Entre fauves de Colin Niel, lecture 5

Et si on lisait le début

Il y a 4 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

9 mars

Kondjima

La sécheresse, certains disent que les Himbas sont condamnés à s’y habituer. Que désormais les années sans pluie ni courant dans les rivières vont devenir la règle, que le Kaokoland tout entier va devenir aussi sec qu’une bouse au soleil, que nous serons contraints de migrer jusqu’en Angola pour trouver de quoi nourrir nos bêtes. Ryatwa prétend que c’est la faute des Blancs, qu’après avoir colonisé l’Afrique, ils ont même infesté le ciel et les nuages avec leurs usines. J’ignore s’il dit vrai : des sécheresses, nos aïeux en ont enduré plus d’une par le passé, notre existence est ainsi faite de temps plus rudes que d’autres. Peut-être aurions-nous dû honorer les ancêtres avec plus de ferveur, comme l’explique le gardien du feu sacré. Peut-être est-ce l’œuvre de quelque sorcier de la capitale, jeté sur les Himbas parce que nous nous opposons à ce barrage que le président de la Namibie entend ériger sur nos terres. Je ne sais pas.

Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que jamais nous n’avions connu d’année aussi aride que celle-là. Et qu’à bien y réfléchir, sans cette sécheresse, jamais je n’aurais pris la décision de tuer le lion.

Je venais de terminer la clôture lorsque mon père s’approcha, pour dire :

– Tara. Ici, ce n’est pas assez solide. Il faut que tu rajoutes du bois avant que n’arrive la nuit.

Je soupirai, agacé par ses mots. Mon père était ainsi : toujours plus exigeant avec moi qu’avec Tjirikuze, toujours à dénigrer mon travail. Il ne me regardait même pas, le visage grave au-dessus de son gros collier ombongora. Je considérai le kraal dans lequel étaient massées nos quatre-vingt-treize chèvres. J’avais collecté tous les troncs de mopane disponibles aux alentours, ramassé jusqu’à la dernière souche fendue, en haut de la colline qui nous faisait face, j’avais enfoncé le bois dans la terre, enchevêtré chaque branche pour former la clôture. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus pour que mon père soit satisfait de mon ouvrage.

J’observai le bush aride qui nous entourait. Après nous avoir harassés tout le jour de sa chaleur caniculaire, le soleil s’était enfin couché derrière la corniche, bientôt la nuit allait s’abattre sur le désert. Bientôt arriverait l’heure où, si nous avions encore été au village, je me serais préparé pour retrouver Karieterwa. En vérité je n’avais aucune envie d’être ici, seul avec mon père, nos chèvres qui bêlaient sans arrêt, et pas la moindre barre de réseau pour mon téléphone cellulaire.

En temps normal, nous avions l’habitude de vivre au village pendant toute la saison sèche. Les réserves d’eau permettaient de tenir jusqu’au retour des pluies, les pâturages alentour suffisaient à nourrir le bétail. J’aimais cette période de l’année où nous nous retrouvions tous ensemble après nos mois de transhumance à travers plaines et montagnes. C’est durant ces mois que se tenaient les cérémonies de mariage ou d’offrandes aux ancêtres, autant d’occasions de sacrifier une chèvre et de manger un peu de viande. Tous les matins, nous partions en bande avec les bêtes et nos badines pour les pousser, sifflets en feuille de mopane coincés entre les lèvres. Dans la journée, entre la traite et le ramassage du bois, tandis que le gardien veillait sur le feu sacré, nous avions des moments rien qu’à nous, pour jouer au football ou à l’omuwa. Certains soirs s’élevaient les chants d’un ondjongo, les filles frappaient des pieds et des mains, imitaient dans la nuit noire la danse de quelque animal affolé. Dès que l’occasion se présentait, aussi, je profitais d’un 4×4 pour me rendre à Opuwo, retrouver mon ami Ryatwa s’il était en ville, consulter mon compte Facebook avec son aide et un réseau digne de ce nom, aller sur YouTube et sur Instagram qu’il m’avait fait découvrir.

Mais cette année, tout était différent.

Cette année ne ressemblait à aucune autre.

D’abord parce qu’au village, trois soirs de suite, j’avais fait l’amour à Karieterwa, la femme dont je rêvais depuis des années. Mais aussi parce qu’à cause de cette fichue sécheresse, nous étions partis plus tôt que jamais nous ne l’avions fait depuis que je suis en âge de guider un troupeau.

Lorsque nous avions compris que le point d’eau était presque à sec, j’avais l’impression que nous venions à peine de revenir de transhumance. Le puits où nous allions chercher notre eau ne permettait plus de remplir qu’un minuscule bidon par jour. Dans ce qui devait être des prairies pour les vaches et les chèvres, l’herbe était rase et brûlée, le cheptel se traînait sous le soleil, cherchait le moindre buisson rabougri pour s’abriter dans son ombre. Des rumeurs racontaient qu’à l’est du pays, des éleveurs s’étaient déjà résolus à vendre des troupeaux tout entiers de peur de les voir dépérir. Mon père est de nature inquiète, il a peur de tout, mais jamais je ne l’avais vu aussi soucieux. De jour en jour, tandis qu’il observait se tendre la peau et pointer les os des animaux, son visage se fermait. Il n’a jamais eu une seule vache à lui, mais ses chèvres, il les aimait plus que ses deux fils. Plus que moi, en tout cas, c’est certain.

Un après-midi, la jeune Ueya était revenue au village avec une vache en moins. Elle avait expliqué comment, sur le chemin du retour, l’animal s’était effondré dans la terre pour ne plus s’en relever, terrassé par la soif et la faim. La nouvelle avait plongé les habitants dans le désarroi, hommes et femmes ne parlaient plus que de ça, de cette sécheresse exceptionnelle qui frappait toute la Namibie. Ça devait arriver, disait-on, il n’avait pas assez plu avant la saison sèche. Mon père n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée, le front barré des rides de l’inquiétude. Il avait rejoint sa case avant tout le monde, songeur et silencieux dans la nuit noire. Et au matin, alors que le jour n’était même pas levé et que je me remettais à peine de ce que Karieterwa et moi avions fait en début de nuit, il avait dit, sans se soucier de mon avis sur la question :

– Kondjima. Toi et moi, nous allons partir dans la montagne avec les bêtes.

Et je savais que protester n’aurait servi à rien.

Il avait fait un aller-retour à la ville, vendu une chèvre, acheté de quoi tenir plusieurs semaines : farine de maïs, sucre, huile, allumettes. Nous avions chargé l’âne de tout ce que l’animal était capable de supporter, ficelé l’ensemble. J’avais dit au revoir à ma mère et à mon petit frère qui allaient rester sur place, saisi ma badine posée contre l’enduit de ma case. Nous avions sorti nos chèvres amaigries, j’avais sifflé pour les pousser hors du village. Et, pensant devoir attendre une éternité entière avant de revoir la femme de ma vie, j’étais parti avec mon père, en transhumance anticipée.

Le troupeau cheminait à pas lents, râleur et paresseux. Mutique, mon père veillait à ce qu’il ne se disperse pas trop. Moi-même je moulinais des bras, jetais des cailloux sur les flancs pour orienter la marche. Nous avions dépassé l’ancien puits et son panneau photovoltaïque qui ne servait plus qu’à recharger les téléphones ; l’omutara, abri de bois et d’étoffes où quand le soleil devenait trop violent, femmes et enfants venaient s’abriter. Et bientôt il n’y avait eu rien d’autre que le bush, désert de poussière, taillis d’épines et de troncs cagneux entre lesquels nous avancions. En continu je pensais à Karieterwa, son image m’habitait comme si un esprit s’était emparé de moi. J’en voulais à mon père, convaincu que nous aurions pu rester plus longtemps au campement, que les chèvres étaient encore vaillantes. La faune était rare, elle aussi décimée par la sécheresse, elle nous observait sans même chercher à fuir : un oryx solitaire au sommet d’une petite dune, dans l’ombre étirée d’un bloc de roche ; une girafe et son petit, traquant les hautes feuilles d’un acacia. À deux reprises nous avions dû resserrer les liens autour de l’âne, pour éviter que ne s’effondre son chargement.

Guidant nos bêtes fourbues, nous avions traversé la plaine, franchi des dunes de rocaille où mes sandales avaient failli rendre l’âme. Puis nous avions gravi les pentes de cette montagne où, ainsi que l’espérait mon père, il pourrait y avoir de quoi faire paître les bêtes. C’était un massif de roche rouge et de sable gris, que chaque année nous arpentions et où était mort autrefois le père du père de ma mère, sans que jamais personne ne sache ce qui l’avait tué, sinon un mauvais sort envoyé par quelqu’un de son propre village. Cette montagne, j’en connaissais tous les détails, les corridors étroits autant que les sommets. Les chèvres suffoquaient dans la montée, j’avais sifflé tout ce que je pouvais pour les encourager, des moignons de troncs sortaient d’entre les pierres et meurtrissaient les pieds. Mon père avait crié lui aussi, pour motiver le troupeau dans son dernier effort.

Et enfin nous avions atteint la petite cuvette entourée de mornes qu’empourprait le soleil de fin de journée. C’est ici que nous avions l’habitude de nous établir chaque année, lors des premières semaines de transhumance, avant de pousser plus loin encore. En temps normal, on trouvait dans le secteur des prairies d’herbe des Bochimans parmi les plus belles de tout le Kaokoland. L’endroit était sec comme jamais je ne l’avais vu, les pailles jaunes et rases, mais au moins les chèvres pouvaient brouter quelques feuilles dans les halliers qui survivaient çà et là. Mon père avait détaché les paquets de l’âne au bord de l’agonie, monté la tente et le campement, à côté du petit arbre du berger. Et il m’avait chargé de réparer la clôture de ce qui restait du kraal de l’an passé.

Ce que je pensais avoir bien fait, avant qu’il ne vienne en inspection.

Tandis qu’il s’en retournait vers la tente, je pestai intérieurement, et pourtant j’ajoutai quelques écots à l’édifice, pour ne pas le contredire. Avec le morceau de grillage que nous avions apporté, j’érigeai un enclos plus réduit, mais mieux protégé dans lequel je parquai les chevreaux nés les jours précédents. Et bientôt j’allai m’accroupir auprès du foyer sur lequel mijotait la marmite de bouillie de maïs, les sandales dans le sable. Je lissai de la main ma tresse ondato, emballée dans son fourreau de tissu en haut de mon crâne rasé, songeai encore à Karieterwa. Dans les branches du boscia, au-dessus de la tente de fabrication chinoise aux couleurs délavées, nous avions suspendu l’essentiel de nos affaires, pour ne pas tenter les chacals qui bientôt allaient se mettre à rôder.