PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

PREMIÈRES LIGNE #87

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La daronne, Hannelore Cayre

1

L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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