Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Premières lignes #60, De soleil et de sang, Jérôme Loubry


PREMIÈRES LIGNE #60

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

De soleil et de sang de Jérôme Loubry

Haïti, 11 janvier 2010

La maison se dressait vers le ciel, brisant l’horizon chaotique dessiné par les misérables habitations en parpaing et en tôle du quartier. Tel le mausolée d’une divinité païenne érigé au centre d’un village, la « Tombe joyeuse » défiait la nature et le temps. Le bleu métallique de la pleine lune enveloppait son architecture d’une lueur bienveillante, de celles que seules des complices muettes et éternelles peuvent partager. Les caresses soyeuses de l’astre firent apparaître des ombres sur les surfaces planes de ses façades. Elles se glissèrent à travers les piliers du garde-corps, s’immiscèrent au creux des arcades. Elles étirèrent les angles des tuiles, des volets, des faîtages (pourtant si discrets le jour) comme autant de griffes acérées descendant avec lenteur et détermination vers l’herbe asséchée du jardin.

Une autre ombre, figée plus bas devant la grille de la propriété, beaucoup plus frêle et tourmentée, observait avec crainte la transformation. Dans sa main droite, un bidon d’essence. L’homme ouvrit la grille d’un geste hésitant, puis avança le long du court chemin de terre. Autour de lui, des lucioles virevoltaient dans la nuit de manière saccadée, changeant subitement de direction, à l’image d’insectes pris au piège dans un labyrinthe aux murs invisibles. Il respira avec difficulté l’air pesant. Un bruit provenant de la ruelle le fit sursauter. Son regard instable en chercha la source par-dessus la haie de vétiver. Il vit une dizaine de chiens errants s’engager dans sa direction, langue pendante tel un organe inutile. Ils changèrent de trottoir à l’approche de la Tombe joyeuse, sans aucun doute effrayés eux aussi par ses secrets. Leurs côtes saillaient dangereusement, tendant leur peau que l’on aurait pu croire prête à se déchirer tellement elle semblait fine et fragile, tandis que leur pelage clairsemé par la gale dévoilait des croûtes sanguinolentes. Les bêtes, devenues asociales par tant de souffrance, ne prêtèrent guère attention à sa présence.

L’homme attendit que leurs cris plaintifs s’estompent dans la nuit avant de reprendre sa progression.

Il se figea juste devant les marches en pierre qui menaient au porche et leva les yeux vers cette structure gingerbread typique de Haïti. Les deux étages de bois et de pierre l’observèrent à leur tour tandis que le toit, qui lui cachait à présent la lune, étirait son spectre ombreux pour le recouvrir totalement. Son regard remonta fébrilement le long de la façade, dépassa la coursive du premier étage et se fixa sur la fenêtre la plus haute. De forme ogivale, solitaire et brisée, unique cicatrice d’une maison que personne ici n’aurait osé approcher ni souiller, cette fenêtre demeurait le point de départ de tous les malheurs.

C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout doit se terminer

L’homme se concentra, chercha au fond de lui le courage nécessaire pour avancer davantage. Il sentit la piqûre d’un insecte au creux de sa nuque et posa un instant le bidon d’essence au sol. Il griffa avec colère sa peau d’Européen puis s’essuya le front qui luisait autant de sueur que de peur.

Le souvenir de Méline s’immisça alors à travers le temps.

Cette phrase qu’elle avait prononcée la dernière fois qu’ils s’étaient vus, quelques jours avant qu’elle ne parte pour cette terre de soleil et de sang.

« Promets-moi de ne jamais nous égarer, mon Orphée… »

« Je te le promets… », avait-il répondu.

— Je te l’avais promis, murmura-t-il face à cette fenêtre brisée.

Il monta les marches et poussa la lourde porte en bois de la Tombe joyeuse.

Ainsi, s’abandonnant à un destin aussi funeste et irrémédiable que celui du poète grec, Vincent s’enfonça dans l’enfer du quartier des damnés, sous les regards et les hurlements de trop nombreux suppliciés…

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Premières lignes #58 : Ohio Stephen Markley

PREMIÈRES LIGNE #58

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecins – les cabinets privés ayant de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, l’hôpital les avait rachetés et était désormais l’unique entité médicale de tout le comté. Beaucoup travaillaient dans le vaste réseau d’hospices, de maisons et de villages de retraite, ainsi que, bien entendu, pour les pompes funèbres, où l’on appréciait peu l’intrusion de Walmart sur le marché des cercueils. Les habitants de New Canaan avaient à leur disposition le seul magasin d’alcool de toute la région, des cabinets vétérinaires, et un magasin d’articles de sport qui réalisait soixante-dix pour cent de son chiffre d’affaires avec les armes et les munitions. On était psychologues et pédicures. On était livreurs de frites. On travaillait à l’inspection sanitaire. On construisait des vérandas, on installait des baignoires, on réparait les canalisations, on entretenait les jardins. Certains voulaient rénover leur maison avant de la revendre. L’un d’eux, vingt-trois ans, avait emprunté à la banque, puis à son père, et il cherchait à présent sur Internet comment se mettre en faillite personnelle. On travaillait pour le seul journal de New Canaan, et ce jour-là on avait des crampes aux mains à force de recueillir des témoignages sur Rick. L’homme qui entraînait l’équipe de football du lycée était une intarissable source de superlatifs (Un des meilleurs jeunes que j’aie jamais entraînés altruiste dévoué jamais vu quelqu’un jouer aussi bien collectif s’intéressait à tout le 15monde autant au quarterback qu’au dernier gars sur le banc), un déluge dans lequel surnageait son accent des Appalaches. Les parents qui avaient perdu un enfant pensaient à la cause de leur deuil, leucémies et accidents de chasse, suicides et carambolages, tumeurs du foie et noyades, voitures qui surchauffaient au soleil alors que des secours potentiels poireautaient au pressing à quelques pas de là. Certains faisaient des cauchemars épouvantables et se réveillaient trempés de sueur sans savoir où ils étaient. D’autres se levaient d’un bond, prenaient une douche et allaient bosser.

Leurs enfants fréquentaient l’une des six écoles primaires, puis le collège, et enfin le lycée New Canaan High. La plupart des adultes se connaissaient depuis le jour où leurs parents les avaient déposés pour la première fois à l’entrée de la maternelle, mal à l’aise et en larmes, cramponnés à la jupe, au jean ou à la salopette de leur mère. Certains enseignaient maintenant dans ces mêmes établissements. L’un d’eux se souvenait de Rick comme d’un pitre qui n’avait pas sa langue dans sa poche et passait son temps à gratter les boutons qui constellaient ses joues. Un autre se souvenait de la carte que Rick lui avait donnée, au collège, lors du dernier cours d’initiation à l’algèbre. Au recto : Les profs aussi méritent des bonnes notes ! À l’intérieur, un bon pour un pain au fromage de chez Little Caesars. Un autre, enfin, repensait à une certaine dissertation d’histoire et demeurait à ce jour convaincu que la star de l’équipe de football l’avait plagiée.

Il y avait d’anciennes pom-pom girls, des volleyeuses, et les meneuses de l’équipe féminine de basket. L’une d’elles détenait toujours le record de points et de passes décisives, ayant employé trois saisons d’affilée son ample postérieur à assister les défenseuses jusqu’au panier. Certaines avaient petit-déjeuné à la vodka-orange, quelques-unes surveillaient du coin de l’œil des enfants qu’elles ne voyaient plus qu’aux événements 16publics, et l’une d’elles jouait avec une bague capable de déchirer des joues : on y voyait l’archange Michel, chef de la milice céleste du Seigneur, soufflant dans son cor et menant au combat un bataillon d’anges, tous entassés dans le métal gris de l’anneau massif. Certaines rêvaient de fonder un foyer en Californie, de disparaître par les routes du Sud ou de s’envoler pour un point choisi au hasard sur la carte du monde, tandis que d’autres vivaient de leurs allocations handicapés. Sur l’échelle socio-économique du pays, nombre d’entre elles étaient à fond de cale.

Quelques-uns, qui avaient grandi au milieu des épaves et des pièces détachées dans une propriété familiale surnommée Fallen Farms, fabriquaient de la méthamphétamine et refourguaient des médicaments à un prix exorbitant. Ils tiraient au fusil sur des bouteilles et de vieux blocs-moteurs, et chaque fois le recul de l’arme dissipait leurs vieilles angoisses pendant une poignée de secondes. Certains, l’ordinateur pratiquement vissé aux hanches, se faisaient un peu d’argent en revendant sur Craigslist des marchandises volées. D’autres postaient sur des forums des messages prophétisant une invasion de bébés issus de civilisations inférieures et l’urgence pour les populations blanches d’inverser la tendance.

En rentrant chez eux après le travail, ils étaient nombreux à trouver sur leur porte un avis du shérif ; les saisies et les expulsions fleurissaient aux quatre coins du pays. Dans une partie des maisons reprises par les banques, on trouvait les habituels cafards et taches d’humidité, mais beaucoup d’entre elles disposaient de Velux et d’écrans plasma. Les gens laissaient derrière eux des biens de valeur : barbecue à gaz, meubles, bijoux, disques, vieilles peluches collector, vélos, prières encadrées, steaks surgelés, la Bible en un coffret de CD et même, chez un excentrique, une trentaine de canards dans un enclos près d’une petite mare au fond du jardin. Des gens disparaissaient de la 17circulation, des familles entières s’évaporaient comme au jour du Ravissement. Certains s’installaient chez leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs, allaient chez des amis ou bien se rabattaient sur leur voiture ou une chambre de motel. Il fallait en chasser d’autres du jardin public ou du parking du Walmart. Marty Brinklan vous expliquerait pourquoi les expulsions étaient la charge qui lui répugnait le plus : à cause du chagrin, de la colère et de la terreur que peut éprouver une personne qui perd sa maison. Un vieil homme, veuf, à la retraite depuis longtemps, s’était effondré dans ses bras, en larmes, toute dignité envolée, et l’avait supplié parce qu’il n’avait nulle part où aller. Depuis, Marty le croisait sans arrêt, il trimballait ses possessions terrestres dans un sac plastique indiquant SOLDES en grosses lettres.

Certains membres de l’assistance voyaient bien que quelque chose clochait méchamment dans cette mise en scène, tandis que d’autres, bouffis de fierté, de foi et de patriotisme, agitaient leur petit drapeau dans leurs mains gercées par le froid. Une cérémonie en l’honneur d’un soldat tombé, c’était l’occasion de décorer et de réinventer la ville selon les souhaits de ses habitants. Nichée dans le quart nord-est de l’État, à équidistance de Cleveland et de Columbus, elle faisait figure d’espace imaginaire, représentation de l’Ohio où les piquets de clôture étaient aussi blancs que les visages. Loin des quartiers où étaient parqués les Noirs à Akron, Toledo, Cincinnati ou Dayton, à bonne distance des Appalaches et de leurs bleds paumés le long de la frontière avec le Kentucky ou la Virginie-Occidentale, la majorité des spectateurs du défilé s’accrochaient à une certaine idée de leur ville, des valeurs qu’elle incarnait et des espoirs qu’elle portait, même si, en cette année 2007, ses gros employeurs d’autrefois – une usine de tubes métalliques et deux fabricants de vitres – avaient fichu le camp depuis plus de vingt ans, et la plupart des petites fermes du comté avaient dans le même temps 18été absorbées par les géants Smithfield, Syngenta, Tyson et Archer Daniels Midland. Une grande partie des habitants qui agitaient leur drapeau avec le plus de ferveur au passage du cercueil étaient ceux qui, nés ailleurs, étaient venus de Kuala Lumpur, de Jordanie, de New Delhi ou du Honduras.

Rien ne racontait mieux cette patrie fantasmée que l’équipe de football de la saison 2001. Menée par le terrifiant jeu de jambes de Rick, par un solide quarterback et par les passes redoutables d’un linebacker que tout le monde voyait passer pro, c’était la toute première équipe de l’histoire de New Canaan à se classer en nationale. Dans cette petite localité de quinze mille âmes, le lycée se maintenait toujours sur le fil en première division mais, comme l’entraîneur le faisait souvent remarquer au comité de soutien, personne ne venait s’installer ici. Tous les athlètes étaient donc issus du même vivier de juniors, et il suffisait d’une ou deux années plus molles où les gosses se mettaient à préférer le skate pour que tout soit foutu.

L’équipe mythique était presque au complet ce jour-là, à l’exception du solide quarterback, emporté six mois plus tôt par une overdose d’héroïne. Il en avait trop fait chauffer, se l’était injectée au creux du genou sur les marches du mobile-home de son beau-père, et ça avait été le coup de sifflet final. Un instant il admirait les stalactites lumineuses des guirlandes de Noël, et celui d’après il s’écroulait dans une flaque, son visage basculant à la rencontre de son reflet. Au passage du cercueil, plus d’un se rappela les avant-matchs, quand Rick et le quarterback se bagarraient dans les vestiaires pour se motiver. Simple chahut, mais ils s’envoyaient tout de même violemment valser contre les casiers. Luisant d’une sueur anxieuse et seulement vêtu d’un slip, ses fesses en bulbes de tulipe saillant entre les élastiques, Rick se colletait avec lui jusqu’à ce que leur peau rosisse des gifles de la viande qui percute la viande, sous les cris d’encouragement de leurs coéquipiers. Ensuite, ils se sanglaient dans leurs 19protections, balançaient un coup de poing dans leur casier, entrechoquaient leurs casques et traversaient le parking au pas de charge jusqu’au terrain. Ils s’étaient battus en frères pour remporter l’imposante plaque qui ornait encore la vitrine dans le hall du lycée, et cependant peu d’entre eux avaient eu le talent ou les notes nécessaires pour se hisser au niveau supérieur. Dix-huit ans, et fini les vendredis soir sous les projecteurs du stade, les rassemblements d’avant-match, les feux de camp et les amoureuses de troisième. Fini les bals de rentrée, les rencontres amicales, les fêtes, ou encore les virées au Vicky’s et les frites qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la banquette. Désormais ils travaillaient pour Cattawa Construction et pour Jiffy Lube, ils étaient agents immobiliers ou cuisiniers chez Taco Bell. Ils claquaient leur paye, jouaient au billard ou chatouillaient le ventre de leur nouveau-né. Ils racontaient les matchs d’antan comme pour se prouver qu’ils avaient un jour été quelqu’un. Beaucoup étaient sujets à des rêves dorés dans lesquels ils foulaient de nouveau la pelouse. Quelques-uns cohabitaient avec une petite voix leur rappelant sans relâche ce qu’ils avaient fait avec la fille qu’ils surnommaient Tina la Cochonne.

Au gré de sa courte vie, Rick avait croisé une grande partie de la population de cet endroit, du fait notamment de la place de son père au sein des forces de l’ordre, et aussi du salon de coiffure dont sa mère était propriétaire. Sa famille était établie à New Canaan depuis des générations. Côté maternel, leur ascendance remontait aux premiers colons venus cultiver les terres données en concession après la guerre d’Indépendance. Un de ses arrière-grands-pères était venu de Bavière avec sa famille, riche d’un savoir-faire dans la découpe du verre qui allait donner Chattanooga Glass. Un autre avait gagné sa croûte au bord du canal dans le comté de Coshocton, déplaçant le bois d’œuvre d’une écluse à l’autre. Rick avait dans son arbre généalogique des fermiers et des banquiers, et aussi des 20ouvriers de chez Cooper-Bessemer, qui deviendrait plus tard Rolls-Royce. L’assemblée qui assistait à la procession connaissait Rick du temps où ses amis et lui étaient des petites terreurs qui faisaient les quatre cents coups à travers la ville, la bouille maculée de gelée de raisins. Tout le monde l’avait vu grandir. Transpercer les lignes de la défense. Incarner, en terminale, un fermier amish sexy dans le spectacle de fin d’année. Il avait été pour cinq jeunes femmes leur premier baiser. L’une d’elles s’était retrouvée enfermée avec lui dans un placard au cours d’une partie de Sept Minutes au Paradis, il lui avait bavé sur le menton et avait peloté tout ce qu’il y avait à peloter. Une autre l’avait embrassé sous les gradins pendant un match de basket et en était sortie tellement excitée qu’elle n’avait pensé qu’à ça pendant un mois.

Ils étaient nombreux à avoir la gueule de bois car, la veille, ils avaient trinqué à la mémoire de Rick au Lincoln Lounge. Autour de pressions pas chères et de mauvais alcools, ils avaient échangé leurs anecdotes préférées, leurs souvenirs de bravoure et leurs idées noires. Rumeurs, ragots et légendes urbaines avaient fusé. New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne. C’était différent (mais sans doute pas si éloigné) du mythe confus, typique d’une petite ville, que l’on connaissait sous le nom de « Meurtre qui a jamais existé ». L’inventeur de cette expression n’était à l’évidence pas très doué en grammaire, mais elle était restée, on en débattait et on la ressassait dans les bars, les salons de coiffure, les restaurants, parfois à voix basse et parfois non – surtout cette nuit-là, où toutes les spéculations avaient été braillées dans la pénombre du Lincoln. Le Meurtre qui a jamais existé supposait qu’une personne avait peut-être disparu, était peut-être morte accidentellement, avait peut-être 21été brutalement assassinée, avait peut-être simulé sa mort, avait peut-être foutu le camp avec le butin d’un braquage, avait peut-être quitté la ville dans un nuage de gomme brûlée en riant comme un démon. Désormais, en plein jour, dans l’interminable et étouffante nausée du lendemain de cuite, tout cela paraissait bien stupide.

Le chauffeur ralentit et arrêta la remorque devant une estrade qui avait été empruntée au lycée et dressée sous les chênes centenaires de la place. Sur cette estrade se tenaient, au milieu d’une foule d’amis et de proches, aux côtés du maire et du shérif, les parents de Rick et son frère Lee. Une sono bricolée diffusait « Amazing Grace » et, tandis que résonnaient les derniers accords, le pasteur de la Première Église chrétienne, dans laquelle Rick et Lee avaient si souvent chahuté, pété et perturbé l’office dominical (c’étaient, de l’avis général, deux des enfants les plus turbulents à avoir jamais posé leurs fesses sur ces bancs), prononça la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus, prenez en Vos bras Votre fils Rick et donnez à sa famille et à ses amis la force de supporter sa perte. » Le minimum syndical.

Quatre personnes devaient ensuite s’exprimer.

L’une d’elles, la petite amie de Rick à l’époque du lycée, n’arriverait jamais jusqu’au micro. Kaylyn Lynn était si incroyablement défoncée que rien ne semblait l’atteindre. Le vent plaquait ses cheveux sales sur son joli visage et transperçait le maillot (no 25) que Rick lui avait donné à la fin de sa terminale, après le banquet organisé en l’honneur de l’équipe. Elle était furieuse que les parents de Rick lui aient demandé de prendre la parole. Leur histoire n’avait rien eu d’un conte de fées. Ils s’étaient séparés l’été suivant la fin du lycée. Sans rentrer dans les détails, elle lui avait arraché le cœur avant de le dévorer sous ses yeux. Avait mis au clou la bague de fiançailles qu’il avait essayé de lui offrir. S’était tapé ses potes. Lui avait dit qu’elle l’aimait histoire de s’assurer qu’il ne la quitte jamais tout à fait. 22La prière du pasteur s’acheva et Kaylyn Lynn remarqua qu’un corbeau picorait le gâteau-drapeau en vente devant le Vicky’s. L’oiseau avait du glaçage rouge et bleu sur tout le bec, qu’il plongeait dans ce délice étalé sur l’asphalte. Malade de culpabilité, quand son tour vint, Kaylyn garda les yeux baissés et adressa un mouvement de tête paniqué aux parents de Rick. Elle déguisait sa défonce en deuil. Elle secouait et tétait son inhalateur, les yeux encore plus brillants que Cassiopée.

Marty Brinklan s’avança alors vers le micro en caressant sa moustache blanche, le visage fatigué, bon marbre couvert de mauvaise glaise. Il jeta un coup d’œil à sa femme, assise sur une chaise pliante en métal, qui serrait dans sa main un mouchoir couleur de prune mouillée et fixait le sol d’un regard catatonique.

« Époux, chrétien, patriote, fonctionnaire », énonça Marty. Ses yeux quittèrent la feuille de papier à laquelle il s’agrippait et cherchèrent ses amis et voisins. « Mais le plus important, une fois qu’on devient père… c’est ce qu’on apprend sur la paternité : à partir de là, on sera avant tout un père, et le reste passera après. » Puis il répéta : « Une fois qu’on devient père… »

Marty voulait en finir avec la partie publique. Lui, ce qu’il savait faire, c’était mettre son chagrin en quarantaine, le garder pour les moments où il l’aurait à lui tout seul, et alors le sortir et le briquer comme un pistolet ancien. Il ne dormait plus, mangeait mal, se laissait aller. Il arrivait même qu’il boive un coup ou deux. Sa semaine de travail avait commencé avec un appel concernant une fille de dix-neuf ans morte d’une overdose, retrouvée la tête dans des toilettes qui débordaient. Une scène atroce. Ensuite il avait remis un avis d’expulsion à l’un des anciens coéquipiers de Rick, un receveur qui avait pleuré et l’avait insulté si fort que Marty s’était surpris à poser la main sur la crosse de son arme. Juste avant qu’il ne décampe, l’ancien receveur avait ricané : « Rick serait super fier, Marty. Dommage 23qu’il soit pas là pour voir ça. » Ce chouette moment remontait tout juste à la veille.

Jill Brinklan, elle, avait l’impression de participer à une émission de télé-réalité d’une exceptionnelle cruauté. Elle écouta le discours de Marty en souriant et en hochant la tête, mais elle se sentait incapable de soutenir le regard de son mari. Depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, elle n’arrivait plus à le regarder. Elle avait aussi découvert qu’elle avait du mal à tenir debout, d’où la chaise pliante. Depuis quelque temps, elle avait des pertes d’équilibre. Sans lâcher son mouchoir, elle se leva, remercia l’assemblée pour sa présence et sa gentillesse, et se rassit immédiatement. Elle se demandait si elle pourrait un jour pardonner sa fierté à son mari. Voilà ce qu’on gagnait à être fier. On le savait quand on avait lu la Bible. Ce matin-là, Marty lui avait demandé quelle chemise mettre, et elle avait craché comme un chat avant de s’enfuir de leur chambre. Elle était allée dans la cuisine, et là elle avait passé et repassé la main sur la porte du four en pensant aux chaussons aux pommes. Le matin, avant les matchs de Rick ou de Lee, elle faisait toujours des chaussons aux pommes. Quand ils avaient instauré cette tradition, elle avait laissé Lee se charger de faire revenir les tranches de pommes dans le beurre, pendant que Rick aplatissait la pâte avec le rouleau à pâtisserie. Quelle joie de voir ses petits garçons cuisiner, suffoquer d’excitation à chaque étape. Et, plus tard, lorsqu’ils étaient devenus des ogres adolescents, de parfaits rustres, quelle joie de les voir déposer délicatement les pommes dans les carrés de pâte avant de les pincer pour les fermer. Les échanges obscènes qu’elle devait policer – comment pouvaient-ils ne serait-ce que rêver de pareilles grossièretés ? (Rick, lave-toi les mains, on sait que t’as passé la nuit avec le pouce dans le cul ; Je vais te coller mon scrotum sur les yeux, Lee.) Ce matin-là, en caressant la porte du four, elle s’était sentie submergée par tout cela, par une de ces vagues paralysantes aussi imprévisibles que 24les bourrasques du vent. Elle était sortie dans le jardin, avait marché en chancelant jusqu’au brasero dans lequel se trouvaient encore des canettes de Bud Light roussies datant de la dernière visite de Rick. Elle avait perdu l’équilibre et s’était assise dans l’herbe. Elle avait voulu creuser une couche de terre après l’autre jusqu’à retrouver son fils, jusqu’à ce qu’il soit en sécurité, jusqu’à ce qu’elle cesse de sentir cette odeur de brûlé envolée depuis belle lurette.

Mais, sur les quatre orateurs prévus, c’est Ben Harrington qui brisa le cœur de l’assistance. Ben qui avait arrêté ses études, qui peinait à se faire un nom dans la musique et qui détestait revenir ici. Le centre de New Canaan lui rappelait un magazine jeté au feu, les pages qui noircissent et se ratatinent en commençant à brûler, juste avant que les flammes ne s’en emparent. Cette ville, pourtant, lui avait paru tellement animée, importante, solide et palpitante du temps où Rick, Bill Ashcraft et lui sillonnaient cet Éden à vélo. Ils connaissaient tous les robinets auxquels remplir leurs bombes à eau, le meilleur coin pour se baigner dans la Cattawa River, la meilleure pente pour faire de la luge et le meilleur mur contre lequel appuyer sur la poitrine d’un mec jusqu’à ce qu’il perde connaissance et plonge dans des rêves agités par le manque d’oxygène.

Sur l’estrade, Ben raconta une histoire toute simple de leur enfance. Un jour, alors qu’ils pataugeaient dans la rivière, sentant leurs orteils s’enfoncer dans la vase, Rick avait attrapé une grenouille. Il brandissait ce trophée affolé dans ses mains ébahies devant Ben qui s’éloignait en trébuchant, ses boucles blondes lui tombant sur les yeux.

« Allez, c’est qu’une grenouille, dit Rick.

– M’approche pas avec ça !

– Touche-la, allez !

– Non.

– Allez, touche-la !25

– Non.

– C’est pas du poison. Et c’est pas vrai que ça donne des verrues.

– Casse-toi, Rick. »

Alors Rick lança la grenouille sur Ben, qui poussa un cri et s’enfuit pendant que le batracien terrorisé se carapatait loin de cette bande de malades. Bill Ashcraft riait comme un dément. Ben pleura en les traitant de connards, puis il s’assit sur la berge et les autres continuèrent à jouer dans l’eau. Cinq minutes plus tard, Rick vint le trouver, les mains sur les hanches.

« Casse-toi.

– Allez, Harrington. Ça irait mieux si je bouffais un insecte ?

– Hein ? Non. Qu… »

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Rick cueillit une sauterelle sur une feuille et la fourra dans sa bouche. Il croqua dedans et l’avala, et tout de suite après il se plia en deux pour vomir. Ben n’avait jamais ri aussi fort de toute sa jeune vie. Ils en pleuraient tous les deux, Ben de rire et Rick parce qu’il essayait de recracher l’exosquelette de la sauterelle. Et puis ils coururent à la rivière comme si de rien n’était, ils s’éclaboussèrent et crachèrent de l’eau vers le soleil.

Un rire traversa la foule, suivi d’une nouvelle tournée de sanglots. Un père qui tenait son adolescente par les épaules serra soudain plus fort, comme pour empêcher le vent de l’emporter.

Bien sûr, Ben ne raconta pas la dernière fois qu’il avait vu Rick, au printemps 2006. Celui-ci venait de rentrer de sa première mission, et de nouvelles couches de muscle s’étaient ajoutées à sa charpente déjà imposante. On aurait dit qu’il portait une combinaison pare-balles. Il s’était défoncé à la skunk et Ben avait essayé d’aborder le sujet de Bill Ashcraft. Cela faisait presque trois ans que Rick et Bill, amis depuis le berceau, étaient brouillés. Mais Rick n’avait à raconter que des histoires à la vaillance lugubre, des moments hilarants dans le désert 26irakien. « Une fois j’ai cru voir un rat qui se barrait avec un bout de bœuf séché. Donc je me suis dit, elle est où ta réserve mon petit pote ? Et tu sais quoi ? En fait c’était un doigt ! Le petit rat tout mignon, il se barrait avec un doigt !

– Putain, Brinklan.

– Allez, fais pas ta tarlouze. C’est la guerre, c’est tout. »

Rick refusait de parler de Bill, et aussi de Kaylyn, mais il était partant pour fumer un joint à Jericho Lake.

« Y a pas des tests d’urine chez les Marines ? »

Rick aboya de rire. « Tu parles, ma couille. » C’était ça, le truc avec Rick : sa grossièreté, son irrévérence ne parvenaient jamais à masquer l’immense amour qu’il avait pour les autres – en réalité, elles y étaient liées.

Et donc, bien que trop ivres pour conduire, ils allèrent au lac en voiture, franchissant l’horizon de la boule à neige qu’était leur ville. Ben avait envie d’écrire une chanson sur Rick, sur ce style de mec qu’on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s’il regardait par-dessus le bord d’un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d’une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l’existence (« On est putain de bien ici, putain », dit Rick, assis dans l’herbe, en admirant le miroitement nocturne de Jericho Lake). Pourtant, son ami n’avait rien d’ordinaire. Il vivait en roue libre, était têtu comme une mule et aussi rusé qu’un coyote. Il portait en lui des océans entiers, toute la nature du pays, des fantômes farouches et quelques centaines de millions d’étoiles.27

« Y a plus rien ici, mec. Plus rien à retrouver du passé », déclara-t-il cette nuit-là, cryptique. Il sortit de son jean sa bite molle et pissa si près de Ben que ce dernier dut détaler sur l’herbe pour éviter les éclaboussures. « Plus que toi et moi, mon pote. Toi, moi, et une dernière nuit solitaire à se tenir tous les deux dans les bras. »

De quoi parlait-il ? Difficile à dire. D’une chose que lui-même ne comprenait pas vraiment mais qui, en trois petites années, l’avait affecté. Les avait affectés. Des endroits qu’il avait vus, des choses qu’il avait faites. La veille de son redéploiement, il s’était soûlé dans son jardin près du brasero, balançant dans les flammes ses canettes cobalt de Bud Light tout en sachant que ça agaçait sa mère. Il était ensuite allé faire un tour et avait descendu la route jusqu’au champ où, un jour, comme un idiot, il avait essayé d’offrir une bague de fiançailles à sa copine. Le soleil se couchait, c’était ce temps curieux du Midwest où les vestiges de l’hiver privent le printemps de ses premiers jours. Des croûtes de neige à moitié fondue s’attardaient dans la friche. Au-delà s’étendaient la forêt et les arbres déplumés qui ressemblaient à une brosse métallique. Une lumière d’eau tombait en biais sur l’horizon. Elle déposait un filtre sur la couleur des choses, et les vaches au loin paraissaient bordeaux et jaune dans ce crépuscule kaléidoscopique. Un pied dans une flaque, Rick attendait les corbeaux. Il se disait qu’il fallait garder la foi. Continuer à croire que, même si la vie pouvait être dure, Dieu se rattraperait plus tard.

Les corbeaux avaient élu domicile dans les bois près de la zone industrielle, à un kilomètre et demi de là. Des tribus qui fourrageaient dans les poubelles et les micocouliers et qui s’étaient alliées en une horde de plus en plus grande. Son père parlait de « méga-volée » à cause de ce qui se produisait au coucher du soleil. Rick regardait son reflet trembler dans la flaque, l’écrasait du pied dès qu’il se stabilisait, et de nouvelles interférences 28horizontales déformaient alors ses traits. Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà passer toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés.

Et puis les corbeaux s’étaient animés, des milliers de corbeaux qui s’étaient déversés dans le dernier éclat du jour. Des créatures à mi-chemin de l’ange et du rat, gorgées de reflets violets, qui s’étaient élancées en croassant vers la forêt, une inquiétante courtepointe qui avait recouvert la moindre branche laissée nue par l’hiver…

Lorsqu’on en eut terminé avec la procession, la foule convergea vers l’estrade et enveloppa dans ses embrassades et ses prières celles et ceux qui s’y tenaient. Le vent s’immisçait dans les manches, creusait les yeux et semblait vouloir les pousser au départ. Jill Brinklan laissa tomber son mouchoir prune et ne le ramassa jamais. Marty Brinklan pivota pour serrer Lee dans ses bras, manière d’éviter de regarder sa femme. Kaylyn ne s’attarda pas et sauta à bas de l’estrade. Ben Harrington écrasa des larmes sur sa joue avec le dos de sa main frigorifiée. Le cortège prit le chemin du retour. Un camion d’entretien vint récupérer le drapeau dans les branches du chêne. Et le cercueil fut retourné à Walmart. C’était le 13 octobre 2007.

En ce qui concerne notre histoire, cette journée est peut-être moins notable pour les personnes qui ont assisté à la procession que pour celles qui l’ont manquée. Bill Ashcraft et Tina la Cochonne. Stacey Moore, l’ancienne championne de volley-ball, membre de la Première Église chrétienne. Et un garçon nommé Danny Eaton, qui était en Irak et disposait encore de quelques années avant de perdre un de ses beaux yeux noisette. Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous revien29draient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

Commençons donc un peu moins de six ans après le défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brinklan, par un soir fébrile de l’été 2013. Commençons avec quatre véhicules et leurs occupants qui convergent du nord, du sud, de l’est et de l’ouest vers cette ville de l’Ohio. Plus précisément, commençons avec un petit pick-up sur une route de campagne plongée dans l’obscurité, son châssis vibre, son réservoir est vide, il fonce dans la nuit, parti d’un point qui nous est encore inconnu.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Premières lignes #57 : Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee


PREMIÈRES LIGNE #57

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee

Vendredi 18 juin 1920

1

On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes.

Ces vingt-là proviennent des petits royaumes les plus proches de Calcutta. Il y en a plus de cinq cents dans toute l’Inde, et tous ensemble ils règnent sur les deux cinquièmes du pays. C’est du moins ce qu’ils se disent, et nous ne sommes que trop heureux d’avaliser cette fiction, du moment qu’ils chantent tous Rule Britannia et font serment d’allégeance au roi empereur outre-mer.

Ils s’avancent tels des dieux, en ordre strict de préséance, le vice-roi à leur tête, dans la chaleur étouffante, en direction de l’ombre d’une douzaine de grands parasols de soie. D’un côté, derrière une solide barrière de soldats enturbannés de la garde du vice-roi, se tient une foule de conseillers royaux, hauts fonctionnaires et parasites divers. Et derrière tout ce monde, il y a Sat et moi.

Un coup de canon soudain, tiré par un de ceux de la pelouse, chasse des palmiers des nuées de corbeaux aux cris assourdissants. Je compte les coups : trente et un au total, honneur strictement réservé au vice-roi ; aucun prince indigène n’en a jamais mérité plus de vingt et un. Cela sert à souligner qu’en Inde ce dignitaire britannique mérite plus d’honneurs que tout Indien, quand bien même il descendrait du soleil.

Tout comme les coups de canon, la réunion à laquelle les princes viennent d’assister est purement destinée à la galerie. Le véritable travail sera effectué plus tard par leurs ministres et les hommes de l’administration indienne. Pour le gouvernement du Raj, l’important est que les princes soient là, sur la pelouse, pour la photographie de groupe.

Le vice-roi, lord Chelmsford, traîne les pieds en grande tenue. Elle lui a toujours donné l’air mal à l’aise et le fait ressembler au portier du Claridge. Pour un homme qui, habituellement, a l’air d’un croque-mort mal nourri, il s’est pomponné, mais à côté des princes il est aussi terne qu’un pigeon au milieu des paons.

« Lequel est notre homme ?

– Celui-là », répond Sat en indiquant d’un signe de tête un grand individu aux traits fins portant un turban de soie rose. Le prince que nous sommes venus voir est sorti le troisième et il est le premier dans l’ordre de succession au trône d’un petit royaume niché dans l’Orissa sauvage, quelque part dans le sud-ouest du Bengale. Son Altesse Sérénissime le prince héritier Adhir Singh Sai de Sambalpur a requis notre présence, ou plutôt celle de Banerjee. Ils étaient à Harrow ensemble. Je ne me trouve ici que parce que j’en ai reçu l’ordre directement de lord Taggart, le chef de la police, qui a dit obéir là au vice-roi en personne. « Ces entretiens sont d’une importance capitale pour le gouvernement du Raj, a-t-il déclaré, et l’accord de Sambalpur est essentiel pour leur succès. »

On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d’ORISSA. C’est tout petit, de la taille de l’île de Wight, avec une population en proportion. Et pourtant me voilà, prêt à épier une conversation entre son prince et Sat parce que le gouvernement de l’Inde a jugé qu’il y va de l’intérêt de l’Empire.

Les princes prennent place autour du vice-roi pour la photographie officielle. Les plus importants sont assis sur des chaises dorées et les autres debout sur un banc derrière eux. Le prince Adhir est assis à la droite du vice-roi. Quelques princes ont essayé de s’éclipser mais des fonctionnaires à l’air éreinté les ont rappelés à l’ordre. Finalement le photographe a fait tenir tout le monde tranquille. Les princes se sont tus et regardent droit devant eux : les lampes flood font « pouf », la scène est captée pour la postérité et ils sont libérés.

Quand le prince héritier repère Sat il est évident qu’il le reconnaît. Il interrompt une conversation avec un maharajah dodu qui porte sur lui le contenu des coffres d’une banque et une peau de tigre et il vient vers nous. Il est grand, la peau claire pour un Indien, et l’allure d’un officier de cavalerie ou d’un joueur de polo. Comparé aux princes qui l’entourent il est habillé assez simplement : tunique de soie bleu pâle à boutons de diamants, nouée à la taille par une ceinture dorée, pantalon de soie blanche et chaussures anglaises classiques, noires et étincelantes. Son turban est retenu par une pince ornée d’émeraudes avec un saphir de la taille d’un œuf d’oie. À en croire lord Taggart, le maharajah père du prince est le cinquième homme le plus riche de l’Inde. Et chacun sait que l’homme le plus riche de l’Inde est aussi le plus riche du monde.

Un sourire éclaire le visage du prince qui s’approche.

« Boubou Banerjee, s’exclame-t-il les bras grands ouverts, cela fait combien de temps ? »

Boubou, jamais je n’ai entendu personne appeler Sat ainsi et pourtant nous partageons un appartement depuis un an. Il a gardé secret ce nom de guerre et je ne peux pas lui en vouloir. Si quelqu’un à l’école avait jugé bon de m’appeler Boubou je ne m’en serais pas vanté. Bien entendu, Sat n’est pas son véritable prénom non plus. Un collègue le lui a donné quand il est entré dans la police impériale. Ses parents l’ont appelé Satyendra, et même si je m’applique à prononcer correctement le bengali je n’ai jamais tout à fait réussi. Sat m’a dit que ce n’est pas ma faute et que l’anglais ne possède tout simplement pas les consonnes qu’il faut, il lui manque apparemment un « d » doux. D’après lui, il lui manque énormément de choses.

« C’est un honneur de vous revoir, Votre Altesse », dit Sat avec un léger salut de la tête.

Le prince prend un air peiné comme le font souvent les aristocrates quand ils feignent de vouloir être traités comme le commun des mortels. « Allons donc, Boubou, je pense que nous pouvons nous dispenser des formalités. Et qui est-ce ? demande-t-il en me tendant une main couverte de bijoux.

– Permets-moi de te présenter le capitaine Wyndham, dit Banerjee, précédemment à Scotland Yard.

– Wyndham, répète le prince. Celui qui a capturé ce terroriste, Sen, l’année dernière1 ? Vous devez être le policier préféré du vice-roi. »

Sen est un révolutionnaire indien qui a échappé aux autorités pendant quatre ans. Je l’ai arrêté pour avoir assassiné un haut fonctionnaire britannique et j’ai pratiquement été déclaré héros de l’Empire. La vérité est un peu plus complexe, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de corriger la légende. Surtout, je n’ai pas l’autorisation du vice-roi pour le faire ; il a décrété le sujet soumis à la loi sur les secrets d’État de 1911. Alors je souris et je serre la main du prince.

« Enchanté de faire votre connaissance, Votre Altesse.

– S’il vous plaît, répond-il aimablement, appelez-moi Adi. Tous mes amis le font. » Il réfléchit quelques secondes. « En fait, je suis plutôt heureux que vous soyez là. Il y a une question assez délicate dont je voulais parler à Banerjee, et l’opinion d’un homme de votre expérience pourrait être extrêmement précieuse. Vous tombez à pic. » Son visage s’éclaire. « Ce doit être la Providence qui vous envoie. »

Je pourrais lui dire que je dois ma présence au vice-roi plutôt qu’à Dieu, mais dans l’Inde britannique c’est à peu près la même chose. Si le prince désire me parler, cela m’évite au moins de l’épier comme une mère indienne la nuit de noces de son fils.

« Je serais heureux de vous être utile, Votre Altesse. »

D’un claquement de doigts il appelle un monsieur qui se tient à proximité. L’homme est chauve, il porte des lunettes et paraît agité, tel un bibliothécaire égaré dans un quartier dangereux ; et bien qu’il soit habillé avec soin il lui manque l’assurance d’un prince, sans parler des bijoux.

« Ce n’est malheureusement pas le bon moment pour une telle discussion, dit le prince tandis que l’homme s’empresse. Vous et Boubou voudriez peut-être m’accompagner à l’hôtel pour y bavarder plus à l’aise. »

Le ton n’est pas celui d’une question. Je soupçonne que beaucoup d’ordres du prince sont présentés de la même façon. L’homme s’incline profondément.

« Ah oui, dit le prince d’un air las, capitaine Wyndham, Boubou, j’ai le plaisir de vous présenter Harish Chandra Davé, le dewan*2 de Sambalpur. »

Dewan signifie Premier ministre. Les Indiens le prononcent divan, comme le meuble.

« Votre Altesse », dit le dewan en se redressant avec un sourire obséquieux. Il transpire ; comme nous tous sauf, semble-t-il, le prince. Le dewan nous lance un regard rapide à Banerjee et moi. Il tire de sa poche un mouchoir de coton rouge pour éponger son front luisant. « Si je peux dire un mot en privé à Votre Altesse, je…

– S’il s’agit de ma décision, Davé, répond le prince avec irritation, je crains qu’elle ne soit définitive. »

Le dewan secoue la tête d’un air embarrassé. « S’il m’est permis, Votre Altesse, je doute beaucoup que ce soit conforme à l’intention de Son Altesse votre père. »

Le prince soupire. « Et moi, je pense que mon père se moque éperdument de cette farce. En outre, il n’est pas ici. À moins que lui ou le vice-roi n’ait jugé bon de vous élever au rang de yuvraj *, je suggère que vous vous conformiez à mes souhaits et que vous vous mettiez au travail. »

Encore une fois le dewan éponge son front et s’incline profondément avant de s’éloigner comme un chien battu.

« Fichu bureaucrate », marmonne le prince. Il se tourne vers Sat. « C’est un Gujarati, imagine-toi, Boubou, et il se croit plus intelligent que tout le monde.

– L’ennui, Adi, c’est qu’ils le sont souvent. »

Le prince lui adresse un sourire forcé. « Eh bien, s’agissant de ces entretiens, et dans son intérêt, j’espère qu’il s’en tiendra à mes ordres. »

D’après les bribes d’informations que j’ai obtenues de lord Taggart, les entretiens concernaient l’instauration d’une institution appelée la Chambre des Princes. Ce pourrait être le titre d’un opéra-comique de Gilbert et Sullivan, mais c’est la dernière idée brillante du gouvernement de Sa Majesté pour apaiser les exigences d’autonomie grandissantes des indigènes. Elle est présentée comme une Chambre des Lords indienne – une voix indienne puissante dans les affaires indiennes – et tous les princes indiens sont invités dans les termes les plus fermes à y siéger. J’y vois une certaine logique tordue. Après tout, s’il existe en Inde un groupe plus éloigné que nous de l’opinion populaire c’est celui d’à peu près cinq cents princes, gras et inutiles. S’il existe des Indiens qui nous sont favorables, ce sont probablement eux.

Je demande au prince quelle est sa position.

Il rit, très à l’aise. « Toute cette satanée invention n’est que de la poudre aux yeux. Ce ne sera qu’un marché à paroles. Le peuple s’en rendra compte.

– Vous ne croyez pas à sa réalisation ?

– Au contraire. Je m’attends à ce que cette chambre soit en fonctionnement dès l’année prochaine. Bien entendu, les grandes principautés – Hyderabad, Gwalior et autres – n’en feront pas partie. La fiction selon laquelle ce sont de véritables pays en serait compromise, et il n’est pas question que Sambalpur y soit représenté. Mais les autres, les Cooch Behar, les tout petits Rajputs et les États du Nord, supplieront pour y entrer. Ils sont prêts à tout pour assurer leurs positions. Je reconnais que vous savez profiter de notre vanité, vous les Anglais. Nous vous avons livré cette terre, et en échange de quoi ? Quelques belles paroles, des titres ronflants et des miettes de votre table pour lesquelles nous nous chamaillons comme des chauves qui se battraient pour un peigne.

– Et les autres principautés de l’Est ? demande Sat. D’après ce que je comprends, elles tendent à suivre l’exemple de Sambalpur dans la plupart des décisions.

– C’est exact, et elles le feront probablement cette fois encore, mais seulement parce que nous les finançons. Et si elles avaient le choix, je pense qu’elles approuveraient la création de cette chambre. »

Au fond du jardin la fanfare retentit, et quand les accords familiers de God Save The King se répandent sur les pelouses, princes et roturiers debout se tournent vers elle. Beaucoup commencent à chanter, mais pas le prince, qui pour la première fois paraît moins serein que le suggère son titre.

« Je pense qu’il est temps de battre en retraite, dit-il. Le vice-roi va prononcer un de ses fameux discours et je n’ai pas l’intention de perdre plus longtemps de cette belle journée pour l’écouter… À moins que vous ne préfériez rester ? »

Je n’ai pas d’objection. Le vice-roi a autant de charisme qu’une serpillière mouillée. J’ai déjà eu cette année le plaisir de l’entendre lors d’une parade pour nouveaux officiers et je n’ai pas particulièrement envie de renouveler l’expérience.

« Alors c’est entendu, dit le prince. Nous attendons la fin de l’hymne et nous nous retirons. »

Les dernières notes s’éteignent et les invités reprennent leurs conversations pendant que le vice-roi se dirige vers une estrade dressée dans l’herbe.

« C’est le moment ! s’exclame le prince. Allons-nous-en pendant qu’il est encore temps. » Il se retourne et prend l’allée qui mène au bâtiment, Sat à côté de lui et moi assurant l’arrière. Plusieurs têtes de l’administration se tournent vers nous, consternées, tandis que commence le discours du vice-roi, mais le prince leur accorde autant d’attention qu’un éléphant à une bande de chacals.

Il a l’air de connaître le labyrinthe qu’est le Palais du Gouvernement, et après avoir franchi des rangs serrés de préposés à l’ouverture des portes nous sortons de la résidence, cette fois sur le tapis rouge de l’escalier d’honneur.

Notre départ prématuré semble avoir pris les membres de la suite du prince par surprise. Dans un débordement d’activité un taureau humain en tunique écarlate et pantalon noir aboie des ordres à plusieurs laquais. Son uniforme, son allure et les décibels que produit sa poitrine pourraient facilement le faire passer pour un colonel des Scots Guards. S’il n’avait pas un turban, s’entend.

« Te voilà, Shekar ! s’exclame le prince.

– Votre Altesse », répond l’homme avec un salut plus que réglementaire.

Le prince se tourne vers nous. « Le colonel Shekar Arora, mon aide de camp. »

L’homme est bâti comme la face nord du Kanchenjunga et son expression est tout aussi glaciale. Il a la peau tannée et des yeux d’un bleu gris surprenant. Ces détails indiquent un homme des montagnes, avec au moins un peu de sang afghan dans les veines. Le plus frappant reste une pilosité faciale propre aux guerriers indiens d’autrefois : la barbe taillée ras et la moustache courte, cirée et retroussée aux extrémités. « La voiture a été appelée, Votre Altesse, dit-il d’un ton sec. Elle ne va plus tarder.

– Bien, répond le prince avec un hochement de tête approbateur. J’ai une soif de tous les diables. Plus vite nous serons à l’hôtel mieux ce sera. »

Une Rolls-Royce arrive et un valet de pied en livrée court ouvrir la portière. Nous sommes cinq dont le chauffeur, un de trop. Dans des circonstances normales nous nous caserions à trois à l’arrière et deux devant, mais le prince n’a pas l’air du genre à connaître des circonstances normales. Quoi qu’il en soit, ce type de voiture n’est pas fait pour des entassements peu convenables. Le prince lui-même suggère la solution.

« Shekar, pourquoi ne pas conduire ? » Encore un ordre formulé comme une question.

Le volumineux aide de camp claque des talons et va prendre la place du chauffeur.

« Tu peux t’asseoir ici avec moi, Boubou, dit le prince en s’installant confortablement sur la banquette de cuir rouge à l’arrière. Le capitaine peut s’asseoir devant avec Shekar. »

Sat et moi obtempérons et la voiture emprunte immédiatement la longue allée de gravier bordée de palmiers et de pelouses manucurées.

Le Grand Hotel se trouve à quelques minutes seulement de la grille est de la résidence, mais habituellement, pour des raisons de sécurité, seule la grille nord est ouverte. La voiture la franchit et stoppe presque immédiatement : à partir d’ici les routes en direction de l’est sont barrées. L’aide de camp fait une marche arrière et prend la direction de Government Place et Esplanade West.

Je me retourne pour être face à Banerjee et au prince. Je ne suis pas habitué à m’asseoir à l’avant. Le prince semble lire dans mes pensées.

« La hiérarchie est une drôle de chose, n’est-ce pas, capitaine ?

– Que voulez-vous dire, Votre Altesse ?

– Prenez l’exemple de nous trois : un prince, un inspecteur de police et un sergent. À première vue, notre position relative dans l’ordre des préséances est claire. Mais les choses sont rarement aussi simples. »

Il indique sur notre gauche les grilles du Bengal Club. « Je suis peut-être prince, mais la couleur de ma peau m’interdit l’entrée de cette auguste institution, et il en est de même pour Boubou. Vous, en revanche, en tant qu’Anglais, vous ne connaîtrez pas cette difficulté. À Calcutta toutes les portes vous sont ouvertes. Soudain notre hiérarchie est différente, non ?

– Je vois.

– Et ce n’est pas tout. Notre ami Boubou est brahmane. En qualité de membre de la caste des prêtres il est supérieur à un prince, et à plus forte raison, je le crains, à un policier anglais qui n’appartient à aucune caste. » Le prince continue de sourire. « Notre hiérarchie change une fois de plus, et qui peut dire laquelle des trois est la plus légitime ?

– Un prince, un prêtre et un policier passent devant le Bengal Club en Rolls-Royce… dis-je. On dirait le début d’une histoire drôle pas très amusante.

– Au contraire, si vous réfléchissez, en réalité elle est extrêmement drôle. »

Je porte de nouveau mon attention sur la route. Nous roulons dans la direction diamétralement opposée à celle du Grand Hotel. J’ignore dans quelle mesure l’aide de camp connaît les rues de Calcutta, mais j’ai l’impression qu’il en sait autant que moi sur les boulevards de Tombouctou.

Je lui demande s’il sait où il va.

Le regard qu’il me lance ferait geler le Gange.

« Oui, répond-il. Malheureusement, les rues qui mènent à Chowringhee sont barrées en raison d’une procession religieuse. On nous demande donc de passer par le Maidan. »

Ce choix paraît curieux, mais c’est une belle journée et il y a de pires façons de la vivre que de traverser le parc en Rolls. À l’arrière, Sat est en conversation avec le prince.

« Alors, Adi, de quoi voulais-tu me parler ? »

Je me retourne à temps pour voir les traits du prince se rembrunir.

« J’ai reçu des lettres, dit-il en tripotant le premier bouton en diamant de sa tunique de soie. Ce n’est probablement rien, mais quand j’ai appris par ton frère que tu étais devenu policier enquêteur j’ai pensé que je pourrais te demander conseil.

– Quel genre de lettres ?

– À vrai dire, les qualifier de lettres leur donne une importance imméritée. Ce ne sont que des messages. »

Je demande à mon tour : « Et quand les avez-vous reçus ?

– La semaine dernière, à Sambalpur. Quelques jours avant notre départ pour Calcutta.

– Vous les avez sur vous ?

– Ils sont dans ma suite. Vous les verrez bien assez tôt. Mais pourquoi ne sommes-nous pas déjà arrivés ? Qu’est-ce qui se passe, Shekar ?

– Des déviations, Votre Altesse. »

Je poursuis. « Avez-vous montré ces messages à quelqu’un ? »

Le prince fait un geste en direction d’Arora. « Seulement à Shekar.

– Et comment vous sont-ils parvenus ? Je suppose qu’on ne poste pas simplement une enveloppe adressée au prince héritier de Sambalpur au palais royal.

– C’est cela qui est étrange. Les deux ont été laissés dans mes appartements, le premier sous un oreiller, le second dans la poche d’un costume. Et tous les deux disaient la même chose… » La voiture ralentit pour aborder le virage en épingle à cheveux de Chowringhee. Sorti d’on ne sait où, un homme vêtu de la robe safran des prêtres hindous bondit devant nous. Il n’est guère plus qu’une image orange floue. La voiture s’arrête brutalement et il semble avoir disparu sous l’essieu avant.

« Nous l’avons heurté ? » demande le prince en se levant de son siège. L’aide de camp jure, ouvre sa portière et court vers l’homme à terre. Puis j’entends un coup sourd, le bruit répugnant d’un objet lourd au contact de chair et d’os, et on dirait que l’aide de camp s’effondre.

« Mon Dieu ! » s’écrie le prince. De sa position debout il a une meilleure vue de la situation. J’ouvre ma portière, mais avant que je puisse faire quelque chose l’homme en safran s’est relevé. Il a des yeux de fou, des cheveux et une barbe sales et emmêlés et comme des traînées de cendres appliquées verticalement sur son front.

Tout en me battant avec le bouton de mon holster je crie au prince : « Baissez-vous ! » mais on dirait un lapin hypnotisé par un cobra. L’agresseur lève son revolver et tire. La première balle frappe le pare-brise et le réduit en miettes. Je me retourne et je vois Sat agrippé au prince, essayant de le forcer à se baisser.

Trop tard.

Quand les deux balles suivantes sont tirées, je sais qu’elles atteindront leur but. Elles frappent le prince en pleine poitrine. Il reste quelques secondes debout, comme s’il était réellement divin et que les balles le traversaient sans le blesser. Puis des taches de sang cramoisi commencent à tremper la soie de sa tunique et il se défait comme un gobelet en papier dans la mousson.

2

Ma première réaction est de m’occuper du prince, mais c’est impossible tant qu’il reste des balles dans l’arme de l’assassin.

Je roule de mon siège sur le sol à la seconde où il tire une quatrième balle. Je ne peux pas dire où elle aboutit, je sais seulement qu’elle ne m’a pas atteint. Je plonge de nouveau derrière la portière ouverte tandis que l’assaillant tire encore une fois. La balle frappe la voiture juste à la hauteur de mon visage. J’ai vu des balles déchirer la tôle comme si c’était du papier de soie, et que celle-ci n’ait pas pénétré la portière tient du miracle. J’apprendrai plus tard que la Rolls du prince était plaquée d’argent massif. Une dépense judicieuse.

Je change de position et j’attends un sixième coup de feu, mais j’entends à la place le merveilleux clic d’un magasin vide. Cela suggère un revolver à cinq coups ou un assassin qui n’a que cinq balles, et si le premier est rare, le second est impensable. Je n’ai encore jamais rencontré de tueur professionnel qui lésine sur les munitions. Je prends le risque, je sors mon Webley de son holster, je me lève, je tire, et la balle va écorcher l’écorce d’un arbre. L’assassin court déjà.

Sur la banquette arrière, Sat à genoux, penché au-dessus du prince, essaie d’arrêter avec sa chemise le flot de sang qui coule de la poitrine de son ami. Devant la voiture, le colonel Arora se relève en titubant et touche son crâne ensanglanté. Il a eu de la chance. Son turban semble avoir absorbé une bonne partie de la violence du coup. Sans lui il ne se serait peut-être pas relevé aussi vite, ou pas relevé du tout.

Je lui crie : « Emmenez le prince à l’hôpital ! » tout en courant après l’homme. Il a une avance d’une trentaine de pas et il est déjà au bout de Chowringhee.

Il a bien choisi le lieu de son attaque. Chowringhee est une rue bizarre. Le trottoir d’en face est un des plus animés de la ville, ses magasins, ses hôtels et ses arcades à colonnades sont bondés. De notre côté, au contraire, exposé au soleil et bordé par la grande surface du Maidan, il est généralement désert. Les seuls passants sont deux coolies* : pas exactement de ceux qui accourent pour porter secours en entendant des coups de feu.

Je poursuis l’assassin en évitant de justesse plusieurs voitures quand je traverse en courant quatre couloirs de circulation. Je le perdrais dans la cohue devant les murs blanchis à la chaux de l’Indian Museum s’il n’avait pas sa robe orange vif. Tirer dans la foule est trop dangereux. De toute façon, tirer devant tant de monde sur quelqu’un habillé comme un saint homme hindou serait de la folie. J’ai assez de soucis sans vouloir déclencher une émeute religieuse.

L’assassin plonge dans le labyrinthe qui s’étend à l’est de Chowringhee. Il est en grande forme, ou du moins en meilleure forme que moi, et la distance entre nous grandit. J’atteins le haut de la rue, j’essaie de reprendre mon souffle et je lui crie de s’arrêter. Sans grand espoir : il est rare qu’un assassin armé, avec une bonne avance sur son poursuivant, se comporte correctement et tienne compte d’une telle requête, mais à ma grande surprise c’est ce qui arrive. L’homme s’arrête, se retourne, lève son arme et tire. Il a dû recharger en courant. Très impressionnant. Je me jette à terre juste assez vite pour entendre la balle exploser dans le mur à côté de moi en projetant des éclats de brique et de la poussière. Je riposte en me relevant tant bien que mal mais je manque encore une fois ma cible. L’homme se retourne et s’enfuit dans le méandre des rues. Il tourne à gauche dans une ruelle et je le perds. Je continue de courir. De plus loin devant moi me parvient un étrange grondement, le bruit d’une multitude de voix et du battement rythmique de tambours. En émergeant de la ruelle je tourne le coin de Dharmatollah Street et je reste cloué sur place. La large rue est envahie par une foule exclusivement indienne. Le vacarme est assourdissant. Des voix psalmodient au rythme des tambours. Vers le devant de la foule il y a une monstruosité sur roues, de la hauteur de trois étages et qui ressemble à un temple hindou. La chose se déplace lentement, halée par une masse d’hommes qui tirent des cordes de cent pieds de long. Je cherche désespérément l’assassin, mais c’est inutile. La mêlée est trop dense et trop d’hommes sont en safran. L’homme a disparu.

3

« Comment diable suis-je censé expliquer cela au vice-roi ? gronde lord Taggart en tapant du poing sur sa table. Le prince héritier d’un État souverain est assassiné en plein jour en présence de deux de mes officiers qui non seulement échouent à l’empêcher mais laissent l’assassin s’enfuir indemne ! »

On dirait que la veine de sa tempe gauche va éclater. « Je vous suspendrais tous les deux si la situation n’était pas aussi grave. »

Sat et moi sommes assis dans le vaste bureau du chef au deuxième étage du quartier général de la police à Lal Bazar. Je soutiens le regard de Taggart tandis que Sat se concentre sur ses chaussures. Il fait une chaleur inconfortable.

Ce n’est pas souvent que le chef de la police perd son sang-froid, mais je ne peux pas le lui reprocher. Sat et moi travaillons ensemble depuis plus d’un an à présent et il faut admettre que ce n’est pas précisément notre heure de gloire. Sat est probablement sous le choc d’avoir vu mourir son ami. Quant à moi je souffre de ce qui ressemble à un début de grippe mais que je sais être l’annonce de tout autre chose.

Après avoir perdu l’assassin je suis revenu au Maidan et j’ai vu que la Rolls était partie. En dehors des traces de pneus sur le béton et des éclats de verre rien ou presque n’indiquait qu’il s’était passé quelque chose. Dans l’herbe sur le bord, j’ai trouvé deux douilles. Je les ai empochées et j’ai hélé un taxi pour aller au Medical College Hospital dans College Street. C’est l’établissement médical le plus proche et le meilleur de Calcutta. C’était forcément là que Sat conduirait le prince.

Quand je suis arrivé, tout était fini. Il n’y avait plus grand-chose à faire à part retourner à Lal Bazar pour annoncer la nouvelle au chef de la police.

« Dites-moi encore une fois comment vous l’avez perdu.

– Je l’ai poursuivi à travers les ruelles de Chowringhee à Dharmatollah. Là je n’ai pas pu tirer à cause de la foule. Plus loin, j’ai tiré une ou deux fois.

– Et vous l’avez manqué ? »

C’est une question surprenante puisqu’il connaît déjà la réponse.

« Oui, monsieur. »

Taggart semble incrédule.

Il explose. « Pour l’amour du ciel, Wyndham ! Vous avez passé quatre ans dans l’armée. Vous avez sûrement dû apprendre à manier une arme, non ? »

Je pourrais lui faire observer que j’ai passé la moitié de ce temps dans le renseignement militaire sous ses ordres. Pour le reste, j’ai vécu dans une tranchée à tout faire pour éviter d’être pulvérisé par des éclats d’obus allemands qui venaient de nulle part. La vérité est qu’en près de quatre ans j’ai à peine tiré.

Taggart retrouve quelque peu son calme. « Que s’est-il passé ensuite ?

– Il a continué à courir vers Dharmatollah Street où je l’ai perdu dans une procession religieuse, des milliers de personnes traînant derrière eux une monstruosité.

– Le Juggernaut, monsieur, dit Sat.

– Le quoi ? demande Taggart.

– La procession dans laquelle le capitaine Wyndham a été pris est le Rath Yatra, monsieur, celle du char du dieu hindou Jagannath. Chaque année son char est promené dans les rues par des milliers de fidèles. Les Anglais ont confondu le dieu avec le char, d’où le mot juggernaut.

– De quoi avait-il l’air ? » demande Taggart.

Sat paraît perplexe. « Jagannath ?

– L’assassin, sergent, pas la divinité. »

Je réponds : « Mince, taille moyenne, peau foncée. Une barbe et des longs cheveux emmêlés qu’il ne doit pas avoir lavés depuis des mois. Et il portait sur le front une marque étrange : deux lignes de cendres blanches qui se rejoignent à la racine du nez de part et d’autre d’une ligne rouge plus fine.

– Cela signifie-t-il quelque chose pour vous, sergent ? » demande Taggart. Quand il s’agit des particularités locales, le chef de la police a appris depuis longtemps, comme moi, qu’il vaut mieux se renseigner auprès d’un indigène.

« Il y a une signification religieuse, répond Sat. Les prêtres portent souvent ces marques.

– Pensez-vous qu’il puisse y avoir un rapport entre l’assassin et la procession religieuse ?

– C’est possible, monsieur. Qu’il se soit jeté dans la foule de Dharmatollah est sans doute plus qu’une coïncidence. »

J’ajoute : « Il portait une robe safran. Comme beaucoup d’autres dans la procession.

– Il pourrait donc s’agir d’un attentat religieux ? » suggère Taggart. Il paraît presque soulagé. « Seigneur, je l’espère. Tout plutôt qu’un motif politique. »

Je le mets en garde. « La robe safran était peut-être un déguisement.

– Mais pourquoi un fanatique religieux voudrait-il tuer le prince héritier de Sambalpur ? demande Sat. À l’époque où je l’ai connu il n’était pas le moins du monde intéressé par la religion.

– C’est à vous et au capitaine de le découvrir, dit Taggart. Et n’excluons pas l’aspect religieux. Le vice-roi préférerait entendre que c’est un attentat religieux qui n’a rien à voir avec ses chers entretiens. Sambalpur entraîne avec lui presque une douzaine d’autres États princiers et le vice-roi espère que cette impulsion convaincra les royaumes les plus récalcitrants de signer aussi. » Il enlève ses lunettes, les essuie avec un mouchoir et les remet.

« En attendant, vous deux, arrêtez l’assassin, et vite. La dernière chose dont nous avons besoin est qu’une bande de maharajahs et de nababs quittent la ville sous prétexte que nous ne pouvons pas garantir leur sécurité. Et maintenant, messieurs, si c’est tout… dit-il en se levant.

– Il y a autre chose que vous devriez savoir, monsieur. »

Il a l’air las.

« Que devrais-je savoir, Sam ?

– Le prince avait reçu des lettres qui semblaient le préoccuper. C’est pourquoi il voulait nous voir aujourd’hui, le sergent Banerjee et moi. »

Il se rembrunit. « Vous avez vu ces lettres ?

– Non, monsieur. Mais le prince nous a dit qu’elles étaient dans sa suite au Grand Hotel.

– Eh bien vous feriez mieux d’aller les y chercher, n’est-ce pas ?

– J’avais l’intention d’y aller après vous avoir fait mon rapport, monsieur.

– Et quoi d’autre avez-vous l’intention de faire, capitaine ? demande-t-il sèchement.

– Je voudrais questionner l’aide de camp du prince, ainsi que le dewan de Sambalpur, un certain Davé. Il m’a semblé qu’il pouvait y avoir des tensions entre lui et le prince. Et faire réaliser un portrait-robot de l’assaillant. Nous pourrons le publier dans les journaux du matin, anglais et indiens. S’il est encore en ville, espérons que quelqu’un saura où il se trouve. »

Taggart réfléchit et m’indique la porte.

« Très bien. Qu’attendez-vous ? »

À l’extrémité opposée du couloir et face au bureau de Taggart se trouve une pièce qui a paraît-il la plus belle vue sur le sud de la ville. Elle devrait être occupée par un officier supérieur, mais en raison de sa clarté elle a été attribuée à un civil, le portraitiste résident de la police, un minuscule Écossais appelé Wilson.

Je frappe, j’entre, et je vois une fenêtre panoramique et des murs couverts de croquis au crayon, dont une grande majorité de portraits, d’hommes indiens pour la plupart. Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un bonhomme grisonnant au comportement pugnace d’un terrier et avec une passion pour la bière et la Bible, s’adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

C’est en effet la conjonction des deux qui à l’origine l’a amené à Calcutta. Et après une ou deux tournées il raconte volontiers l’histoire de sa vie : comment, dans sa jeunesse, à Glasgow, son ambition était de gagner ses bières à coups de poing d’un bout à l’autre du comptoir au pub Bon Accord, ce qu’il n’a jamais vraiment réussi sans finir à l’hôpital. Là il a trouvé Dieu, et Dieu, dans ce que je pense avoir été une plaisanterie, lui a demandé de partir comme missionnaire à Calcutta, tâche à laquelle il était inapte par nature, son goût pour la bagarre étant en contradiction avec l’éthique missionnaire, et finalement il s’est séparé de ses frères et a fini comme dessinateur de la police du Bengale.

« Ce n’est pas souvent que nous vous voyons ici, capitaine Wyndham », dit-il avec un grand sourire. Il se lève. « Et le fidèle sergent Banerjee ! C’est un plaisir. Vous êtes venus admirer la vue ?

– Nous sommes à la recherche d’un véritable artiste, dis-je. Vous en connaissez un ?

– Oui, très drôle. Maintenant dites-moi ce que vous voulez.

– Nous avons besoin d’un portrait. D’un Indien, et c’est urgent.

– Vous avez de la chance, les enfants. Les Indiens sont mon point fort. Qu’a fait votre homme, d’ailleurs ?

– Il a tué un prince par balle, répond Sat.

– C’est vraiment du sérieux. » Wilson hoche gravement la tête. « Où est votre témoin oculaire ?

– Ils sont devant vous. »

Il hausse un sourcil et se met à rire. « Vous deux ? Vous étiez là quand l’aristo s’est fait descendre ? »

J’acquiesce.

« Et vous avez laissé le tireur s’enfuir ? Ma parole, Wyndham, il y a un peu de négligence là-dedans, non ? Qu’en a dit le vieux Taggart ?

– Il s’est montré philosophe.

– Je l’aurais parié. Je suis sûr qu’il a eu pour vous des mots philosophiques choisis. Ce type jure comme un charretier quand il est en colère.

– Comment pouvez-vous le savoir ?

– Son bureau est au bout du couloir, mon vieux. Je l’entends ! Et vous vous considérez comme un enquêteur ? Je m’étonne qu’il ne vous ait pas mutés tous les deux à la circulation, pour contrôler les permis des conducteurs de rickshaw. En tout cas vous avez intérêt à me décrire le gars. J’ai des choses plus importantes à faire, même si ce n’est pas votre cas. »

J’entreprends la description, la barbe, la cendre sur le front. À la fin, Wilson secoue la tête. « Alors comme ça vous vous êtes laissé fausser compagnie par un prêtre ? Bravo, messieurs. J’aurais aimé voir ça.

– Il était armé, dit Sat loyalement.

– Oui, et votre patron ici présent l’était aussi », répond Wilson en pointant sur moi un index charbonneux.

Entre deux commentaires il dessine, modifiant un détail dans les cheveux ou les yeux selon nos observations. Finalement je suis satisfait.

« Pas mal, dis-je.

– En effet. Je vais donner ça aux journaux.

– Je veux que ce soit dans les deux presses, anglaise et bengali. Et voyez s’il existe ici des journaux orissas.

– Je suis un artiste, vous vous rappelez ? Vous deux, les clowns, vous êtes censés enquêter. À vous de vous renseigner sur les journaux orissas. En attendant, je confronte ça aux suspects habituels. »

Je le remercie et me dirige vers la porte.

« Bonne chance, Wyndham, dit Wilson. Et vous sergent Banerjee, vous devriez vraiment cesser de traîner avec des gens comme ce capitaine. Ce serait dommage de voir un talent comme le vôtre se perdre à inspecter des chars à bœufs. »

À l’arrière de la voiture de police pendant le bref trajet de Lal Bazar au Grand Hotel, Sat reste silencieux, maussade. Non que je sois moi-même d’humeur à bavarder. Ne pas réussir à éviter un assassinat n’incite guère à une conversation.

Je lui demande finalement : « Vous connaissiez bien le prince ?

– Assez bien. À Harrow il était dans la classe de mon frère, mon aîné de quelques années, je l’ai rattrapé un peu plus tard quand nous nous sommes retrouvés à Cambridge.

– Vous étiez proches ?

– Pas particulièrement, même si en classe les garçons indiens se regroupaient plus ou moins. La sécurité par le nombre, etc. Adi avait beau être prince, pour les jeunes Anglais il n’était qu’un noiraud comme un autre. Je crains que cette époque ne l’ait profondément marqué.

– L’expérience ne semble pas vous avoir laissé de cicatrices.

– Au cricket j’étais un lanceur convenable. Les garçons ont tendance à oublier la couleur de votre peau si vous êtes capable d’un bon off-cutter contre Eton.

– Une idée de pourquoi quelqu’un pourrait vouloir tuer votre ami ? »

Le sergent secoue la tête. « Je crains que non, monsieur. »

La voiture franchit la colonnade de l’entrée du Grand Hotel et s’arrête dans la cour devant la porte principale. Un valet de pied enturbanné vient promptement ouvrir la portière.

Une avenue de palmiers miniatures nous mène à un hall de marbre scintillant qui sent vaguement la frangipane et l’encaustique. À l’extrémité de cette surface immaculée se trouve un comptoir d’acajou tenu par un réceptionniste indigène. Je lui montre mon mandat de perquisition et lui demande où se trouve la chambre du prince.

« La suite Sambalpur, monsieur. Deuxième étage.

– Et quel est le numéro ?

– Il n’y a pas de numéro, monsieur. C’est une suite, monsieur. La suite Sambalpur. Elle est occupée en permanence par l’État de Sambalpur. »

Il me regarde de tellement haut que je ne peux pas lire son expression, mais il me semble qu’il me prend pour un imbécile. C’est toujours humiliant d’être méprisé par un Indien, mais plutôt que de le remettre à sa place je me mords la langue, je le remercie et lui laisse un billet de dix roupies. C’est rentable d’être en bons termes avec le personnel des meilleurs hôtels de la ville. On ne sait jamais, un jour l’un d’eux peut vous fournir des informations utiles.

Sat sur mes talons, je me dirige vers l’escalier en me demandant combien exactement peut coûter la location permanente d’une suite au Grand Hotel.

La porte est ouverte par un domestique en livrée émeraude et or.

« Le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee pour le Premier ministre Davé », dis-je.

Le domestique acquiesce et nous conduit dans un salon situé au fond d’un long vestibule.

La suite Sambalpur est encore plus luxueuse que je ne l’imaginais, avec ce marbre blanc qui semble aussi répandu à Calcutta que la brique rouge à Londres, ses murs décorés de peintures, ses tapisseries orientales et ses finitions à la feuille d’or. Tout respire une élégance que l’on ne trouve pas souvent dans une chambre d’hôtel, du moins pas dans les établissements que je fréquente.

Une demi-douzaine de portes donne sur ce vestibule, ce qui laisse supposer que la suite est largement plus vaste que mon appartement. Le loyer est probablement plus élevé aussi.

Le domestique nous laisse sur le seuil du salon et va chercher le dewan. Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus. Je me dirige vers les fenêtres d’où j’ai une vue sur tout le Maidan et le fleuve au-delà. Vers le sud-ouest, à quelques pas seulement de l’hôtel, je vois nettement l’endroit où le prince a trouvé la mort. Mayo Road a été barrée, le secteur bouclé, et deux agents de police indigènes montent la garde. Pendant ce temps, d’autres, à quatre pattes, recherchent des empreintes digitales comme je l’ai ordonné, bien que je doute qu’il y ait grand-chose à ajouter aux deux douilles que j’ai déjà. Je ne suis pas un expert, mais j’ai vu ma part de douilles et je n’ai encore jamais rien vu de tel. Elles paraissent anciennes. Probablement d’avant-guerre. Peut-être d’avant le XXe siècle.

Sur le canapé derrière moi Sat reste muet. Il n’est jamais véritablement bavard, une chose que j’apprécie chez lui, mais il y a différentes sortes de silences, et quand vous connaissez assez bien quelqu’un vous apprenez à les distinguer les unes des autres. Il est encore jeune, et bien qu’il ait tué plusieurs personnes, parfois pour me sauver la vie, il n’avait pas encore fait l’expérience traumatisante de voir un ami se faire tirer dessus sous ses yeux et le regarder impuissant se vider de ses forces vitales.

Mais moi, à qui c’est arrivé trop souvent, je ne ressens rien.

« Tout va bien, sergent ?

– Monsieur ?

– Voulez-vous une cigarette ?

– Non, merci, monsieur. »

Des bruits de voix fortes proviennent du corridor. Elles haussent le ton puis se taisent brusquement. Un instant plus tard la porte s’ouvre et le dewan entre, le teint cendreux. Sat se lève pour l’accueillir.

« Messieurs, dit-il, permettez que nous nous dispensions des formalités. Comme vous pouvez l’imaginer, les événements d’aujourd’hui ont été très… éprouvants. Je vous serais reconnaissant de l’assistance que vous pourriez nous apporter dans le rapatriement des restes de Son Altesse le prince Adhir. »

Sat et moi échangeons un regard.

« Je crains que nous ne puissions rien faire. Mais je suis sûr que le corps du prince vous sera remis le plus tôt possible. »

Ma réponse ne semble pas satisfaire le dewan, elle redonne néanmoins un peu de couleur à ses joues.

« Son Altesse le maharajah a été informé des tragiques nouvelles et il a ordonné que les restes de son fils soient rapatriés à Sambalpur sans délai. Il ne doit pas y avoir d’autopsie et son corps ne doit en aucun cas être profané davantage. Cette requête a déjà été transmise au vice-roi et elle n’est pas négociable. »

On dirait que c’est un autre homme que le larbin auquel nous avons été présentés au palais royal. Depuis, il a gagné en aplomb.

« Naturellement, poursuit-il, Son Altesse a hâte de voir le ou les coupables de cet acte haineux appréhendés et châtiés au plus vite, et dans l’intérêt des relations anglo-sambalpuri nous demandons à être pleinement informés des progrès de votre enquête. Une note à cet effet a déjà été adressée au vice-roi et sera communiquée sans aucun doute à vos supérieurs. »

Je l’interromps. « En ce qui concerne l’enquête, il y a des points sur lesquels votre aide serait la bienvenue. »

Le dewan nous indique le canapé et prend un fauteuil.

« Je vous en prie, dit-il, faites donc.

– Votre désaccord avec le prince héritier cet après-midi. Sur quoi portait-il ? »

Une ombre passe sur son visage, puis disparaît.

« Je n’ai eu aucun désaccord avec le yuvraj.

– Le yuvraj ? »

Sat vient à mon secours. « C’est le terme hindi pour désigner le prince héritier. Officiellement il était yuvraj Adhir Singh Sai de Sambalpur. »

J’insiste. « Sauf votre respect, monsieur le Premier ministre, le sergent et moi avons été témoins de votre altercation. Il y avait manifestement un désaccord sur un aspect des négociations avec le vice-roi. »

Le dewan soupire. « C’était le yuvraj et je ne suis qu’un fonctionnaire chargé de faire appliquer les volontés de la famille royale.

– Mais en qualité de Premier ministre vous êtes sûrement aussi conseiller de la famille royale, n’est-ce pas ? Vos conseils s’opposaient apparemment aux idées du prince. »

Il a un sourire embarrassé. « Le yuvraj était un jeune homme, capitaine. Et les jeunes hommes sont souvent entêtés, surtout lorsqu’ils sont princes. Il était opposé à l’entrée de Sambalpur à la Chambre des Princes.

– Et vous n’étiez pas de cet avis ?

– Si l’âge nous apporte quelque chose, c’est un certain degré de sagesse. Sambalpur est un petit État auquel les dieux ont accordé une certaine richesse naturelle, ce qui signifie qu’il a souvent été l’objet de la convoitise des autres. N’oublions pas notre histoire. Votre propre East India Company a tenté à plusieurs reprises d’annexer notre royaume. Un État tel que Sambalpur a besoin d’amis et d’une voix à la table des grands. Un siège à la Chambre des Princes nous offrirait cette voix.

– Que va-t-il arriver maintenant ? »

Le dewan réfléchit à ma question. « Il est évident que nous nous retirons temporairement des débats. Ensuite, après la période de deuil traditionnelle, je discuterai de nouveau de cette question avec le maharajah et… (Il fait une pause presque imperceptible) ses autres conseillers.

– Avez-vous une idée de qui a pu vouloir assassiner le yuvraj ?

– Certainement. Ces radicaux de gauche : des fauteurs de troubles alliés au parti du Congrès. Ils feraient n’importe quoi pour saper le pouvoir de la famille royale sur Sambalpur. Le chef de la milice de Sambalpur a reçu l’ordre d’arrêter les meneurs.

– Le prince vous a-t-il dit qu’il avait reçu certaines lettres récemment ? »

Le dewan fronce les sourcils. « Quelle sorte de lettres ?

– Nous ne savons pas, dit Sat, mais elles semblaient l’avoir troublé.

– Il ne m’en a jamais parlé.

– Il en a parlé au colonel Arora, dis-je.

– Dans ce cas, c’est au colonel de vous renseigner. »

Il appuie sur un bouton de cuivre sur le mur à côté de lui. Une sonnerie retentit et le domestique revient.

« Arora sahib ko boulaane », dit le dewan.

Le domestique s’incline et se retire.

Un instant plus tard, la porte s’ouvre et l’aide de camp entre. Il porte un nouveau turban et arbore une ecchymose violette de la taille d’une grenade à main sur le côté de la tête. Il est moins impressionnant qu’avant, comme si l’assassinat de son maître l’avait un peu ratatiné.

« Monsieur », dit-il.

Je lui demande comment va sa tête.

Il approche sa grosse main de son visage tuméfié. « Les médecins ne pensent pas qu’il y ait une fracture du crâne, dit-il d’un ton mesuré.

– C’est une très bonne nouvelle », dit Sat.

Le Sikh lui lance un regard noir avant de retrouver son calme. « En quoi puis-je vous aider, messieurs ?

– Nous avons besoin de vous poser quelques questions à propos de l’attentat », dis-je en lui indiquant un canapé.

Le colonel préfère visiblement rester debout. « Vous étiez là, répond-il. Vous avez vu tout ce que j’ai fait.

– Nous avons quand même besoin de votre version des événements.

– Pour le rapport », ajoute Sat en guise d’explication et il tire de sa poche un carnet jaune et un crayon.

« Que souhaitez-vous savoir ?

– Commençons par le commencement, dis-je. Quand nous avons quitté le Palais du Gouvernement, pourquoi avez-vous choisi ce trajet particulier pour aller à l’hôtel ? Ce n’était certainement pas le plus direct. »

L’aide de camp fait une pause et passe la langue sur ses lèvres minces avant de répondre. « Les routes directes étaient toutes barrées pour le Rath Yatra. Vous l’avez vu vous-mêmes.

– Mais pourquoi traverser le Maidan ?

– C’est un trajet qui m’est familier. Le yuvraj et moi l’avons fait très souvent. Il aimait traverser le parc.

– Et que s’est-il passé quand vous avez atteint le bout de Mayo Road et tourné dans Chowringhee ? Quand avez-vous vu l’assassin ? »

Le colonel se contracte. « Je ne l’ai vu que lorsqu’il s’est jeté devant la voiture. Il avait dû rester caché derrière un des arbres. Naturellement, j’ai freiné aussi vite que j’ai pu. Je ne pensais pas l’avoir heurté, mais comme il est tombé j’ai cru que nous l’avions renversé. Maintenant je voudrais avoir accéléré et écrasé ce porc.

– Qu’est-il arrivé ensuite ?

– Comme vous l’avez vu, je suis descendu de voiture pour voir s’il était blessé. Il était couché sous le radiateur. Je me suis penché sur lui et c’est alors qu’il s’est retourné et m’a frappé. Puis j’ai entendu les coups de feu.

– Avez-vous vu avec quoi il vous a frappé ? »

Il secoue la tête. « En tout cas c’était quelque chose de solide.

– Nous n’avons trouvé aucun objet sur les lieux. »

Le colonel me regarde sévèrement. « Je suppose qu’il l’a emporté.

– Avez-vous reconnu l’agresseur ?

– Je ne l’avais jamais vu auparavant, grogne-t-il. Mais soyez certain que je ne pourrai jamais oublier cette figure. J’emporterai son image sur mon bûcher funéraire. »

Ses joues se colorent. J’éprouve de la compassion pour lui. La honte l’accompagnera toute sa vie et peut-être dans la prochaine.

« Maintenant, Arora, dit le dewan, le capitaine a mentionné des lettres que le yuvraj disait avoir reçues récemment. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

– Pardon ? » Il semble ailleurs. Peut-être revit-il les événements de la journée.

Je précise. « Les messages dont il a parlé en voiture.

– Oui. Il me les a montrés.

– Vous les avez ? »

Il secoue la tête. « Son Altesse les a gardés.

– Que disaient-ils exactement ?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu les lire. Ils étaient écrits en oriya. Ni le yuvraj ni moi ne parlons oriya. Peu de gens le parlent à la cour. Les affaires se traitent en anglais ou parfois en hindi, mais en oriya ? Jamais.

– Mais c’est la langue locale, n’est-ce pas ? demande Sat.

– Oui, mais pas celle de la cour.

– Le prince ne vous a pas demandé de les faire traduire ? dis-je.

– Non, et je les avais oubliés jusqu’à ce qu’il en parle en voiture aujourd’hui.

– Quelqu’un a dû en obtenir une traduction.

– Oui, mais ce n’est pas moi.

– Se peut-il que ce soit quelqu’un du palais ? »

Il a un mince sourire et regarde le dewan avant de me répondre. « Au palais, la discrétion est une qualité rare.

– Avez-vous une idée de qui pourrait vouloir la mort du yuvraj ? »

L’aide de camp caresse sa barbe soignée. « Je ne voudrais pas faire de spéculations. Il vaudrait peut-être mieux que le dewan réponde.

– M. Davé a déjà donné son avis. Je vous demande le vôtre.

– Je ne vois vraiment pas.

– J’imagine que vous allez retourner à Sambalpur ? »

Le Sikh regarde par la fenêtre et hoche lentement la tête. « J’en ai reçu l’ordre. » Il se retourne vers moi. « Je dois rendre des comptes pour avoir manqué à mon devoir envers le yuvraj. »

Le dewan intervient. « Capitaine Wyndham, vous comprendrez que nous avons tous les deux des questions urgentes à traiter. S’il n’y a rien d’autre…

– J’aimerais fouiller les appartements du prince, s’il vous plaît. »

Le dewan me regarde comme si j’étais fou. « C’est hors de question », répond-il fermement.

Ce n’est pas souvent qu’un Indien a l’audace de s’opposer à une demande d’un officier de police britannique, et je n’ai pas le temps de jouer à ce jeu.

« Si vous préférez, monsieur Davé, je peux revenir dans une heure avec deux mandats. Un mandat de perquisition m’autorisant à mettre toute cette suite sens dessus dessous, et un mandat d’arrêt pour obstruction de votre part. »

Le dewan me regarde de haut et secoue la tête. « Libre à vous de faire tout ce que vous voudrez, capitaine, répond-il calmement. Sachez d’abord que cette suite est reconnue officiellement comme territoire souverain de Sambalpur. Quant à m’arrêter, puis-je vous suggérer de parler au vice-roi avant de prendre des mesures qui pourraient entraîner la fin prématurée et regrettable de votre carrière ? »

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes