PREMIÈRES LIGNE #68

PREMIÈRES LIGNE #68

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

1

Aux assises

On n’a pas oublié l’émotion provoquée, en France et à l’étranger, par l’Affaire de l’Aiguille Creuse. Le Trésor des Rois de France… l’Aiguille transformée en forteresse par Arsène Lupin !… Malgré les consignes de silence données en haut lieu, il fut impossible d’empêcher une partie de la vérité de filtrer. Pendant plusieurs semaines, le fort de Fréfossé devint un lieu de pèlerinage. La troupe maintenait difficilement les curieux à distance, cependant que se répandaient les bruits les plus absurdes. N’allait-on pas jusqu’à murmurer qu’une partie des tableaux les plus célèbres des musées nationaux étaient des faux et que les toiles authentiques étaient rassemblées là, derrière les murailles de l’Aiguille. Des photographies avaient reproduit l’inscription que Lupin avait tracée à la craie rouge sur la paroi de la plus haute salle :

Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille Creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin ».

Et le public s’était aussitôt divisé ; les uns prétendaient que la République s’honorerait en acceptant le royal cadeau du célèbre aventurier ; les autres s’indignaient à la pensée que le fruit de tant de rapines pût être reçu avec honneur.

Mais bientôt une question prima sur toutes les autres. Pourquoi Lupin s’était-il dessaisi de ses richesses ? Avait-il renoncé à sa surprenante carrière ? Avait-il au contraire découvert ailleurs un asile encore plus sûr, encore plus inexpugnable, où il avait rassemblé des collections plus précieuses encore ? On parlait du Trésor des Templiers, d’un Montségur souterrain… Les imaginations s’échauffaient. Un journaliste eut l’idée d’interroger Isidore Beautrelet. Beautrelet avait disparu. De son côté, par une coïncidence curieuse, Ganimard était en congé. Un député de l’opposition interpella, à la tribune ; le président du Conseil répondit de la manière la plus évasive. Non, le gouvernement n’avait pas négocié avec Arsène Lupin. Le secret de l’Aiguille avait été découvert à la suite d’une longue enquête… Quant à Lupin, il avait, une fois de plus, réussi à s’échapper. Nul ne savait ce qu’il était devenu.

Pas la moindre allusion au drame qui s’était déroulé près de la petite ferme normande. Tout le monde ignorait la mort tragique de Raymonde de Saint-Véran, et je n’avais pas encore pu me résoudre à faire toute la lumière, avec la permission de mon illustre ami, sur le drame qui venait de bouleverser sa vie. J’ignorais, d’ailleurs, où se terrait le malheureux. Il était passé, un soir, méconnaissable, ravagé par le chagrin. Il m’avait dit : « Je pars. Je souhaite que personne ne s’occupe plus jamais de moi. » Et il m’avait raconté, en quelques mots que l’émotion parfois rendait presque inintelligibles, sa fuite dans la nuit, l’enterrement clandestin de celle qu’il avait tant aimée… J’avais mesuré, alors, ce que signifie l’expression : « toucher le fond de la détresse humaine ».

— C’est fini, avait-il ajouté. Je ne mourrai pas, parce que je ne peux pas mourir. Mais je pense que je ne guérirai jamais. Adieu !

Il m’avait serré dans ses bras, et la porte de la rue s’était refermée. Depuis, plus rien. On continuait encore à parler de l’Aiguille, mais l’actualité amenait à la première page des journaux de nouveaux faits divers. Les exploits d’une redoutable bande, qui laissait sur les lieux de ses forfaits un papier portant une inscription bizarre, La Griffe, commençaient à faire parler d’eux. Et puis les problèmes politiques prenaient un tour inquiétant. La rivalité des empires faisait craindre une guerre générale. Il fallait, maintenant, chercher en bas de page quelques articles qui se rapportaient encore à l’Aiguille Creuse. Des experts, des conservateurs de musées, des professeurs de l’École des Chartes, tour à tour, se rendaient sur place pour dresser la liste des objets légués, en estimer la valeur, en discuter l’authenticité.

Deux gendarmes montaient la garde, à l’entrée du souterrain. Deux autres veillaient sur les trésors qui n’avaient pas encore été transférés à Paris. Précaution insuffisante, qui fit brusquement rebondir l’affaire. En effet, trois hommes se présentèrent un soir au fort de Fréfossé. « Ils avaient un air d’honnêtes citoyens », comme devait le déclarer plus tard l’un des gendarmes. Ils produisirent des papiers en règle, se dirent mandatés par le ministère des Beaux-Arts qui leur avait délivré un laissez-passer, et expliquèrent qu’ils avaient attendu la tombée de la nuit pour échapper à la curiosité des promeneurs, car, du lever au coucher du soleil, il y avait encore beaucoup de flâneurs sur les falaises. Sans méfiance, les gendarmes les laissèrent entrer et furent aussitôt assaillis, réduits à l’impuissance, bâillonnés et ficelés. Les deux autres gendarmes, à l’intérieur de l’Aiguille, subirent le même sort. Et le déménagement commença. La Vierge à l’Agnus Dei, de Raphaël, emportée ; le Portrait de Lucrezia Fede, d’Andréa del Sarto, volé ; la Salomé, du Titien, disparue ; la Vierge et les anges, de Botticelli, enlevée. La célèbre Chute d’Icare, du Tintoret, le Grand Canal, du Caravage, les Marchands du Temple, de Carpaccio, et tant d’autres chefs-d’œuvre, partis, volatilisés, sans parler des tapisseries, des bijoux anciens, des Tanagras… Bref, un désastre !

Les bandits avaient fait sans se hâter plusieurs voyages. Des automobiles étaient venues se ranger à l’entrée du fort et les gendarmes entendirent le bruit de leurs moteurs qui se perdirent dans la nuit. L’opération avait été menée avec un tel sang-froid et une telle audace qu’on aurait pu l’attribuer au gentleman cambrioleur lui-même si l’on n’avait découvert, sous l’inscription fameuse : Arsène Lupin lègue à la France…, une autre inscription, faite également à la craie rouge et d’une main aussi ferme :

« La Griffe » adresse ses excuses à la République et ses plus vifs remerciements à Arsène Lupin.

Ce fut, dans tout le pays, une explosion de colère. « Un défi à la police… » « Nous ne sommes plus défendus… » « Le pillage du patrimoine national… » Tels étaient les titres des journaux les plus pondérés. Ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était l’idée, suggérée par un reporter du Gaulois, que Lupin avait désormais des émules dont l’habileté, cette fois, ne serait peut-être plus tempérée par les scrupules dont notre héros légendaire avait si souvent donné la preuve.

« La Griffe » ! Cela sonnait comme une menace. Cela sentait l’exploit brutal, la violence intelligente mais impitoyable. En outre, le mot semblait désigner une bande, pour ne pas dire une troupe disciplinée, entraînée, soumise aux ordres d’un chef qui voyait grand et possédait de puissants moyens d’action. La preuve : ces automobiles qui attendaient sur la falaise. Certes, Lupin avait eu des complices et combien dévoués ! Mais jamais un effectif capable de conduire un assaut groupé. Or, la Griffe alignait, d’après les premières estimations, au moins sept hommes. Les trois qui étaient chargés du transport des objets volés et les quatre chauffeurs, car les traces laissées sur le sol friable, non loin du fort, montraient clairement que quatre voitures avaient stationné là. En outre, on pouvait raisonnablement supposer que le chef de la Griffe était lui aussi sur les lieux, dirigeant l’opération. Comment dès lors n’être pas frappé par le caractère militaire de ce raid hardi ? Il y avait bien là de quoi faire frémir !

La police entra en campagne, établit des barrages, surveilla les gares et les frontières, sans résultat. Restait un espoir, qui n’osait encore se formuler. Lupin ne pouvait pas ne pas relever le défi de la Griffe. Il n’allait pas tarder à se manifester. Le public, de jour en jour, guettait l’une de ces lettres ouvertes, pleines de verve, de jeunesse, d’insolence, qui avaient tant de fois annoncé les offensives de Lupin. Et quand un journaliste de L’Écho de France écrivit un article intitulé « Qu’est-ce qu’Il attend » ?il se fît dans tout le pays comme un grand silence. La riposte allait venir, foudroyante, définitive !

Je savais, moi, hélas, qu’elle ne viendrait pas. Lupin se tut, en effet. Où se terrait-il ? Peut-être voyageait-il à l’étranger. Peut-être se cachait-il, comme un animal blessé, en quelque château perdu. La déception fut immense, et se transforma bientôt en colère. Les chansonniers s’en donnèrent à cœur joie. Paris fredonna, sur l’air de la Paimpolaise, la complainte du pauvre Lupin. Et puis d’autres noms prestigieux : Blériot, Latham, remplacèrent le sien. On se demandait si l’aviation ne serait pas l’arme de l’avenir. Cependant, personne n’avait oublié la Griffe et un incident, bientôt suivi d’un drame, ramena l’attention sur la redoutable bande.

Un antiquaire de la rue des Saints-Pères, M. Dupuis, signala à la police que deux inconnus étaient venus lui proposer différents objets d’art dont ils lui avaient montré les photographies. Il y avait notamment des statuettes chinoises qu’il avait immédiatement reconnues. Elles appartenaient à la « Collection Lupin », dont les journaux avaient fait une description minutieuse. Aussitôt, l’inspecteur-chef Ganimard tendit une souricière. Les deux malfaiteurs, qui avaient pris rendez-vous avec M. Dupuis, pour conclure le marché, se présentèrent à l’heure convenue, et furent accueillis par des policiers qui s’étaient cachés derrière des paravents. Au lieu de se rendre, les bandits ouvrirent le feu, blessant légèrement Ganimard au bras droit. Maîtrisés à grand-peine, ils furent aussitôt conduits au dépôt.

Or, le lendemain, l’antiquaire était assassiné dans son magasin. Sur sa poitrine, était épinglée une feuille de papier de la taille d’une carte de visite. Elle portait ces mots :

La Griffe n’aime pas les bavards

Ainsi, quelques semaines à peine après le cambriolage de l’Aiguille, la Griffe n’hésitait pas à frapper une nouvelle fois, et avec une sauvagerie qui émut fortement l’opinion publique. On émit bien des hypothèses : la Griffe se rattachait-elle au mouvement anarchiste ? Fallait-il voir dans l’assassinat de l’antiquaire un geste terroriste ? Ou bien ne s’agissait-il pas plutôt d’une organisation criminelle d’un type nouveau, d’une société secrète analogue à la célèbre Main Noire, qui avait sévi, naguère, en Sicile ?

L’instruction avait été confiée au juge Formerie, dont on connaissait l’esprit méthodique. Le magistrat confronta les deux inculpés avec les gendarmes qui avaient été assaillis dans l’Aiguille. Ceux-ci n’hésitèrent pas : les deux bandits faisaient bien partie de l’expédition. Mais le juge eut beau les soumettre à un interrogatoire serré, il n’obtint rien d’eux. Grâce au fichier central, il fut établi que le plus grand, qui semblait aussi le plus fruste, s’appelait Adolphe Chauminard. Il avait déjà subi plusieurs condamnations pour vol. L’autre se nommait Joseph Bergeon et avait purgé une peine d’un an de prison pour recel. Deux comparses, de toute évidence, et probablement deux déserteurs, car on ne pouvait guère supposer que le chef de la Griffe fût assez maladroit pour leur confier la tâche de négocier bijoux et statuettes. Ils étaient trop bornés. Éblouis par les richesses dérobées à l’Aiguille, ils s’étaient laissé tenter, avaient fait main basse sur quelques objets qui leur avaient paru d’une vente facile. Après quoi, ils se proposaient sans doute de prendre le large pour se soustraire à la vengeance de l’homme dont ils avaient trahi la confiance, car celui-ci était impitoyable, comme le prouvait l’assassinat de l’antiquaire.

L’instruction ne dura pas longtemps, les faits ne prêtant pas à controverse. D’une part, les deux bandits avaient participé au cambriolage de l’Aiguille ; de l’autre, ils avaient tiré sur les représentants de la force publique, blessant l’inspecteur principal Ganimard. Ils risquaient de longues années de prison, sinon le bagne.

Quand s’ouvrit la session des Assises, une foule considérable s’amassa aux abords du Palais de Justice. Un service d’ordre sévère maintenait les curieux à distance. Il était extrêmement difficile de pénétrer dans la salle des débats. Ceux qui pouvaient entrer étaient fouillés, car les autorités craignaient que la Griffe ne se manifestât par quelque violence. Le Président Malterre était un magistrat énergique et habile. On savait que le procès serait conduit avec rigueur. Le procureur général était Vincent Sarazat, le plus jeune procureur de France, le plus dur aussi. Il demanderait le maximum. Il avait pour adversaire Me Bellot et Me Grandet dont le talent était reconnu par tous. On sentait que l’empoignade serait rude. Les deux comparses assis dans le box des accusés ne comptaient guère. À travers eux, c’était la Griffe que Vincent Sarazat allait chercher à atteindre. Il fallait à tout prix rassurer le pays et décourager, par une sentence terrible, le chef de la redoutable bande.

La première journée fut plutôt favorable aux accusés. Les défenseurs avaient fait appel à un célèbre médecin aliéniste, le Dr Vininski, dont l’exposé fut suivi avec une attention extrême. Sobrement, mais avec une autorité impressionnante, le docteur prouva que Chauminard avait une intelligence inférieure à la moyenne et ne pouvait être tenu pour entièrement responsable de ses actes. Quant à Bergeon, très influençable, il s’était laissé entraîner. La défense marquait des points.

— Qu’en pensez-vous ?

Je sursautai. Un homme était assis, bien sagement, de l’autre côté de mon bureau. Il tenait sur ses genoux un chapeau melon. Il était décoré. Avec sa moustache effilée et sa barbiche poivre et sel, il ressemblait à un officier en civil. Il sourit gentiment, se pencha vers moi et dit, d’un ton de confidence :

— Je suis entré par la porte, si c’est ce qui vous inquiète. Je sais encore me servir d’un rossignol.

— Vous ?

— Eh oui, moi, dit Lupin.

Et peu à peu, sous le déguisement, je reconnaissais le visage d’autrefois, la vivacité du regard, la malice du sourire, mais avec quelque chose de voilé, de résigné, qui me serrait un peu le cœur. Il saisit ma main, par-dessus la table encombrée de journaux.

— Surtout, ne vous dérangez pas, mon cher ami. Je ne fais que passer.

— Mais que devenez-vous ?

— Ce que je deviens ?… Vraiment, je ne sais pas. Je survis, voilà le mot. Je suis comme un cactus en plein désert.

Il ferma les yeux. Je vis les fines pattes d’oie au coin de ses paupières, le pli d’amertume qui commençait à s’indiquer, entre le nez et la joue.

— Bon, murmura-t-il… Surtout, ne parlons pas du passé. (Du bout de son doigt ganté, il souleva les feuilles éparses devant moi.) Cette affaire m’intéresse de plus en plus. Pas seulement à cause du préjudice moral dont j’ai été victime… Non. Mais à cause de celui qui se cache derrière la Griffe.

— Vous le connaissez ?

— Pas du tout. Mais il m’effraye… et m’attire. Autrefois… (Il sourit tristement et reprit : ) Autrefois… dans une vie antérieure… j’ai étudié plusieurs affaires demeurées inexplicables. Je suis, aujourd’hui, persuadé qu’elles étaient toutes l’œuvre d’une même bande, et d’une bande qui était la Griffe. L’affaire du château de la Meilleraie, par exemple, dont vous vous souvenez sans doute… Un modèle d’audace, de sang-froid, de rapidité… avec je ne sais quoi de monstrueux, d’inutilement cruel… Le régisseur aurait pu être épargné… Le garçon de recettes aussi… Et je pourrais vous citer bien d’autres cas, sans parler du malheureux antiquaire. Ces gens-là frappent comme s’ils en avaient reçu l’ordre. Comme s’ils obéissaient à une consigne. Pourquoi ?

Il lissa rêveusement sa moustache puis se pencha vers moi et je retrouvai soudain l’éclat si particulier de son regard, quand il cherchait la solution d’un problème.

— Pourquoi ? Je vais vous le dire. Cet homme a besoin d’une troupe étroitement soudée, faisant corps avec lui, pour réaliser quelque grand dessein que j’ignore. Et le meilleur ciment, c’est la solidarité dans le crime. S’il y a des couards, des lâches, des pusillanimes, eh bien, ils s’éliminent d’eux-mêmes, comme les deux imbéciles qu’on va juger. J’imagine que la Griffe a déjà dû se débarrasser elle-même de quelques éléments douteux. Mais alors voyez tout ce qu’on peut entreprendre avec une équipe formée à la prussienne, obéissant au doigt et à l’œil !

Il promenait pensivement la main sur l’arête du bureau. Je me gardai d’intervenir, l’observant avec émotion. Pourtant, une question me brûlait les lèvres. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à choisir ce déguisement ? Il devina ma curiosité.

— Vous vous demandez pourquoi cet accoutrement ? Oh, c’est bien simple. Ce respectable costume convient parfaitement à un monsieur qui entre dans la salle des Assises muni d’une invitation. Qui se méfierait d’un vieux militaire retraité qui se trouve visiblement du côté de l’ordre et de la loi ?… Et j’avoue que ce procès me passionne. Je voudrais que vous voyiez les deux accusés. À peine s’ils répondent quand on les interroge… Oui… Non… Ils jettent à droite et à gauche des regards terrifiés. Croyez-moi, ce n’est pas le Procureur qui les terrorise ; c’est l’Autre. L’Autre qui est peut-être dans la salle…

— Pas possible !

— J’en suis presque sûr. Et je finis par les plaindre, ces deux canailles. Comme ils doivent regretter d’avoir cédé à l’appât du gain !

— Si vous parveniez à identifier celui que vous appelez l’Autre, qu’est-ce que vous feriez ?

Lupin serra les poings, puis, se redressant sur sa chaise, il haussa les épaules.

— Mais je n’ai aucun moyen de le reconnaître. Il peut être n’importe qui. Il est sûrement n’importe qui. Comme moi ! (Il eut un petit rire léger qui me rappela le Lupin d’autrefois.) C’est crevant, quand on y pense. Lui et moi, perdus dans la foule, au Palais, se cherchant, comme à colin-maillard. Lupin, est-ce ce gros homme asthmatique ? Le patron de la Griffe, est-ce ce lourdaud qui s’éponge le front ?… Quelquefois, je sens un regard sur ma nuque et je dois lutter pour ne pas me retourner. De son côté, je suis certain qu’il éprouve la même chose. Sur le moment, c’est excitant ! Et puis, à la réflexion… Je n’ai plus envie de me battre. Le gouvernement n’a pas su défendre les trésors que je lui avais donnés. Tant pis pour lui ! Qu’il se débrouille avec la Griffe !

— Attention, mon cher ami, dis-je. Vous restez, pour le chef de la bande, l’ennemi à abattre. Vous devez bien admettre qu’il a tout à craindre de vous. Vous n’avez pas la réputation d’un homme qui pardonne facilement les offenses. Alors ?… À votre place, je me méfierais.

— Bah ! Qu’ai-je à perdre, maintenant ?

— Je n’aime pas vous entendre parler ainsi. Vous êtes jeune, que diable ! L’existence vous réserve encore bien des surprises. Ne me dites pas que vous avez l’intention de vivre de vos rentes, désormais. Je ne vous croirais pas. L’Aventure viendra vous chercher.

— Alors, qu’elle se dépêche, car j’ai l’intention de partir après le procès. Pierre Loti m’a donné envie de visiter le Japon.

Il se leva, regarda lentement autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. Comme tout est calme. Comme je voudrais être à votre place ! Je me rappelle… (Il s’interrompit, fit de la main un geste, comme s’il écartait une mouche.) Non… je ne me rappelle rien… Louis Valméras est mort, lui aussi… Je suis maintenant Raoul de Limézy… Ce nom ou un autre, n’est-ce pas, cela a si peu d’importance… Je reviendrai vous voir, avant mon départ.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Il se retourna, m’adressa un petit salut qui voulait être enjoué et s’éloigna dans la nuit.

Le lendemain, dès l’ouverture des portes, Lupin prenait place dans la salle des Assises. C’était le jour du réquisitoire, des plaidoiries, du verdict. Le public était nerveux, bruyant, et le Président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne revenait pas immédiatement. La parole fut donnée au Ministère public. On comprit tout de suite que Vincent Sarazat visait le chef de la Griffe à travers les deux comparses qui, à leur banc, courbaient le dos. Il les montra dévoyés, corrompus, enfoncés définitivement dans le mal.

« … Et alors, messieurs les Jurés, survint le Tentateur qui leur promettait la richesse s’ils s’abandonnaient à lui corps et âme. Ils devinrent les instruments du crime. Mais un instrument garde toujours l’empreinte de celui qui l’a utilisé. La plume de Balzac est entourée de respect. Le violon de Paganini est révéré à l’égal de son maître. Et inversement le poignard de Ravaillac inspire plus d’horreur qu’un simple couteau. La malice du criminel a laissé en lui comme une sorte de malignité qui en fait un objet maléfique. De même ces deux individus sont doublement coupables. Une fois, pour avoir accompli servilement la volonté de celui qui se servait d’eux ; une autre fois, pour avoir usé de violence de leur propre autorité. Ils sont la main et le bras de la Griffe. Ils sont la Griffe ! »

Le silence était impressionnant. À peine si, çà et là, quelqu’un toussotait de temps en temps, à la dérobée. Le procureur, doigt tendu vers les accusés, accumulait les arguments qui tombaient comme des pelletées de terre sur leurs cercueils. La Griffe avait assassiné l’infortuné antiquaire, mais puisque Chauminard et Bergeon étaient la Griffe, ils étaient également responsables de ce crime…

La Griffe !… Le mot revenait souvent, sinistre, et chacun commençait à comprendre que les deux hommes étaient perdus. Ils allaient payer pour leur chef. Personne ne fut surpris quand le procureur demanda la peine de mort.

En vain les avocats essayèrent-ils, tour à tour, d’apitoyer les jurés ; en vain, s’appuyant sur la déposition du Dr Vininsky, s’efforcèrent-ils de prouver que leurs clients avaient agi sans comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient. On sentait que le public ne les suivait pas. Lorsque le défenseur de Chauminard suggéra que l’animateur de la Griffe était, à certains égards, comparable à Arsène Lupin, il y eut des remous, des cris de protestation. Des poings se dressèrent. Le voisin de Lupin s’étranglait de fureur.

— Si c’est pas une honte ! s’écria-t-il, (Et dressé sur la pointe des pieds, il vociférait : ) vive Arsène Lupin !

Deux gardes municipaux se précipitèrent sur lui et l’entraînèrent, tandis que le président ramenait peu à peu le calme dans le prétoire. Les plaidoiries touchaient à leur fin ; le jury se retira pour délibérer, tandis que l’assistance se dispersait dans la galerie.

Lupin s’y promena longtemps, agitant des pensées mélancoliques. La manifestation qui venait d’avoir lieu en sa faveur, si spontanée, si confiante, et qui exprimait d’une manière si touchante la sympathie que le peuple de Paris lui gardait, éveillait en lui des remords. Avait-il le droit de se confiner dans sa douleur et de laisser la Griffe prospérer à ses dépens ? En d’autres temps, comme il aurait relevé le défi avec joie ! Comme il aurait eu plaisir à faire rendre gorge au bandit ! Mais, face à face avec lui-même, il se devait, encore une fois, la vérité : il n’avait plus envie d’être Arsène Lupin. Il ne croyait plus en son étoile. Bien plus : il avait peur. Il sentait qu’il ne disposait plus de ces prodigieuses ressources, physiques et intellectuelles, qui lui avaient permis, si souvent, de retourner en sa faveur les situations les plus dramatiques. Si la Griffe venait à l’attaquer, ce qu’il jugeait assez peu vraisemblable, il aurait peut-être de la peine à parer le coup. Il était comme un convalescent encore suspendu entre la vie et la mort et qui ne souhaite qu’une chose : qu’on le laisse tranquille. Il avait eu tort d’assister à ce procès, qui remuait tant de souvenirs. Il avait tort de réfléchir, d’envenimer les vieilles plaies toujours prêtes à saigner. Il aurait dû s’ensevelir pour toujours dans une trappe. Il aurait dû se faire sauter la cervelle.

La foule regagnait la salle, avide d’entendre le verdict. « Ça m’est égal ! » pensait Lupin. Il demeura seul, un long moment, appuyé à une colonne. Il perçut comme un bruit lointain d’applaudissements et soudain un flot humain jaillit de la porte. Il arrêta une femme, cramoisie et décoiffée.

— Alors ?

Elle se passa la main sur le cou, comme un couperet.

— Tous les deux ! dit-elle. Ils ne l’ont pas volé.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #67, Octobre-Soren Sveistrup

PREMIÈRES LIGNE #67

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Octobre, Soren Sveistrup

MARDI 31 OCTOBRE 1989

1

Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. Mais cette fois, il était plutôt content de la diversion. Il a bien sûr commencé par demander au poste de garde qu’on prévienne Ørum chez lui ainsi que sur son deuxième lieu de travail, au débarcadère du ferry-boat, mais comme le fermier ne répondait ni à un endroit ni à l’autre, il a pris la route.

Marius a enfin trouvé de la variété danoise. Le refrain du « Canot rouge pétard » éclate dans l’habitacle de la vieille Ford Escort et il monte encore le son. Il profite avec délice de l’automne et du plaisir de conduire. De la forêt avec ses belles couleurs rouges, jaunes et brunes mélangées au vert des conifères. Les premières parties de chasse de la saison le réjouissent d’avance. Il baisse sa vitre, lève la tête pour voir les cimes des arbres éclaboussées de soleil et, pendant quelques instants, oublie son âge.

À la ferme, la cour est déserte. Il descend de voiture et claque la portière en se disant qu’il y a bien longtemps qu’il n’est pas venu jusqu’ici. La vieille exploitation est mal entretenue. Les fenêtres de l’étable ont plusieurs vitres cassées, la chaux sur les murs se détache par endroits et le portique abandonné, au milieu de la pelouse trop haute, semble écrasé par les grands châtaigniers qui s’élèvent tout autour de la ferme. La cour en terre battue est jonchée de feuilles et de châtaignes qui craquent sous ses pieds. Il avance jusqu’au perron et frappe à la porte.

Personne ne vient lui ouvrir et il crie le nom d’Ørum plusieurs fois. En vain. Il ne voit aucun signe de vie nulle part et décide de laisser un mot qu’il griffonne sur son bloc avant de le glisser dans la boîte aux lettres. Au-dessus de lui, deux corbeaux survolent la cour et vont se poser derrière le vieux Massey Ferguson qui rouille devant le hangar. Marius a fait tout ce chemin pour rien et à présent, il va devoir aller jusqu’au débarcadère pour parler au fermier Ørum. Mais sa contrariété ne dure qu’un instant car en rejoignant sa voiture, il lui vient une idée. Marius n’a jamais d’idées de ce genre et il se dit qu’il n’a pas perdu son temps, avec ce détour. Pour faire passer la pilule, il va proposer à sa femme un petit voyage à Berlin. Ils pourraient y aller une semaine, ou au moins un week-end, aussitôt qu’il pourra prendre un congé. Ils iraient en voiture, sentiraient le vent de l’histoire et cette nouvelle époque en marche, ils iraient manger des knödelset de la choucroute, comme du temps où ils étaient partis, il y a si longtemps déjà, faire du camping à Harzen avec les enfants. Une fois à sa voiture, Marius découvre pourquoi les corbeaux sont allés se poser derrière le tracteur. Ils sautillent allègrement sur une masse livide et informe. En s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit du cadavre d’un cochon. Les yeux sont morts, mais le corps tremble et tressaute comme pour faire fuir les charognards qui picorent sa chair à travers l’orifice de la balle qui lui transperce la nuque.

Marius entre dans la maison. Le vestibule est plongé dans le noir. Il sent une forte odeur 

d’humidité et de moisissure mêlée à un autre effluve qu’il ne parvient pas à identifier sur le moment.

« Ørum, tu es là ? C’est la police. »

Personne ne lui répond, mais il entend l’eau couler quelque part dans la maison et se rend dans la cuisine. La fille doit avoir 16 ou 17 ans. Elle est encore à table et ce qui reste de son visage criblé de balles baigne dans son assiette de porridge. Par terre, sur le sol recouvert de linoléum, gît le cadavre de son frère, adolescent également, mais un peu plus âgé. Il a reçu une balle en pleine poitrine et sa nuque appuyée contre la porte du four forme un angle étrange. Marius se fige. Il a déjà vu des cadavres, bien sûr, mais jamais il n’a été confronté à une scène de ce genre, et il reste paralysé plusieurs secondes avant de pouvoir sortir son arme de service de l’étui pendu à sa ceinture.

« Ørum ? »

Marius ressort de la cuisine, appelant le fermier, arme au poing. Toujours pas de réponse. Il trouve le corps suivant dans la salle de bains et cette fois, il doit mettre la main sur sa bouche pour ne pas vomir. L’eau continue à couler du robinet de la baignoire pleine de sang qui déborde sur le sol carrelé vers la grille d’évacuation. Une femme nue, qui doit être la mère, est couchée par terre dans une position improbable. Un bras et une jambe ont été séparés du torse. Plus tard, dans le rapport d’autopsie, il sera noté qu’elle a été découpée à la hache, à coups répétés. D’abord dans la baignoire, et ensuite sur le sol où elle rampait pour essayer de s’échapper. Il sera écrit aussi qu’elle a tenté de se protéger avec ses mains et ses pieds, qui montrent de nombreuses lésions défensives. Sa figure est méconnaissable parce qu’on lui a défoncé le crâne à coups de hache.


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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

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PREMIÈRES LIGNE #65, Ultricem Angelus de Nelly Topscher

PREMIÈRES LIGNE #65

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ultricem Angelus de Nelly Topscher

Chapitre 1

Le bruit lancinant de l’eau qui gouttait dans une petite bassine en porcelaine sortit le prisonnier de sa torpeur. Cette eau, venant de l’extérieur qu’il entendait depuis des jours, le rendait fou. Il ne savait pas où il se trouvait ni depuis combien de temps il était retenu. Tout ce qu’il pouvait affirmer face à ce goutte-à-goutte c’est que, dehors, il devait pleuvoir.

Recroquevillé sur son lit de fortune, il était frigorifié. La mince couverture qu’il avait sur lui ne suffisait pas à bloquer le froid et la forte humidité de la pièce. Il grelottait et se sentait vraiment épuisé.

Son attention fut attirée par la porte. Il regarda la poignée s’abaisser. Depuis son enlèvement, il accueillait la venue de son ravisseur dans l’obscurité à laquelle ses yeux s’étaient accommodés. Il n’entendait que le souffle de son geôlier lorsqu’il déposait le frugal plateau-repas qu’on lui offrait. Le temps d’avaler sa maigre pitance, la pièce était simplement éclairée par une lampe que la silhouette emportait avec elle quand elle venait reprendre le plateau.

Aujourd’hui, il put détailler un peu mieux cette apparition drapée dans un long manteau noir, tenant la lampe qui éclairait la pièce devenue désormais son quotidien.

Il releva la tête vers le visage de celui qui le retenait ici. Il tomba sur un masque argenté de style vénitien. Le contraste entre la clarté de ce visage et la noirceur du manteau qui couvrait le corps était effrayant.

— Tu sais qui je suis ? demanda la voix derrière le masque.

L’artifice déformait la voix et rendait la vision encore plus angoissante pour l’homme exténué physiquement comme psychologiquement. Il réprima un frisson. Il ne sut dire si c’était de froid ou de peur.

— Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que je fais là !

— Et si je te montre cette photo, tu retrouves la mémoire ?

La voix joignit le geste à la parole et sortit de sous son large manteau une vieille photo jaunie.

Il fixa le cliché et, d’un coup, il reconnut qui étaient les deux jeunes gens qui posaient, un petit sourire crispé aux lèvres.

— Ah, je vois que tu te souviens !

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quinze ans, en effet.

— Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ces jeunes.

— Ils se sont suicidés à cause de ce que tu leur as fait.

— Quand j’ai quitté le village, ils étaient encore vivants !

L’homme regretta aussitôt sa phrase. Il venait quasiment d’avouer qu’il avait quelque chose à voir avec ces jeunes adolescents.

— Ils ont vécu quelques années après ton départ, mais le souvenir de toi et de tes actes a scellé leur mort.

— Je n’ai jamais voulu leur faire du mal.

Le masque argenté ricana.

— Non, bien sûr. Tu voulais juste être gentil avec eux, surtout avec cette fille.

Le prisonnier commença à pleurer.

— Je…suis…désolé, geignit-il pitoyablement.

— L’heure n’est plus aux regrets. L’heure est venue de payer pour ton crime.

— J’ai payé pour cela.

— Pas assez.

— Pardonnez-moi mon père, commença à ânonner l’homme, tremblant.

Le masque éclata de rire en écoutant la prière à peine chuchotée désormais par son détenu.

— Prie toute la journée. Ce soir, tu seras libre.

L’homme releva son visage vers la silhouette noire, surpris par ces paroles. Sur un dernier regard qu’il devina, la silhouette noire tourna les talons et le laissa seul.

La journée lui parut une éternité. Il pria beaucoup pour recouvrer sa liberté et se remémora ce passé qui lui était aujourd’hui reproché.

Le masque revint bien plus tard. Il toisa en silence l’homme un long moment.

— Dégage, lui intima-t-il.

L’homme, surpris, ne bougea pas. Son geôlier le tira violemment par le bras de sa main gantée.

— Sors ! J’en ai fini avec toi.

L’homme se leva enfin et se dirigea vers la porte. Il ne comprenait plus rien. À quoi bon l’avoir séquestré si c’était pour le laisser partir ?

Il décida de se raccrocher à cette promesse de liberté et se mit à courir comme un fou vers l’extérieur. Il ne voulait pas prendre le risque que l’autre change d’avis.

Une fois dehors, il se retrouva dans un petit bois. Il avait été emprisonné dans une sorte de cabane en pierre. C’est tout ce qu’il remarqua avant de commencer à courir. Il devait fuir ce fou qui l’avait gardé prisonnier.

Le masque le regarda s’éloigner sur le pas de la porte. Sur le côté gauche du cabanon, un couinement lui rappela la présence de son arme destructrice. Il posa sa main gantée sur la tête de son allié qui s’était approché.

— Tue-le, ordonna la silhouette sombre.

Elle fixa son ami se mettre à courir. Elle compta dans sa tête et releva son masque pour profiter de la fraîcheur. Un sourire perfide naquit sur son visage au moment où un hurlement jaillissait au loin dans le bois.

Une chouette hulula et s’envola. Le silence retomba et l’ange vengeur s’avança dans la noirceur du bois à la rencontre de son compagnon de quête. Ils avaient encore une fois mené leur mission à bien.

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