avaient brisé sa surface avec une intensité proprement sismique. 

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

C’est lundi, que lisez-vous ?

C’est lundi, que lisez-vous ? Une nouvelle rubrique sur A vos Crimes

C’est lundi, que lisez-vous ? 

Tout le monde connait, enfin je suppose ! Aussi sur A vos crimes, je vais essayer à mon tour de participer à ce grand rendez-vous des blogueurs livresque

Ce rendez-vous du « C’est lundi, que lisez-vous ? » fut initié par une blogueuse qui s’est inspirée de It’s Monday, What are you reading ? by One Person’s Journey Through a World of Books. Il a depuis été repris par I believe in Pixie dust. Et par de très nombreux autre blog francophone ou anglo saxon. Et même un peu partout dans le monde.

Le principe est simple : chaque lundi, je réponds à 3 questions :

Qu’ai-je lu la semaine passée ?
Que suis-je en train de lire en ce moment ?
Que vais-je lire ensuite ?

Donc à partir de la semaine prochaine, il y aura un nouveau rendez-vous chaque lundi, ou presque avec :

C’est lundi, que lisez-vous ?

Et je vous direz :

CE QUE J’AI LU CETTE SEMAINE

JE SUIS EN TRAIN DE LIRE

CE QUE JE LIRAI ENSUITE

Alors à très vite, mais au fait …

Premières lignes #54, American Dirt de Jeanine Cummins


PREMIÈRES LIGNE #54

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

American Dirt

de Jeanine Cummins

1

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui. Mais les autres suivent en rafale, un grondement, un rugissement, clac-clac-clac, à la vitesse d’un hélicoptère. Il y a des hurlements aussi, sauf que ce bruit-là ne dure pas, vite anéanti par les tirs. Avant que Luca ait le temps de remonter la fermeture Éclair de son pantalon, d’abaisser le couvercle de la cuvette, de monter dessus pour regarder dehors, avant qu’il ait le temps de chercher la source de cette terrible clameur, la porte de la salle de bains s’ouvre à la volée, Mami1 est là.

– Mijoven, dit-elle, si doucement qu’il ne l’entend pas.

Ses mains ne sont pas tendres ; elle le propulse vers la douche. Luca trébuche sur la marche carrelée surélevée et tombe, mains en avant. Mami atterrit sur lui et, dans sa chute, il s’ouvre la lèvre avec ses dents. Il a le goût du sang. Une goutte opaque forme un tout petit rond rouge sur le carrelage vert brillant de la douche. Mami pousse Luca dans l’angle. Cette douche n’a pas de porte, pas de rideau. C’est juste un recoin dans la salle de bains de son abuela, séparé par un troisième mur carrelé construit pour suggérer une cabine. Un mètre soixante de haut, quatre-vingt-dix centimètres de long, juste assez grand pour, avec un peu de chance, abriter Luca et sa mère des regards. Il a le dos calé, ses petites épaules touchent les deux murs, ses genoux sont remontés sous le menton. Mami s’enroule autour de lui comme une carapace de tortue. La porte de la salle de bains est restée ouverte, ce qui inquiète Luca, même s’il ne voit rien au-delà du bouclier que constitue le corps de sa mère, derrière la demi-barricade formée par le mur de la douche de son abuela. Il aimerait ramper hors de la cabine et tapoter la porte. Il aimerait la pousser jusqu’à ce qu’elle se ferme. Il ignore que sa mère l’a laissée volontairement ouverte. Il ne sait pas qu’une porte fermée ne fait qu’attirer encore plus les curieux.

Dehors, le fracas des tirs continue, auquel s’ajoute une odeur de charbon de bois et de viande brûlée. Papi est en train de faire griller de la carne asada et les cuisses de poulet que Luca préfère. Il les aime un peu noircies, il aime la saveur piquante de la peau croustillante. Sa mère relève la tête, juste assez pour pouvoir le regarder dans les yeux. Elle place ses mains des deux côtés de son visage et tâche de lui couvrir les oreilles. Dehors, les tirs s’espacent. Ils s’arrêtent puis reprennent, des coups brefs qui ressemblent, pense Luca, aux battements sauvages et désordonnés de son cœur. Malgré le raffut, il entend toujours la radio, une voix de femme qui annonce La Mejor 100.1 FM Acapulco ! et puis le groupe Banda MS qui chante comme ils sont heureux d’être amoureux. Quelqu’un tire sur la radio, des gens rient, des voix d’hommes. Deux ou trois, difficile à dire. Des pieds bottés frappent le sol du patio d’Abuela.

– Est-ce qu’il est là ? demande l’une des voix, juste devant la fenêtre.

– Il est là.

– Et le gosse ?

– Mira, il y a un garçon ici. C’est lui ?

Adrián, le cousin de Luca. Il porte des chaussures à crampons et un maillot floqué du nom Hernández. Adrián est capable de faire rebondir un ballon de football quarante-sept fois de suite sur ses genoux.

– Je n’sais pas. Il a l’air du même âge. Prends une photo.

– Hé ! du poulet ! dit une autre voix. Ça a l’air bon. Tu veux un peu de poulet ?

La tête de Luca frôle le menton de Mami, enroulée étroitement autour de lui.

– Oublie le poulet, pendejo2. Fouille la maison.

Accroupie, Mami se balance sur ses talons et pousse Luca encore plus fort contre le mur. Elle se presse contre lui, ils entendent grincer et claquer la porte de derrière. Bruits de pas dans la cuisine. Rafales de balles intermittentes dans la maison. Mami tourne la tête et remarque, solitaire et brillante sur le carrelage, la tache de sang de Luca, illuminée par le jour qui filtre à travers la fenêtre. Luca entend le souffle qui déchire la poitrine de Mami. La maison est silencieuse maintenant. Le couloir qui mène à la porte de cette salle de bains est moquetté. Mami tire la manche de sa chemise sur sa main et Luca horrifié la voit s’écarter de lui, se pencher vers l’éclaboussure de sang révélatrice. Elle la frotte avec sa manche, ne laissant qu’une faible trace, puis se jette de nouveau sur Luca, tandis que l’homme dans le couloir ouvre la porte en grand avec la crosse de son AK-47.

Ils doivent être trois, parce que Luca entend toujours deux voix dans la cour. De l’autre côté du mur de la douche, celui qui vient d’entrer déboutonne son pantalon et vide sa vessie dans les toilettes. Luca ne respire pas. Mami ne respire pas. Ils ferment les yeux, leur corps ne bouge pas, même l’adrénaline ne circule pas, bloquée par leur immobilité calcifiée. L’homme a un hoquet, tire la chasse, se lave les mains. Il les essuie à la belle serviette de toilette jaune d’Abuela, celle qu’elle ne sort que pour les réceptions.

Ils ne bougent pas après le départ de l’homme. Même après qu’ils entendent de nouveau grincer et claquer la porte de la cuisine. Ils restent là, figés, un entrelacement de bras, de jambes, de genoux et de mentons, paupières serrées, doigts enchevêtrés, même après qu’ils entendent l’homme rejoindre ses compagnons dehors, après qu’ils l’entendent annoncer que la maison est vide et qu’il va manger un peu de poulet, parce qu’il n’y a pas de raison de laisser perdre un si bon barbecue alors que les enfants meurent de faim en Afrique. L’homme se tient encore assez près de la fenêtre pour que Luca entende les bruits aqueux et caoutchouteux que fait sa bouche en mastiquant le poulet. Luca se concentre sur sa respiration ; inspirer et expirer en silence. Il se raconte que tout ça n’est qu’un mauvais rêve, un rêve terrible, certes, mais un de ceux qu’il a déjà souvent faits. Et dont il se réveille immanquablement, le cœur qui cogne, inondé de soulagement. C’était juste un rêve. Parce que ces hommes sont les croque-mitaines modernes des villes mexicaines. Parce que même les parents qui évitent de parler de la violence en présence de leurs enfants, qui prennent soin de changer de station de radio quand on annonce de nouveaux massacres et de dissimuler leurs pires frayeurs, même ces parents ne peuvent empêcher les enfants de discuter entre eux. Sur les balançoires, sur le terrain de football, dans les toilettes de l’école, les horribles histoires enflent et se répandent. Ces gamins, riches, pauvres, ou de classe moyenne, ont tous vu des cadavres dans les rues. Meurtres ordinaires. Et à discuter ainsi entre eux ils apprennent qu’il existe une hiérarchie du danger, que certaines familles courent plus de risques que d’autres. Alors, bien que ses parents n’aient jamais laissé paraître le moindre indice qu’ils courent un tel risque, bien qu’ils aient fait montre d’un courage impeccable devant leur fils, Luca savait – il savait que ça arriverait un jour. Mais la vérité n’adoucit pas le choc. Passe un long, long moment avant que sa mère desserre son étreinte sur la nuque de Luca, avant qu’elle ne se penche suffisamment pour remarquer que la lumière qui filtre à travers la fenêtre de la salle de bains a changé d’angle.

Après la terreur et avant la confirmation de la réalité, il y a toujours un moment de grâce. Quand, finalement, Luca bouge, il éprouve la brève, l’étourdissante euphorie du simple fait d’être vivant. Un court instant, le pénible passage du souffle dans sa poitrine le réjouit. Il pose les mains à plat sur le carrelage pour en sentir la fraîcheur sous sa peau. Mami s’effondre contre le mur en face de lui, remue la mâchoire, ce qui révèle la fossette sur sa joue gauche. Ça fait tout drôle de voir ses belles chaussures de ville dans la douche. Luca touche la coupure de sa lèvre. Le sang a séché, mais il la gratte avec ses dents et elle se rouvre. Il comprend que, si c’était un rêve, il n’aurait pas le goût du sang.

Finalement, Mami se lève.

– Reste ici, ordonne-t-elle dans un murmure. Ne bouge pas jusqu’à ce que je revienne te chercher. Ne fais pas un bruit, tu comprends ?

Luca se jette sur elle, la retient par la main.

– Mami, ne pars pas.

– Mijo, je vais revenir bientôt, d’accord ? Tu restes ici. – Mami lui desserre les doigts. – Ne bouge pas, répète-t-elle. Sois un bon garçon.

Luca ne trouve pas difficile d’obéir aux consignes de sa mère, non seulement parce qu’il est un garçon obéissant, mais parce qu’il ne veut pas voir. Toute sa famille, ici, dans la cour d’Abuela. Aujourd’hui, samedi 7 avril, c’est la fête pour la quinceañera, le quinzième anniversaire, de sa cousine Yénifer. Elle porte une longue robe blanche. Son père et sa mère sont là, tío Alex et tía3 Yemi, et aussi son petit frère Adrián qui, parce qu’il vient d’avoir neuf ans, prétend qu’il a un an de plus que Luca alors qu’ils n’ont en fait que quatre mois de différence.

Avant que Luca ait besoin d’aller uriner, Adrián et lui s’envoyaient du pied le ballon avec les autres primos4. Les mères, assises autour de la table dans le patio, laissaient goutter leurs palomas5 glacées sur leurs petites serviettes. La dernière fois qu’ils s’étaient tous réunis chez Abuela, Yénifer était entrée par hasard dans la salle de bains où se trouvait Luca, qui en avait été si mortifié qu’aujourd’hui il a demandé à Mami de l’accompagner et de monter la garde devant la porte. Ce qui n’a pas plu à Abuela ; elle a dit à Mami qu’elle le dorlotait, qu’un garçon de son âge devait se rendre aux toilettes sans adulte. Mais Luca est un enfant unique, alors il peut se permettre de faire des choses que ne font pas les autres.

Quoi qu’il en soit, Luca est seul maintenant dans la salle de bains et, bien qu’il essaie de ne pas y penser, l’idée l’envahit : ces mots d’énervement entre Mami et Abuela sont peut-être les tout derniers qu’elles auront échangés. Luca s’était approché de la table en se tortillant, avait chuchoté à l’oreille de Mami, et Abuela, assistant à la scène, avait secoué la tête, agité un doigt accusateur, et fait ses remarques. Avec cette façon qu’elle a de sourire quand elle critique. Mais Mami prend toujours le parti de Luca. Elle avait roulé les yeux et repoussé malgré tout sa chaise, sans tenir compte de la réprobation de sa mère. C’était quand ? Il y a dix minutes ? Deux heures ? Luca a l’impression d’être à la dérive, d’avoir perdu les limites du temps qu’il a toujours connu.

De l’extérieur lui parvient le son des pas hésitants de Mami, ses pieds qui butent doucement contre les débris épars d’objets brisés. Un unique halètement, trop ronflant pour être un sanglot. Et puis un enchaînement précipité de sons tandis qu’elle traverse le patio dans un but bien précis, enfonce les touches de son téléphone, parle d’une voix traînante que Luca ne lui connaît pas, aiguë et comme coincée dans l’arrière-gorge.

– Au secours.1.

En espagnol mami signifie « maman », papi « papa » et abuela « grand-mère ». (Toutes les notes sont des traductrices.)2.

Pendejo : « abruti ».3.

Tío : « oncle » ; tía : « tante ».4.

Primos : « cousins ».5.

Les palomas sont des cocktails à base de tequila et de jus de pamplemousse.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Entre fauves de Colin Niel, lecture 5

Et si on lisait le début

Il y a 4 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

9 mars

Kondjima

La sécheresse, certains disent que les Himbas sont condamnés à s’y habituer. Que désormais les années sans pluie ni courant dans les rivières vont devenir la règle, que le Kaokoland tout entier va devenir aussi sec qu’une bouse au soleil, que nous serons contraints de migrer jusqu’en Angola pour trouver de quoi nourrir nos bêtes. Ryatwa prétend que c’est la faute des Blancs, qu’après avoir colonisé l’Afrique, ils ont même infesté le ciel et les nuages avec leurs usines. J’ignore s’il dit vrai : des sécheresses, nos aïeux en ont enduré plus d’une par le passé, notre existence est ainsi faite de temps plus rudes que d’autres. Peut-être aurions-nous dû honorer les ancêtres avec plus de ferveur, comme l’explique le gardien du feu sacré. Peut-être est-ce l’œuvre de quelque sorcier de la capitale, jeté sur les Himbas parce que nous nous opposons à ce barrage que le président de la Namibie entend ériger sur nos terres. Je ne sais pas.

Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que jamais nous n’avions connu d’année aussi aride que celle-là. Et qu’à bien y réfléchir, sans cette sécheresse, jamais je n’aurais pris la décision de tuer le lion.

Je venais de terminer la clôture lorsque mon père s’approcha, pour dire :

– Tara. Ici, ce n’est pas assez solide. Il faut que tu rajoutes du bois avant que n’arrive la nuit.

Je soupirai, agacé par ses mots. Mon père était ainsi : toujours plus exigeant avec moi qu’avec Tjirikuze, toujours à dénigrer mon travail. Il ne me regardait même pas, le visage grave au-dessus de son gros collier ombongora. Je considérai le kraal dans lequel étaient massées nos quatre-vingt-treize chèvres. J’avais collecté tous les troncs de mopane disponibles aux alentours, ramassé jusqu’à la dernière souche fendue, en haut de la colline qui nous faisait face, j’avais enfoncé le bois dans la terre, enchevêtré chaque branche pour former la clôture. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus pour que mon père soit satisfait de mon ouvrage.

J’observai le bush aride qui nous entourait. Après nous avoir harassés tout le jour de sa chaleur caniculaire, le soleil s’était enfin couché derrière la corniche, bientôt la nuit allait s’abattre sur le désert. Bientôt arriverait l’heure où, si nous avions encore été au village, je me serais préparé pour retrouver Karieterwa. En vérité je n’avais aucune envie d’être ici, seul avec mon père, nos chèvres qui bêlaient sans arrêt, et pas la moindre barre de réseau pour mon téléphone cellulaire.

En temps normal, nous avions l’habitude de vivre au village pendant toute la saison sèche. Les réserves d’eau permettaient de tenir jusqu’au retour des pluies, les pâturages alentour suffisaient à nourrir le bétail. J’aimais cette période de l’année où nous nous retrouvions tous ensemble après nos mois de transhumance à travers plaines et montagnes. C’est durant ces mois que se tenaient les cérémonies de mariage ou d’offrandes aux ancêtres, autant d’occasions de sacrifier une chèvre et de manger un peu de viande. Tous les matins, nous partions en bande avec les bêtes et nos badines pour les pousser, sifflets en feuille de mopane coincés entre les lèvres. Dans la journée, entre la traite et le ramassage du bois, tandis que le gardien veillait sur le feu sacré, nous avions des moments rien qu’à nous, pour jouer au football ou à l’omuwa. Certains soirs s’élevaient les chants d’un ondjongo, les filles frappaient des pieds et des mains, imitaient dans la nuit noire la danse de quelque animal affolé. Dès que l’occasion se présentait, aussi, je profitais d’un 4×4 pour me rendre à Opuwo, retrouver mon ami Ryatwa s’il était en ville, consulter mon compte Facebook avec son aide et un réseau digne de ce nom, aller sur YouTube et sur Instagram qu’il m’avait fait découvrir.

Mais cette année, tout était différent.

Cette année ne ressemblait à aucune autre.

D’abord parce qu’au village, trois soirs de suite, j’avais fait l’amour à Karieterwa, la femme dont je rêvais depuis des années. Mais aussi parce qu’à cause de cette fichue sécheresse, nous étions partis plus tôt que jamais nous ne l’avions fait depuis que je suis en âge de guider un troupeau.

Lorsque nous avions compris que le point d’eau était presque à sec, j’avais l’impression que nous venions à peine de revenir de transhumance. Le puits où nous allions chercher notre eau ne permettait plus de remplir qu’un minuscule bidon par jour. Dans ce qui devait être des prairies pour les vaches et les chèvres, l’herbe était rase et brûlée, le cheptel se traînait sous le soleil, cherchait le moindre buisson rabougri pour s’abriter dans son ombre. Des rumeurs racontaient qu’à l’est du pays, des éleveurs s’étaient déjà résolus à vendre des troupeaux tout entiers de peur de les voir dépérir. Mon père est de nature inquiète, il a peur de tout, mais jamais je ne l’avais vu aussi soucieux. De jour en jour, tandis qu’il observait se tendre la peau et pointer les os des animaux, son visage se fermait. Il n’a jamais eu une seule vache à lui, mais ses chèvres, il les aimait plus que ses deux fils. Plus que moi, en tout cas, c’est certain.

Un après-midi, la jeune Ueya était revenue au village avec une vache en moins. Elle avait expliqué comment, sur le chemin du retour, l’animal s’était effondré dans la terre pour ne plus s’en relever, terrassé par la soif et la faim. La nouvelle avait plongé les habitants dans le désarroi, hommes et femmes ne parlaient plus que de ça, de cette sécheresse exceptionnelle qui frappait toute la Namibie. Ça devait arriver, disait-on, il n’avait pas assez plu avant la saison sèche. Mon père n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée, le front barré des rides de l’inquiétude. Il avait rejoint sa case avant tout le monde, songeur et silencieux dans la nuit noire. Et au matin, alors que le jour n’était même pas levé et que je me remettais à peine de ce que Karieterwa et moi avions fait en début de nuit, il avait dit, sans se soucier de mon avis sur la question :

– Kondjima. Toi et moi, nous allons partir dans la montagne avec les bêtes.

Et je savais que protester n’aurait servi à rien.

Il avait fait un aller-retour à la ville, vendu une chèvre, acheté de quoi tenir plusieurs semaines : farine de maïs, sucre, huile, allumettes. Nous avions chargé l’âne de tout ce que l’animal était capable de supporter, ficelé l’ensemble. J’avais dit au revoir à ma mère et à mon petit frère qui allaient rester sur place, saisi ma badine posée contre l’enduit de ma case. Nous avions sorti nos chèvres amaigries, j’avais sifflé pour les pousser hors du village. Et, pensant devoir attendre une éternité entière avant de revoir la femme de ma vie, j’étais parti avec mon père, en transhumance anticipée.

Le troupeau cheminait à pas lents, râleur et paresseux. Mutique, mon père veillait à ce qu’il ne se disperse pas trop. Moi-même je moulinais des bras, jetais des cailloux sur les flancs pour orienter la marche. Nous avions dépassé l’ancien puits et son panneau photovoltaïque qui ne servait plus qu’à recharger les téléphones ; l’omutara, abri de bois et d’étoffes où quand le soleil devenait trop violent, femmes et enfants venaient s’abriter. Et bientôt il n’y avait eu rien d’autre que le bush, désert de poussière, taillis d’épines et de troncs cagneux entre lesquels nous avancions. En continu je pensais à Karieterwa, son image m’habitait comme si un esprit s’était emparé de moi. J’en voulais à mon père, convaincu que nous aurions pu rester plus longtemps au campement, que les chèvres étaient encore vaillantes. La faune était rare, elle aussi décimée par la sécheresse, elle nous observait sans même chercher à fuir : un oryx solitaire au sommet d’une petite dune, dans l’ombre étirée d’un bloc de roche ; une girafe et son petit, traquant les hautes feuilles d’un acacia. À deux reprises nous avions dû resserrer les liens autour de l’âne, pour éviter que ne s’effondre son chargement.

Guidant nos bêtes fourbues, nous avions traversé la plaine, franchi des dunes de rocaille où mes sandales avaient failli rendre l’âme. Puis nous avions gravi les pentes de cette montagne où, ainsi que l’espérait mon père, il pourrait y avoir de quoi faire paître les bêtes. C’était un massif de roche rouge et de sable gris, que chaque année nous arpentions et où était mort autrefois le père du père de ma mère, sans que jamais personne ne sache ce qui l’avait tué, sinon un mauvais sort envoyé par quelqu’un de son propre village. Cette montagne, j’en connaissais tous les détails, les corridors étroits autant que les sommets. Les chèvres suffoquaient dans la montée, j’avais sifflé tout ce que je pouvais pour les encourager, des moignons de troncs sortaient d’entre les pierres et meurtrissaient les pieds. Mon père avait crié lui aussi, pour motiver le troupeau dans son dernier effort.

Et enfin nous avions atteint la petite cuvette entourée de mornes qu’empourprait le soleil de fin de journée. C’est ici que nous avions l’habitude de nous établir chaque année, lors des premières semaines de transhumance, avant de pousser plus loin encore. En temps normal, on trouvait dans le secteur des prairies d’herbe des Bochimans parmi les plus belles de tout le Kaokoland. L’endroit était sec comme jamais je ne l’avais vu, les pailles jaunes et rases, mais au moins les chèvres pouvaient brouter quelques feuilles dans les halliers qui survivaient çà et là. Mon père avait détaché les paquets de l’âne au bord de l’agonie, monté la tente et le campement, à côté du petit arbre du berger. Et il m’avait chargé de réparer la clôture de ce qui restait du kraal de l’an passé.

Ce que je pensais avoir bien fait, avant qu’il ne vienne en inspection.

Tandis qu’il s’en retournait vers la tente, je pestai intérieurement, et pourtant j’ajoutai quelques écots à l’édifice, pour ne pas le contredire. Avec le morceau de grillage que nous avions apporté, j’érigeai un enclos plus réduit, mais mieux protégé dans lequel je parquai les chevreaux nés les jours précédents. Et bientôt j’allai m’accroupir auprès du foyer sur lequel mijotait la marmite de bouillie de maïs, les sandales dans le sable. Je lissai de la main ma tresse ondato, emballée dans son fourreau de tissu en haut de mon crâne rasé, songeai encore à Karieterwa. Dans les branches du boscia, au-dessus de la tente de fabrication chinoise aux couleurs délavées, nous avions suspendu l’essentiel de nos affaires, pour ne pas tenter les chacals qui bientôt allaient se mettre à rôder.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 4

Et si on lisait le début

Il y a 2 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

17 mars
Apolline
C’est le jour de mes vingt ans. Mon premier birthday sans maman. À la fois le plus joyeux, même avant de savoir quel merveilleux cadeau papa va m’offrir, et le plus triste, parce qu’elle me manque terriblement. My God, je réalise que cette chambre où je suis en train d’attendre qu’on m’appelle, c’est la même qu’à mes dix ans, comme si je n’avais jamais grandi. Aux murs, il y a encore mes posters de gamine passionnée de faune sauvage et nourrie aux documentaires animaliers : un loup, un éland, un faucon pèlerin. Et mon grizzli, bien sûr, épinglé après notre voyage en famille dans les Rockies. Je tourne en rond autour du lit à baldaquin, tout excitée, je jette des regards par la fenêtre, vers les rangs de vignes et la pluie qui les inonde. Je trépigne comme une enfant en essayant de deviner ce qu’ils me préparent, en bas. En vrai je ne sais pas qui ils ont invité, j’ai juste entendu leurs voix étouffées, tenté d’identifier tel ou tel cousin.
– Apo ! crie finalement Amaury. C’est bon, tu peux descendre.
Je souris de toutes mes dents quand j’ouvre enfin la porte. Je dévale les escaliers pour gagner le grand salon. Et d’émotion je pose la main sur ma bouche lorsque, massés sous les bois géants du massacre de cerf élaphe, ils lancent leur immense :
– Joy-eux anni-ver-saire Apo !!
Il y a au moins trente personnes. Je les regarde, tous, des larmes de joie dans les yeux. Mes deux grands frères, Amaury et Enguerrand, qui se moquent gentiment de moi au-dessus de leurs cravates sorties pour l’occasion, fiers d’avoir gardé le secret ces dernières semaines. Mes cousins et cousines, spécialement descendus de la région parisienne et du Poitou. Maribé, même, elle qui d’habitude fait tout pour éviter les fêtes de famille, avec son look de hippie et sa poitrine siliconée. Il y a aussi Sandra, bien sûr, ma seule vraie copine depuis le collège. Papa se tient sur le côté, en patriarche content de sa surprise, son iPhone tendu vers moi pour filmer ma réaction, immortaliser la joie de sa fille chérie. Il me regarde rire derrière son petit écran, hausse les sourcils, m’envoie un baiser. Je lui réponds par un clin d’œil. Quelques amis à lui sont de la fête, aussi, dont Daniel Laborde, le président de la Fédération départementale des chasseurs. Autant de monde réuni pour moi seule, je n’ai pas l’habitude, mais j’avoue, c’est hyper émouvant.
– Il y avait tous ces migrants qui traînaient dehors, ils voulaient planter leur tente dans le jardin, me dit papa. Alors je les ai laissés entrer, tu ne m’en veux pas ?
– Tu es bête, papa. Je t’aime, mais tu es bête.
Il pouffe de rire, content de sa blague. Ils se mettent à chanter, Happy birthday to you, Apo, Enguerrand se charge d’apporter le gâteau, un genre de minipièce montée achetée chez Saint-André, avec vingt grosses bougies que je souffle d’un coup, aussitôt applaudie. Et, piaffant d’impatience, Amaury entonne :
– Le cadeau ! Le cadeau ! Le cadeau !
Tout le monde se tourne vers papa.
– Le cadeau ? Mais quel cadeau ? Je n’ai rien prévu, moi…
– Papa… soupire mon frère.
– Ah, il fallait prévoir un cadeau ? Mais personne ne m’a rien dit ! Sinon j’aurais acheté un petit truc, je ne sais pas, un porte-clés…
Il fait un peu durer son cinéma, sous les rires forcés de l’assemblée. Avant de craquer :
– Bon d’accord, je vais le chercher.
De la véranda où il l’a caché, il rapporte un grand paquet de plus d’un mètre de long, le pose devant moi.
– O.K., c’est un très gros porte-clés.
– Hahaha…
Très vite je me doute de ce que c’est. Je commence à déballer pendant que les invités chuchotent entre eux, mis dans la confidence par papa et Amaury. Je retire l’immense papier cadeau, découvre la valise noire et rectangulaire, défais les quatre fermetures pour l’ouvrir en grand, devant tout le monde.
Et enfin je saisis l’arc par le grip, étonnée par sa légèreté.
– Wow… Papa, il est canon.
Sérieux, c’est exactement le modèle d’arc à poulies dont je rêvais pour remplacer mon Stinger Extreme évolutif, que j’utilise depuis l’adolescence : un Mathews AVAIL. Un compound dernière génération, le genre high-tech, léger et compact, conçu spécialement pour les femmes, avec deux cames au lieu d’une sur le Stinger. Les tests que j’ai pu lire sur Internet parlent d’une vitesse allant jusqu’à trois cent vingt pieds/seconde, et d’une précision inégalée. Un bijou d’archerie.
– Il est calé sur quelle puissance ?
– Cinquante livres, dit papa.
– Et l’allonge est déjà réglée, précise Amaury.
– Vingt-six pouces ?
– Vingt-six pouces : taille Apolline.
– C’est canon. En vrai, c’est trop canon.
En plus, il est full équipé : stop corde, viseur cinq pins à fibre optique, carquois d’arc fixé sur le côté droit de la bête, repose flèche à capture, la totale. Dans la valise de rangement, fichées dans la mousse, il y a aussi six flèches toutes neuves, modèle Beman Hunter pro, tubes en carbone taillés à mon allonge, finition camouflage en Realtree. Et autant de pointes de chasse à visser au bout, des Striker Magnum à trilames fixes, réputées hyper tranchantes. Du matériel haut de gamme, tout compris il doit y en avoir pour mille cinq cents euros. Je détaille l’ensemble, impatiente de pouvoir l’essayer, examine le fil acéré des six pointes.
– Oh merci. Ça me fait hyper plaisir, vraiment.
Mais en relevant la tête et en les voyant tous, autour de moi, en train de me regarder avec leurs sourires en coin, je devine qu’ils me cachent un truc.
– Quoi ? Pourquoi vous rigolez comme ça ?
Ils restent muets quelques secondes, pour faire durer le suspense, je me sens un peu bête. Puis Amaury se lance :
– Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau !
– Le quoi ?
J’ouvre deux grands yeux d’incompréhension, dévisage mes frères, puis papa qui me fait face avec tout son amour sur la figure.
– Ce n’est presque rien, Apo, dit-il. Juste une petite carte postale.
Et dans un geste théâtral, il plonge sa main dans la poche arrière de son jean, pour en sortir une enveloppe qu’il me tend. Je la saisis, je l’ouvre, et j’en sors une photo, imprimée sur du papier cartonné. Une photo d’un lion mâle, avec une magnifique crinière noire et le regard jaune et profond dont ces félins ont le secret. Je me mets à bredouiller.
– Je… Attendez, je ne comprends pas, là.
Un silence se fait, presque religieux, pour me laisser mariner. Et enfin papa m’explique, avec sérieux cette fois.
– Ma chérie. Ce lion sur la photo, c’est ça ton vrai cadeau. C’est le lion que tu vas venir chasser avec moi.
Je reste sans voix un court instant.
– Quoi ? Tu… Tu es sérieux, là ?
Il fait oui de la tête.
– Ce n’est pas une de tes blagounettes ?
Il fait non de la tête.
– Mais papa, tu m’as… Enfin tu m’as toujours dit que…
– Que tu étais trop jeune, que tu pourrais chasser un lion le jour où tu aurais les moyens de te l’offrir, oui. Mais j’ai changé d’avis. (Il inspire, l’air soudain triste, nos convives baissent la tête.) Tu sais, Apo, chasser un lion, c’était le rêve de ta mère. On attendait la bonne occasion, elle et moi. Mais voilà, elle… Enfin, elle n’a pas eu la chance de pouvoir vivre ça. Mais comme je l’avais fait savoir à pas mal de chasseurs professionnels, j’ai continué à recevoir des infos sur ce qu’ils pouvaient proposer. Et il y a à peine trois jours, j’ai reçu un mail. Une opportunité exceptionnelle, qui se présente très rarement.
– C’est quoi ? Pas un genre de canned hunting1 en Afrique du Sud ?
– Tututut, ma chérie, là tu vexes ton vieux père. Je te parle de free roaming, d’un trophée de lion sauvage. Un lion du désert, pour être exact.
– Un lion du désert ? Sérieux ? Tu veux dire… en Namibie ?
– Exactement. Ça fait plus de dix ans qu’aucun lion n’a été autorisé à la chasse à cet endroit. J’ai sauté sur l’occasion.
À sa droite, Daniel Laborde hoche la tête, l’air envieux, lui qui est plutôt chasse à courre, et seulement en France. Il me faut quelques secondes pour réaliser, je regarde les invités qui, bien sûr, étaient tous au courant et sourient de me voir ainsi abasourdie. Le bois crépite dans la cheminée, comme mon cœur, de joie et d’étonnement, dehors la pluie continue de s’abattre sur les coteaux.
– Mais ça doit coûter une fortune, un trophée comme ça, non ?
– Tu n’imagines même pas, je suis ruiné. D’ailleurs je vous l’annonce : pour le gâteau, il faudra bien penser à remercier les Restos du Cœur.
– Papa… Tu es complètement fou.
– De toi, oui, Apo.
Et alors je me jette à son cou pour l’embrasser, répétant :
– Oh, mon petit papa. Merci, merci, merci, merci… Et on part quand ?
– Samedi prochain. Dans une semaine, en fait, il fallait faire très vite ! Tu vas devoir sécher quelques cours…
– Mais non ?! … Génial. Non, mais sérieux, c’est génial !
On nous applaudit alors, comme pour lancer le début de la fête. Le traiteur apporte tout un tas de trucs à manger, les pose sur la nappe qui couvre la table du salon. Amaury vient m’embrasser à son tour.
– Petite veinarde. Profites-en bien, hein.
– Ça, tu peux compter sur moi, grand frère.
– C’est peut-être l’occasion de t’ouvrir enfin une page Instagram, non ? Qu’on puisse suivre tout ça en photos, au moins.
– Heu, non, je ne crois pas… Je ne voudrais pas priver papa de ce privilège.
Il me charrie :
– Espèce d’asociale.
– Gnagnagna.
Je reçois plein d’autres cadeaux, moins grandioses évidemment, je les ouvre un à un, avec en tête la perspective de ce voyage imminent. Je voudrais que maman soit encore là, avec nous, pour voir tout ça, rembarrer papa et se moquer de lui quand il va trop loin. Tout le monde a l’air content d’être ici, les discussions s’engagent, par petits groupes. Papa et ses amis évoquent la réforme du permis de chasse engagée par le nouveau ministre, et aussi cette campagne de communication lancée par la Fédération nationale des chasseurs pour contrer les attaques des écologistes et autres animalistes jamais sortis de leurs villes. Mes tantes et mes oncles goûtent aux vins du Jurançon, trop moelleux à leur goût. Maribé raconte sa vie à Enguerrand, jette des regards vers les têtes inconnues comme si elle se cherchait un nouveau mec. La soirée dure, les conversations se prolongent dans la véranda, puis sur le perron quand la pluie s’arrête enfin de tomber.
Il est minuit passé quand partent les premiers invités, les voitures empruntant l’allée de graviers pour rejoindre le portail. Un peu fatiguée, un peu éméchée par le vin, aussi, je m’éloigne de la foule pour me retrouver un peu toute seule, me rends dans le hall d’entrée. Et je lève les yeux vers la tête en cape qui trône au-dessus de la porte.
Une tête de damalisque.
Mon tout premier trophée.
Mon tout premier voyage de chasse en Afrique. Dix ans plus tôt.
À l’époque j’étais loin d’imaginer qu’un jour j’allais sauter de joie à l’idée de pouvoir chasser un lion. Pour moi la chasse c’était un truc de vieux, une tradition familiale un peu désuète. Une fois ou deux, papa m’avait traînée avec lui pour tirer le petit gibier au chien d’arrêt, des heures entières à chercher sa bécasse dans les fourrés qui me griffaient les mollets. J’étais contente de faire la grande et d’être toute seule avec lui, mais en vrai c’était la plaie. Quand il a annoncé qu’on partait tous en Afrique du Sud, je ne pensais pas tirer sur quoi que ce soit. Du haut de mes dix ans, j’étais juste ravie d’aller voir des animaux, j’espérais apercevoir un lion ou un éléphant, avoir des trucs à raconter à mon retour, c’est tout.
Mais une fois sur place, je me suis laissé tenter.
Amaury et Enguerrand, ça n’a jamais été leur truc, la chasse, c’est le grand désespoir de papa. Il ne restait plus que moi pour partager sa passion, moi sa petite dernière, moi sa fille adorée et un peu solitaire, dont il était gaga. Alors même s’il n’y croyait pas beaucoup, il m’a un peu poussée. Entraîne-toi, au moins, me disait-il quand on est arrivés au lodge. Tu ne seras pas obligée de tirer, jusqu’à la dernière seconde c’est toi qui décides si tu tires, tu sais. J’étais grande pour mon âge, mais je me souviens, quand il m’a tendu la .222 Remington, je trouvais ça hyper lourd. Mes premières balles, bien avant de me mettre à l’arc, c’est là-bas, sur une termitière qui servait de cible au stand de tir que je les ai tirées. C’est là que j’ai appris à viser dans une lunette, à caler ma carabine, à gérer ma respiration pour bien placer mon tir, parce qu’avec un petit calibre il faut être précis, disait papa. J’avais envie de faire ça bien, de lui faire plaisir. Quand a explosé le haut de la termitière, il m’a regardée, étonné, comme si je venais d’accomplir un miracle. Et il a dit :
– Tu as ça dans le sang, ma puce.
Moi je lui ai tiré la langue, pensant qu’il me taquinait.
Mais le lendemain, après une nuit sud-africaine pleine des grognements des lions et des hurlements des hyènes, quand il m’a proposé de partir avec lui dans le bush, alors que maman et mes frères allaient rester au lodge, j’ai dit oui. Que je voulais venir. Au moins pour voir, quoi, ai-je dit à maman qui s’inquiétait un peu. Pour essayer.
Notre guide, un professional hunter afrikaner, était impressionnant, mais il a su me mettre à l’aise. Il m’a prise à côté de lui dans le 4×4, et pendant tout le trajet il m’a parlé du damalisque, une des plus grandes antilopes africaines. Il m’a décrit ses habitudes, les combats entre mâles, la façon si particulière qu’ils avaient de piétiner le sol et de faire voler le sable avant de se courber et de s’imbriquer les cornes. Tu vas voir, c’est très beau, un damalisque, il disait dans son français approximatif. Pour commencer, c’est parfait. Papa le laissait faire, ne disait rien, l’air tellement heureux de me voir ici avec lui. J’avais peur, je crois, et en même temps j’étais tout excitée, j’avais l’impression d’être une adulte. On est descendus du 4×4, avec les deux pisteurs noirs qui nous accompagnaient, on a marché un moment dans une savane arborée, pour s’approcher des damalisques sans les faire fuir. Il y avait tout un troupeau, une vingtaine de bêtes affairées dans une clairière, pâturant les pailles jaunes, les robes noires et rousses magnifiées par le soleil rasant, les cornes annelées dépassant des buissons quand ils relevaient la tête entre deux broutées. On les a observés un moment depuis la lisière d’un bosquet, alors que se levait le jour au-dessus du bush. C’était beau, c’était vraiment beau de les voir comme ça. Je me sentais loin de chez moi, et en même temps tellement bien. Je me suis retournée vers papa, je lui ai souri de mes dents de gamine.
Le guide a tendu le doigt en se rapprochant de moi, il m’a chuchoté :
– Tu vois celui qui a les belles cornes, là-bas ? C’est un vieux mâle.
J’ai hoché la tête en me concentrant sur cet animal-là, comme s’il se détachait soudain du troupeau. Il était bien positionné, son flanc largement dégagé. J’ai vu le guide échanger un regard avec papa, pour avoir son accord, puis il a installé ma carabine sur son stick, à ma hauteur d’enfant, avant de se reculer un peu. J’ai regardé le damalisque dans la lunette de visée. Un instant, bien sûr, il m’est venu l’idée de ne pas tirer, de le laisser filer, il était si beau au milieu des autres bêtes.
Mais quelque chose d’autre me poussait à le faire.
L’envie, je ne sais pas, qu’il m’appartienne.
Alors j’ai tiré.
Je me souviens que j’ai froncé les sourcils quand la balle a percé sa peau, comme si j’avais mal, moi aussi. J’avais complément raté mon tir, le damalisque était juste touché au ventre, m’a dit le guide. Les autres bêtes ont fui, alertées par le coup de feu. Mais lui s’est cabré, du sang giclant du trou au milieu de son pelage roux. Il a filé un peu plus loin en quelques foulées bancales. Je voyais bien que c’était douloureux, je serrais les dents avec lui.
– Tu vas l’avoir, m’a dit le guide avec calme. N’oublie pas, tu as un petit calibre, il faut bien placer ton tir.
Alors j’ai tourné la carabine sur le trépied, pour retrouver mon damalisque dans la lunette, à nouveau immobile.
Et j’ai tiré une deuxième fois.
Mal, à nouveau.
La balle s’est plantée dans la cuisse de l’antilope qui s’est mise à boiter en sautillant comme une malheureuse, et en la regardant ainsi blessée j’ai posé une main sur ma bouche et serré très fort, avec des larmes qui commençaient à monter dans mes yeux. Pendant qu’elle filait derrière un buisson, j’ai regardé le guide, j’ai regardé papa, mes doigts écrasés sur mes lèvres. J’étais désolée, tellement désolée. Désolée de les décevoir, désolée d’avoir fait mal à l’antilope, désolée de n’être qu’une enfant. Papa m’a souri, compatissant. Il m’a dit que ce n’était pas grave, que je ferai mieux la prochaine fois. Il a empoigné la .222 en expliquant qu’il allait se charger de finir l’animal. Mais le guide l’a stoppé, la voix grave et catégorique :
– Nee. C’est à elle de terminer ce qu’elle a commencé.
Il m’a dit Viens avec moi, et il a commencé à marcher sur le sol sableux, vers l’endroit où avait fui le damalisque. Il n’était pas parti très loin, en fait, on l’a retrouvé au pied d’un buisson, assis sur son arrière-train. Il ne bougeait plus du tout, il était juste là, avec ses deux blessures, la peau tachée de sang. Il respirait par petites saccades, comme s’il avait de l’asthme, et du sang, il en avait aussi autour de la bouche, j’avais touché les poumons, je crois. Il m’a regardée, je me souviens très bien de ses grands yeux tout noirs et moi aussi je l’ai regardé, des grosses larmes sur mes joues d’enfant. J’avais envie de ne jamais lui avoir tiré dessus, de revenir en arrière, et en même temps j’étais fascinée. Consciente, du haut de mes dix ans, de ce qui nous reliait, lui et moi.
– Kom, a dit l’Afrikaner. Il a mal, là. Il faut que tu le fasses, maintenant.
Alors j’ai ravalé mes larmes. J’ai levé ma carabine à bras francs, comme je l’avais fait à l’entraînement, j’ai calé la crosse contre ma clavicule. Le damalisque était tout près, presque à bout portant, sa tête et ses bruits de respiration à moins d’un mètre du bout de mon canon. Je réalisais le pouvoir que j’avais là, que sa vie ne dépendait que de ce qu’allait faire mon index, là, dans la seconde qui allait passer.
– Allez, a encore dit le guide en me voyant hésiter.
Et alors j’ai tiré.
Le recul m’a poussée en arrière.
Le sang a giclé.
Le damalisque s’est effondré.
Et il y a eu un immense silence.
Plus personne n’a parlé pendant plusieurs secondes, ni le professional hunter, ni papa, ni les pisteurs. Je me suis mise à trembler, juste un instant, envahie par un grand vide. Je ne savais plus ce que j’étais censée faire, à présent qu’il était mort. Alors un des pisteurs s’est approché de moi et m’a fait un signe de tête pour que je vienne avec lui. On s’est agenouillés, tous les deux, auprès du damalisque plein de sang. Ce n’était pas beau à voir, vraiment, il y en avait partout. Le Noir a prononcé des paroles dans son anglais bancal, il a prié, il a remercié Dieu. Puis il a passé son pouce sur la plaie, pour le mouiller avec le sang qui coulait dans les poils, il a levé la main au niveau de mon front. Et il y a tracé une croix rouge en disant :
– Voilà, là, tu es baptisée.

1  Également appelée chasse close ou chasse en cages : chasse aux trophées dans laquelle les animaux sont élevés puis maintenus dans un enclos à la merci des chasseurs.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 3

Et si on lisait le début

Avant hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

STOP HUNTING FRANCE, c’était le nom du groupe en question. Au départ, on échangeait seulement des informations, on faisait circuler des pétitions contre la chasse en France et dans le monde. Mais à force de creuser, de recouper nos sources, on avait décidé d’agir plus concrètement. On s’était intéressé de près à la chasse aux trophées, à ces brutes dont la passion était d’aller tuer des animaux dans des pays lointains, comme Luc Alphand, l’ancien skieur, tristement connu pour avoir abattu des ours bruns et des mouflons géants au Kamtchatka. Pardon, pas abattu : prélevé, c’était le terme qu’ils employaient, ces gens-là. On s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que des Américains pour poser sur Internet à côté de leurs victimes, qu’en France aussi il y avait tout un marché et un bon paquet de chefs d’entreprise ou de riches médecins adeptes de telles pratiques. Que c’était un monde beaucoup moins secret que je ne l’aurais pensé, aussi : en prenant le temps de chercher un peu, de site en site et de profil en profil, on finissait toujours par retrouver l’identité de ces chasseurs, parce que souvent ils publiaient eux-mêmes leurs photos de chasse sur les réseaux sociaux, et s’en vantaient d’ailleurs. Alors dès qu’on tombait sur un de ces clichés qui traînaient sur Internet, on menait notre enquête en ligne pour retrouver les coupables. Et comme aucune justice n’allait jamais les condamner, on publiait tout ce qu’on pouvait trouver sur eux : nom, adresse, téléphone. Puis on laissait s’en emparer l’opinion publique, qu’on savait largement acquise à la cause, n’en déplaise aux politiques tellement en retard sur ces sujets-là.

Je n’allais pas m’en vanter devant Antoine, mais les patrons de supermarché qui avaient été obligés de démissionner pour avoir fait le buzz avec leurs photos de crocodile, mais aussi d’hippopotame et même de léopard, c’est nous qui les avions dénichés. Ce n’était pas grand-chose en réalité, on s’était contenté d’exhumer leurs clichés et de les rendre plus visibles, la magie des réseaux sociaux avait fait le reste. Je nous voyais comme des lanceurs d’alerte de la cause animale, qui en avait bien besoin. J’avais l’impression de faire ma part, à ma manière. Plus, en tout cas, qu’en tant que garde de parc national. Plus, aussi, que ces soi-disant ministres de l’Écologie qui toujours finissaient par s’écraser face aux lobbies des chasseurs dînant à l’Élysée aussi facilement qu’au restaurant du coin. À terme, j’avais l’espoir qu’on réussisse à faire interdire totalement l’importation de trophées sur le territoire français. Ce serait déjà une belle victoire.

Il s’était passé des choses sur le groupe Facebook depuis ma dernière visite. Un des autres administrateurs avait publié les coordonnées complètes d’un pharmacien et toutes les photos de ses chasses aux herbivores au Canada, en Nouvelle-Calédonie et en Afrique du Sud. Avec une consigne, adressée à tous ceux qui nous suivaient :

Jerem Nomorehunt : Merci de mettre la honte du siècle à cet assassin. #BanTrophyHunting

Sous les clichés tous plus ignobles les uns que les autres, le tueur posant auprès des dépouilles de ses proies, les commentaires des internautes étaient déjà nombreux, preuve qu’on n’était pas les seuls à être choqués.

Stef Galou : Sac à merde.

Hugues Brunet : Déchet humain, pauvre type.

Stophunt : Même morts, ces animaux gardent une noblesse que ce connard n’aura jamais !!!

Lothar Gusvan : Seul un fond de capote comme lui peut être content de son massacre.

Je me suis retenu de renchérir, ce n’était pas mon rôle. J’ai parcouru les pages, et espéré que ce pharmacien-là se fasse poursuivre jusque chez lui.

Mais si je m’étais connecté au groupe aussi vite en revenant de la montagne, c’était surtout pour retrouver la photo qui depuis la veille m’obsédait. En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime. Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. Je suis resté un moment à regarder la scène, impossible de détacher mes yeux de la dépouille du grand félin. J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. Comme le jour où Cannelle avait été tuée.

Cette photo, elle ne ressemblait à aucune autre.

Cette photo, c’était un flagrant délit de meurtre.

Mais ce qui la rendait particulière, c’est aussi qu’elle résistait à notre enquête. Jusqu’à présent, aucun d’entre nous n’était parvenu à trouver l’identité de cette chasseuse à l’arc. J’ai écrit un message à Jerem Nomorehunt, qui était en ligne :

Martinus arctos : Tu as réussi à trouver des trucs sur la blonde ?

Jerem Nomorehunt : Non, j’ai cherché toute la soirée, mais ça ne donne rien. Elle se la joue discrète, cette conne. Et on dirait qu’elle vient juste d’ouvrir son compte FB.

La photo était apparue la veille, en fin d’après-midi, transmise par un internaute qui venait de la découvrir, avant de circuler massivement et de déchaîner les passions. Jerem Nomorehunt avait réussi à remonter à la source : le cliché avait été publié le 13 avril, par la chasseuse elle-même, supposait-on, sur son profil Facebook. Leg Holas, c’était son pseudonyme, et en gros tout ce qu’on savait sur elle. Le profil était public, mais quasiment vide, ni ville ni même pays. Jerem disait qu’elle avait une tête d’Américaine, mais ce n’était qu’une hypothèse. J’ai encore essayé d’en savoir plus, cliquant sur tous les liens que je pouvais trouver, avec l’envie de la dénicher et de pouvoir enfin la livrer à tous les anti-chasse de la planète. Mais à chaque fois ça me ramenait au même point. Aussi imprécis que les contours des nuages amoncelés dans le ciel pyrénéen.

Cette meurtrière au regard brutal était un vrai mystère.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose le premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

1. IDENTIFIER SA PROIE

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. C’est l’histoire des mammouths, des rhinocéros laineux, des tigres à dents de sabre, des ours des cavernes, des aurochs qui peuplaient l’Europe et que nos ancêtres ont décimés en quelques millénaires. C’est l’histoire des castors géants et des paresseux de six mètres exterminés en Amérique après l’arrivée des premiers humains par le détroit de Béring. En Australie, il y a 50 000 ans, c’est l’histoire des kangourous géants, des lions marsupiaux, des diprotodons, de cette mégafaune que plus jamais on ne retrouvera. On le sait maintenant : chaque fois que nos foutus aïeux ont posé le pied quelque part, ça a été l’hécatombe. La seule différence entre eux et nous, c’est la vitesse à laquelle, aujourd’hui, on est capable de faire disparaître ce qui nous entoure. Pour ça, c’est certain, on est imbattables : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siècle, aucun autre animal ne peut se vanter d’un tel record.

J’étais en train de ressasser ce genre d’idées quand, Antoine et moi, on a atteint le sapin dans la nuit finissante. Pendant toute la montée j’avais pensé à la photo qui les avait déclenchées. Impossible de me la sortir de la tête, cette foutue image était plantée en moi comme le souvenir d’un traumatisme d’enfance.

L’arbre se dressait, vertical au bord de la sente qu’on voyait à peine sous le tapis des feuilles de hêtre et sous les plaques de neige qui ne voulaient toujours pas fondre, même sur le versant sud. Le tronc était piqué de moignons de branches, comme des pointes de métal sur un genre d’instrument de torture médiéval. J’ai jeté un regard dans le bas de la pente où se perdait notre trace d’humain, j’ai inspiré l’air de l’aube qui m’a glacé les poumons. On avait bien grimpé, et comme on n’avait pas emporté les skis, on s’était pas mal enfoncés dans la neige sur les derniers mètres. Mais je n’étais pas essoufflé, non, je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par un petit coup de cul. Pas comme Antoine, à qui j’ai lancé :

– Là tu regrettes ta clope d’hier soir, hein.

– Je vois pas de quoi tu veux parler, il a dit alors qu’un nuage de buée se gonflait et se dégonflait devant ses lèvres.

La hêtraie sapinière lançait ses mâts vers les sommets, noyés quelque part au-dessus du plafond de nuages. Là-haut, j’imaginais les estives, les cols et les arêtes, attendant leur moment sous les manteaux de neige de cet hiver tout déréglé. Autour de nous, les lichens se massaient sur les troncs, l’usnée pendait des branches en barbes enchevêtrées. Il y avait cet arbre mort toujours sur pied, l’air d’une chandelle que personne n’allumerait jamais. Un pic avait foré son bois et décollé l’écorce pour y chercher une larve de capricorne ou de rosalie alpine.

– Matin, fais lever le soleil… a fredonné Antoine en imitant la voix langoureuse de Gloria Lasso. Matin, à l’instant du réveil… Viens tendrement poser… tes perles de rosée…

Je n’ai jamais bien compris comment, à son âge, il pouvait connaître autant de chansons ringardes. Je l’ai coupé direct :

– Bon, tu me files la lampe ?

Il a soupiré, puis retiré ses gants pour sortir la torche de son sac à dos. Et j’ai commencé à inspecter le tronc du sapin en la tenant de travers. J’ai scruté chaque repli de l’écorce, chaque blessure dans la peau ligneuse du géant. J’ai examiné le morceau de grillage aussi, vissé dans le bois l’automne dernier. À hauteur de mollet, j’ai déniché un poil piégé dans une lèvre de l’écorce, j’ai vérifié la forme, la couleur, la racine plus épaisse.

– Sanglier ? a dit Antoine.

– Sanglier, j’ai confirmé en soupirant.

Accroupi entre les racines, mon collègue a fouillé la terre par poignées, les débris végétaux, les minéraux, l’humus en formation. Je l’ai regardé faire, trier chaque particule entre ses doigts pour m’assurer qu’il ne laissait rien passer. Pas que je ne lui fasse pas confiance, mais bon. Quand il n’a eu plus rien que de la poussière dans les mains, il a soufflé dessus puis s’est relevé en disant, sans la trace d’un regret dans sa voix :

– Nada.

Je suis parti au quart de tour :

– Nada ? C’est tout ce que ça t’inspire ?

Il a souri, l’air de dire Toi, tu ne changeras jamais.

– Martin, ne recommence pas…

– Ne recommence pas quoi ? On est le 15 avril, ça fait un an et demi qu’on n’a plus trouvé la moindre trace de lui, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun foutu poil sur les centaines d’arbres qu’on suit. Un an et demi que nos appareils photo n’ont capturé que des sangliers et des renards. Et toi, tu es comme les autres : tu t’en fous.

– Je ne m’en fous pas, je suis patient. L’hiver s’éternise, il traîne à sortir de sa tute, c’est tout. Il s’est trouvé une petite grotte, il attend tranquillou que la neige fonde pour commencer son rut. Rappelle-toi quand on a perdu la trace de Néré pendant quatorze mois, il y a cinq ans. On s’était tous inquiétés pour rien : en fait il était juste parti en Haute-Garonne.

– Et toi, rappelle-toi Claude, en 94, j’ai dit sèchement. La pauvre : il a fallu attendre trois ans avant qu’on retrouve son cadavre au pied du pic de la Cristalère. Ils l’avaient bien planqué, les gars.

À ça, Antoine n’a rien répondu : en 1994, il était encore au lycée. Il a sorti des abricots secs de son sac et les a mangés en silence. Et moi, j’ai encore ressenti cette impression d’être le seul à vraiment m’inquiéter du sort de Cannellito, le dernier des ours avec un peu de sang pyrénéen à encore fréquenter ces forêts, à la recherche d’une femelle qu’il ne trouverait jamais parce que les chasseurs les avaient toutes abattues. Jusqu’à sa mère, tuée en 2004, qui me manquait comme si elle avait été de ma famille.

J’ai glissé mon regard dans la trouée qui s’ouvrait sur la droite, entre les feuilles des hêtres et les épines des sapins. Tout en bas, on devinait les toits d’ardoises du village que bientôt la brume allait dévoiler, les baraques encore éteintes. Sans le regarder, j’ai livré à Antoine le fond de ma pensée :

– Vous pouvez vous faire tous les films que vous voulez, mais moi je suis sûr qu’il s’est fait buter. Sans doute à l’automne, pendant une battue. Et quand on le découvrira, les chasseurs iront dire que c’était un accident.

Il a observé le plafond nuageux qui coupait les cimes comme s’il les avait décapitées.

– Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres, Martin. Mais crois-moi, tu dis des conneries.

Mais à mon avis, il essayait surtout de se persuader lui-même. Parce que lancer ce genre d’accusation, ça ne se faisait pas quand tu étais garde de parc national.

Les pieds calés sur la sente, on a attendu un petit moment, laissé le jour prendre possession de la vallée d’Aspe, découvrir la route d’en bas où bientôt se sont pressés les camions venus d’Espagne, révéler les conduites forcées des centrales électriques qui balafraient les versants comme d’immenses serpents crevés.

– Ça caille, on y va ? a fait Antoine. Je voudrais embrasser les filles avant qu’elles partent à l’école.

J’ai fait oui de la tête, jeté un dernier regard en direction des sommets, ajusté ma veste et mon bonnet. Et on s’est lancé dans la descente, les chaussures dans la neige collante et sur les feuilles trempées, Antoine chantonnant à voix basse je ne sais quelle vieillerie. On a sillonné la forêt, longé buxaies et prairies d’altitude en train de se refermer, on a marché au bord des falaises suintantes et glacées. Je ne comprenais rien au climat de cette année : d’abord, il n’était pas tombé grand-chose en début d’année, puis tout le mois de mars avait ressemblé à un vrai printemps, la neige avait commencé à fondre. Et maintenant, on se reprenait un gros coup de froid, avec de nouvelles chutes encore annoncées pour les deux semaines qui venaient. Les stations de ski faisaient la gueule : en gros, la neige arrivait au moment où elles fermaient, et à mon avis ça n’allait pas s’arranger dans les prochaines années. Mais ça non plus, ça n’avait pas l’air d’inquiéter grand monde.

Il faisait vraiment jour lorsqu’enfin on a émergé d’entre les chênes, sept cents mètres plus bas. La voiture de service était garée dans la boue, avec son logo du parc national à moitié décollé. Antoine s’est réfugié à l’intérieur, a mis le chauffage à fond. On ne s’était pratiquement pas dit un mot depuis là-haut.

– En parlant de chasseurs, il a repris pour continuer notre discussion, tu as vu cette histoire ? Ces patrons de supermarché qui ont été obligés de démissionner pour avoir chassé un crocodile en Afrique ?

– Ouais. Enfin à ce que j’en sais, il n’y avait pas qu’un crocodile.

J’ai dit ça l’air de rien, comme si moi aussi j’avais juste lu cette info dans le journal. Il a mis le contact, s’est engagé sur la piste.

– O.K., ces gars-là sont des abrutis, je ne vois pas le plaisir qu’il y a à dépenser autant de fric pour aller tuer un éléphant ou une girafe, et il faut être bien couillon pour publier ses photos de chasse sur Internet. Mais le truc a pris des proportions délirantes, les gens ont trouvé leur adresse, ils se sont fait menacer de mort, leur groupe les a lâchés…

J’ai reniflé, et dit :

– Et alors ? Au moins comme ça, peut-être qu’ils ne recommenceront pas.

Un silence a suivi ma réponse. Signe que, définitivement, Antoine et moi on ne voyait pas les choses de la même manière. On a roulé en silence le long du gave glacé, franchi un à un les verrous glaciaires qui isolaient la haute vallée. Pour atteindre la plaine de Bedous, avec ses collines d’ophite et ses prairies, où paissaient quelques vaches avant de pouvoir monter vers les estives. Antoine s’est garé devant nos bureaux, on a déchargé le matériel sous le plafond des nuages, Antoine a foncé chez lui pour voir ses deux gamines. Et moi j’ai filé à l’intérieur pour me coller devant mon ordi. J’ai saisi le compte rendu de notre sortie : nada, comme avait dit Antoine.

Toujours aucune nouvelle de Cannellito.

J’avais un e-mail qui m’attendait dans ma boîte et qui ne m’inspirait pas beaucoup. Je l’ai ouvert, pour apprendre que le chef de secteur, mon supérieur hiérarchique, voulait me voir pour reparler de cette histoire de pneu crevé. Demain, si possible. Franchement, je ne comprenais pas pourquoi ils en faisaient autant pour un simple pneu. C’était en octobre dernier : j’étais passé un matin devant la voiture de chasseurs de sangliers en train de préparer leur carnage dans la cabane. Et comme je les soupçonnais d’aller encore faire leur battue dans le secteur où se baladait l’ours, je n’avais pas résisté. Sauf que je m’étais fait choper, avec ma tenue de garde du parc national, en plus. J’ai répondu, D’accord pour demain. Mais à bien y réfléchir, je n’étais pas trop inquiet de ce qu’il allait me dire : j’étais le plus ancien du secteur, et aussi le plus compétent. Ils avaient trop besoin de moi pour faire tourner la boutique.

Après notre tournée si matinale, la journée se présentait comme assez calme, et les bureaux étaient déserts. Le chef était en réunion quelque part, en train de se compromettre avec je ne sais quel syndicat agricole, et une équipe était partie vers les hauteurs de Lescun, réparer des panneaux de signalétique pour les randonneurs. Alors je n’ai pas attendu d’être chez moi pour me connecter au groupe Facebook que j’animais anonymement depuis plusieurs mois, avec deux autres militants que jamais je n’avais rencontrés, mais qui partageaient mes convictions.

PREMIÈRES LIGNE #53, Entre Fauves de Colin Niel


PREMIÈRES LIGNE #53

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Entre Fauves de Colin Niel

À la mémoire des fauves perdus

Victimes des antiques hécatombes

Et à ceux qui survivent

Tapis au fond de nos tripes

Prologue

30 mars

Charles

L’heure était venue de faire face aux hommes, leurs silhouettes de bipèdes dressées dans le crépuscule comme des arbres en mouvement, si proches de lui à présent, à peine trois foulées pour les atteindre, et leur odeur sans pareille, sueur amère et terre lointaine, et leurs cris indéchiffrables, et leurs peaux couvertes d’autres peaux qui n’étaient pas les leurs, jamais il ne les avait tant approchés, il avait fallu qu’ils l’y poussent, un jour entier à les sentir à ses trousses, un jour entier à sillonner le bush, à ramper sous les épines des acacias, à raser les murs de pierre enflammés de soleil, à creuser et recreuser cent fois sa trace, de broussaille en broussaille, les pas dans les mêmes empreintes, les détours innombrables entre les troncs, n’importe quoi pour les faire lâcher prise, un jour entier à se sentir gibier et non plus prédateur, la patience mise à mal, agacée, nerfs à vif, un jour entier auquel il venait de mettre fin, surtout ne pas leur laisser cette victoire-là, pas lui, pas ici, pas dans ce désert qu’il arpentait depuis toujours et dont il savait tout, les ruses et les ingratitudes, les nuits glacées autant que les jours brûlants, les heures où l’ombre devenait précieuse, les mers de sable façonnées par les vents, les dunes mouvantes où s’enfonçaient ses pas quand détalaient les autruches, les tempêtes qui parfois s’élevaient et vous fouettaient jusque sous les paupières, les distances infinies entre les oasis chétives et pleines de sel où s’abreuvaient les proies, les plaines caillouteuses et les flores centenaires qui y ancraient leurs racines, les troncs tordus des mopanes et ceux des eucléas, les remparts rocheux le long des fleuves à sec, la manière de s’y mouvoir à la verticale pour poursuivre un zèbre de montagne, les plages aussi, l’océan dévorant la côte des Squelettes, les carcasses providentielles des baleines égarées, celles des navires humains échoués depuis des décennies.

De tout temps, le chasseur, ça avait été lui, depuis l’enfance dans le lit de l’Agab, cette époque trop lointaine où il chassait en meute, avec ses frères et sœurs d’abattage, depuis cette première chasse à la girafe à jamais dans sa mémoire, quand les jeunes acculaient la géante au fond du canyon, chacun son côté, chacun sa mission, les yeux rivés sur le galop, poussant la proie vers une vieille lionne postée plus loin, pleine de son expérience, prête à bondir quand son moment viendrait, l’instant crucial, calculé, précis, et d’un coup, lancée sur la hanche en un bond prodigieux, griffes et crocs plantés dans les muscles, la chasseuse agrippée sur des mètres et des mètres de course affolée, ignorant les coups de patte qui tentaient de la déloger, lacérant cuir et chair, creusant la blessure au goût de sang frais, pesant de tout son poids pour déséquilibrer la bête, rien qui n’aurait pu la faire lâcher tant les félins avaient besoin de cette viande-là. Il avait appris à dénicher ses proies dans les milieux les plus ouverts, sans même un tapis d’herbes pour s’y tenir couché, tirant parti du moindre brouillard pour approcher ses victimes à couvert, il avait appris l’opportunisme, à tuer pintades, porcs-épics, cormorans lorsque manquait le gibier, à s’en prendre aux babouins autant qu’aux outardes, à s’attaquer, même, aux autres carnivores quand sa survie était en jeu. Le chasseur c’était lui, lui qui dictait ses règles, jamais pris par surprise, alors non, il n’allait pas laisser aux hommes cette victoire-là, il venait de sortir des ombres pour enfin leur faire face, calé dans le sable à quelques mètres d’eux, au pied d’un buisson plein de griffes, ses yeux dans les leurs. Le vent soulevait des nuages de terre, ravivait les senteurs animales, chargées des peurs et des tensions des heures passées, il les huma avec prudence, attendit son moment, impatient d’en découdre, mais toujours immobile, pour enfin redresser sa silhouette de géant.

Et se jeter sur eux.

La douleur le saisit aussitôt.

La poitrine tout entière, embrasée d’un seul coup.

Coupé dans son élan, il bondit au-dessus des pierres comme le font les springboks, l’échine pliée par l’algie, les membres incontrôlables, retomba sur le sol sans plus rien maîtriser, décrivit des cercles fous dans la poussière, l’air de poursuivre quelque démon niché au bout de sa queue, des souvenirs vinrent hanter son crâne à l’agonie, les festins des dernières semaines à l’intérieur des kraals, les hurlements de ses proies au moment de les achever, les coups de feu des hommes qui faisaient craquer le ciel lui-même, l’apogée de son existence, aussi, cette époque révolue où il avait été alpha, son éviction brutale dont il gardait en lui les cicatrices, creusées dans son orgueil, les gloires et les défaites sur ces terres de canicule, les chasses ratées autant que ses plus belles prises, il détala à coups de pattes violents dans la terre, fuyant vers les halliers pour peut-être y survivre, quitter ce lieu maudit où jamais il n’aurait dû s’aventurer, lui qui se pensait si fort titubait de mètre en mètre, les pas moins assurés, chancelant dans la caillasse et dans les pailles cassées, plus rien d’un roi, plus rien d’un prince, muscles percés, tremblants, il poussa aussi loin que le pouvait sa carcasse, puisant dans ses réserves, dans son instinct de survie.

Pour, sans plus pouvoir lutter, s’effondrer sur le flanc.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes