Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

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