PREMIÈRES LIGNE #85 : ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

PREMIÈRES LIGNE #85

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

Gagnant du grand prix
SUSPENSE 2019

Prologue

Toussaint

La brume matinale semblait ne jamais devoir se dégager des blocs de kersanton, de granit et de marbre, conférant à l’endroit une atmosphère mystique.

Les croix brisées et les flambeaux renversés étaient figés dans le temps.

Quelques hauts édifices, remontant pour certains au XVIIIe siècle, parvenaient à émerger, régnant telles des vigies éternelles.

Les chrysanthèmes fraîchement coupés, d’un violet vif, juraient presque avec l’ornementation désespérément pauvre du carré, en cette veille de Toussaint.

Chaque année, alors que l’automne glissait doucement vers l’hiver, il venait ici, dans le cimetière de Saint-Martin, que d’aucuns appelaient encore le cimetière de Brest, accomplissant ainsi son pèlerinage annuel. À sa façon, il honorait leur mémoire, ou du moins, ce qu’il en restait. C’était une manière aussi de se faire pardonner pour tous ses crimes.

Rien ne justifiait la fin qui leur avait été destinée ni la souffrance que ces familles avaient endurée pendant tant d’années.

Il savait que le temps de la rédemption était venu, et que les innocents deviendraient bientôt les coupables. Alors, elles seraient enfin délivrées, et peu importerait le prix à payer.

La vérité allait être mise au jour, et ne pourrait plus – non, plus jamais – être oubliée.

Première partie – Wild Wild Brest

Chapitre 1

Into the black

Onze jours. Onze jours déjà que la tempête du siècle s’était abattue sur Brest et ses environs, morcelant un peu plus ses côtes déjà maintes fois déchirées par les immuables caprices de l’océan. Dehors il faisait nuit. Une nuit grise et humide, qui semblait s’être emparée de l’extrémité de la pointe bretonne en amorce de l’hiver.

Contemplant un horizon noir comme l’abîme, perché au-dessus du port, un homme ressentait l’impact des trombes d’eau mêlées de sel venues heurter la baie vitrée de sa salle de séjour. Au-dehors, les mâts s’entrechoquaient toujours plus fort. Il ferma les yeux. L’espace d’un instant, il perdit le contact avec la réalité.

La violence des éléments déchaînés et rien d’autre.

Il regarda de nouveau devant lui, croisant son propre reflet. La trentaine bien frappée, il était grand et mince, le teint plus clair que la normale. Sur l’un des pontons de la marina, il distingua deux silhouettes, l’une d’elles tentant désespérément d’amarrer un petit bateau à quai, pendant que l’autre, sans doute un enfant, attendait tant bien que mal, debout sous la pluie. Peut-être un père et son fils, qui avaient décidé de prendre la mer malgré le contexte excessivement défavorable, et qui avaient très vite dû rebrousser chemin. Sage décision.

Il s’éloigna de la fenêtre et se rapprocha de la table basse. Il termina son verre de vodka glacée, remonta sa capuche, enfila sa veste kaki – sa préférée – ainsi qu’une paire de chaussures étanches noires et empoigna son sac à dos bandoulière. Il n’oublia pas d’attraper ses lunettes de soleil. Au cas où.

***

Yoran Rosko adorait photographier en conditions hostiles, spécialement de nuit. Spécialement par temps de pluie. Il affectionnait particulièrement les territoires inexplorés et à l’abandon. Six ans auparavant, alors que l’hiver s’achevait lentement, il s’était offert une excursion nocturne sur le plateau des Capucins, alors en pleine réhabilitation. Il y avait réalisé l’une de ses meilleures séries. Quelques années plus tard, il avait poussé l’expérience un peu plus loin, en réalisant une visite non autorisée sur le site du cimetière de bateaux de Landévennec, profitant d’une rare nuit de neige pour immortaliser les lieux.

Ce soir-là, il avait décidé d’investir la prison maritime désaffectée de Pontaniou. Construite aux prémices du XIXe siècle sur les ruines d’un refuge pénitentiaire pour prostituées, elle avait été définitivement abandonnée en 1990, après avoir connu plusieurs vies. Cette expédition, il l’avait en tête de longue date. Renouer avec le passé carcéral de sa ville, c’était un peu comme voyager dans le temps.

Il fit le trajet depuis chez lui à pied, sous une pluie torrentielle qui aurait suffi à transformer un désert en champ de primevères en une nuit.

Il n’avait pas cherché à s’attarder dehors, les conditions climatiques ne s’y prêtant guère. Arrivé à l’intérieur de l’ancienne prison – il n’avait eu qu’à enjamber quelques gravats et entrer par la porte principale –, il commença par se laisser imprégner par l’endroit, seulement éclairé par les reflets des lumières de la ville. Il posa son matériel au sol. Il dégoulinait d’eau. Lui aussi.

Après quelques minutes dans un silence total, il alluma sa lampe de poche, en prenant soin de ne pas poser les yeux sur le faisceau. Les murs avaient tant d’histoires à raconter. Militaires, ouvriers, civils, ils étaient nombreux à avoir sacrifié une partie de leurs vies à cette immense bâtisse de granit. PENDANT QUE TU BAISES MA FEMME, JE NIQUE TON CHIEN CONNARD ! Yoran était loin d’être le premier curieux à investir le site, et certains des visiteurs précédents avaient manifestement tenu à marquer leur passage.

Une fois qu’il se sentit faire partie intégrante du lieu et de son environnement, il sortit son appareil photo reflex Hasselblad du sac, choisit les objectifs appropriés, et réalisa sa série, qu’il avait déjà prévu d’intituler « Prison outbreak ». Il passa ainsi près de deux heures à arpenter les 

couloirs de l’ancienne prison et à pénétrer dans certaines de ses cellules. Il se demanda à plusieurs reprises comment un tel bâtiment avait pu demeurer en activité jusqu’en 1990.

Alors que la nuit était déjà bien entamée, il s’estima assez satisfait de sa sortie.

Pendant qu’il rangeait son matériel, s’apprêtant à affronter une nouvelle fois la pluie battante qui l’attendait, il entendit un grattement répété derrière lui. Parcouru par un frisson, il se retourna, les sens en alerte, puis finit par lâcher un demi-sourire. C’était un chat noir. Et blanc.

***

Une fois de retour chez lui, Yoran savait que la seule chose qu’il avait à faire était d’aller dormir. Il aimait son lit. Il s’empressa donc de prendre une vraie douche, et après avoir jeté un regard rapide à ses clichés, plongea pour de bon dans l’obscurité.

***

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that

PREMIÈRES LIGNE #84 : La Frontière de Patrick Bard

PREMIÈRES LIGNE #84

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La Frontière de Patrick Bard

Avertissement de l’auteur


Ciudad Juárez est bien la ville violente décrite dans le roman. De la même façon, les conditions de travail des ouvrières de la frontière, aussi incroyables puissent-elles paraître, correspondent strictement à la réalité. La série d’assassinats dont il est question ne relève, hélas, pas que de la fiction, et plus d’une centaine de femmes ont mystérieusement disparu dans les dernières années à Juárez. Des dizaines d’entre elles ont été retrouvées mutilées, violées et assassinées. Certains responsables de ces meurtres ont été identifiés et arrêtés, mais l’ensemble de l’affaire n’a jamais été complètement élucidé.

Les ressorts romanesques et le dénouement de cet ouvrage sont donc de pure fiction, tout comme les personnages, même si certains traits de caractère ont été empruntés à des personnes existantes.

PREMIÈRE PARTIE

LA VILLE OÙ LE DIABLE A PEUR DE VIVRE

Frontière américano-mexicaine.

7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.

En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.

Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.

Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.

Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.

Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.

La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.

L’une des femmes se tourna vers Dolores.

— Toujours rien ? elle chuchota.

— Non. Tu me l’as apporté ?

L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.

Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.

Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.

Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.

Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.

Une voix féminine aboya un nom.

Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.

Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.

Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.

Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.

Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.

La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.

— Alors ? Tu les as eues, cette fois ?

— Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.

La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe.

Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.

— Tu te fous de moi ?

— Non, madame, je vous jure que…

— Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.

Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.

— Baisse ta culotte !

Le visage de Dolores se ferma.

— Si je refuse ?

La surveillante montra la porte du menton.

Très lentement, les doigts de Dolores Guevara firent sauter les boutons de la blouse rose. Puis disparurent sous une robe-chasuble pour ramener sur ses mollets déjà striés de varices sa culotte vierge de toute souillure.

La femme se leva, fit le tour de son bureau et releva d’un index inquisiteur l’ourlet de la robe. Puis elle se pencha en avant afin de vérifier qu’aucun fil ne pendait de la sombre toison offerte à son regard.

— Tu connais le règlement. Tu dois subir un test de grossesse. Allez, rhabille-toi et reviens me voir avant la fin de la semaine. Avec le résultat.

Tandis qu’elle sortait à pas lents en se rajustant, Dolores entendit appeler un autre nom. Sa lèvre inférieure fardée de rouge tremblait encore un peu.

« Plus de règles, plus de travail. Il n’y a pas de place ici pour les femmes enceintes. »

Chacun des mots employés par le directeur des ressources humaines lors de son embauche, six mois auparavant, résonnait encore dans son esprit.

Depuis, à deux reprises, la pointe acérée d’une aiguille à tricoter avait fouaillé son utérus. La dernière fois, elle avait bien failli y rester.

Et l’autre qui ne voulait jamais faire attention.

Le claquement sec de la pointeuse oblitérant sa fiche hebdomadaire la tira de son hébétude. Elle rejoignit son poste de soudure dans l’atelier envahi par le vacarme des machines.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that

PREMIÈRES LIGNE #83 : Le mystère de l’arche sacrée, Michael Byrnes

PREMIÈRES LIGNE #83

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le mystère de l’arche sacrée

de Michael Byrnes

Brooklyn, 1967— Aujourd’hui, tu viens avec moi, Aaron, murmura Mordekhaï Cohen.Il fit signe à son fils de se lever et lui indiqua l’entrée voûtée du passage menant derrière l’autel.Les membres dégingandés du jeune garçon se figèrent. À peine âgé de treize ans, Aaron tourna un regard inquiet derrière lui et vit la dernière femme descendre du balcon et se hâter de sortir par la grande porte de la synagogue. Il sentit une main lui prendre le bras.— Allez, viens, répéta son père. Tu n’as rien à craindre, je t’assure.— Je n’ai pas peur, mentit Aaron.Mordekhaï mit sa main entre les omoplates de son fils et le poussa dans l’allée principale du sanctuaire.— C’est un jour très spécial pour toi, Aaron.— Tu m’emmènes à l’intérieur ?— Exactement. Grand-Père a demandé à te parler.Aaron glissa ses mains tremblantes dans les poches de son pantalon noir.D’aussi loin qu’il se souvînt, le rituel avait toujours été le même après l’office du shabbat. Son père renvoyait son épouse et ses quatre filles à la maison pour préparer les poissons et les viandes du dernier des shalosh seoudot, les trois repas traditionnels de shabbat, puis il disparaissait dans une pièce fermée à clé derrière l’autel principal. Pendant ce temps, Aaron devait attendre dans le sanctuaire. Alors il montait les marches conduisant au balcon et s’approchait audacieusement de l’Aron Ha-Kodesh, la magnifique petite armoire en noyer qui abritait les rouleaux de la Torah. Le garçon passait ses doigts sur les entrelacs de rosettes ciselées et caressait la parokhet, ce rideau soyeux qui recouvrait les portes du meuble. Une heure plus tard, son père ressortait et, sur le chemin du retour, ils discutaient des lectures de la Torah.Mais aujourd’hui, Aaron était invité à passer derrière la bimah, la haute chaire de l’autel, et à pénétrer dans le long couloir enténébré qui lui était jusque-là interdit. Dans l’obscurité, une formidable porte en chêne nantie d’un lourd verrou de cuivre protégeait le lieu le plus secret de la synagogue.Son père n’avait jamais parlé de ce qui se trouvait derrière cette porte.Et Aaron ne le lui avait jamais demandé.Mordekhaï posa sa main sur la poignée ronde. Il hésita et se tourna vers son fils.— Prêt ?Aaron leva les yeux vers lui. En cet instant, son père lui parut beaucoup plus jeune : l’obscurité noircissait sa barbe et ses peoths1 grisonnantes et estompait les rides sévères autour de ses yeux bleu-vert. Quant à son expression, Aaron ne l’oublierait jamais : à la fierté et à l’empathie se mêlait un peu de nervosité. Ils étaient deux hommes sur le point d’entamer un long périple.— Prêt, répondit Aaron d’une voix timide.Son cœur battait la chamade.Mordekhaï frappa deux fois, puis tourna le bouton de la porte. Une fois celle-ci ouverte, il tendit la main.— Entrons, fils.Une suave odeur d’encens chatouilla les narines d’Aaron dès qu’il franchit le seuil. Ce qu’il découvrit au-delà de la porte le déconcerta plus encore que tout ce qu’il avait imaginé.La pièce, cubique et de taille modeste, comportait en haut sur le mur du fond une unique fenêtre cintrée. Un rayon de soleil perçait la nébulosité ambiante. Sous la fenêtre, le grand-père d’Aaron était agenouillé au pied d’un second Aron Ha-Kodesh, plus magnifique encore que celui de la synagogue. Un filet de fumée bleuâtre s’échappait d’un encensoir en or posé devant celui-ci et s’envolait vers le plafond.Agenouillé, tout le corps du grand-père plongé dans son oraison oscillait. Ses épaules voûtées étaient recouvertes du talit katane, son châle de prière blanc dont les tzitzits, les franges, se balançaient au rythme de ses incantations.Silencieusement, Aaron observa avec curiosité l’ensemble de la pièce. Il s’attarda sur une impressionnante collection de peintures à l’huile encadrées qui couvrait le mur à sa gauche. Chacune représentait une scène de la Torah. On aurait presque dit une bande dessinée racontant l’histoire de Moïse et des Israélites en passant par le Tabernacle et le Temple perdu. Contre le mur de droite, de grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes reliés aux titres gravés en hébreu. Cet endroit était-il une guenizah, la pièce d’une synagogue où l’on entreposait les textes et les récipients sacrés ? Aaron essaya d’imaginer ce que son père pouvait bien faire ici chaque samedi. Prier ? Étudier ?Le vieil homme se releva, puis consacra quelques instants à plier soigneusement son châle de prière avant de le ranger dans l’un des tiroirs de l’armoire aux rouleaux manuscrits. Quand, enfin, il se retourna vers ses visiteurs, Aaron se redressa instinctivement et fixa les fascinants yeux aigue-marine de son grand-père qui adoucissaient un visage au demeurant inquiétant. Les ressemblances familiales étaient si indiscutables qu’Aaron eut l’impression de se voir dans quelques décennies. Sous sa kippa, les étroites papillotes de Grand-Père spiralaient autour de ses oreilles jusqu’à son ample barbe grise.— Shabbat shalom, les salua-t-il.— Shabbat shalom, répondit son petit-fils.— Sors les mains de tes poches, mon garçon, ordonna-t-il à l’enfant.Rougissant, Aaron laissa retomber ses mains le long de ses cuisses.— C’est mieux, approuva Grand-Père.Le vieillard s’approcha et posa ses mains sur la kippa d’Aaron.— Nous couvrons le sommet de nos têtes pour montrer notre humilité devant Dieu qui nous contemple du ciel, expliqua-t-il. En revanche, nous Le prions avec nos mains. Donc veille à ce qu’Il puisse toujours les voir.Le doigt pointé vers le ciel, Grand-Père fit un clin d’œil au garçon – un petit signe qui permit à Aaron de se détendre un peu.— Mordekhaï, dit le vieil homme au père de l’enfant sans quitter ce dernier des yeux, pourrions-nous, M. Aaron Cohen et moi-même, rester quelques instants seuls ?— Bien sûr, répondit Mordekhaï.Aaron regarda son père quitter la pièce et la porte se refermer doucement derrière lui. Cette inversion des rôles lui donnait un sentiment d’importance et, quand il se retourna vers son grand-père, il devina que c’était exactement l’intention du vieil homme. Le silence tendu fut troublé par le hurlement d’un camion de pompiers descendant Coney Island Avenue. Aaron leva les yeux vers la fenêtre, tandis que le son de la sirène déclinait rapidement.— À nous, maintenant, Aaron, commença l’aïeul.Instantanément, l’enfant détourna son attention des bruits de la rue.— Quand j’étais un jeune garçon et que j’avais exactement ton âge, mon père m’a emmené voir mon grand-père, pour qu’il me parle de l’héritage de ma famille. D’abord, comprends-tu ce que j’entends ici par « héritage » ?Alors qu’ils se tenaient toujours face à face, Aaron se rendit compte qu’il n’y avait pas le moindre siège dans la pièce. Il acquiesça, bien qu’il ne fût pas certain de ce que voulait réellement dire son grand-père.— Si tu préfères, c’est au travers de nos enfants que nous laissons ou transmettons notre histoire familiale – et, plus précisément, sa généalogie. Dans les années qui viennent, tu en apprendras davantage à ce sujet. Et au travers de chacun d’entre nous, Dieu transfère Son don de génération en génération.— Vous voulez parler… des bébés ?Aaron craignait que tout ceci ne soit qu’un prélude à une discussion sur la puberté. Après tout, il n’avait lu la Torah pour sa Bar Mitzvah2 qu’une semaine plus tôt. Et même si la loi juive le considérait maintenant en homme, il lui restait encore à se sentir comme tel.La question fit rire Grand-Père.— Pas exactement, répondit-il. Bien que ce don de Dieu se manifeste assurément à travers notre progéniture.Rougissant, l’enfant réprima une irrésistible envie de replonger les mains dans ses poches. Mais l’expression du vieil homme devint soudain grave.— Tu sais, Aaron, nos ancêtres ont quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose qui nous différencie de la plupart des familles. En vérité, on peut la faire remonter à un homme qui vivait il y a des milliers d’années et qui portait le même prénom que toi. Tu le vois ici en robe blanche.De l’index, le grand-père dirigeait le regard curieux de son petit-fils vers l’un des tableaux au mur.La peinture représentait une scène de l’Exode : elle montrait un homme barbu en robe blanche, la tête surmontée d’une coiffe cérémonielle, sacrifiant un jeune agneau sur un splendide autel doré. Aaron demeura un instant subjugué par le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de l’animal.— Ton grand ancêtre Aaron était un très saint homme. Tu le connais par la Torah, n’est-ce pas ?Se remémorant ses fructueuses discussions du samedi avec son père, le jeune garçon déclama fièrement :— Aaron fut le premier grand prêtre des Hébreux, le kohen gadol… issu de la tribu de Lévi.Les mains dans le dos, Grand-Père s’avança pour mieux admirer la peinture.— C’est exact. Et Aaron avait un frère très particulier que ses parents avaient choisi d’abandonner pour le protéger.— Moshe, répondit Aaron avec assurance. Moïse.Une lueur de fierté dans les yeux, le vieil homme acquiesça et encouragea son petit-fils à développer.— En Égypte, poursuivit Aaron d’une voix légèrement tremblante, Pharaon avait ordonné le meurtre de tous les nouveau-nés israélites mâles. Alors la mère de Moïse le mit dans un panier qu’elle déposa sur le Nil. Découvert par la fille de Pharaon qui se baignait dans le fleuve, Moïse fut adopté par celle-ci.— Et élevé à la cour de Pharaon, enchaîna Grand-Père. C’est très bien, mon enfant. Comme tu le sais, Moïse et Aaron se retrouvèrent plus tard. Il y a près de trois mille trois cents ans, Dieu a envoyé Moïse libérer son frère, sa famille et son peuple du servage.Le vieil homme désigna une nouvelle peinture qui montrait Moïse pointant son bâton sacré vers les eaux afin qu’elles se referment sur les soldats et les chars de Pharaon.— Les Israélites échappèrent ainsi à l’armée égyptienne et ils combattirent pendant quarante ans pour conquérir la terre que Dieu leur avait promise. Moïse fut le premier vrai messie, le fondateur de notre nouvelle nation. Pour lui, l’héritage à transmettre comptait plus que tout.— Et nous sommes sa famille ?— Trente-trois siècles plus tard, le sang lévite coule dans mes veines, celles de ton père…— … et les miennes ?— Exactement.Aaron demeura sans voix.— Ton héritage, Aaron, est un legs sacerdotal que nous avons absolument besoin de préserver.Il leva son poing gauche et l’agita pour souligner l’importance de ses propos.— Mais notre lignée n’est pas restée pure, comme Dieu le voulait. Les siècles nous ont corrompus.— À cause de la Diaspora3 ?Grand-Père hocha la tête.— Oui. Et d’autres choses aussi, ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Certains de nos ancêtres n’ont pas respecté le plan de Dieu. Mais un jour, très prochainement, je suis certain que nous restaurerons la pureté de notre lignée. Et quand cela arrivera, Dieu contractera une nouvelle Alliance avec notre peuple. Après nombre de tragédies… (sa voix chevrota au souvenir des plus de un million de frères qui, à Auschwitz, avaient souffert à côté de lui – et qui, pour la plupart avaient péri), Israël lutte pour être de nouveau une nation, pour récupérer ses terres perdues. Les tribus sont encore dispersées. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tourmente… et Dieu seul connaît l’avenir.Quelques jours plus tôt, Aaron avait appris de son père que l’aviation israélienne avait bombardé des bases égyptiennes pour riposter à une attaque. Maintenant, les armées égyptienne, jordanienne et syrienne se massaient aux frontières d’Israël. Son père n’avait pas cessé de prier depuis le début de toute cette affaire.— Mais cette nation, je le crains, ne respecte toujours pas l’Alliance de Dieu, déplora le vieil homme, le regard fixé vers le sol. L’Alliance ne pourra être restaurée que lorsque la lignée le sera. Alors Israël se relèvera tel le phénix.— Mais comment le sera-t-elle ?Grand-Père ne put s’empêcher de sourire encore une fois.— Tu n’es pas encore prêt pour ça, mon impatient petit-fils. Mais bientôt, quand le temps sera venu, tu apprendras les secrets qui ont été confiés à mon père, à moi, à mon fils… (Il pressa doucement deux doigts contre le cœur battant du garçon.)… et à toi. En attendant, tu as encore beaucoup à apprendre.Il désigna les bibliothèques surchargées d’ouvrages.— Tu viendras ici avec ton père chaque samedi après l’office. À partir de maintenant, nous serons trois.Un large sourire illumina les traits d’Aaron.— Trois générations, ajouta son aïeul.Il tapotait la joue de l’enfant, lorsqu’un détail lui revint à l’esprit.— Ah oui ! fit-il, l’index levé. Je dois, par conséquent, te donner quelque chose.Aaron regarda son grand-père se diriger vers l’armoire aux rouleaux et fouiller dans le plus petit tiroir. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il referma le tiroir et revint vers Aaron sans montrer ce qu’il tenait dans sa main.Les yeux rivés sur le poing fermé de son aïeul, le visage du garçon trahissait son impatience.— Depuis de nombreux, de très nombreux siècles, notre famille a utilisé un symbole pour représenter nos ancêtres. Regarde…Grand-Père retourna sa main et ouvrit son poing pour révéler un objet rond ressemblant à un dollar argenté. Dès qu’Aaron s’approcha pour le détailler, il comprit que ce n’était pas du tout une pièce.— Dis-moi ce que tu vois sur ce talisman ?C’était le plus étrange des symboles. Et il n’avait assurément pas l’air judaïque. Pour dire vrai, les mystérieux motifs paraissaient même aller à l’encontre des enseignements juifs sur l’iconographie.— Un poisson… enroulé autour… (Il fronça les sourcils.)… d’une fourche.— Oui. Mais pas un poisson, un dauphin. Et ce n’est pas exactement une fourche, mais un trident.Lisant la confusion dans les yeux de l’enfant, il s’empressa d’ajouter d’un air grave :— Tu ne dois jamais parler de ce que tu apprends dans cette pièce, sauf à une personne qui possède ce même talisman. Et tu dois promettre de ne montrer celui-ci à personne. Pas même à ton meilleur ami de la yeshiva4. Tu comprends ?— Je comprends, Grand-Père.— Yasher koach5.Assurément, le garçon allait devoir faire preuve d’une grande volonté, pensa le vieil homme. Le monde changeait rapidement. Il saisit la main de son petit-fils, déposa le talisman dans sa paume et referma les doigts de l’enfant autour de l’objet.— Protège-le…, lui chuchota-t-il.Le poing d’Aaron était emprisonné entre les deux mains de son aïeul. Il sentait le petit disque de métal pressé fortement contre sa paume moite et un frisson parcourut son bras.— Parce qu’à partir de cet instant, tu vas consacrer ta vie à préserver tout ce que représente ce symbole.


1. En français, « papillotes ». Longues mèches généralement bouclées tombant devant les oreilles des juifs orthodoxes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Cérémonie (signifiant littéralement « Fils du Commandement ») correspondant à la communion solennelle dans le christianisme. Elle intervient théoriquement à treize ans pour les garçons et à douze ans pour les filles. En cette occasion, le garçon lit un passage de la Torah approprié.

3. Dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde.

4. École du judaïsme orthodoxe où l’on étudie particulièrement le Talmud et la Torah.

5. Littéralement : « Puisses-tu avoir la force » ou, plus ambigu mais plus seyant : « Que la force soit avec toi. » Il s’agit en réalité d’une expression standard pour, simultanément, féliciter et remercier quelqu’un.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that

PREMIÈRES LIGNE #82, Il pleut sur Managua de Sergio Ramírez

PREMIÈRES LIGNE #82

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il pleut sur Managua de Sergio Ramírez

1. ADIÓS REINA DEL CIELO

La fenêtre du bureau de l’inspecteur Dolores Morales au troisième étage de l’immeuble de la police nationale, sur la plaza del Sol, occupé par la direction de la brigade des stupéfiants, restait toujours ouverte, car le système d’air conditionné ne fonctionnait plus depuis des siècles. Il ne la fermait jamais, même quand il pleuvait, et le rideau de cretonne, roulé à une extrémité, n’était plus qu’un lambeau d’étoffe lourd d’humidité et de poussière.

Ce cube d’aluminium et de verre avait été le siège d’une compagnie d’assurances, avant la révolution sandiniste1, et ne présentait qu’une seule nouveauté : une modeste pyramide en plexiglas installée sur la terrasse à la demande du commissaire Cesar Augusto Canda, qui, en bon sociétaire de la Fraternité Ésotérique des Rose-Croix, croyait aux vertus du magnétisme biologique.

Dans un coin du bureau, à l’écart de la table métallique, brillait l’écran de l’ordinateur, qui avait plutôt l’air d’encombrer dans cette pièce mal équipée, aux murs de laquelle étaient fixées des photos éparpillées, de moyen format : une escouade de guérilleros maigres, barbus et mal armés, parmi lesquels on pouvait reconnaître l’inspecteur Morales ; des policiers en civil qui trinquaient autour d’une table, toujours avec l’inspecteur Morales, pour célébrer un anniversaire ; une autre photo qui le représentait recevant l’insigne correspondant à son nouveau grade ; et une autre sur laquelle on le voyait saluer le chef de la DEA2 pour la zone Amérique centrale et Caraïbes, en visite au Nicaragua.

Il s’approcha de la fenêtre, le téléphone portable collé à l’oreille. Le numéro était toujours occupé. En bas, sur le parking, des chants dissonants se mêlaient aux pétarades des fusées qui éclataient en volutes légères dans le ciel. Il était plus de midi, et la couronne de la Vierge de Fatima brillait sous le soleil d’une canicule finissante, tandis que l’icône, en pèlerinage à travers tout le Nicaragua, avançait entre deux haies de policiers, sur un char fleuri porté par les épaules des officiers, hommes et femmes, de l’état-major. Les sons de la marche festive, exécutée par un orchestre militaire, arrivaient étouffés ; l’air chaud semblait les disperser, comme la fumée de l’encensoir qu’agitait lentement l’aumônier, un homme aussi volumineux qu’une armoire à glace, qui ouvrait la procession sous une chasuble violette à parements dorés.

L’inspecteur Morales savait qu’en bas son absence ne passait pas inaperçue, et il n’insista pas davantage pour obtenir sa communication.

Il enfila la chemise de son uniforme – avec la chaleur il préférait travailler en tee-shirt – et sortit dans le couloir désert, où il ne rencontra personne, à part doña Sofía.

Officiers de police, simples flics et subalternes, enquêteurs, secrétaires, femmes de ménage, tout le monde était en bas, aux côtés des chefs, qui recevaient la Vierge Pèlerine ; tout le monde, sauf doña Sofía Smith, sa voisine du quartier de l’Éden. Indifférente au vacarme extérieur, celle-ci continuait à astiquer le carrelage avec un balai-serpillière trempé dans un désinfectant couleur turquoise, à l’odeur douceâtre, qu’on n’utilise nulle part, Dieu sait pourquoi, sauf dans les prisons et les casernes.

Lorsque l’inspecteur Morales passa près d’elle, elle se mit au garde-à-vous, levant le manche du balai comme un fusil, une habitude héritée du temps où elle en avait un vrai, un vieux BZ tchèque, un matamachos3, quand la police s’appelait police sandiniste. Et elle ne fit rien pour cacher son dédain. Tôt le matin, elle avait laissé sur le bureau de l’inspecteur Morales un mémorandum, écrit au crayon au dos d’une fiche de réclamation de fournitures de bureau :

Sujet : Activités religieuses. À : Camarade Artemio.

J’ai reçu une invitation à la réception de la Vierge de Fatima, mais qu’on ne compte pas sur ma présence. J’ai honte pour mes camarades révolutionnaires, qui se prêtent à cette mascarade.

Elle continuait à l’appeler Artemio, pseudonyme sous lequel elle l’avait connu dans la résistance urbaine, alors qu’elle-même servait de courrier clandestin. Ils étaient entrés ensemble dans la police sandiniste à la chute de Somoza en 1979, et comme son fils unique José Ernesto, alias William, était tombé au combat à El Dorado pendant l’insurrection des quartiers Est de Managua, elle était toujours montée sur les estrades lors des cérémonies anniversaires de la fondation de la police, avec les autres mères des héros et martyrs, toutes portant le deuil et tenant le portrait encadré de leurs fils.

Fille d’un lieutenant des Marines américains cantonnés au Nicaragua jusqu’en 1933 et d’une modiste du quartier de San Sebastián, couturière à domicile pour les épouses des officiers yankees, elle portait le nom de Smith parce que sa mère le lui avait donné d’autorité, sans passer par le mariage. Évangéliste à mort et sandiniste à mort, doña Sofía était un dur mélange de deux dévotions ; et comme les rites de la révolution n’étaient plus en usage, elle se réfugiait dans ceux du culte protestant, en fidèle assidue de l’Église de l’Eau Vive.

À son entrée dans la police, elle avait assumé ses fonctions de femme de ménage avec une discipline de partisane, tout à ses tâches de nettoyage en uniforme vert olive, pantalon et chemise, son insigne de militante sur la poche, côté cœur. Depuis, elle n’avait pas bougé, même s’il n’y avait plus de réunions du comité de base ni de journées de travail volontaire. Elle portait maintenant un uniforme gris avec une jupe. Elle en avait deux, et il y en avait toujours un qui séchait sur l’étendage du patio de sa maison. Comme ils étaient voisins, chaque fois qu’il le pouvait l’inspecteur Morales l’emmenait dans sa Lada bleu ciel, rescapée de cette époque.

L’inspecteur Morales répondit à son regard de reproche avec un vague geste d’impuissance, et aussi prestement que le lui permettait la prothèse de sa jambe gauche, il descendit les marches étroites plongées dans la pénombre, l’ascenseur étant condamné depuis des années.

Alors qu’il se battait sur le front Sud en novembre 1978, pendant l’un des combats pour s’emparer de la colline 33, celui où était tombé le curé asturien Gaspar García Laviana, une balle de Galil lui avait brisé les os du genou. On l’avait évacué d’urgence vers le camp sanitaire installé au hameau de La Cruz, de l’autre côté de la frontière avec le Costa Rica, et de là on l’avait transporté en avion à l’hôpital Calderón Guardia de San José, où on avait dû l’amputer, car la gangrène menaçait. C’est à Cuba qu’on lui avait mis la prothèse et, même si elle était bien moulée, la couleur rosâtre du vinyle jurait avec sa peau très brune.

Il se mêla au groupe d’officiers, au milieu des applaudissements nourris, au moment où la Vierge de Fatima était hissée sur l’autel érigé à l’ombre des acacias, au pied des baies vitrées. L’inspecteur Padilla, directrice des ressources humaines, les fesses et les seins plantureux sculptés dans son uniforme, reçut des mains de l’imposant aumônier un feuillet, s’approcha du micro, salua l’assemblée et récita d’une voix qui manquait de souffle et d’assurance :

Notre Dame est apparue pour la troisième fois à Coba de Iria le 13 juin 1917 afin de révéler le deuxième secret aux petits frères bergers Lucía, Francisco et Jacinta qui ont vu soudain un éclair et Elle est apparue vêtue de blanc entourée d’une lumière resplendissante et a dit des guerres viendront qui entraîneront la faim et les persécutions contre l’Église causées par la Russie et le Saint Père sera en danger mais si ma prière est exaucée la Russie se convertira et il y aura la paix sinon la Russie propagera le communisme et les bons seront martyrisés…

La lecture à peine terminée, la sous-inspectrice Salamanca, chef des archives générales et de la documentation, libéra un couple de colombes enfermées dans un carton d’emballage de bouteilles d’huile de cuisine, percé de trous au couteau. Les colombes survolèrent quelques instants la couronne de la vierge avant d’aller se poser plus loin, sur la pyramide de la terrasse, au-dessus de laquelle passait le lent cortège des nuages.

L’inspecteur Morales avait suivi les colombes du regard, mais ce qui continuait à occuper ses pensées, c’était l’appel qu’il avait manqué. Le sous-inspecteur Bert Dixon, du commissariat de police de Bluefields, l’avait appelé le matin même, peu après sept heures, pour l’informer de la découverte d’un yacht abandonné à Pearl Lagoon. Il avait hâte de l’avoir au bout du fil.

La Laguna de Perlas s’étend sur un territoire sauvage de basses terres situées au nord de Bluefields, le chef-lieu de la région autonome de l’Atlantique sud, là où les rivières qui suivent leur cours arbitraire s’entrelacent avec les biefs, canaux, lagunes et lagons, et constituent ainsi les seules voies de communication entre les villages. La plus importante, entre le Rio Escondido et le Rio Grande, se trouve séparée de la mer des Caraïbes par une étroite bande qui se termine à la Barra de Perlas, un passage praticable en fonction de la marée. Mais la manière la plus commune d’y entrer et d’atteindre les villages situés aux alentours, c’est par le Canal Moncada, qui la relie au Rio Kukra, dont le cours sinueux continue jusqu’à Big Lagoon, où un autre tronçon navigable, le canal Fruta de Pan, se jette dans le flot nourri du Rio Escondido. De là, on arrive à la baie de Bluefields, et, en sens contraire, vers l’ouest, au port fluvial de Rama, où commence la route qui conduit jusqu’à Managua, à l’autre bout du pays.

Une grande baleine, très élégante, abandonnée près de la communauté de Raitipura, à l’embouchure du petit canal Awas Tingni, lui avait dit Lord Dixon avec cet accent de la côte qui l’amusait toujours, comme s’il parlait avec un caramel dans la bouche. Il l’appelait Lord Dixon en raison de ses manières impeccables : il n’élevait jamais la voix, même lorsqu’il se fâchait, et quand il disait des gros mots, il les laissait tomber avec douceur, comme s’il les méditait.

Cette circonspection, héritée de son père, un pasteur morave4 qui l’avait conçu alors qu’il avait déjà soixante-dix ans, le conduisait à vouvoyer Morales, bien qu’ils aient tous deux le même grade d’inspecteur et soient liés par une vieille intimité. Mais, de toute façon, l’un était chef du Service d’intelligence de la direction de la brigade des stupéfiants à Managua, au niveau national, et l’autre occupait le même poste à Bluefields, ce qui en faisait son subordonné au sein de la bureaucratie complexe des commandements de la police.

“Enfant de vieux, tempérament heureux”, avait coutume de lui dire l’inspecteur Morales, lorsque, à l’occasion d’un voyage de Lord Dixon à Managua, ils s’asseyaient au fond de la cour du bar Wendy, à Rubenia, pour boire quelques bières.

De son côté, Lord Dixon avait l’habitude de lui dire, avec un rire retenu, qu’au lieu de Dolores Morales, il aurait dû s’appeler au contraire Placeres Físicos5 vu que de toute évidence, son principal vice, c’étaient les femmes. Doña Etelvina, la propriétaire du Wendy, leur offrait toujours les deux premières tournées. En tant qu’informatrice de la police, elle était protégée et pouvait laisser son établissement ouvert au-delà des heures réglementaires, avec le juke-box à plein volume, au grand dam des riverains. Elle avait aussi le droit d’admettre la présence de “libellules”, comme elle appelait les putains, à condition qu’elles soient accompagnées d’un client.

Ils partageaient diverses affinités et avaient la même taille, ce qui leur permettait d’échanger sans problème leurs uniformes, et le cas échéant leurs vêtements civils, slips compris, même si l’inspecteur Morales avait pris plus de ventre au fil des années et que Lord Dixon flottait un peu dans les habits de son homologue quand il s’en servait, lorsque ses séjours à Managua se prolongeaient plus qu’ils n’auraient dû.

Lord Dixon avait été informé de la découverte par radio, depuis le poste de police du lieu-dit Laguna de Perlas, et il avait immédiatement pris un bateau à moteur pour se rendre sur le site, muni d’un Polaroïd. Il avait expédié à Managua, la veille au soir, par le dernier vol de la Compagnie Côtière, les photos qu’il avait prises sur place.

Le yacht, étranger de toute évidence, avait dû profiter de la marée haute pour entrer dans la lagune par le passage de la barre, à contre-courant. Et on n’abandonnait pas une embarcation de luxe dans une zone aussi perdue, en admettant, ce qui était peu probable, qu’il s’agissait d’une sortie de pêche, et qui plus est d’une sortie de pêche en pleine nuit, puisque personne n’avait vu naviguer le yacht à la lumière du jour.

–  Et au scanner, qu’est-ce que ça a donné ? avait demandé l’inspecteur Morales.

–  Je l’avais pas pris, avait répondu Lord Dixon. Pour quoi faire ? Qui d’autre que les narcotrafiquants peut se payer le luxe d’abandonner un yacht qui vaut un demi-million de billets verts ?

–  Alors, on n’a pratiquement rien, avait rétorqué l’inspecteur Morales.

–  Je vais vous remonter le moral, avait dit Lord Dixon, en plus des photos, il y a également une enveloppe, avec des traces de ce qui me paraît être du sang.

Une ordonnance fit son apparition au même moment dans l’encadrement de la porte, agitant un sachet en papier kraft, et il lui fit signe d’entrer.

–  Tu parles d’un hasard ! Voilà justement ton petit colis qui arrive, avait dit l’inspecteur Morales en s’efforçant d’ouvrir le sachet, le téléphone calé contre sa joue.

Le sachet de polyéthylène qui contenait l’échantillon tomba sur le sol et l’ordonnance s’empressa de le ramasser.

–  C’est pas du hasard, c’est de l’efficacité, avait répondu Lord Dixon, en riant de son rire tranquille.

L’inspecteur Morales sortit les photos, mit de côté les factures, une pour les quatre bidons d’essence correspondant au voyage aller et retour du bateau à moteur, et une autre pour l’achat de recharges de Polaroïd.

–  Elles sont bien pâles, ces photos ! dit l’inspecteur Morales. On va demander à Chuck Norris de t’offrir un appareil numérique.

–  Ou même un de ces modestes téléphones qui prennent des photos, dit Lord Dixon, faites qu’il ait pitié de nous.

L’inspecteur Morales se mit à rire. Mais, loin de la sérénité qui émanait du rire de Lord Dixon, le sien sonnait plutôt comme le croassement d’un perroquet insolent.

Le surnom dont Lord Dixon avait affublé Matt Revilla, l’agent de liaison de la DEA à Managua, n’était pas gratuit. C’était une copie conforme du Chuck Norris des films, avant que Chuck Norris ne devienne vieux, avec le même corps de gorille nain, la tignasse rousse et une barbe également rousse, fournie et broussailleuse. C’était un Portoricain né dans le Bronx et élevé au milieu des Portoricains, qui, en quête d’une bourse d’études universitaires, s’était enrôlé à Fort Stewart dans la 24brigade d’Infanterie mécanisée et avait ainsi participé à l’opération Tempête du Désert en Irak, en 1991.

D’après les photos, il s’agissait vraiment d’un yacht impressionnant, long d’une cinquantaine de pieds. Sa cabine de pilotage, aux rambardes d’aluminium, se dressait fièrement au-dessus de la végétation du rivage où il était resté échoué. Mais chaque prise de vue montrait que ce n’était plus qu’une épave inutilisable, dépecée jusqu’à plus soif. Selon le rapport de Lord Dixon, les deux moteurs, 160 chevaux chacun au moins, avaient disparu, de même que le GPS, le sonar, la radio, le gouvernail, les gilets de sauvetage, ainsi que le livre de bord et tous les documents. Et, bien que le nom sur la proue eût été gratté à la va-vite, probablement au couteau, on arrivait encore à lire l’inscription Regina Maris. La plaque d’immatriculation avait également été arrachée.

Une partie de ce saccage était l’œuvre des villageois, mais ceux qui avaient abandonné le yacht avaient aussi voulu effacer toute trace. Une photo du gaillard d’arrière montrait des taches sombres qui se répétaient sur le plancher en bois, même si de nombreuses lattes avaient disparu lors du pillage.

–  Les photos, ça suffit pas, avait-il dit alors à Lord Dixon. Il faut que tu retournes immédiatement à Pearl Lagoon voir ce que tu peux récupérer de tout ce qui a été volé. Et cette fois, n’oublie pas le scanner ! Je veux ton rapport dès ce soir.

On entendait maintenant l’écho des applaudissements qui saluaient le départ de la Vierge Pèlerine. Et, tout en applaudissant lui aussi, sans bien savoir s’il s’était laissé gagner par l’enthousiasme des autres ou s’il faisait semblant, il sentit une petite tape malicieuse sur son épaule : c’était l’inspecteur Alcides Larios, chef du laboratoire de criminalistique, affectant un air cérémonieux de circonstance, qui le regardait derrière ses lunettes sombres, d’un violet intense, dans lesquelles on pouvait se voir comme dans un miroir. Si au temps de la guérilla il n’avait que la peau et les os, aujourd’hui il devait ajuster son ceinturon sous son ventre, la boucle au niveau du pubis. Cela lui donnait un air bizarre, comme s’il traînait la panse d’un autre.

–  Tu as reçu le rapport d’analyse ? demanda l’inspecteur Larios. Service express. C’est bien du sang humain.

Il l’avait reçu ; c’était aussi pour ça qu’il avait hâte de parler à Lord Dixon. Il acquiesça de mauvaise grâce et se retourna vers l’autel face auquel tout le monde s’était mis à chanter Adiós Reina del Cielo. La vierge avait soudain converti en catholiques pratiquants les léninistes les plus endurcis. Doña Sofía avait bien raison de se plaindre. Larios, par exemple, il n’avait rien à faire là : sa juridiction ne s’étendait pas à la plaza del Sol. Éternel secrétaire politique du parti dans les structures centrales de la police sandiniste, il présidait les tribunaux idéologiques qui décidaient de l’attribution du livret de militant, après un examen oral d’aptitude qui pouvait prendre des heures, sans compter les reports, qui excluaient toute possibilité d’avancement. Ce tribunal décidait également des expulsions. Et quiconque se voyait frappé par une mesure d’expulsion des rangs du parti n’avait plus rien à faire dans la police.

La Vierge de Fatima s’éloignait vers le grand portail, accompagnée à nouveau par les chants, la musique de l’orchestre qui jouait toujours Adiós Reina del Cielo, et l’explosion des fusées qui s’élevaient, solitaires, dans un ciel dégagé. Doña Sofía, étrangère à toute cette idolâtrie, vint alors le prévenir qu’on le demandait au téléphone depuis Bluefields.

Il monta les marches avec difficulté, comme d’habitude, obligé de pousser sur sa prothèse avec ses mains. Doña Sofía, qui l’avait précédé, l’attendait à la porte du bureau pour lui remettre le téléphone mobile, et, une fois celui-ci calé contre son oreille, il s’approcha de la fenêtre. En bas, on était en train de hisser la vierge sur le plateau d’un pick-up. Lord Dixon devait avoir entendu la musique et les fusées.

–  La Russie s’est effondrée, le communisme s’est effondré, nous sommes tous des soldats du Christ, dit-il.

–  Arrête tes conneries, répondit l’inspecteur Morales, qu’est-ce que tu fous avec ce putain de téléphone ? Il sonne toujours occupé !

–  En ce qui me concerne, je rentre à l’instant de Pearl Lagoon et j’accomplis mon devoir en vous appelant avant même d’aller pisser, dit Lord Dixon.

–  L’analyse est formelle, dit l’inspecteur Morales, il y a eu un mort dans le yacht, ou au moins un blessé.

–  Bingo ! s’exclama Lord Dixon. Votre humble serviteur a récupéré un tee-shirt avec des taches qui à première vue sont des taches de sang. Mais pour le photographier, j’aurais d’abord besoin du remboursement des recharges de Polaroïd. J’ai plus d’argent, et on me doit déjà huit bidons d’essence.

–  M’envoie plus de photos, ce que je veux, c’est ce tee-shirt, dit l’inspecteur Morales, et tout ce qu’ils ont trouvé d’autre là-bas.

–  Même les lattes brûlées ? demanda Lord Dixon.

–  Tout ce qu’ils auront pu récupérer, dit l’inspecteur Morales. Et une liste complète de tout le reste. Tu as trouvé des témoins ?

–  Les gens de Raitipura parleront pas, dit Lord Dixon. Par contre, j’ai un commerçant ambulant qui aurait une information à nous donner, mais il demande d’abord une faveur en échange, sinon il lâchera pas le morceau. Il s’appelle Stanley Cassanova.

–  Quelle faveur ? demanda l’inspecteur Morales.

–  Un frère en tôle pour contrebande, dit Lord Dixon. Il s’est fait prendre il y a deux jours alors qu’il traversait la frontière au niveau de Guasaule, en rentrant du Honduras avec tout un lot de marchandises. Il est détenu à Chinandega. Il s’appelle Francis. Francis Cassanova.

–  Pour ça, il faudra que je consulte le commissaire, dit l’inspecteur Morales tout en notant.

–  Bon, Mister Pleasures, voyez ça au plus vite, dit Lord Dixon.

–  Tu n’as qu’à lui promettre.

–  Dans ce cas, vous trouverez bien un accord. On sera là demain matin de bonne heure.

–  Au poil ! dit l’inspecteur Morales. Comme ça tu m’apportes toi-même le tee-shirt et tout le reste.

–  Il y a encore une chose, dit Lord Dixon.

–  Je t’écoute.

–  Le scanner a révélé la présence de traces de poudre, dit Lord Dixon.

–  Tu pouvais pas commencer par là ? s’indigna l’inspecteur Morales.

–  Je sais que vous adorez les surprises.

–  Et c’est tout ce que t’as, comme surprise ? demanda l’inspecteur Morales.

–  Pour le billet d’avion, je vais encore devoir demander une avance à ma tante Grace, dit Lord Dixon.

–  Quel pleurnicheur, dit l’inspecteur Morales.

–  Chaque fois qu’elle me voit entrer dans son restaurant, elle me demande si je la prends pour la trésorière générale de la République, dit Lord Dixon.


1. Révolution qui, en 1979, allait mettre fin à plusieurs décennies de dictature de la dynastie Somoza. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. DEA : “Drug Enforcement Administration.” La DEA (États-Unis) a des “antennes” dans de nombreux États de l’Amérique latine, dont le Nicaragua.

3. Ici : tueur de “machos”, c’est-à-dire de “gringos” ou de “contras” (contre-révolutionnaires).

4. Ordre missionnaire fortement implanté et très influent dans la région de Bluefields, au Nicaragua.

5. Douleurs Morales ou Plaisirs Physiques.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots

• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots

• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that

%d blogueurs aiment cette page :