PREMIÈRES LIGNE #72, Les jeunes mortes, Selva Almada

PREMIÈRES LIGNE #72

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les jeunes mortes, Selva Almada

Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des « faits divers », comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux.

Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain.

Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité.

À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, engagé, personnel. Un récit puissant, servi par une prose limpide.

1

Le 16 novembre 1986 au matin, le ciel était limpide, il n’y avait pas un nuage à Villa Elisa, le village où je suis née et où j’ai grandi, dans le centre-est de la province d’Entre Ríos.

On était dimanche et mon père préparait l’asado au fond du jardin. Nous n’avions pas encore de barbecue, mais il se débrouillait assez bien avec un morceau de tôle à même le sol qu’il recouvrait de quelques braises au-dessus desquelles il installait une grille. Même par temps de pluie, mon père ne renonçait jamais à l’asado du dimanche : si besoin, il protégeait la viande et les braises à l’aide d’un autre morceau de tôle.

Tout près de l’asado, entre les branches d’un mûrier, il y avait une petite radio à piles, toujours branchée sur la même fréquence, LT26 Radio Nuevo Mundo. Ils passaient des chansons folkloriques et toutes les heures un bulletin d’infos assez succinct. La période des incendies à El Palmar n’avait pas encore commencé – à quelque cinquante kilomètres de là, le parc national prenait feu chaque été, faisant retentir les sirènes des casernes de pompiers tout alentour. En dehors de quelques accidents de la route – toujours un jeune qui venait de quitter un bal –, le week-end il ne se passait pas grand-chose. Il n’y avait pas de match de foot prévu cet après-midi-là : en raison de la chaleur, on était déjà passé au championnat nocturne.

Le matin, j’avais été réveillée par un vent violent qui avait fait trembler le toit de la maison. Lorsque je m’étais étirée, j’avais touché quelque chose qui m’avait fait me redresser dans mon lit, soudain, un nœud dans la gorge. Mon matelas était humide et j’avais senti bouger des corps gluants et tièdes contre mes jambes. L’esprit encore engourdi, j’avais mis quelques secondes à comprendre ce qui se passait : encore une fois, la chatte avait mis bas au pied de mon lit. Je l’ai vue enroulée sur elle-même, fixant sur moi ses yeux jaunes, dans la lumière des éclairs qui s’infiltrait par la fenêtre. Je me suis recroquevillée, agrippant mes genoux pour ne plus les toucher.

Dans le lit d’à côté, ma sœur dormait encore. Des éclats bleus éclairaient son visage, ses yeux étaient entrouverts – elle dormait toujours de cette façon, comme les lièvres, la poitrine haletante. Elle restait étrangère à l’orage et à la pluie désormais torrentielle. À la voir ainsi, je me suis rendormie.

Quand je me suis réveillée, seul mon père était debout. Ma mère, mon frère et ma sœur dormaient toujours. La chatte et ses petits avaient quitté mon lit. Il ne restait de leur naissance qu’une tache au bout de mon drap, jaune avec un contour sombre.

Je suis sortie dans la cour et j’ai dit à mon père que la chatte avait mis bas mais que je ne savais pas où elle était passée avec ses petits. Il était assis à l’ombre du mûrier, il s’était éloigné du feu mais pas trop afin de pouvoir surveiller l’asado. Sur le sol, il y avait le verre en acier inoxydable qu’il utilisait toujours, avec du vin et des glaçons. Le verre transpirait.

Mon père a dit : elle a dû les cacher dans le petit hangar.

J’ai regardé dans cette direction, mais je ne me suis pas décidée à le vérifier par moi-même. Dans le petit hangar, une fois, une de nos chiennes qui était folle avait enterré toute une portée. Elle avait même arraché la tête à l’un de ses petits.

La frondaison du mûrier était un ciel vert avec des éclats dorés de soleil s’insinuant entre les feuilles. Quelques semaines plus tard, il allait être recouvert de fruits, des tas de mouches allaient bourdonner tout autour, l’endroit allait se remplir de l’odeur aigre et légèrement sucrée qu’ont les mûres pourries, et plus personne n’aurait envie de s’asseoir à l’ombre de cet arbre durant un certain temps. Mais, ce matin-là, il était superbe. Il fallait juste faire attention aux chenilles, aussi vertes et brillantes que des guirlandes de noël, leur propre poids les faisait tomber des feuilles et, si elles vous touchaient, des éclats acides vous brûlaient la peau.

C’est à ce moment-là qu’on a entendu la nouvelle à la radio. Je ne prêtais pas attention, pourtant je l’ai entendue très distinctement.

Le matin même, à San José, un village qui se trouvait à vingt kilomètres du nôtre, une adolescente avait été assassinée, dans son lit, durant son sommeil.

Mon père et moi sommes demeurés silencieux.

Debout, près de lui, je l’ai vu quitter sa chaise pour remuer les braises avec un bout de fer, il les répartissait harmonieusement, frappait et brisait les plus grandes – son visage se couvrait de petites gouttes de sueur à cause du feu tandis que la viande qu’il venait de poser sur la grille grésillait doucement. Un voisin est passé et a crié quelque chose. Mon père a tourné la tête, toujours penché sur la grille, et il a levé la main qui était libre. J’arrive, lui a-t-il dit. Puis, avec le même bout de fer, il s’est mis à défaire le lit de braises, il les a rassemblées à l’une des extrémités du morceau de tôle, à proximité de l’endroit où les branches de ñandubay étaient en train de se consumer, et n’en a laissé que quelques-unes sous la viande, estimant qu’elles suffiraient pour que ça reste chaud jusqu’à son retour. J’arrive, ça voulait dire qu’il allait faire un saut jusqu’au bar du coin pour boire quelques coups. Il a enfilé les tongs qui étaient perdues dans l’herbe en même temps qu’une chemise qu’il a décrochée du mûrier.

Si le feu s’éteint, ajoute quelques braises, je reviens tout de suite, a-t-il dit, et il est sorti dans la rue en faisant claquer ses tongs, comme ces gamins qui se mettent à courir quand ils voient passer le marchand de glaces.

Je me suis assise sur sa chaise et j’ai pris le verre qu’il avait laissé. Le métal était glacé. Un bout de glaçon flottait dans un fond de vin. Je l’ai repêché avec les doigts et j’ai commencé à le sucer. Il avait un léger goût d’alcool, mais très vite je n’ai plus senti que de l’eau glacée.

Quand il n’en est resté qu’un petit morceau, je l’ai fait crisser entre mes dents. J’ai posé la paume de ma main sur un bout de cuisse, près de mon short. J’ai sursauté en sentant ma main glacée. Comme la main d’un mort, ai-je pensé. Même si je n’avais jamais touché de mort.

J’avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai appris d’autres détails. La fille en question s’appelait Andrea Danne, elle avait dix-neuf ans, elle était blonde et jolie, avec des yeux clairs, elle avait un petit ami et faisait des études de psychologie. Elle avait été assassinée avec un poignard planté en plein cœur.

Durant plus de vingt ans, Andrea a été près de moi. Elle revenait de temps en temps, dès que j’apprenais qu’une autre femme avait été assassinée. Les prénoms qui, au compte-goutte, arrivaient à la une des journaux nationaux, commençaient à s’accumuler : María Soledad Morales, Gladys Mc Donald, Elena Arreche, Adriana et Cecilia Barreda, Liliana Tallarico, Ana Fuschini, Sandra Reitier, Carolina Aló, Natalia Melman, Fabiana Gandiaga, María Marta García Belsunce, Marela Martínez, Paulina Lebbos, Nora Dalmasso, Rosana Galliano. Chacune d’elles me faisait penser à Andrea et à ce meurtre resté impuni.

Un été, alors que nous passions quelques jours dans la province du Chaco, dans le nord-est du pays, je suis tombée sur un court article paru dans un journal local. Le titre était : “Assassinat de María Luisa Quevedo, vingt-cinq ans après”. Il s’agissait d’une fille de quinze ans qui avait été tuée le 8 décembre 1983 dans la ville de Presidencia Roque Sáenz Peña. María Luisa avait été portée disparue durant plusieurs jours avant que son corps ne soit retrouvé dans un terrain vague aux abords de la ville, elle avait été violée et étranglée. Personne n’a été inculpé pour ce meurtre.

Peu de temps après, j’ai également entendu parler de Sarita Mundín, une jeune fille de vingt ans, disparue le 12 mars 1988, dont les restes ont été retrouvés le 29 décembre de cette même année, sur les rives du Tcalamochita, dans la ville de Villa Nueva, dans la province de Córdoba. Une autre affaire non résolue.

Trois adolescentes de province assassinées dans les années 80, trois crimes restés impunis perpétrés à l’époque où, dans notre pays, nous ne connaissions pas encore le terme “féminicide”. Ce matin-là, je ne connaissais pas non plus le nom de María Luisa, qui avait été assassinée deux ans plus tôt, pas plus que le nom de Sarita Mundín, qui était encore vivante, étrangère à ce qui allait arriver deux ans plus tard.

Je ne savais pas qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme, mais j’avais entendu des histoires qu’avec le temps j’ai mises bout à bout. Des anecdotes qui n’avaient pas conduit à la mort, mais qui révélaient la misogynie, les abus, le mépris dont les femmes sont victimes.

Des histoires que j’avais entendues de la bouche de ma mère. L’une d’elles, surtout, était restée gravée en moi. L’épisode avait eu lieu alors que ma mère était très jeune. Elle ne se souvenait pas du prénom de la fille car elle ne la connaissait pas. Elle se souvenait en revanche que c’était une fille qui vivait à La Clarita, un quartier résidentiel proche de Villa Elisa. Elle était sur le point de se marier et une couturière de mon village faisait sa robe de mariée. Elle était venue au village à plusieurs reprises pour qu’on prenne ses mensurations et faire quelques essayages, toujours accompagnée de sa mère, dans la voiture familiale. Mais pour le dernier essayage elle est venue seule, personne ne pouvait l’accompagner, alors elle a pris le bus. Elle n’avait pas l’habitude de se déplacer toute seule, elle s’est trompée d’adresse et, quand elle a voulu retrouver son chemin, elle était en train de marcher en direction du cimetière. Une route qui à certaines heures de la journée était totalement déserte. Quand elle a vu apparaître une voiture, elle a pensé que le mieux à faire était de demander son chemin au lieu de continuer à tourner en rond. À l’intérieur de la voiture il y avait quatre hommes et ils l’ont enlevée. Elle a été séquestrée durant plusieurs jours, nue, attachée, bâillonnée dans un lieu visiblement abandonné. Ils lui donnaient à peine à boire et à manger, tout juste assez pour la maintenir en vie. Ils la violaient chaque fois qu’ils en avaient envie. La fille n’espérait plus que la mort. Tout ce qu’elle pouvait voir par une petite fenêtre, c’était le ciel et la campagne. Une nuit, elle a entendu que les hommes s’en allaient dans leur voiture. Elle s’est armée de courage, a réussi à défaire ses liens et à s’enfuir par la petite fenêtre. Elle a couru à travers champs jusqu’à une maison habitée. Là, on lui a porté secours. Elle n’est jamais parvenue à reconnaître le lieu où elle avait été captive, pas plus que ses ravisseurs. Quelques mois après, elle s’est mariée avec son fiancé.

Une autre de ces histoires avait eu lieu peu de temps auparavant, un, deux ou trois ans plus tôt.

Trois garçons étaient allés à un bal, un samedi. L’un d’eux était amoureux d’une fille issue d’une famille traditionnelle de Villa Elisa. Elle soufflait le chaud et le froid. Il allait vers elle, elle le laissait faire, puis elle le fuyait. Ce petit jeu du chat et de la souris durait depuis plusieurs mois. Le soir du bal ne fut pas différent des autres. Ils ont dansé, ils ont bu un verre ensemble, ils ont parlé de choses et d’autres, puis elle l’a planté là, encore une fois. Lui a cherché à se consoler au bar où ses amis levaient le coude depuis un bon moment. Ce sont eux qui ont eu l’idée. Pourquoi ne pas l’attendre à la sortie du bal pour lui montrer ce que ça veut dire, trois mecs qui en ont. L’amoureux dessoûla rien qu’à les entendre. Ils étaient fous, qu’est-ce qu’ils disaient, putain, il préférait aller se coucher. Des histoires de pochetrons.

Mais eux, ils parlaient sérieusement. Il fallait donner une leçon à ces allumeuses. Eux aussi sont partis avant la fin du bal. Et ils sont allés l’attendre sur le terrain vague qui se trouvait à côté de chez elle. Forcément, la jeune femme allait passer par là.

Elle a quitté le bal en compagnie d’une amie. Elles vivaient à une centaine de mètres l’une de l’autre. L’amie est rentrée chez elle en premier, et la jeune femme a continué, tranquillement, par le chemin qu’elle empruntait chaque fois qu’elle allait au bal, dans un village où il ne se passait jamais rien. Ils l’ont interceptée dans le noir, ils l’ont frappée, pénétrée, chacun leur tour, à plusieurs reprises. Et quand leurs verges en ont eu assez, ils ont continué à la violer à l’aide d’une bouteille.

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PREMIÈRES LIGNE #71, Vengeances de Bernhard Aichner

PREMIÈRES LIGNE #71

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Vengeances de Bernhard Aichner

Brünhilde Blum déteste son prénom. Elle déteste encore plus ses parents adoptifs, qui dirigent une entreprise de pompes funèbres. Lors d’une croisière en Croatie, Blum comme elle se fait appeler décide qu’il est temps pour eux de mourir… Elle a 24 ans.
Huit ans plus tard, elle vit avec l’homme qui le premier a répondu à l’appel de détresse lancé depuis le voilier. Mark est policier. Elle a repris et modernisé l’entreprise familiale. Ils sont les parents de deux fillettes de 3 et 5 ans. Ils sont heureux.
Mais la moto de Mark est percutée par une voiture : tout sauf un accident ! Mark meurt. Elle poursuit seule l’enquête qu’il menait cinq hommes avaient enlevé des migrantes moldaves, qu’ils violaient et torturaient. Blum décide alors de venger Mark. Or, quand il s’agit de tuer on l’a vu , Blum n’a aucun scrupule. Encore moins de remords…

Huit ans plus tôt

On voit tout, d’en haut. La mer, le voilier, sa peau. Une femme nue sur le pont, le soleil brille, tout va bien. Elle est simplement allongée là et regarde en l’air, ses yeux sont ouverts ; rien qu’elle, le ciel et les nuages. C’est le plus bel endroit du monde : le bateau que ses parents ont acheté il y a vingt ans, une merveille, une perle habituellement au mouillage dans le port de Trieste. La voile, la vie sur l’eau, en plein air, sans personne d’autre. Rien que de l’eau à perte de vue, de la musique dans les oreilles, et la sueur qui s’accumule dans son nombril. Rien d’autre. De Trieste aux Kornati, ils sont en route depuis trois jours. Ils ne sont pas pressés, il n’y a rien à faire. Les vacances avec ses parents, depuis tant d’années déjà. Ils ont presque soixante-dix ans et sont tannés par le soleil. Tous deux navigateurs enthousiastes, ils voyagent en bateau depuis toujours – depuis son enfance. En caleçon de bain et bikini, jamais nus. Il y a deux heures, elle s’est déshabillée et s’est allongée sans se mettre de crème. Elle veut que le soleil la brûle, que sa peau crie quand on la trouvera. Elle veut être nue, enfin nue. Plus  jamais personne pour le lui interdire. Pas de père. Pas de mère. Seule sur le bateau, seins, hanches, jambes et bras nus. Ce sourire sur ses lèvres, sa manière de bouger doucement en musique… Elle ne voudrait être nulle part ailleurs. Elle va rester allongée encore trois heures, s’étirer, se prélasser, absorber l’été en elle. Trois heures, ou quatre. Jusqu’à ce qu’ils coulent enfin tous les deux. Jusqu’à ce qu’ils arrêtent de crier, d’éclabousser le pont. Jusqu’à ce qu’ils soient enfin silencieux, pour toujours. Il est midi devant Dugi Otok. Elle ne bouge pas. Elle s’est endormie, dira-t-elle, elle n’a rien entendu, la musique était trop forte, le soleil l’a fatiguée. Elle répondra à toutes les questions, elle se justifiera et elle pleurera. Elle fera tout ce qui sera nécessaire, tout. Plus tard, pas maintenant. Maintenant, il n’y a que le ciel au-dessus d’elle ; elle y dessine du bout des doigts, elle trace des cercles, écrit sur ce bleu. Elle se représente son avenir, imagine sa nouvelle vie, seule. L’agence, qui lui appartient désormais. Elle va tout transformer, moderniser, mener l’entreprise sur la voie du succès. Elle va tout diriger. Elle-même. Elle va ramener le bateau à Trieste et prendre un nouveau départ. Il y a de la sueur partout. Comme elle savoure le fait d’être nue. Une adulte qui ne se laisse plus dicter par ses parents ce qu’elle doit faire ou ne pas faire. Tu ne te déshabilleras pas, Brünhilde. Pas sur notre bateau. Tant que nous vivrons, ce seront nos règles qui auront cours, Brünhilde. Plus maintenant. Il n’y a plus de règles, il n’y a plus qu’elle qui décide, elle seule. Plus d’ordres, plus d’interdictions. Elle s’est déshabillée, s’est allongée sur le pont, et elle étire son corps dans le vent. Tout son être flotte comme un drapeau, elle s’épanouit sous le soleil, heureuse. Toujours plus, à chaque minute qui passe. Elle est seule. Brünhilde Blum, vingt-quatre ans, fi lle de Hagen et Herta Blum. Adoptée. Ils sont venus la chercher au foyer quand elle avait trois ans, l’ont élevée comme un animal domestique, dressée pour prendre la succession ; elle était le dernier espoir de Hagen, il fallait que l’entreprise familiale continue d’exister à tout prix, même s’ils n’avaient pu adopter qu’une fille. Une fille ou pas d’enfant du tout, leur avait-on dit. La liste d’attente était longue et le désespoir de Hagen, immense. Si immense qu’il se laissa convaincre, qu’il parvint, après longue réflexion, à accepter l’idée de transmettre un jour son entreprise à une femme. Elle poursuivrait ce qui lui était sacré, sauvegarderait ce qu’il avait créé, et deviendrait, pour Hagen, un homme. Elle fit tout ce qu’il exigeait, tout ce que le métier nécessitait. L’agence de pompes funèbres Blum était toute sa vie, comptait plus que tout pour lui. Pour Brünhilde, l’entreprise familiale fondée peu après la guerre, à une époque où la mort devint un commerce, était sa prison et sa chambre d’enfant. Ce que les voisins avaient jadis accompli fut pris en charge par les Blum dès 1949. Les voisins qui avaient aidé quand quelqu’un mourait, qui s’étaient occupés de laver les corps, de les habiller et de les exposer, furent remplacés par les pompes funèbres. Ce qui avait longtemps été naturel devint alors tabou : toucher un mort, lui dire adieu avant qu’il disparaisse dans une caisse. On était content que quelqu’un soit désormais là pour tout expédier le plus vite possible, pour enlever le corps et le mettre en terre, proprement et professionnellement. Les Blum furent les premiers à Innsbruck. Ils vivaient bien des morts. D’abord le père de Hagen, puis Hagen, et maintenant Blum. Rien que Blum, parce qu’elle haïssait son prénom, qu’elle n’avait jamais pu le supporter, pas une seule fois. Brünhilde, laisse les morts tranquilles. Brünhilde, arrête de jouer avec eux. Brünhilde, arrête de leur mettre tes doigts dans le nez. Brünhilde. Un prénom qui n’avait rien à voir avec elle, qu’ils lui avaient donné parce que Hagen était plus allemand qu’il n’était permis, parce qu’il aimait Wagner, les Nibelungen, parce qu’il voulait que sa fille corresponde à son univers. Brünhilde. Un nom qu’elle avait banni de sa vie. Rien que Blum, pas Brünhilde. Depuis ses seize ans, depuis qu’elle avait arrêté d’être le bon petit soldat de Hagen et qu’elle ne faisait plus absolument tout ce qu’il exigeait, qu’elle n’obéissait plus. Rien que Blum. Elle insistait là dessus, même s’il la punissait pour ça. Blum regarde le ciel. Elle augmente le volume de la musique, le bateau tangue doucement, il n’y a personne à des milles à la ronde. Personne qui entende leurs cris, personne pour les aider. Personne d’autre qu’elle. Elle est allongée là, nue, presque comme les morts dans la salle de préparation. Sur la table, froids et sans vie, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle aidait son père, n’avait pas d’amis. Que son père travaille avec des morts effrayait les autres enfants et, elle aussi, les mettait mal à l’aise. Blum devint marginale, on se moquait d’elle, on la rejetait et la tournait en ridicule, on complotait contre elle. Blum souffrit. Toujours, toute son enfance, toute sa jeunesse. Elle désirait tant un ami, une amie, quelqu’un avec qui elle aurait pu partager sa vie, parler et rire. Mais il n’y avait personne, elle restait seule, sans personne d’autre que ses parents. Ses parents sans tendresse. Une mère muette qui ne la prenait pas dans ses bras et un père qui la forçait à effectuer des tâches qu’un enfant ne devrait pas faire. Depuis l’âge de sept ans, elle devait s’occuper des morts. Tu n’as pas de temps à perdre, Brünhilde, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Ne fais donc  pas ta chochotte, Brünhilde, ils ne vont pas te mordre. Ne sois pas une telle fifille, serre les dents et arrête de pleurer. Si tu ne te tais pas et si tu ne fais pas ce que je te dis, tu iras dans le cercueil. Tu as compris, Brünhilde ? Il n’y avait pas de temps à perdre, elle devait apprendre, même s’il exigeait d’elle l’impossible. Blum lavait les cheveux des morts, les rasait, nettoyait le sang de leur corps et aidait à les habiller. Quand elle eut dix ans, elle cousit une bouche pour la première fois. Si elle refusait, on l’enfermait dans un cercueil. D’innombrables fois, des heures entières dans le noir, une petite enfant effrayée et seule. Blum. Hagen brisait sa volonté, chaque fois. Elle, obligée de s’allonger, et lui qui vissait le couvercle au-dessus d’elle. Tu ne me laisses pas le choix, Brünhilde. Quand arrêteras-tu enfin de résister ? Je n’ai pas le choix, Brünhilde. Et le couvercle se refermait. Une enfant dans une caisse de bois. Elle tenait aussi longtemps qu’elle le pouvait, elle aurait bien voulu être plus forte, mais elle n’était qu’une enfant. Elle endurait cela sans pouvoir se défendre, personne ne l’aidait, personne ne se souciait de ses larmes, de ses supplications. Je ne veux pas faire ça. Je ne peux pas. S’il te plaît. Juste avant de planter l’aiguille dans le menton, par en dessous, dans la cavité buccale, de passer le fil à travers la viande morte. Elle a tout fait, mais ce ne fut pas assez. Peu importe qu’elle ait tellement désiré une caresse, un regard qui lui aurait dit que ses parents étaient fi ers d’elle. La peau de Blum resta privée de caresses. Son désir resta inassouvi, jamais ses efforts, quels qu’ils furent, ne suffirent. Elle resta toujours une petite fille, désarmée et impuissante. La petite Blum. S’il te plaît, papa, laisse-moi sortir. S’il te plaît, ne m’enferme pas. Pas encore le cercueil, papa. S’il te plaît, non. C’était punition et torture. Ce qui, plus tard, devint le quotidien, fut d’abord l’enfer. Chaque geste, chaque regard, la peau froide et morte qu’elle touchait. Un millier de fois, elle essuya des yeux et des bouches, nettoya des plaies, il y avait du sang et des asticots, des cadavres défigurés, des membres coupés, il n’y avait pas d’enfance, pas de gâteau avec des bougies, pas de poupées à habiller et déshabiller. Il n’y avait que des morts. De grosses poupées, de lourdes poupées, des bras et des jambes poilus, des têtes si pesantes qu’elle parvenait à peine à les tenir, des bouches inertes. Pas de sourire, pas de mot gentil, absolument rien. Seulement son père qui la poussait. D’innombrables cadavres, visages, parties génitales et excréments, des morts couchés devant elle dont elle devait s’occuper. Une fillette de dix ans avec des gants en latex. Et la mère qui les appelait pour manger, comme si Blum avait joué dans la cour avec des amies. À table. Lavez-vous les mains, le plat préféré de papa vous attend. Comme si tout était normal, comme si tout était en ordre. Un bon gros rôti pour le père, une victime d’accident pour Blum. Hagen qui s’enfournait une pleine fourchetée dans la bouche. Blum qui pensait à de la vieille carne, à des vieillards pleins d’escarres, à de la peau parcheminée, à l’urine et au sang dans la pièce d’à côté qu’elle devait nettoyer après le repas. C’est délicieux, Herta, un vrai régal, comme toujours. Et Blum qui repoussait son assiette. Aussi loin qu’elle se souvienne, il y avait des cadavres. Ils arrivaient en corbillard, ils sortaient directement de leur lit où ils s’étaient endormis pour toujours, ils arrivaient sanglants, mutilés, morts par infarctus, poignardés, assommés, autopsiés, ils entraient tout simplement dans la vie de Blum, s’introduisaient dans son petit univers. Personne ne lui demandait si elle le souhaitait. Si elle pouvait le supporter. Ils étaient juste allongés là, des gens morts sur la table en aluminium. Effrayants au  début, puis un jour, finalement, calmes et paisibles. Blum s’habitua à leur univers, commença à accepter qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle n’avait nulle part ailleurs où aller. Qu’elle devait craindre les vivants et non les morts. Cette découverte lui fit du bien : être seule avec eux. Dès qu’elle le pouvait, elle se retirait dans la salle de préparation. Les morts finirent par devenir des amis à qui elle parlait. Blum était plus forte qu’eux. Elle pouvait décider de ce qui leur arriverait. Aucun d’eux ne pouvait lui faire de mal, peu importaient leur poids et leur taille, ils ne bougeaient plus, ne respiraient pas, leurs bras et leurs jambes gisaient simplement là. Ils étaient comme des poupées, de grosses poupées froides avec lesquelles elle jouait. Elle se confiait à eux, leur disait tout, toujours. À part ça, elle restait silencieuse, pas un mot à ses parents ; elle voulait être au calme, ne rien savoir, faisait simplement ce qu’on attendait d’elle et se retirait dans son monde. Jusqu’à cet instant… Le soleil brûle. Leur silence lui fait un bien fou. Elle et ses parents sur le voilier, d’aussi loin qu’elle se souvienne ; ces trois semaines passées sur l’eau chaque année, ce bleu qui revenait toujours. C’était chaque fois une sorte de pause loin de la réalité, un beau rêve, rien de plus. De Trieste à la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne. Elle attendait avec impatience ces semaines sur le bateau pendant lesquelles la vie était belle. Quand l’ancre remontait et que le vent gonflait les voiles, quand Hagen lui montrait ce qui était important, comment naviguer, comment survivre dans la tempête. Blum se souvient de tout ce qu’elle a appris, et de tout ce qu’elle n’a pas appris. Les îles, le vent, et les parents qui se laissaient même aller à rire, parce que c’étaient les vacances. Leurs visages, d’habitude fermés, s’ouvraient, et Blum avait parfois l’impression qu’il y avait là de l’amour, très brièvement, comme une petite flamme qui se ranimait. Pendant vingt ans, elle chercha cela, attendit, rêva d’être une fille tout à fait normale, une jeune femme capable d’autre chose que seulement préparer des cadavres. Elle voulait enfin vivre, enfin prendre des décisions. Elle ne bougera pas, quoi qu’il arrive, elle ne remuera pas. Il n’y a que Blum et le soleil sur sa peau. Elle ignore les cris et les coups sur la coque. Deux corps qui surnagent, désespérés. On les voit d’en haut. Ils essaient de se retenir, leurs ongles griffent encore la coque. Ce bon vieux bateau et son échelle rabattable, l’échelle qui n’est pas là quand on hurle pour l’atteindre. Hagen a insisté pour tout laisser dans son état d’origine, pas de transformations, pas de précautions particulières pour la sécurité. Faites pas dans votre froc, y a que les idiots qui sautent en laissant l’échelle en haut, et si jamais ça m’arrive un jour, eh ben, vous pourrez me laisser couler. Comme il était péremptoire alors, et comme il se retrouve penaud et démuni maintenant. Le grand Hagen et sa Herta. Aucun retour possible pour ces deux-là, ils ont plongé sans réfléchir, deux vieux sans amour, au cœur affaibli, à bout de souffle, paniqués. Ils crient et avalent de l’eau depuis déjà deux heures. Ils veulent remonter sur le bateau, escalader le bordé, ils essaient tout, pédalent dans l’eau, nagent près de la coque, pleurent, hurlent, donnent des coups de poing sur le bois, crient son nom. Brünhilde. Encore et toujours Brünhilde. Mais Brünhilde ne les entend pas, même s’ils crient aussi fort qu’ils le peuvent, même si leurs doigts saignent abondamment. Ils savent qu’ils vont mourir, Hagen et Herta. Ils le savent. Ils savent que Blum les entend, qu’elle est allongée là-haut et ne fait rien, se contentant d’écouter sa musique pendant que le bateau dérive. Elle sourit parce qu’elle sait que c’est bientôt la fin, qu’ils vont arrêter de crier, que tout ira bien, enfin. Tout est chaud, c’est presque le bonheur. Il n’y a qu’elle et le ciel, rien d’autre. Vivre, enfin

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PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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PREMIÈRES LIGNE #69, Assurance sur la mort, James M. Cain

PREMIÈRES LIGNE #69

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Assurance sur la mort,

James M. Cain

Assurance sur la mort

Séduit par la troublante Phyllis Dietrichson, l’agent d’assurance Walter Neff conspire avec elle le meurtre de son mari après lui avoir fait signer une police prévoyant une indemnité pharaonique en cas de mort accidentelle. Évidemment, la compagnie d’assurance va suspecter la fraude, mais Walter et Phyllis sont intelligents, déterminés et totalement sans scrupules. Le crime parfait existe-t-il ? Peut-on vraiment échapper à une vie rangée pour éprouver grand frisson aux côtés d’une femme fatale ?

Chapitre 1

C’EST en me rendant à Glendale pour ajouter trois nouveaux chauffeurs de camion sur le contrat d’un brasseur de bière, que je me suis souvenu de cette police à renouveler vers Hollywoodland. J’ai décidé d’aller y faire un tour. Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. C’était une construction de style espagnol, comme toutes celles qu’on voit en Californie, avec des murs blancs, un toit de tuiles rouges et un patio sur un des côtés. Elle avait été construite de guingois. Le garage se trouvait sous la maison, au-dessus il y avait le rez-de-chaussée et le reste était étalé sur le flanc de la colline, là où on avait pu le caser. Un escalier en pierre menait à la porte d’entrée, j’ai garé la voiture et gravi les marches. Une domestique a passé la tête dans l’entrebâillement.

— Est-ce que M. Nirdlinger est là ?

— Je ne sais pas, monsieur. Qui le demande ?

— Monsieur Huff.

— Et c’est à quel sujet ?

— Affaire personnelle.

Entrer chez quelqu’un est ce qu’il y a de plus dur dans mon boulot, et pas question de révéler le motif de votre visite avant l’heure.

— Je suis désolée, monsieur, mais je n’ai pas le droit de laisser entrer les gens tant qu’ils n’ont pas dit ce qu’ils veulent.

Voilà le genre de difficulté qu’on rencontre parfois. Si je répétais à nouveau qu’il s’agissait d’une “affaire personnelle”, je donnais l’impression d’avoir quelque chose à cacher, ce qui produit un mauvais effet. Si j’avouais ce qui m’amenait vraiment, je m’exposais à ce que redoutent tous les agents d’assurances, à savoir que cette femme revienne m’annoncer : “Monsieur n’est pas là.” Si je proposais d’attendre, je me mettais en position d’infériorité, et ça n’a encore jamais facilité la signature d’un contrat. Dans ce métier, pour faire affaire, il faut entrer. Une fois que vous êtes entré, ils sont obligés de vous écouter, et on peut assez bien juger de la qualité d’un agent à la vitesse à laquelle il se retrouve assis sur le canapé du salon, avec d’un côté son chapeau et de l’autre ses petites fiches.

— Je vois. J’ai dit à M. Nirdlinger que je passerais, mais… tant pis. J’essaierai peut-être de m’arrêter à un autre moment.

C’était vrai, d’une certaine façon. Pour ces histoires d’automobiles, on s’engage toujours à prévenir les clients avant un renouvellement, sauf que ça faisait un an que je ne l’avais pas vu. Je me suis donné l’air d’un vieil ami, et un vieil ami pas très content de l’accueil qu’on lui réservait. Ça a marché. Le visage de la domestique affichait une réelle inquiétude.

— Bon… entrez, s’il vous plaît.

Si j’avais déployé autant d’énergie à rester à l’écart de cette maison, cela m’aurait peut-être mené quelque part.

J’AI balancé mon chapeau sur le canapé. On a beaucoup insisté sur cette salle de séjour, et plus particulièrement sur ces “rideaux rouge sang”. Moi, ce que j’ai vu, c’est un salon qui ressemblait à tous les autres salons de Californie, peut-être un peu plus luxueux que la moyenne, mais rien qu’un grand magasin lambda ne puisse livrer avec un seul camion, installer en une matinée avant de valider le crédit l’après-midi même. Le mobilier était espagnol, du genre joli à voir et inconfortable à utiliser. Le tapis était un de ces grands rectangles qu’on aurait dit mexicain s’il n’avait pas été fabriqué à Oakland, en Californie. Les rideaux rouge sang étaient bien là, mais ils ne signifiaient rien. Toutes ces maisons de style espagnol ont des rideaux en velours rouge fixés sur des tringles en fer, avec en général des tentures assorties accrochées aux murs. Ici, entre la tapisserie reproduisant un blason au-dessus de la cheminée et celle figurant un château au-dessus du canapé, rien ne dérogeait à la règle. Quant aux deux autres côtés de la pièce, c’étaient des fenêtres et l’entrée du hall.

— Oui ?

Une femme se tenait là. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle avait peut-être trente et un ou trente-deux ans, un visage doux, des yeux bleu clair et des cheveux blond cendré. Elle était petite et portait un ensemble d’intérieur bleu. Elle avait l’air fatiguée.

— Je souhaitais voir M. Nirdlinger.

— Monsieur Nirdlinger est absent pour le moment, mais je suis madame Nirdlinger. Puis-je vous aider ?

Il ne me restait plus qu’à cracher le morceau.

— Oh, non, je ne crois pas, madame Nirdlinger, vous êtes gentille. Je m’appelle Huff, Walter Huff, de la General Fidelity of California. La couverture automobile de M. Nirdlinger expire dans moins de quinze jours et j’avais promis de le lui rappeler, alors je me suis dit que je passerais le voir. Mais je n’avais certainement pas l’intention de vous déranger à ce sujet.

— La couverture ?

— L’assurance. C’est à tout hasard que je me suis arrêté ici en plein milieu de la journée, il se trouve que j’étais dans le quartier, alors je me suis dit, tant qu’à faire… À votre avis, quel serait le bon moment pour rendre visite à M. Nirdlinger ? Vous pensez qu’il pourrait m’accorder quelques minutes juste après le dîner, afin que je n’empiète pas sur sa soirée ?

— Quel genre d’assurance a-t-il souscrit ? Je devrais le savoir, mais je n’y prête pas trop attention.

— Nous sommes tous pareils, j’imagine, personne n’y prête trop attention jusqu’à ce qu’un malheur arrive. Il a l’offre habituelle : collision, incendie, et également vol et responsabilité civile.

— Ah, oui, bien sûr.

— Ce n’est qu’une formalité, mais il devrait s’en occuper assez vite, de façon à rester couvert.

— Ça ne me regarde pas, cependant je sais qu’il s’est intéressé à l’Automobile Club. À leur assurance, je veux dire.

— Il est membre ?

— Non. Cela fait une éternité qu’il songe à adhérer, sans jamais se décider. Mais le représentant du club est venu ici et il a mentionné leur assurance.

— Il n’y a pas mieux que l’Automobile Club. Ils sont rapides, généreux pour ce qui est des dédommagements et d’une courtoisie inébranlable. Je n’ai pas la moindre critique à émettre à leur sujet.

Voilà un truc qu’on apprend. Ne jamais dire du mal de la concurrence.

— Et puis c’est moins cher.

— Pour les membres.

— Je croyais que seuls les membres pouvaient souscrire.

— Je m’explique. Quand un homme compte adhérer à l’Automobile Club de toute façon – pour l’assistance en cas de panne, pour la gestion des contraventions, ce genre de choses –, s’il prend également leur assurance, oui, elle lui coûtera moins cher. C’est indiscutable. Mais, s’il adhère au club rien que pour l’assurance, à partir du moment où il ajoute à la prime les seize dollars de frais d’adhésion, ça lui revient plus cher. Tout bien pesé, je peux encore permettre à M. Nirdlinger de réaliser quelques économies non négligeables.

Elle a continué de discuter, et je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer. Mais, quand vous vendez à autant de gens que moi, vous ne vous fiez pas à ce qu’ils racontent. C’est votre instinct qui vous dit si l’affaire se présente bien ou non. Au bout d’un moment, j’ai su que cette femme n’en avait rien à faire de l’Automobile Club. Son mari, oui, peut-être, mais elle non. Elle avait autre chose en tête, et toute cette discussion n’était rien qu’une manœuvre dilatoire. J’étais prêt à parier qu’elle allait me proposer de partager la commission, histoire d’empocher un billet de dix à l’insu du mari. C’est très courant. Je me demandais simplement ce que j’allais lui répondre. Un agent respectable ne se compromet pas dans ce genre d’entourloupe, sauf que, en la regardant arpenter la pièce, j’ai vu un détail que je n’avais pas encore remarqué. Sous son pyjama bleu se mouvait une forme qui avait de quoi rendre un homme dingue, et je n’étais pas sûr d’être très convaincant lorsqu’il allait falloir expliquer la rigueur éthique qu’impose le métier d’assureur.

Mais, soudain, elle a planté ses yeux sur moi et j’ai senti un frisson me remonter le long du dos jusqu’à la racine des cheveux.

— Vous proposez des assurances accidents ?

Peut-être que vous n’y voyez pas le sens que moi j’y ai vu. Premièrement, l’assurance contre les accidents, ça se vend, ça ne s’achète pas. Les gens vous demandent des polices contre les incendies, contre les cambriolages, même sur la vie, mais jamais contre les accidents. Ce produit-là, il se vend quand les agents se démènent pour le vendre, ça paraît donc bizarre si c’est le client qui aborde lui-même le sujet. Deuxièmement, lorsqu’il y a un truc pas net, l’assurance accidents est la première chose à laquelle on pense. Par rapport à ce qu’il coûte, c’est de loin le contrat qui donne le droit aux plus grosses indemnités. Et c’est la seule police qui puisse être souscrite sans que l’assuré lui-même en sache rien. Aucune visite médicale n’est nécessaire. Pour celle-là, tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent, et il y a pas mal d’hommes qui se baladent aujourd’hui sans se douter que, pour leurs proches, ils valent plus morts que vivants.

— Nous proposons toutes sortes d’assurances.

Elle s’est remise à me parler de l’Automobile Club, et j’ai essayé de ne pas trop fixer mes yeux sur elle, sans succès. Puis elle s’est assise.

— Souhaiteriez-vous que j’en discute avec M. Nirdlinger, monsieur Huff ?

Pour quelle raison voudrait-elle discuter de son assurance avec lui, plutôt que de me laisser m’en charger ?

— Pourquoi pas, madame Nirdlinger.

— Cela ferait gagner du temps.

— Et le temps est important. Votre mari devrait s’en occuper sans tarder.

C’est là qu’elle m’a une fois de plus déconcerté :

— Quand nous aurons fait le point, lui et moi, alors vous pourrez le voir. Demain soir, ça vous serait possible ? Mettons vers sept heures et demie ? Nous aurons terminé de dîner.

— Demain soir me va très bien.

— Parfait, je vous attendrai.

Je suis monté dans ma voiture furieux de me montrer aussi stupide juste parce qu’une femme m’avait lancé un regard un peu appuyé. De retour au bureau, j’ai découvert que Keyes me cherchait. Keyes, c’est le chef du service Indemnisation, et l’homme au monde avec lequel il est le plus fatigant de traiter. Impossible de lui dire une chose aussi innocente que “on est mardi” sans qu’il aille consulter le calendrier, puis vérifier que c’est bien celui de cette année et pas de la précédente, puis s’enquérir de la société qui l’a imprimé, puis s’assurer que leur calendrier ne contredit pas celui du World Almanac. Autant d’efforts inutiles devraient l’aider à rester mince, pourrait-on croire, mais non. Les années passent et il devient de plus en plus gros, de plus en plus irritable, toujours à se disputer avec d’autres services au sein de la compagnie, à rester assis le col ouvert sans rien faire d’autre que transpirer, chercher querelle, argumenter, jusqu’à ce que le simple fait d’être dans la même pièce que lui vous file le tournis. Mais il n’a pas son pareil pour flairer une demande d’indemnisation bidon.

Dès que je suis entré, il s’est levé et s’est mis à rugir. Il s’agissait d’un contrat que j’avais préparé six mois plus tôt pour un camion que le propriétaire venait de brûler dans l’espoir de toucher un dédommagement. J’ai interrompu Keyes à la première occasion.

— Pourquoi vous râlez contre moi ? Je me souviens de ce dossier. Et je me rappelle clairement avoir attaché une note à cette demande de souscription au moment de l’envoyer, expliquant que je pensais qu’on devait faire une enquête approfondie sur ce bonhomme avant d’accepter de le couvrir. Sa tête ne me disait rien qui vaille, alors pas question que je…

— Walter, ce n’est pas contre vous que je râle. Je sais que vous avez réclamé une enquête. J’ai votre note ici même, sur mon bureau. C’est ça que je voulais vous dire. Si les autres services de cette compagnie faisaient preuve ne serait-ce que du quart de votre bon sens…

— Ah.

Du Keyes tout craché, même quand il avait quelque chose de gentil à vous dire, il fallait qu’il commence par vous mettre en rogne.

— Et écoutez ça, Walter. Non seulement ils ont validé le contrat sans se soucier une seule seconde de votre note, mais, après que le camion a brûlé avant-hier, malgré cet avertissement qu’ils avaient sous les yeux, eh bien ils auraient approuvé la demande d’indemnisation du type si cet après-midi je n’avais pas envoyé une dépanneuse, fait déplacer l’engin et découvert un tas de copeaux sous le moteur, prouvant qu’il avait lui-même mis le feu.

— Vous l’avez coincé ?

— Oh oui, il est passé aux aveux. Demain matin il plaidera coupable devant le juge, point final. Mais là où je veux en venir, c’est que si vous, rien qu’en voyant le type, vous avez pu avoir des soupçons, comment est-il possible qu’eux n’en aient eu aucun ? Oh, et puis zut, c’est sans espoir. Je voulais simplement que vous soyez au courant. Je vais envoyer une note à Norton. Je me dis que c’est une affaire à laquelle le président de cette compagnie devrait peut-être s’intéresser. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, si le président de cette compagnie avait des…

Il s’est interrompu, et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre. Keyes était un des vestiges de l’époque du vieux Norton, le fondateur de la société, et il n’avait pas une haute opinion du jeune Norton, qui avait succédé à son père à la mort de ce dernier. Le jeune Norton ne faisait jamais rien correctement, à en croire Keyes, et tous les employés craignaient qu’il ne les embrigade dans ce conflit. Si Norton junior était l’homme avec lequel nous devions traiter, soit, autant ne pas se faire mal voir de lui à cause de Keyes. Impassible, je n’ai pas relevé sa petite pique. Je ne savais même pas de quoi il parlait.

LORSQUE je suis retourné dans mon bureau, Nettie, ma secrétaire, était sur le point de partir.

— Bonne soirée, monsieur Huff.

— Bonne soirée, Nettie.

— Ah, j’ai mis un mot sur votre bureau, à propos d’une Mme Nirdlinger. Elle a appelé il y a dix minutes environ pour dire qu’il valait mieux que vous ne passiez pas demain soir, concernant ce renouvellement de police. Elle vous recontactera pour vous proposer un autre rendez-vous.

— Ah, merci.

Nettie s’en est allée, et moi je suis resté à regarder son mot. J’ai pensé au genre d’avertissement que j’allais joindre à cette demande de souscription-là quand je la recevrais – pour peu que je la reçoive un jour.

Pour peu que j’en joigne un.

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