PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PROLOGUE

Saint-Domingue, 41° C à l’ombre

Je m’appelle Manuel Gemoni. C’est tout ce qui me reste comme certitude. Depuis trois jours, je suis couché au pied d’une église, à quelques pas d’un âne mort. Comme lui, je suis sale et je pue. Ce matin, une vache famélique est venue nous rejoindre. Elle a léché le nez du bourricot avant de s’allonger sur un tas de paille entre nous deux. Dans l’ombre violette de l’édifice religieux, on ressemble à une tentative désespérée de crèche. Si l’on tient jusqu’à Noël, il y aura peut-être d’autres animaux, pour venir compléter le tableau.

Bientôt, sur cette place embrasée passera l’ogre, le monstre de l’île, l’abject vieillard. Et moi, avec jubilation, je le massacrerai. Sans tempérer le moins du monde ma résolution, une chose me trouble. Certes, je le hais de toute la force de mon âme.

Mais je ne sais pas pourquoi.

Ma pitoyable épopée a débuté il y a cinq semaines.

Ce matin-là, je m’étais levé à 7 heures tapantes. Ma compagne, Kiko, et notre bébé dormaient encore. On s’était couchés tard. En me réveillant, j’avais démarré le percolateur en l’entourant d’une serviette pour ne pas tirer du sommeil mes petites chéries. Après avoir allumé la télévision, j’avais introduit une cassette dans le vieux lecteur VHS afin de visionner un documentaire que m’avait enregistré un voisin peu enclin aux nouvelles technologies. C’était un reportage sur la fabrication des cigares, une passion que j’avais attrapée en rencontrant le patron de ma sœur, commissaire et grand amateur. Bizarre, le destin, parfois. Pendant que je sirotais mon café, j’ai vu pour la première fois, sur l’écran plat, les traits du vieillard qui allait changer le cours de mon existence. À la seconde où mes yeux ont rencontré son regard, un nouveau sentiment m’a envahi, quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : la haine. Une heure plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence, je ne retrouverais pas la paix avant de l’avoir assassiné. Pire, j’ai réalisé que j’en mourais d’envie. Sans le connaître, sans même savoir qui il était, je rêvais de lui crever les yeux, lui ouvrir le ventre et lui arracher la langue. Moi qui ne supportais pas de trouver une souris dans un piège ou un hérisson écrasé sur la route, je ne pensais plus qu’à tuer mon prochain. En tout cas, ce putain de prochain-là, cette horreur sur pattes.

Je l’ai vu, et tout ce que j’étais, tout ce en quoi je croyais, tout ce que je pensais être ma vie, en a été bouleversé. Rapidement, je ne me suis plus senti chez moi parmi les gens et les objets que j’aimais encore quelques heures plus tôt. Il fallait que je parte. Mon seul « chez-moi » serait face à cet homme, les yeux brûlant de haine, mes ongles lui 

déchirant la figure, mes dents lui mordant le nez, les paupières et la langue, mes mains lui arrachant le cœur. Ma place était là-bas, debout devant les entrailles fumantes de ce mort, hurlant vers le ciel mon désespoir de ne plus pouvoir le faire souffrir encore. Là-bas et nulle part ailleurs, couvert de rage et de sang, riant et urinant sur le visage de mon ennemi.

La haine allait être, durant les jours à venir, ma nouvelle maison, mon enfant et mon amie, et c’était bien ainsi.

Je n’ai pas tenté d’expliquer quoi que ce soit, ni à ma femme, ni à mes proches. Je n’avais pas le moindre espoir d’être compris. Je crois que j’avais peur également que l’on essaye de me retenir, de me raisonner, pourquoi pas de m’enfermer. Comment leur expliquer l’inexplicable ? Je n’avais qu’une seule chose sensée à faire : les ignorer et passer à l’action.

J’ai d’abord recherché l’endroit où le reportage avait été tourné. Deux jours et une nuit infernale à me repasser sans arrêt cette cassette pour tenter d’en noter tous les détails : rares inscriptions sur les murs, caractéristiques ethniques des habitants, flore, deux ou trois monuments un peu plus pompeux et moins délabrés que le reste… Trente-six heures affolantes à me plonger dans des livres de géographie, atlas et dépliants touristiques.

Enfin, j’ai fini par identifier le pays. Sans laisser de lettre, sans autres sentiments que l’impatience et une forme maligne d’exaltation, j’ai pris l’avion. Aller simple en classe touriste pour la République dominicaine.

Une fois sur place, rien n’a été facile.

Je me suis heurté à une montagne de difficultés. « Étranger » vient d’« étrange ». Ça fonctionne dans les deux sens. Tout était étrange là-bas, pour moi. Ce n’est qu’après dix jours d’errance sur l’île que j’ai commencé à trouver quelques repères, ceux de la survie. Puis j’ai fait des rencontres, pour tenter d’établir sinon des amitiés, au moins des liens. C’est grâce à eux, mes premiers complices, que j’ai finalement découvert l’endroit où j’allais pouvoir croiser le chemin de l’atroce visage, celui du monstre que j’étais venu massacrer.

D’après ce qui m’a été rapporté par des gens qui ne semblaient pas non plus le tenir en haute estime – certains crachaient même après avoir prononcé son nom –, le vieillard ne sortait de sa propriété que pour se rendre dans une petite fabrique de cigares à Carabello. On le voyait souvent traverser la place du village. C’était là qu’il avait été filmé par une caméra indiscrète. Et là que j’allais donc tenter ma chance et mettre fin à la sienne.

Avec les derniers billets qui me restaient, j’ai acheté un vieux revolver d’ordonnance et cinq balles emprisonnées dans la graisse et la rouille. Et je me suis rendu sur place.

Chaque journée s’est écoulée, plus liquide et brûlante que la précédente.

Épuisement et désespoir m’ont envahi peu à peu.

Aujourd’hui, seule la haine me fait encore tenir. Installé au pied de l’église, je l’attends. Loque en sueur à côté de mon âne, je n’ai plus de doute et plus d’envie, juste le rêve obsédant de massacrer cette ordure. Mon drame à moi, ma fortune désormais, porte le nom de ce vieillard absurde, ce monstre : « Darbier », sept lettres qui m’ont conduit jusqu’ici, à Carabello, sur cette place assassinée de soleil. Ma sœur Julie, Kiko, ma fille, tous mes amours d’hier n’existent plus. J’attends 

que vienne l’instant sublime, celui où mon revolver sortira ivre de ma poche, pointera sa bouche vers l’ogre pour que je puisse enfin, moi Manuel Gemoni, lui aboyer ma haine. Si l’abject ne vient pas jusqu’ici, je saurai quoi faire de l’une de ces balles. Je ne reviendrai pas chez moi porteur d’un tel fardeau…

Manuel Gemoni regarde pensivement la petite place. Il est arrivé au bout de son parcours. Sa lassitude est mauve et verte, barbouillée comme la peinture des maisons. Aujourd’hui, trois paysans sont venus observer le cadavre de l’âne. Il les a regardés sans vraiment les voir, puis il a fermé les yeux pour tenter de retrouver le chemin du sommeil, y récupérer un semblant de force pour un semblant de vie.

À cet instant précis, sous le pointillé solaire des feuilles d’acacia, deux hommes sont apparus. Le plus âgé est vêtu d’un costume léger, couleur verveine, d’une chemise en soie et d’un panama beige. Ses chaussures, en cuir marron, brillent malgré la poussière du sol. À ses côtés, celui qui se révélera être son garde du corps jette un regard circulaire sur la place.

Ils passent devant une minuscule cantina. Un chien orange urine sur le cadavre d’une moto. La chaleur ralentit le temps.

Quittant l’ombre des arbres, l’élégant patriarche avance maintenant en plein soleil. Sa peau a la couleur d’un marron glacé, avec des rides et des crevasses, presque noires, des plaques blafardes, comme du sucre séché. Ses épaules se balancent mécaniquement, comme si elles dirigeaient tout son corps. Il marche à pas lents mais réguliers, sans la claudication que l’on attendrait de son grand âge.

S’il s’était réveillé à cet instant, Manuel aurait pu apercevoir, luisant sous la visière du panama, les yeux terrifiants du vieillard, son regard citron aux iris dorés. Il aurait alors eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé de cauchemar, ni d’homme. Ce squelette, qui s’apprête à contourner l’église, c’est bien l’être détesté qu’il est venu chercher. Celui dont il a trois photos, pliées dans la poche arrière de son pantalon.

Le chien, désormais couché au pied de la moto, gueule ouverte et langue pendante, observe le vieux qui s’éloigne. Pourquoi n’aboie-t-il pas pour prévenir Manuel ? L’homme va bientôt quitter la place, et il sera trop tard. Trois cochons noir et rose traversent en contrebas. Ils s’arrêtent pour explorer une flaque de boue.

Manuel ne se réveille toujours pas.

Encore quelques pas.

Les deux hommes sont désormais hors de vue, derrière l’église.

Trop tard, le jeune homme n’a toujours pas bougé.

C’est fini.

Il ne le sait pas encore parce qu’il dort, mais son voyage à l’autre bout du monde n’aura servi à rien.

Combien de jours tiendra-t-il avant d’utiliser son revolver pour quitter l’île ?

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PREMIÈRES LIGNE #76, Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

PREMIÈRES LIGNE #76

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

OUVERTURE

Médiocrement installé sur un fauteuil en velours dont il sent les ressorts usés, il essaie de se redresser pour étendre ses jambes trop longtemps immobiles. Il mesure chacun de ses gestes, comme s’il s’agissait de maintenir la subtile harmonie dont il est à la fois le centre et le destinataire privilégié. Il vient de fermer les yeux. Le dialogue des violons qui murmurent dans l’obscurité le fameux aria de la troisième suite de Bach lui laisse oublier ses membres endoloris. La musique a libéré son esprit, discipliné son corps et affiné ses sens. Les notes se sont mêlées aux effluves d’un parfum qu’il reconnaît sans peine. Un grand parfum, classique lui aussi. Un concentré de charme et de séduction, une manière de prolonger le corps au-delà de la peau. De le célébrer. Son imagination le distrait un instant du plaisir immédiat auquel il s’était abandonné. Il pense à sa voisine, à ce qu’il peut deviner de la douceur de ses jambes et de la docilité de sa chair. Il éprouve le désir de la toucher, de poser sa main sur sa cuisse, de sentir à travers le bas le muscle souple de sa jambe. Mais il se retient. Ce n’est pas de la timidité. Plutôt un mode de gestion du plaisir. Il sait qu’il découvrira dès cette nuit ce que cachent et révèlent les vêtements élégants qu’elle porte pour lui. Mais il préfère ce que ses sens lui offrent aux promesses de son imagination. Il respire profondément pour reprendre contrôle de lui-même. Hélas, le parfum est comme un sortilège. C’est vrai qu’elle est belle et désirable. C’est vrai qu’elle attend de cette nuit la même chose que lui, qu’elle le sait, et qu’elle sait très bien qu’il le sait aussi. Mais les jeux d’adultes seraient insipides sans le contrôle des passions par l’intelligence du désir. Il se retient, se concentre, s’oblige à suivre la ligne mélodique d’un air qu’il connaît par cœur et qu’il redécouvre chaque fois. Il est sur le point d’y arriver quand une vibration légère secoue sa poitrine.

Il sort son téléphone de la poche intérieure de sa veste et en consulte discrètement l’écran. Une icône stylisée lui apprend qu’il vient de recevoir un message. Vaguement agacé par cette irruption indélicate de la vie profane dans l’espace sacré de son balcon d’opéra, il pousse un léger soupir qu’il dissipe aussitôt. Il murmure un mot d’excuse à l’oreille de sa voisine, se lève pour gagner le couloir, puis les toilettes. Personne. Il active le menu de son appareil et comprend vite que le message est codé. C’est Lui. Une urgence manifestement. Il lit le texte en lui appliquant directement le code convenu, esquisse un sourire et rejoint le balcon au moment où l’orchestre achève la seconde gavotte. Il dispose de quelques secondes pour prendre congé de la femme qui s’est retournée vers lui, manifestement intriguée.

— Je vous prie de m’excuser, une urgence. Soyez certaine que j’en suis désolé. J’espère que vous n’en serez pas fâchée, et que vous saurez me laisser une chance de rachat.

Sans lui laisser le temps de répondre, il disparaît au moment où retentit la gavotte dont il fredonne les premières notes.

Il lui faut faire vite. Il saute dans un tram presque vide qui le dépose à quelques pas de chez lui. Il a encore en tête les volutes de l’aria et le parfum voluptueux de celle qu’il a dû abandonner. Dommage, ce ne sera pas pour cette nuit. L’ascenseur le conduit au dernier étage de l’immeuble cossu où il vit depuis son affectation à Strasbourg. Il ouvre la porte de son appartement et se précipite vers la grande terrasse d’où il peut contempler tout le centre-ville. La cathédrale illuminée dresse son unique clocher tel un phare dans un monde sans Dieu. Il n’a pas le temps de méditer sur la grâce de ces pierres jetées vers le ciel par la foi des hommes. Il saisit son téléphone et relit le message. Il est 21 h 38. Il dispose de moins d’une heure. Les consignes sont claires. Le point de ralliement aussi. Il ne devrait pas y avoir de problème. Il retourne dans le salon, se dirige vers un tableau, un ange de lumière peint et offert par une artiste locale. Il sourit au souvenir de la nuit qu’ils ont passée ensemble, ôte le tableau du mur et laisse apparaître un petit coffre qu’il ouvre pour en sortir une arme de poing et un silencieux qu’il y adapte avec application. Il vérifie le chargeur, ferme le coffre, remet le tableau en place.

Avant de quitter l’appartement, il prend le temps de s’arrêter devant un miroir qui lui renvoie l’image d’un bel homme qui a su garder une carrure d’athlète malgré l’approche de la cinquantaine. Depuis l’adolescence, il n’a jamais cessé de prendre soin de son corps, de le durcir, de l’assouplir. Ses cheveux qui tirent sur le roux attirent l’œil sur un visage où brille un regard moqueur. Il ôte le nœud papillon dont la couleur soutenue tranche avec la blancheur immaculée de sa chemise. Trop voyant. Il en profite pour échanger son costume contre des vêtements plus sobres, endosse une veste grise qu’il ajuste sur ses épaules, y glisse le pistolet et quitte son appartement avec un soupçon d’excitation. Décidément se dit-il, la vie vaut la peine d’être vécue.

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PREMIÈRES LIGNE #75, Les nouveaux prophètes Asa Larsson

PREMIÈRES LIGNE #75

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Le livre en cause

Les nouveaux prophètes : une enquête de Rebecka Martinsson,

Asa Larsson

Précédemment paru sous le titre : Horreur boréale, Les nouveaux prophètes a été son premier roman à paraître dans la Série Noire.

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, récompensée par le prix du Premier Roman policier suédois en 2003, elle a fait une entrée fracassante en littérature.

PUIS VINRENT LE SOIR ET LE MATIN DU PREMIER JOUR

Ce n’est pas la première fois que Viktor Strandgård meurt. Cette fois, il est couché sur le sol du temple de cristal, les yeux levés vers les immenses fenêtres de toit. Plus rien ne le sépare de la nuit hivernale.

Je ne peux pas être plus près, songe-t-il. Dans cet endroit, sur la colline du bout du monde, le ciel est si proche qu’on a l’impression de pouvoir le toucher, simplement en tendant la main.

Dehors, l’aurore boréale ondoie, tel un dragon dans la nuit. Les étoiles et les planètes semblent s’écarter au passage de ce prodige de lumière qui, sans hâte, se fraie un chemin le long de la Voie lactée.

Viktor Strandgård suit sa course des yeux.

Je me demande si elle chante, pense-t-il encore. Comme une baleine solitaire au fond de l’océan.

Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle s’arrête. Interrompt une seconde son imperturbable voyage. Contemple Viktor Strandgård de son regard de menthe glacée. Car en vérité, allongé là, il est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

Tandis qu’il regarde le dragon dans les yeux, c’est à sa première mort qu’il pense. À ce jour de dégel où, 12heureux et insouciant, sa guitare sur le dos, il dévalait à bicyclette la longue pente qui conduit au croisement entre Adolf Hedinsväg et Lundbohmsväg. Il se souvient du moment où il a senti les pneus de son vélo déraper sur la route gelée, alors qu’il tentait de freiner. Il revoit la femme arrivant sur sa droite dans sa Fiat Uno. Il se rappelle le regard qu’ils ont échangé, sachant tous les deux que l’inéluctable glissade vers la mort avait commencé.

C’est avec cette image dans la tête que, pour la deuxième fois de sa vie, Viktor meurt. Des pas approchent, mais il ne les entend pas. La vue de la lame brillante du couteau lui est épargnée. Son corps gît sur le sol du temple comme une enveloppe vide et se laisse transpercer. Encore et encore. Et là-haut, au firmament, le dragon reprend sa route, indifférent.

Lundi 17 février

L’angoisse la fit sursauter et ce fut le bruit de sa respiration précipitée qui tira Rebecka Martinsson de son sommeil. Elle ouvrit les yeux dans le noir avec l’impression très nette qu’il y avait quelqu’un dans son appartement. Elle resta allongée sans bouger, aux aguets, mais n’entendit que le bruit de son propre cœur battant dans sa poitrine comme celui d’un lapin effrayé. Elle chercha son réveil digital sur la table de chevet et trouva à tâtons le bouton pour l’allumer. Trois heures quarante-cinq. Elle s’était couchée quatre heures plus tôt et se réveillait déjà pour la deuxième fois.

C’est le boulot, songea-t-elle. Je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle avait la nuque raide et un début de migraine. Elle avait probablement grincé des dents en dormant. Ce n’était plus la peine d’insister. Elle s’enroula dans sa couette et se rendit dans la cuisine. Ses pieds trouvèrent le chemin dans le noir. Elle mit en route la cafetière et la radio. Laissa la mélodie d’interruption des programmes défiler en boucle comme un appel à la prière lancinant, tandis que l’eau coulait dans la cafetière et qu’elle prenait sa douche.

Elle ne prit pas la peine de sécher ses longs cheveux et but son café tout en s’habillant. Durant le week-end, elle avait repassé et suspendu ses vêtements de la semaine dans la penderie. On était lundi. Sur le cintre du lundi étaient accrochés un corsage ivoire et un tailleur bleu marine de chez Marella. Elle renifla ses collants de la veille. Ils feraient l’affaire. Ils plissaient un peu aux chevilles, mais en tirant dessus et en les repliant sous les orteils, cela ne se verrait pas. Il faudrait juste éviter d’enlever ses chaussures. Elle s’en fichait complètement. La lingerie et les collants n’avaient d’importance que si on avait des raisons de penser que quelqu’un allait vous déshabiller et il y avait un certain temps que Rebecka ne portait plus que des sous-vêtements déformés et grisâtres.

Une heure plus tard, elle était au bureau, assise devant son ordinateur. Les mots déferlaient dans son cerveau comme un torrent de montagne, coulaient le long de ses bras et se déversaient dans ses doigts qui couraient sur les touches du clavier. Au travail, son esprit était au repos. Le malaise de ce matin s’était envolé.

C’est drôle, songea-t-elle. Je dis à mes collègues du cabinet que j’en ai marre de travailler alors que, en réalité, il n’y a que lorsque je travaille que je suis en paix avec moi-même et que je me sens heureuse. C’est quand je m’arrête que l’anxiété prend le dessus.

La lumière de l’éclairage public pénétrait à peine par les grandes fenêtres à croisillons. Il y avait déjà 15quelques voitures dans la rue, mais bientôt la circulation transformerait le paysage sonore en un bruissement sourd et continu. Rebecka se recula dans son fauteuil de bureau et lança l’impression. Dans le couloir encore plongé dans l’obscurité, l’imprimante reprit vie et livra sa première commande de la journée. La porte de la réception claqua. Elle soupira et regarda l’heure. Six heures moins dix. Finie la tranquillité.

Elle essaya d’entendre qui venait d’arriver, mais les épais tapis du corridor étouffaient le bruit des pas. Au bout de quelques secondes, Maria Taube poussa la porte de son bureau avec la hanche, parce qu’elle avait un mug de café dans chaque main.

« Je te dérange ? »

Rebecka remarqua qu’elle tenait sous son bras droit le document qu’elle venait d’imprimer.

Jeunes avocates fiscalistes, les deux femmes travaillaient au cabinet Meijer & Ditzinger, situé au dernier étage d’un bel immeuble fin XIXe sur Birger Jarlsgatan. Tapis persans semi-antiques dans le corridor, confortables canapés et fauteuils en cuir patiné disposés ici et là, l’endroit respirait l’expérience, le pouvoir, l’argent et l’excellence. Tout avait été mis en œuvre pour inspirer confiance et respect.

« Quand je mourrai, je serai tellement fatiguée que je n’aurai qu’un seul souhait, qu’il n’y ait pas de vie après la mort, soupira Maria en posant un café sur le bureau de Rebecka. Mais je suppose que nous ne sommes pas d’accord sur ce point, Margaret Thatcher ! Tu es arrivée à quelle heure ? À moins que tu ne sois pas rentrée chez toi depuis que je t’ai quittée hier ? »

Elles avaient travaillé toutes les deux jusque tard dans la soirée de dimanche et Maria Taube était partie la première.

« Je viens d’arriver », mentit Rebecka en lui prenant la photocopie des mains.

Maria s’écroula dans le fauteuil des visiteurs, retira ses escarpins en cuir hors de prix et remonta les jambes sous ses fesses.

« Quel temps ! » gémit-elle.

Rebecka regarda dehors d’un air surpris. Une pluie froide martelait les vitres. Elle ne s’en était pas aperçue. Elle ne se souvenait pas s’il pleuvait quand elle était sortie de chez elle ce matin. En y réfléchissant, elle ne se rappelait même plus si elle était venue à pied ou si elle avait pris le métro. Elle regarda, songeuse, les gouttes d’eau ruisselant sur les carreaux.

Ah, l’hiver à Stockholm… Il valait mieux penser à autre chose quand on mettait le nez dehors. Là où elle avait grandi, c’était une autre histoire. L’aube bleue du milieu de l’hiver, la neige qui craquait sous les pieds. Et puis cette saison qui n’existait que là-bas, où ce n’est plus tout à fait l’hiver, mais pas encore le printemps. Quand elle partait à skis de la maison de sa grand-mère à Kurravaara et qu’elle longeait la rivière jusqu’à la cabane de Jiekajärvi. Pour se reposer, elle s’asseyait contre le tronc d’un pin dont l’écorce brillait comme du cuivre rouge au soleil, sur la toute première tache de terre nue. Un thermos de café, une orange et des tartines dans son sac à dos.

La voix de Maria la rappela à la réalité. Son esprit lutta un peu, voulut s’échapper à nouveau, mais elle se ressaisit et revint à sa collègue qui la regardait en haussant les sourcils.

« Hello, je suis toujours là ! Je te demandais si tu avais l’intention d’écouter les infos.

— Oui, oui, absolument. »

Rebecka se pencha pour attraper le poste de radio sur le rebord de la fenêtre.

Qu’est-ce qu’elle est maigre, se dit Maria en regardant le décolleté de Rebecka qui apparaissait dans l’échancrure de sa veste. Sa cage thoracique est une vraie planche à laver. Pour un peu, on pourrait faire de la musique dessus.

Rebecka monta le son de la radio et les deux femmes inclinèrent la tête, comme si elles priaient, les mains jointes autour de leur mug de café.

Maria cligna des paupières. Elles étaient comme de la toile émeri sur ses yeux fatigués. Le dossier pour le procès en appel dans l’affaire Stenman devait être terminé aujourd’hui. Måns allait la tuer si elle lui demandait un nouveau délai. Elle avait des brûlures d’estomac. Elle se promit de ne plus boire un seul café avant le déjeuner. Elle avait l’impression de vivre comme une princesse dans une tour. Jour et nuit, soirs et week-ends, elle restait enfermée dans ce bureau avec ces vieux schnocks qui pouvaient tous aller se faire foutre, et ces jeunes loups qui lui mataient les seins pendant que la vie s’écoulait dehors. Elle ne savait plus très bien si elle devait continuer de se lamenter ou bien changer d’existence et, de toute façon, à la fin de la journée, il lui restait juste assez d’énergie pour se traîner devant sa télé et s’endormir dans sa lumière bleue apaisante.

« Il est six heures et vous écoutez les informations. Un homme de trente ans, qui était aussi une figure célèbre de l’Église de Suède, a été retrouvé mort tôt ce matin, au temple de cristal, à Kiruna, siège de l’Église de la Force originelle. La police de Kiruna n’a pas commenté le meurtre pour l’instant, mais nous savons d’ores et déjà qu’aucun suspect n’a été arrêté et que l’arme du crime n’a pas été retrouvée.

Une étude récente montre que de plus en plus de communes ne respectent pas les lois de protection sociale… »

Rebecka pivota si brusquement sur son fauteuil en voulant éteindre précipitamment la radio qu’elle se cogna la main sur le rebord de la fenêtre et se renversa dessus la moitié de son café.

« Viktor, s’exclama-t-elle. Ça ne peut être que lui. »

Maria la regarda d’un air étonné.

« Viktor Strandgård ? Le gosse qui est revenu du paradis ? Tu le connaissais ? »

Rebecka pinça les lèvres et évita le regard de Maria. Le visage fermé et dénué d’expression, elle fixa la tache de café sur sa jupe.

« J’en ai entendu parler comme tout le monde. Mais je n’ai pas mis les pieds à Kiruna depuis des années. Je ne connais plus personne là-bas. »

Maria se leva de son fauteuil et s’approcha de Rebecka. Elle lui prit des mains le mug auquel elle s’accrochait comme si lui seul l’empêchait de tomber de sa chaise.

« Si tu dis que tu ne le connais pas, ça me va, ma belle, mais là, je te signale que tu ne vas pas tarder à 19t’évanouir. Tu es blanche comme un linge. Penche-toi en avant et mets la tête entre tes genoux. »

Rebecka obéit comme une écolière. Maria alla chercher du papier absorbant pour nettoyer la tache de café sur le tailleur. Lorsqu’elle revint, Rebecka s’était redressée.

« Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Oui, oui, répondit Rebecka distraitement en suivant d’un air absent les gestes de sa collègue qui continuait de frotter. Je le connaissais, oui.

— Mmm, tu ne m’as même pas laissé le temps de sortir mon détecteur de mensonge. Tu es triste ?

— Triste, je ne sais pas. Effrayée plutôt.

— Effrayée ? »

Maria s’arrêta de frotter.

« Pourquoi effrayée ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’on… »

Rebecka n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna avec un bruit strident. Elle sursauta et regarda fixement l’appareil, sans décrocher. Au bout de la troisième sonnerie, Maria souleva le combiné. Elle posa la main sur le micro pour qu’on ne puisse pas l’entendre et dit en chuchotant :

« C’est pour toi et l’appel doit venir de Kiruna parce que la personne au bout du fil s’exprime en langage de Moumine. »

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PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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PREMIÈRES LIGNE #73, La tombe maudite de Christian Jacq

PREMIÈRES LIGNE #73

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les enquêtes de Setna Volume 1,

La tombe maudite

de Christian Jacq

— 1 —

Le Vieux était né vieux, et ne s’en portait pas plus mal. Héritier d’une longue lignée dont certains croyaient qu’elle remontait au règne du premier pharaon, il disposait d’un élixir de jouvence : le bon vin. Un blanc sec et fruité pour se réveiller le matin, un rouge corsé au déjeuner, un rosé léger l’après-midi, et un grand cru pendant le dîner. Assurant l’indispensable hydratation, ces admirables produits, fruits du mariage entre la nature et l’intelligence humaine à son meilleur, étaient des remèdes contre toutes les maladies.

Combien de jeunes, abreuvés à l’eau, manquaient de forces ? Certes, la bière n’était pas à dédaigner, surtout à la saison des chaleurs ; mais rien ne remplaçait le vin. Propriétaire d’une vigne proche de Memphis, la capitale économique de l’Égypte, le Vieux en avait confié l’exploitation à deux spécialistes qu’il surveillait de près. Étiquetées, les jarres étaient entreposées dans une cave équipée d’une double porte et de solides verrous, à l’abri des pillards.

Contraint de travailler afin de payer ses employés, le Vieux avait trouvé une place d’intendant, au service d’un riche notable, habitant une vaste villa qui abritait divers corps de métiers. Il fallait surveiller en permanence ce petit monde et traquer les éventuels tire-au-flanc, prompts à profiter du moindre relâchement. Ce n’était pas avec le Vieux que la jeunesse se laisserait aller !

Bénéficiant d’une journée de congé printanière, il avait inspecté sa cave et débouché quelques jarres anciennes, datant des premières années du règne de Ramsès II, devenu un héros vénéré après la bataille de Kadesh où il avait repoussé les Hittites1, désireux de conquérir l’Égypte. Bien gérées, les Deux Terres, la Haute et la Basse-Égypte, jouissaient d’une prospérité profitable à tous.

Le pharaon avait érigé une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le Delta, non loin du couloir syro-palestinien, chemin d’invasion, mais il n’oubliait pas d’embellir les grands sites traditionnels, comme Thèbes, la cité du dieu Amon qui avait animé son bras à Kadesh, ou Abydos, le territoire sacré d’Osiris, détenteur du secret de la résurrection et maître des « Justes de voix ».

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout, sauf une sévère migraine, peut-être due à un excès de blanc liquoreux. Marchant au hasard, en cette douce fin de soirée, le Vieux avait franchi la frontière séparant les zones cultivées du désert.

Au pied d’une dune, il s’était endormi.

L’air frais de la nuit le réveilla, et il contempla des milliers d’étoiles formant l’âme de Nout, la déesse-Ciel. Malgré ses courbatures, le Vieux se serait adonné à la contemplation si, soudain, une bourrasque ne l’avait à moitié recouvert de sable. Pestant et crachant, il se releva.

En quelques instants, le ciel se chargea de nuages noirs qui se livrèrent un violent combat. Des éclairs zébrèrent les nuées, le sol se mit à trembler, le sommet de la dune se dilata.

Ce n’était ni un cauchemar ni un phénomène normal ; les démons du désert venaient de déclencher un cataclysme. Conscient d’avoir peu de chances de survie, le Vieux partit droit devant lui, à la recherche d’un abri. Incapable de se repérer dans un paysage devenu chaotique, il chancelait à chaque pas ; mais sa robuste constitution le servit, et il refusa de céder au découragement.

Alors que le souffle lui manquait, il discerna un tas de pierres. S’emparant d’un silex pointu, il creusa un trou et, recroquevillé, se recouvrit de débris de calcaire. Quelle triste fin, le gosier sec, loin de sa cave chérie ! À cette idée révoltante, il décida de tenir bon.

Et le tumulte se calma.

Glacial, le vent le fit frissonner. S’extrayant avec peine de son linceul de pierrailles, le Vieux regarda autour de lui. De nouvelles dunes entrecoupées de ravins, des végétaux déchiquetés, des cadavres de fennecs et de rongeurs… Et, là-bas, une silhouette humaine !

Le Vieux aurait dû appeler, faire de grands gestes, courir en direction de cet autre rescapé, mais un étrange instinct lui imposa de rester tapi et d’observer.

Grand bien lui en prit.

Armé d’un long poignard, l’homme inspecta les environs, puis indiqua à ses compagnons que la voie était libre.

À l’évidence, ils sortaient d’une tombe qui avait résisté à la tourmente !

Un abri pour des égarés ou… le but d’une bande de pillards ? Le Vieux aurait dû décamper, mais la curiosité fut la plus forte. Les malfaisants avaient tous le visage couvert d’une étoffe grossière, ne laissant apparaître que les yeux ; impossible de distinguer leurs traits. Vêtus d’une longue tunique, ils entourèrent l’homme au poignard.

Ce dernier leva son arme vers le ciel, comme s’il voulait percer les nuages épais.

Un interminable éclair zébra les nuées, et la foudre tomba à quelques pas du groupe, se condensant en une boule de feu. À une vitesse folle, elle traça un cercle autour de lui avant de disparaître dans le sable.

Pas le moindre doute : l’homme au poignard était un mage noir, et de la pire espèce ! Il commandait aux éléments, déclenchait la tempête et maniait la puissance de Seth, maître de la foudre et de l’orage.

Tétanisé, le Vieux crut sa dernière heure arrivée. Le sorcier allait ressentir sa présence et le clouerait au sol afin de l’anéantir.

Le mage sortit du cercle où ses acolytes demeurèrent prisonniers et pénétra à l’intérieur de la tombe.

En se tâtant, le Vieux constata qu’il était toujours vivant. Cette fois, il fallait déguerpir ! Il en avait trop vu, et sa gorge se desséchait davantage à chaque instant.

Agitées de tremblements, ses jambes refusèrent de lui obéir. Cette défaillance le servit, car le sorcier ressortait déjà du sépulcre, portant un objet allongé et de grande taille, recouvert d’un voile rouge. Marchant à pas très lents, il le déposa au centre du cercle.

Et sa voix retentit, grave, si impérieuse que le Vieux frissonna.

— Voici le trésor des trésors, le secret de la vie et de la mort.

Il ôta le voile.

Apparut un vase doté d’un socle solide, de forme oblongue, à la panse légèrement renflée, et fermé par un épais bouchon de pierre.

Incapable de se retenir, l’un des voleurs s’approcha de l’inestimable objet. Au moment d’ôter le bouchon, il regarda le mage qui demeura les bras croisés.

À peine la main toucha-t-elle la pierre qu’une fumée orangée sortit du vase et enveloppa le profanateur. Étonné, il recula ; oppressé, il ouvrit une bouche béante, tel un poisson hors de l’eau. Asphyxié, il s’effondra.

Le mage recouvrit le trésor du voile rouge.

— Vous avez contemplé le vase scellé2 contenant le mystère suprême, révéla-t-il à ses complices. Qui en connaît le secret détient la véritable puissance. Et vous, bande de petits criminels, bénéficiez d’un privilège dont vous n’êtes pas dignes ; c’est pourquoi vous devez disparaître. Vous avez dégagé l’accès à la tombe maudite, votre tâche est achevée, je n’ai plus besoin de vous.

Un costaud s’insurgea.

— Vous nous aviez promis…

Le mage s’empara du vase et le fit tournoyer. La fumée orangée se répandit avec une rapidité surprenante, noyant les adeptes du sorcier. Leurs chairs grésillèrent, et des cris d’agonie déchirèrent le silence du désert.

Quand il constata qu’il ne restait presque rien des cadavres, le mage noir, à présent possesseur du vase scellé, s’éloigna en direction de l’Orient. Enfin, le soleil de l’aube perçait les nuages.

Prudent, le Vieux attendit un long moment avant de se redresser. Flageolant, il s’aventura sur le lieu du massacre, se demandant s’il n’avait pas été la proie d’un cauchemar.

La présence de débris d’ossements humains calcinés lui prouva le contraire. Une décision s’imposait : ne parler à personne de cette tragédie.

Mourant de soif, le Vieux regagna la zone des cultures et le monde des vivants.

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