PREMIÈRES LIGNE #64

PREMIÈRES LIGNE #64

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Loin du réconfort, de Gilles Vidal

1) Moi c’est Ivana, c’est quand tu veux, m’avait-elle dit en notant son numéro de téléphone sur ma main avec un Bic. Elle était juste devant moi dans la queue de la supérette et n’avait cessé de se retourner pour me lancer des regards pointus auxquels j’avais répondu. Puis elle s’en était allée avec son sac bourré d’emplettes en me gratifiant d’un dernier sourire prometteur. J’avais serré le poing comme un orpailleur méfiant sur une pépite C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Ça ressemblait exactement à ce même jour béni à marquer d’une pierre blanche où j’ai ouvert pour la première fois un livre de Richard Brautigan. Et même si ça ne sert à rien de revenir en arrière, que ça ne fait qu’amplifier le mal, les remords et tout le reste, je sais que je rabâcherai encore et encore les circonstances de cette parenthèse qui a éclairé ma vie.

2) Alors que je rumine ces souvenirs comme un vieil édenté son morceau de biscotte, dehors il s’est mis à geler autant que dans le cœur de Josef Mengele. Pourtant, à bien y regarder, le soleil rougeoyant qui est en train de sombrer à l’horizon pourrait faire croire que l’été est toujours là, mais il n’en est rien, même si cette vision me procure de subtiles et mélancoliques émotions qui me racontent une histoire de chaleur, de sable et de mer où des corps parcourus par une brise légère se frôlent sans jamais oser se toucher. J’ai mis la climatisation au maximum, mais comme cela fait trois ans au moins que je n’ai pas changé le filtre à particules, j’imagine que, en plus de la pollution qui a dû se libérer ou bien se contenir, quelque chose s’est enrayé dans le mécanisme (en fait je n’y connais rien à ces engins). Je n’y connais rien en aucun engin. Aucun. C’est comme pour le bricolage, trop maladroit, je suis capable de transformer la plus petite des avaries en catastrophe ; je préfère m’abstenir. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que cette climatisation a vraiment du mal à maintenir une température de dix-sept, dix-huit degrés (à tout casser) dans l’habitacle. Ce dernier est actuellement empli du violon débridé de David Oïstrakh exécutant de ses coups d’archet, affranchis des contingences techniques, le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. C’était un des CD préférés de ma mère. Moi, je préfère largement ses concertos pour piano. Mais il est vrai que j’ai toujours eu une attirance pour le piano, dont j’ai eu la chance de tâter, jeune, grâce à la mansuétude de notre voisine. Elle m’avait pris en pitié quand elle m’avait un jour surpris en train de l’écouter jouer, mes yeux emplis d’étoiles. Même si je suis resté à un niveau très insuffisant.

3) Notre voisine, tiens. Celle qui jouait donc du piano et m’en apprenait les rudiments et plus encore. Qui s’appelait Valérie, qui était la meilleure amie de ma mère et qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Je ne voyais jamais son mari, qui de toute façon était taciturne, contemplatif, et évitait les gens, partant très tôt au travail le matin et rentrant très tard le soir. Elle habitait une maison plus grande que la nôtre, avec un jardin que je trouvais immense avec mes yeux d’enfant. Il me semblait même gigantesque ce jardin avec tous ses arbres fruitiers, ses parterres de fleurs mystérieuses, ses bosquets feuillus, son potager, ses petits sentiers gravillonnés qui serpentaient au milieu de tout cela. J’y entrais souvent en catimini, demi courbé, mimant une sorte d’explorateur. J’y jouais à Luke Skywalker combattant les nervis de l’horrible Palpatine avec mon sabre laser à piles. J’y ai une fois planté (posé plutôt) une tente gonflable en forme de navire, reçue à Noël avec une panoplie de pirate. Souvent, Jim, le fox-terrier de Valérie, m’accompagnait. C’était un brave chien, un peu bébête sur les bords. On avait dû le bercer trop près du mur quand il était chiot. Valérie, qui ne travaillait pas, jouait du piano quatre à cinq heures par jour et s’occupait le reste du temps de la tenue de sa maison. Elle m’emmenait parfois le mercredi me promener en ville et faire les magasins, m’offrant à l’occasion une glace ou une pâtisserie, toute fière de m’avoir à ses côtés. Je n’avais pas réagi le jour où un commerçant avait cru que j’étais son fils. Ça l’avait rendue heureuse Valérie. Elle était blonde, très maigre, avait le visage osseux, et ses dents chevalines surgissaient hors de ses lèvres minces au moindre de ses sourires. Elle est morte à trente-trois ans d’un cancer foudroyant de la gorge alors qu’elle n’avait jamais tiré sur une cigarette de sa vie.

4) J’ai déjà parcouru une bonne centaine de kilomètres et d’ici une heure, si tout se passe bien, je serai normalement arrivé à destination. Le soleil est maintenant parti pour de bon. Mais il reviendra demain. J’en connais qui, eux, ne reviendront plus. Tandis que je conduis, les images me reviennent. C’était il y a déjà trois semaines mais il me semble à la fois que c’était hier et que cela s’est passé il y a de longs mois (je n’ai plus de notion de temps). J’étais assis sur la banquette arrière d’une voiture banalisée dont le gyrophare tournoyant produisait des flashs stroboscopiques bleus dans l’épaisseur de la nuit. J’étais encadré par deux policiers stoïques qui regardaient obstinément devant eux. Ils ne m’avaient pas une seule fois adressé la parole. Devant moi, la nuque rasée du conducteur attirait mon regard, je n’arrivais pas à m’en défaire, comme si ça avait été le point de fixation qu’aurait choisi pour moi un hypnotiseur. En tout cas, je ne regrettais pas d’avoir fui mon domicile. Ce que j’y avais trouvé en rentrant me hante encore et me hantera longtemps. Si ces policiers en civil ne me parlaient pas c’est, je pense, parce qu’ils ne m’appréciaient guère, même s’ils savaient au fond d’eux-mêmes que j’étais parfaitement innocent. La preuve en est qu’ils ne m’avaient pas passé les menottes, qu’ils ne m’avaient pas non plus mis la main sur la tête pour me faire entrer dans leur véhicule. Mais sans doute ne comprenaient-ils pas mon manque d’empathie, mes yeux secs. Comme si j’étais indifférent. Pourtant, s’ils avaient su ce que je ressentais à l’intérieur de moi-même, au plus profond de mes tripes, ils auraient caché un peu mieux leur mépris.

5) Le mépris. Le premier qui me vient à l’esprit est celui éprouvé lorsque ma mère m’a envoyé dans un pensionnat. Faut dire que, mauvais élève (préférant notamment mes lectures à celles qui m’étaient proposées) et auteur de frasques peu reluisantes (que j’aime mieux taire), je l’avais bien mérité. C’était une sorte de caserne parallélépipédique aux règlements rigides, où j’ai été accueilli le soir de mon arrivée par un étron bien chaud au fin fond de mon lit en portefeuille et les gloussements des autres pensionnaires enfouis sous leurs couvertures tout autour de moi. Sacrée humiliation. Je devais jouer au rugby moi qui préférais le foot, prenant au passage quelques mauvais coups de la part de rustres fils d’agriculteurs. J’étais aussi poursuivi par…

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