PREMIÈRES LIGNE #83 : Le mystère de l’arche sacrée, Michael Byrnes

PREMIÈRES LIGNE #83

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le mystère de l’arche sacrée

de Michael Byrnes

Brooklyn, 1967— Aujourd’hui, tu viens avec moi, Aaron, murmura Mordekhaï Cohen.Il fit signe à son fils de se lever et lui indiqua l’entrée voûtée du passage menant derrière l’autel.Les membres dégingandés du jeune garçon se figèrent. À peine âgé de treize ans, Aaron tourna un regard inquiet derrière lui et vit la dernière femme descendre du balcon et se hâter de sortir par la grande porte de la synagogue. Il sentit une main lui prendre le bras.— Allez, viens, répéta son père. Tu n’as rien à craindre, je t’assure.— Je n’ai pas peur, mentit Aaron.Mordekhaï mit sa main entre les omoplates de son fils et le poussa dans l’allée principale du sanctuaire.— C’est un jour très spécial pour toi, Aaron.— Tu m’emmènes à l’intérieur ?— Exactement. Grand-Père a demandé à te parler.Aaron glissa ses mains tremblantes dans les poches de son pantalon noir.D’aussi loin qu’il se souvînt, le rituel avait toujours été le même après l’office du shabbat. Son père renvoyait son épouse et ses quatre filles à la maison pour préparer les poissons et les viandes du dernier des shalosh seoudot, les trois repas traditionnels de shabbat, puis il disparaissait dans une pièce fermée à clé derrière l’autel principal. Pendant ce temps, Aaron devait attendre dans le sanctuaire. Alors il montait les marches conduisant au balcon et s’approchait audacieusement de l’Aron Ha-Kodesh, la magnifique petite armoire en noyer qui abritait les rouleaux de la Torah. Le garçon passait ses doigts sur les entrelacs de rosettes ciselées et caressait la parokhet, ce rideau soyeux qui recouvrait les portes du meuble. Une heure plus tard, son père ressortait et, sur le chemin du retour, ils discutaient des lectures de la Torah.Mais aujourd’hui, Aaron était invité à passer derrière la bimah, la haute chaire de l’autel, et à pénétrer dans le long couloir enténébré qui lui était jusque-là interdit. Dans l’obscurité, une formidable porte en chêne nantie d’un lourd verrou de cuivre protégeait le lieu le plus secret de la synagogue.Son père n’avait jamais parlé de ce qui se trouvait derrière cette porte.Et Aaron ne le lui avait jamais demandé.Mordekhaï posa sa main sur la poignée ronde. Il hésita et se tourna vers son fils.— Prêt ?Aaron leva les yeux vers lui. En cet instant, son père lui parut beaucoup plus jeune : l’obscurité noircissait sa barbe et ses peoths1 grisonnantes et estompait les rides sévères autour de ses yeux bleu-vert. Quant à son expression, Aaron ne l’oublierait jamais : à la fierté et à l’empathie se mêlait un peu de nervosité. Ils étaient deux hommes sur le point d’entamer un long périple.— Prêt, répondit Aaron d’une voix timide.Son cœur battait la chamade.Mordekhaï frappa deux fois, puis tourna le bouton de la porte. Une fois celle-ci ouverte, il tendit la main.— Entrons, fils.Une suave odeur d’encens chatouilla les narines d’Aaron dès qu’il franchit le seuil. Ce qu’il découvrit au-delà de la porte le déconcerta plus encore que tout ce qu’il avait imaginé.La pièce, cubique et de taille modeste, comportait en haut sur le mur du fond une unique fenêtre cintrée. Un rayon de soleil perçait la nébulosité ambiante. Sous la fenêtre, le grand-père d’Aaron était agenouillé au pied d’un second Aron Ha-Kodesh, plus magnifique encore que celui de la synagogue. Un filet de fumée bleuâtre s’échappait d’un encensoir en or posé devant celui-ci et s’envolait vers le plafond.Agenouillé, tout le corps du grand-père plongé dans son oraison oscillait. Ses épaules voûtées étaient recouvertes du talit katane, son châle de prière blanc dont les tzitzits, les franges, se balançaient au rythme de ses incantations.Silencieusement, Aaron observa avec curiosité l’ensemble de la pièce. Il s’attarda sur une impressionnante collection de peintures à l’huile encadrées qui couvrait le mur à sa gauche. Chacune représentait une scène de la Torah. On aurait presque dit une bande dessinée racontant l’histoire de Moïse et des Israélites en passant par le Tabernacle et le Temple perdu. Contre le mur de droite, de grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes reliés aux titres gravés en hébreu. Cet endroit était-il une guenizah, la pièce d’une synagogue où l’on entreposait les textes et les récipients sacrés ? Aaron essaya d’imaginer ce que son père pouvait bien faire ici chaque samedi. Prier ? Étudier ?Le vieil homme se releva, puis consacra quelques instants à plier soigneusement son châle de prière avant de le ranger dans l’un des tiroirs de l’armoire aux rouleaux manuscrits. Quand, enfin, il se retourna vers ses visiteurs, Aaron se redressa instinctivement et fixa les fascinants yeux aigue-marine de son grand-père qui adoucissaient un visage au demeurant inquiétant. Les ressemblances familiales étaient si indiscutables qu’Aaron eut l’impression de se voir dans quelques décennies. Sous sa kippa, les étroites papillotes de Grand-Père spiralaient autour de ses oreilles jusqu’à son ample barbe grise.— Shabbat shalom, les salua-t-il.— Shabbat shalom, répondit son petit-fils.— Sors les mains de tes poches, mon garçon, ordonna-t-il à l’enfant.Rougissant, Aaron laissa retomber ses mains le long de ses cuisses.— C’est mieux, approuva Grand-Père.Le vieillard s’approcha et posa ses mains sur la kippa d’Aaron.— Nous couvrons le sommet de nos têtes pour montrer notre humilité devant Dieu qui nous contemple du ciel, expliqua-t-il. En revanche, nous Le prions avec nos mains. Donc veille à ce qu’Il puisse toujours les voir.Le doigt pointé vers le ciel, Grand-Père fit un clin d’œil au garçon – un petit signe qui permit à Aaron de se détendre un peu.— Mordekhaï, dit le vieil homme au père de l’enfant sans quitter ce dernier des yeux, pourrions-nous, M. Aaron Cohen et moi-même, rester quelques instants seuls ?— Bien sûr, répondit Mordekhaï.Aaron regarda son père quitter la pièce et la porte se refermer doucement derrière lui. Cette inversion des rôles lui donnait un sentiment d’importance et, quand il se retourna vers son grand-père, il devina que c’était exactement l’intention du vieil homme. Le silence tendu fut troublé par le hurlement d’un camion de pompiers descendant Coney Island Avenue. Aaron leva les yeux vers la fenêtre, tandis que le son de la sirène déclinait rapidement.— À nous, maintenant, Aaron, commença l’aïeul.Instantanément, l’enfant détourna son attention des bruits de la rue.— Quand j’étais un jeune garçon et que j’avais exactement ton âge, mon père m’a emmené voir mon grand-père, pour qu’il me parle de l’héritage de ma famille. D’abord, comprends-tu ce que j’entends ici par « héritage » ?Alors qu’ils se tenaient toujours face à face, Aaron se rendit compte qu’il n’y avait pas le moindre siège dans la pièce. Il acquiesça, bien qu’il ne fût pas certain de ce que voulait réellement dire son grand-père.— Si tu préfères, c’est au travers de nos enfants que nous laissons ou transmettons notre histoire familiale – et, plus précisément, sa généalogie. Dans les années qui viennent, tu en apprendras davantage à ce sujet. Et au travers de chacun d’entre nous, Dieu transfère Son don de génération en génération.— Vous voulez parler… des bébés ?Aaron craignait que tout ceci ne soit qu’un prélude à une discussion sur la puberté. Après tout, il n’avait lu la Torah pour sa Bar Mitzvah2 qu’une semaine plus tôt. Et même si la loi juive le considérait maintenant en homme, il lui restait encore à se sentir comme tel.La question fit rire Grand-Père.— Pas exactement, répondit-il. Bien que ce don de Dieu se manifeste assurément à travers notre progéniture.Rougissant, l’enfant réprima une irrésistible envie de replonger les mains dans ses poches. Mais l’expression du vieil homme devint soudain grave.— Tu sais, Aaron, nos ancêtres ont quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose qui nous différencie de la plupart des familles. En vérité, on peut la faire remonter à un homme qui vivait il y a des milliers d’années et qui portait le même prénom que toi. Tu le vois ici en robe blanche.De l’index, le grand-père dirigeait le regard curieux de son petit-fils vers l’un des tableaux au mur.La peinture représentait une scène de l’Exode : elle montrait un homme barbu en robe blanche, la tête surmontée d’une coiffe cérémonielle, sacrifiant un jeune agneau sur un splendide autel doré. Aaron demeura un instant subjugué par le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de l’animal.— Ton grand ancêtre Aaron était un très saint homme. Tu le connais par la Torah, n’est-ce pas ?Se remémorant ses fructueuses discussions du samedi avec son père, le jeune garçon déclama fièrement :— Aaron fut le premier grand prêtre des Hébreux, le kohen gadol… issu de la tribu de Lévi.Les mains dans le dos, Grand-Père s’avança pour mieux admirer la peinture.— C’est exact. Et Aaron avait un frère très particulier que ses parents avaient choisi d’abandonner pour le protéger.— Moshe, répondit Aaron avec assurance. Moïse.Une lueur de fierté dans les yeux, le vieil homme acquiesça et encouragea son petit-fils à développer.— En Égypte, poursuivit Aaron d’une voix légèrement tremblante, Pharaon avait ordonné le meurtre de tous les nouveau-nés israélites mâles. Alors la mère de Moïse le mit dans un panier qu’elle déposa sur le Nil. Découvert par la fille de Pharaon qui se baignait dans le fleuve, Moïse fut adopté par celle-ci.— Et élevé à la cour de Pharaon, enchaîna Grand-Père. C’est très bien, mon enfant. Comme tu le sais, Moïse et Aaron se retrouvèrent plus tard. Il y a près de trois mille trois cents ans, Dieu a envoyé Moïse libérer son frère, sa famille et son peuple du servage.Le vieil homme désigna une nouvelle peinture qui montrait Moïse pointant son bâton sacré vers les eaux afin qu’elles se referment sur les soldats et les chars de Pharaon.— Les Israélites échappèrent ainsi à l’armée égyptienne et ils combattirent pendant quarante ans pour conquérir la terre que Dieu leur avait promise. Moïse fut le premier vrai messie, le fondateur de notre nouvelle nation. Pour lui, l’héritage à transmettre comptait plus que tout.— Et nous sommes sa famille ?— Trente-trois siècles plus tard, le sang lévite coule dans mes veines, celles de ton père…— … et les miennes ?— Exactement.Aaron demeura sans voix.— Ton héritage, Aaron, est un legs sacerdotal que nous avons absolument besoin de préserver.Il leva son poing gauche et l’agita pour souligner l’importance de ses propos.— Mais notre lignée n’est pas restée pure, comme Dieu le voulait. Les siècles nous ont corrompus.— À cause de la Diaspora3 ?Grand-Père hocha la tête.— Oui. Et d’autres choses aussi, ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Certains de nos ancêtres n’ont pas respecté le plan de Dieu. Mais un jour, très prochainement, je suis certain que nous restaurerons la pureté de notre lignée. Et quand cela arrivera, Dieu contractera une nouvelle Alliance avec notre peuple. Après nombre de tragédies… (sa voix chevrota au souvenir des plus de un million de frères qui, à Auschwitz, avaient souffert à côté de lui – et qui, pour la plupart avaient péri), Israël lutte pour être de nouveau une nation, pour récupérer ses terres perdues. Les tribus sont encore dispersées. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tourmente… et Dieu seul connaît l’avenir.Quelques jours plus tôt, Aaron avait appris de son père que l’aviation israélienne avait bombardé des bases égyptiennes pour riposter à une attaque. Maintenant, les armées égyptienne, jordanienne et syrienne se massaient aux frontières d’Israël. Son père n’avait pas cessé de prier depuis le début de toute cette affaire.— Mais cette nation, je le crains, ne respecte toujours pas l’Alliance de Dieu, déplora le vieil homme, le regard fixé vers le sol. L’Alliance ne pourra être restaurée que lorsque la lignée le sera. Alors Israël se relèvera tel le phénix.— Mais comment le sera-t-elle ?Grand-Père ne put s’empêcher de sourire encore une fois.— Tu n’es pas encore prêt pour ça, mon impatient petit-fils. Mais bientôt, quand le temps sera venu, tu apprendras les secrets qui ont été confiés à mon père, à moi, à mon fils… (Il pressa doucement deux doigts contre le cœur battant du garçon.)… et à toi. En attendant, tu as encore beaucoup à apprendre.Il désigna les bibliothèques surchargées d’ouvrages.— Tu viendras ici avec ton père chaque samedi après l’office. À partir de maintenant, nous serons trois.Un large sourire illumina les traits d’Aaron.— Trois générations, ajouta son aïeul.Il tapotait la joue de l’enfant, lorsqu’un détail lui revint à l’esprit.— Ah oui ! fit-il, l’index levé. Je dois, par conséquent, te donner quelque chose.Aaron regarda son grand-père se diriger vers l’armoire aux rouleaux et fouiller dans le plus petit tiroir. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il referma le tiroir et revint vers Aaron sans montrer ce qu’il tenait dans sa main.Les yeux rivés sur le poing fermé de son aïeul, le visage du garçon trahissait son impatience.— Depuis de nombreux, de très nombreux siècles, notre famille a utilisé un symbole pour représenter nos ancêtres. Regarde…Grand-Père retourna sa main et ouvrit son poing pour révéler un objet rond ressemblant à un dollar argenté. Dès qu’Aaron s’approcha pour le détailler, il comprit que ce n’était pas du tout une pièce.— Dis-moi ce que tu vois sur ce talisman ?C’était le plus étrange des symboles. Et il n’avait assurément pas l’air judaïque. Pour dire vrai, les mystérieux motifs paraissaient même aller à l’encontre des enseignements juifs sur l’iconographie.— Un poisson… enroulé autour… (Il fronça les sourcils.)… d’une fourche.— Oui. Mais pas un poisson, un dauphin. Et ce n’est pas exactement une fourche, mais un trident.Lisant la confusion dans les yeux de l’enfant, il s’empressa d’ajouter d’un air grave :— Tu ne dois jamais parler de ce que tu apprends dans cette pièce, sauf à une personne qui possède ce même talisman. Et tu dois promettre de ne montrer celui-ci à personne. Pas même à ton meilleur ami de la yeshiva4. Tu comprends ?— Je comprends, Grand-Père.— Yasher koach5.Assurément, le garçon allait devoir faire preuve d’une grande volonté, pensa le vieil homme. Le monde changeait rapidement. Il saisit la main de son petit-fils, déposa le talisman dans sa paume et referma les doigts de l’enfant autour de l’objet.— Protège-le…, lui chuchota-t-il.Le poing d’Aaron était emprisonné entre les deux mains de son aïeul. Il sentait le petit disque de métal pressé fortement contre sa paume moite et un frisson parcourut son bras.— Parce qu’à partir de cet instant, tu vas consacrer ta vie à préserver tout ce que représente ce symbole.


1. En français, « papillotes ». Longues mèches généralement bouclées tombant devant les oreilles des juifs orthodoxes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Cérémonie (signifiant littéralement « Fils du Commandement ») correspondant à la communion solennelle dans le christianisme. Elle intervient théoriquement à treize ans pour les garçons et à douze ans pour les filles. En cette occasion, le garçon lit un passage de la Torah approprié.

3. Dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde.

4. École du judaïsme orthodoxe où l’on étudie particulièrement le Talmud et la Torah.

5. Littéralement : « Puisses-tu avoir la force » ou, plus ambigu mais plus seyant : « Que la force soit avec toi. » Il s’agit en réalité d’une expression standard pour, simultanément, féliciter et remercier quelqu’un.

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