PREMIÈRES LIGNE #92 Noir diadème de Gilles Sebha

PREMIÈRES LIGNE #92

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir diadème de Gilles Sebha

Présentation

Le lieutenant Dapper fait partie de ces hommes dont on attend qu’ils partagent leur science du mal. Au fil des années, n’est-il pas devenu un spécialiste de la question ? Mais il a beau avoir vu le pire, lorsqu’on découvre le corps profané d’un adolescent aux abords d’un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, il en fait une affaire excessivement personnelle.

Comme les grands héros tragiques, le policier va s’évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d’un réseau de trafic d’organes. Et s’attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu’une citadelle.

Auteur d’une œuvre foisonnante, notamment chez Gallimard et Denoël, Gilles Sebhan publie aux Éditions du Rouergue une série policière saluée par la critique, mettant en scène un héros récurrent, le lieutenant Dapper. Ont déjà paru Cirque mort (2018, Rouergue en poche 2020), La Folie Tristan (2019) et Feu le royaume (2020).

Le fil

1.

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien pour une quelconque affaire de dessous-de-table impayés ? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. La ville se transformait. Elle ne semblait pas vouloir renoncer à s’étendre, comme si ce mouvement d’expansion lui était naturel. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait plus. En lisière, la misère avait rendu noirs les visages des nouveaux hommes qui semblaient vouloir réintégrer l’espace des cavernes.

Un attroupement déguenillé se tenait près d’une palissade qui paraissait une frontière infranchissable. Les yeux brillants scrutaient le ballet des policiers qui établissaient une zone de sécurité et commençaient à protéger les indices possibles, traces de pas, de pneus, ordures multiples parmi lesquelles se cachaient peut-être l’arme du crime, une trace ADN du tueur, un cheveu, un vêtement souillé. Il fallait de la coordination pour gérer une scène de crime, mais ce que voyait se déployer Dapper devant lui ressemblait plutôt à une panique généralisée. L’inconvénient des villes sans envergure, pensa le policier en se dirigeant vers la palissade. À mesure, les silhouettes du petit attroupement devenaient plus distinctes. On aurait dit une horde de sauvages. Les vêtements dépareillés dont ils étaient partiellement couverts, trop grands ou trop courts, aux associations de couleurs criardes, aux styles désaccordés, donnaient l’impression d’avoir été prélevés sur des cadavres après un massacre. Il y avait de jeunes garçons, des filles adolescentes, sans doute les plus farouches, une femme aux mains fermes et quelques hommes au regard fataliste. Un policier se tenait près d’eux, comme pour les contenir, alors qu’ils observaient le plus grand calme et semblaient plus immobiles qu’un vieux piano abandonné dans une décharge publique.

Dapper aperçut au milieu des va-et-vient ses collègues en grande discussion avec leurs homologues d’une ville voisine, puisque le crime avait eu lieu à cheval sur deux territoires. Il reconnut des visages croisés lors de stages, il identifia un type avec lequel il avait collaboré sur une affaire. Basini lui fit signe de la main. Les techniciens étaient en train de faire leurs relevés. Le commissaire donnait des ordres. Quant à Zirkin Peretti, le nouveau venu, il se tenait un peu en retrait, comme s’il n’osait pas entrer de plain-pied dans l’horreur. Évidemment, pensa Dapper en passant devant lui sans lui adresser le moindre mot. Il est où ? dit-il à Basini qui désigna du menton la direction d’une tente parallélépipédique. Au-delà du panneau, derrière la palissade, se trouvait le corps de l’enfant.

2.

Un jour je ne pourrai plus, se dit Dapper, non je ne tiendrai plus debout devant la DESTRUCTION, il vit le mot gigantesque qui rougeoyait dans le couchant, puis se rendit compte qu’il avait déformé un slogan d’une publicité sur le grand panneau. Il se dit qu’un jour aurait lieu l’effondrement mais pas aujourd’hui, ce jour viendrait quand quelqu’un d’autre lui prendrait des mains le relais. Pour l’instant, on attendait de lui qu’il partage sa science du mal, puisqu’en quelques mois il était devenu spécialiste de la question. Le mal, c’est-à-dire la souffrance. Il avança encore avec ce mot en tête, se tint le plus droit possible, réussit à ne pas trembler. Aux abords de la tente, on lui fournit un masque, des gants. Il entra dans l’espace protégé et violemment éclairé comme dans un champ de fouilles et ouvrit les yeux sur la forme qui se détachait dans la boue sèche, telle une mâchoire d’animal préhistorique. Lui, l’éternel garçon, pris dans son éternité.

Dapper se pencha. Basini, qui l’avait suivi, commença son débrief. Il est du camp, dit-il, mais apparemment c’est un mineur isolé. Difficile de lui établir un âge, mais disons entre quatorze et seize ans. Il a été retrouvé par des gamins qui cherchaient un coin tranquille. Pour ? demanda Dapper. Oh j’imagine des petits trafics. On est en train d’établir à quand remonte la mort, mais ça devrait se compter en jours plutôt qu’en heures. Et ça ? dit Dapper, en montrant un long serpent de sang qui semblait sortir du slip maculé de l’enfant et courait le long du torse. Basini eut un instant d’hésitation. C’est pour ça qu’on nous associe à l’enquête, en fait. Le garçon est peut-être la dernière victime de Bauman. Même signature : l’ablation des testicules. Merde, ne put s’empêcher de marmonner Dapper. Il pensa à son fils Théo. Détournant les yeux, il aperçut dans la poussière un petit amas sanglant. Mais il y a une nouveauté, poursuivit Basini et précautionneusement il souleva un T-shirt orné d’un crâne encerclé de papillons multicolores : il manque aussi le cœur.

On ne sait jamais si l’on croise l’enfance d’une victime ou d’un meurtrier. C’est la phrase qu’avait prononcée une journaliste à propos d’une enquête sur la jeunesse délinquante. La phrase du documentaire avait marqué Dapper. Il sentait obscurément que c’était une question qu’il n’avait cessé d’adresser à ce qu’il avait été. Il était persuadé que le passé n’est pas tout à fait accompli avant d’avoir engendré un certain nombre de conséquences. L’enfance est un papillon dont le battement d’ailes peut avoir, à distance, des effets innombrables et catastrophiques. Comment s’appelait-il ? On doit au moins connaître son nom ? Basini se tourna vers le nouveau venu qui notait tout avec zèle sur un carnet. Je n’ai pas bien compris, quelque chose comme Azman ou Azlan ? C’est précis, dit Dapper sarcastique, au moins on peut imaginer qu’il vient d’Afghanistan. En fait il avait surtout un surnom, précisa Basini. On l’appelait le fil mais je n’ai pas encore réussi à savoir pourquoi.

Le commissaire, qui ne se déplaçait plus sur le terrain depuis longtemps, arriva à ce moment-là. Essoufflé d’avoir arpenté le no man’s land de boue sèche et de détritus. C’est tellement sale qu’on va avoir du mal à trier les indices des déchets. Vous en pensez quoi ? dit-il en s’adressant exclusivement à Dapper. Il ne comprenait pas qu’à son âge, avec son expérience, le lieutenant n’ait pas souhaité passer le concours pour prendre sa place. Cette absence d’ambition lui paraissait inexplicable. Un refus impossible à justifier. Comme si Dapper ne voulait pas endosser le rôle de l’autorité. Pourtant ses qualités avaient abouti à la neutralisation d’une grande figure du crime organisé. Il y avait gros à parier que la police souhaiterait le récompenser. Même si, chaque fois qu’on voulait aborder la question avec lui, Dapper rejetait l’idée d’une médaille ou d’une promotion.

Il faut attendre les résultats d’analyse, dit Dapper. Si le crime remonte à une période antérieure à la mort de Bauman, on pourra effectivement ajouter ce crime au tableau de chasse de cette ordure. Sinon, il se pourrait qu’on ait affaire à un copycat, et ça, ça ne m’amuserait pas du tout. Un copyquoi ? dit le nouveau. Tout le monde se tourna vers le grand escogriffe. Décidément, il y avait un problème avec la nouvelle génération. Je ne serai pas toujours là, répétait régulièrement le commissaire. Et il laissait la phrase en suspens parce que lui-même ne savait pas exactement ce que cela signifiait. Mais peut-être, à présent, face à Zirkin Peretti, commençait-il à comprendre cette mise en garde. Faussement protecteur, il prit la parole pour expliquer que c’était un terme utilisé par les Anglo-Saxons pour désigner un meurtrier qui copiait le mode opératoire d’un autre, soit en hommage, soit par dissimulation. Comme un faussaire, intervint Basini. Le nouveau venu hocha la tête. Dapper répéta copycat d’un air songeur. Tout le monde se tut.

3.

Les policiers se dispersaient déjà quand un agent technique vint les voir, un sachet à la main. Comme tout le monde, l’homme connaissait Dapper par les journaux et la télé, et s’adressa à lui comme s’il dirigeait l’enquête. Ce phénomène gênait terriblement le lieutenant Dapper, qui sortait sans cesse d’un anonymat qu’il tentait de tirer à lui comme un dormeur le fait avec une couverture qui glisse, en vain. Dans le sac, une petite forme circulaire. J’ai trouvé ça dans un buisson à quelques mètres du corps, dit l’agent. Ça nous avait d’abord échappé, on va le mettre à l’analyse mais je voulais vous le montrer tout de suite parce que ce truc est éclaboussé de sang. Et il tendit le sac transparent à Dapper qui le prit et l’examina à la lumière d’un spot. Il s’agissait d’un jeton du casino de Blankenzee, une station balnéaire de l’autre côté de la frontière, pas très loin des lieux où les tueurs du Brabant avaient commis leurs forfaits. Dapper pensa immédiatement à Lipsky, qui avait travaillé avec lui sur l’affaire. Il faudrait qu’il trouve la force de le contacter malgré ce qu’il s’était passé.

Revenant vers sa voiture, Dapper passa de nouveau devant le groupe. On aurait dit une sorte de chœur antique. Les bouches noires du destin qui s’obstinaient à rester fermées. Parmi eux, un adolescent avait le regard embrasé par ce qui semblait une intense colère. Dapper savait que la vérité n’émane jamais du groupe. L’individu était sa limite désormais, le seul interlocuteur qu’il acceptait. Il fit signe au garçon de s’approcher. C’était un gamin monté en graine, dont les traits conservaient un reste d’enfance mais dont les muscles déjà saillaient aux épaules dans un T-shirt à moitié déchiré, non pas à la manière des pauvres, mais par une provocation étudiée dans un miroir de toilettes publiques. Il avait l’air d’ailleurs très fier de lui et ne daigna pas se déplacer seul mais fit signe à deux de ses acolytes de le suivre. Le trio contourna un monticule avec une grâce agressive et se planta sur le chemin où se trouvaient l’Audi noire et Dapper qui les attendait.

Au voyou, le lieutenant demanda s’il connaissait le jeune mort. Pas connaître, dit le garçon d’un air de défi absolu. Comme s’il avait craché à la gueule du policier. Visiblement, il mentait, il tenait à ce qu’on comprenne qu’il mentait. C’est toi qui l’as trouvé, c’est ça ? Le voyou claqua la langue, ce qui signifiait oui, après quoi il cracha par terre et regarda ses acolytes qui ricanèrent à son insolence. Dapper se dit qu’il n’en tirerait rien. Pas comme ça, pas ici. Pas devant les autres. Alors il se tourna vers le plus jeune et lui demanda pourquoi le garçon était surnommé le fil. Il y eut un instant de flottement. Dapper ne savait lequel d’entre eux avait donné cette information. Les trois garçons commencèrent à parlementer dans une langue étrangère, le voyou haussa les épaules au bout d’un moment et aboya pour faire taire les deux autres. Puis il s’adressa à Dapper avec une moue de dédain, il montra la ficelle qui bouclait son pantalon de jogging et la défit dans un geste sans équivoque. Ça c’est fil, dit-il. Et les deux autres se poussèrent du coude avant d’éclater de rire. Dapper aurait voulu ne pas comprendre, mais à vrai dire il comprenait.

Depuis l’arrivée de jeunes migrants isolés dans la région, la rumeur avait commencé à se propager. Dapper n’avait pas voulu y croire. Le simple fait d’y penser le révulsait, sans doute parce qu’il y associait l’image de son fils. Des garçons se prostituaient dans les toilettes d’un centre commercial de la zone périurbaine. Pour l’instant, on n’avait encore arrêté personne, mais cela ne saurait tarder. On attendait le flagrant délit. On faisait des patrouilles régulières pour dissuader. Mais cela, visiblement, n’avait pas suffi. Dans un article, un journaliste racontait le quotidien de ces gamins qui se vendaient. Il faisait témoigner des garçons qui fanfaronnaient sur leurs exploits avant de cracher leur colère et pour finir leur désarroi d’une vie qu’ils subissaient pour survivre. La plupart du temps, ils fuyaient une zone de combat et tentaient de rejoindre une hypothétique famille de l’autre côté de la mer. Personne n’imaginait un avenir ici. Ici, il n’y avait que les pervers qui débarquaient en voiture de la région entière et s’offraient un rodéo dans un Formule 1.

Avec des gamins, dit Dapper. Il était seul dans son bureau, devant son ordinateur, subjugué par sa propre imagination. Fallait-il que le jeune mort ait été victime de la perversion ultime du monstre Bauman ? Dapper repensa au jeton du casino de Blankenzee, par l’esprit il se pencha de nouveau sur le petit cadavre, comme attiré par le gouffre miniature qui s’ouvrait dans sa poitrine. Le cœur, dit-il, avec un accent de protestation. Basini entra à ce moment-là. Il était livide et tremblait. Dapper se leva pour lui demander ce qui se passait. Je ne vais pas pouvoir, dit-il, je ne pourrai pas. Il voulait parler du nouveau venu qui par sa présence n’allait cesser désormais de lui rappeler que son coéquipier ne reviendrait pas. Chaque nuit lui apparaissait sous forme de cauchemar la vision du lieutenant Oscar qui s’était fait descendre par un fou furieux près d’un bunker de la grande forêt. Avec le temps, on avait fini par dire Oscar et Basini, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique ou d’un duo célèbre. Basini seul, ce n’était plus grand-chose, comme une grande pièce vide désertée par la présence humaine. Il est possible que nous cherchions, au-delà de la disparition, à récupérer ce qui a été perdu. D’une façon ou d’une autre, nous cherchons l’impossible, et l’impossible nous répond qu’il ne sera pas. Nous pleurons dans le noir. Nous faisons semblant d’attendre ce qui ne viendra pas. Nous souffrons et nous savons que rien n’y fera. La mort ne finit rien, elle creuse une question en nous qui s’éternise. Ce n’est pas la mort, mais cette question, qui nous tuera.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that
• Livres en miroir

PREMIÈRES LIGNE #91 : Meurtres en soutane, PD James

PREMIÈRES LIGNE #91

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres en soutane, PD James

LIVRE PREMIER
Le sable qui tue

1

L’idée de raconter comment j’ai trouvé le corps m’est venue du père Martin.

Je lui ai demandé : « Comme si je racontais ça dans une lettre ?

– Ecrivez comme s’il s’agissait d’une fiction, m’a-t-il répondu, comme si vous étiez extérieure à l’affaire ; racontez ce qui s’est passé, ce que vous avez vu et ressenti, comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. »

J’ai compris ce qu’il entendait, mais je ne voyais pas très bien par où commencer. Alors j’ai encore demandé : « Tout ce qui est arrivé, mon père, ou seulement ma promenade sur la plage et ma découverte du corps de Ronald ?

– Tout ce qui vous vient à l’esprit et que vous avez envie de dire. Vous pouvez parler du collège et de la vie que vous y menez, si vous voulez. Ça pourrait vous aider.

– Ça vous a aidé, vous ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela ; les mots me sont sortis sans que j’aie à réfléchir. C’était idiot, vraiment, et d’une certaine façon c’était impertinent. Mais il n’a pas paru se formaliser.

Après un silence, il a dit : « Non, ça ne m’a pas vraiment aidé. Mais c’était il y a très longtemps. Pour vous, ce sera peut-être différent. »

J’imagine qu’il pensait à la guerre, lorsqu’il était prisonnier des Japonais, et à toutes les horreurs qu’il a vécues dans le camp. La guerre, il n’en parle jamais – pourquoi d’ailleurs m’en parlerait-il à moi ? Mais je pense qu’il n’en parle à personne, pas même aux autres prêtres.

Cette conversation a eu lieu il y a deux jours, alors que nous nous promenions dans les cloîtres après l’office du soir. Depuis que Charlie est mort, je ne vais plus à la messe, mais je vais à l’office du soir. En fait, c’est une question de courtoisie. Cela me semblerait inconvenant de travailler ici, d’être rémunérée et traitée avec gentillesse sans jamais assister à aucun des offices. Mais je suis peut-être trop scrupuleuse. Mr Gregory vit dans l’un des cottages, comme moi, et enseigne le grec à mi-temps, mais il ne va à l’église que lorsqu’il y a de la musique qui l’intéresse. Personne ne fait pression sur moi ; personne ne m’a même demandé pourquoi je n’allais plus à la messe. Mais on l’a remarqué ; ici, rien ne passe inaperçu.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai pensé à ce que le père Martin m’avait dit et à ce que je pourrais en faire. Ecrire ne m’a jamais posé aucun problème. À l’école, j’étais bonne en composition, et Miss Allison, qui nous enseignait l’anglais, disait que j’avais peut-être l’étoffe d’un écrivain. Mais je savais qu’elle se trompait. Je n’ai aucune imagination, en tout cas comme il en faut pour écrire un roman. Je ne sais pas inventer. Je ne peux que raconter ce que j’ai vu et fait – parfois aussi ce que je ressens, mais c’est déjà plus difficile. De toute façon, j’ai toujours eu envie d’être infirmière, même quand j’étais petite. J’ai soixante-quatre ans et je suis à la retraite maintenant, mais je continue de m’activer à St Anselm. Je m’occupe des petits bobos et du linge. Ce sont de menues tâches, mais j’ai le cœur fragile et c’est une chance déjà que je puisse travailler. On me facilite les choses autant qu’il est possible. On m’a même fourni un chariot pour que je n’aie pas à porter les gros ballots de linge. Il fallait que je le dise. Comme il faut que je dise mon nom. Je m’appelle Munrœ, Margaret Munrœ.

Je crois savoir pourquoi le père Martin pense que cela pourrait m’aider de me remettre à écrire. Il sait que chaque semaine j’écrivais une longue lettre à Charlie. À part Ruby Pilbeam, je pense qu’il est le seul à le savoir. Chaque semaine, je m’installais devant mon bloc et me remémorais ce qui s’était passé depuis ma dernière lettre, les petits riens que Charlie ne trouverait pas sans intérêt : ce que j’avais mangé, les plaisanteries que j’avais entendues, des anecdotes concernant les étudiants, le temps qu’il avait fait. On ne croirait pas qu’il y ait grand-chose à raconter dans un endroit tranquille et isolé comme celui-ci, en bordure des falaises, mais c’était étonnant tout ce que je trouvais à lui écrire. Et je sais que Charlie appréciait mes lettres. Quand il venait en permission, il me disait toujours : « Continue d’écrire, maman. » Et je lui écrivais.

Après qu’il a été tué, l’armée m’a renvoyé toutes ses affaires, et avec, le paquet de lettres. Pas toutes celles que je lui avais écrites, il ne pouvait pas les avoir toutes gardées, mais il avait conservé certaines des plus longues. Je les ai emportées sur le promontoire, et j’en ai fait un feu. C’était un jour venteux, comme il y en a beaucoup sur la côte est, et les flammes grondaient, crépitaient et changeaient de direction sous l’effet du vent. Les bouts de papier noircis s’élevaient dans l’air et voletaient autour de mon visage comme des papillons de nuit, et la fumée me prenait à la gorge. Cela m’étonnait parce que ce n’était qu’un petit feu. Mais ce que je voulais dire, c’est que je sais pourquoi le père Martin a suggéré que j’écrive cette histoire. Il pense qu’écrire quelque chose – n’importe quoi – pourrait contribuer à me redonner vie. C’est un homme bon, peut-être même un saint homme, mais il y a tant de choses qu’il ne comprend pas.

Cela me paraît curieux d’écrire cette histoire sans savoir qui la lira, si jamais quelqu’un la lit. Et je ne sais pas trop si j’écris pour moi-même ou pour un lecteur imaginaire qui ignore tout de St Anselm. Je crois donc qu’il me faut commencer par parler du collège et planter le décor, comme on dit. Il a été fondé en 1861 par Miss Agnes Arbuthnot, une dame pieuse qui voulait s’assurer qu’il y aurait toujours « des jeunes gens dévots et instruits élevés à la prêtrise dans l’Église d’Angleterre ». J’ai utilisé des guillemets parce que ce sont ses propres termes. Il y a un petit livre sur elle dans l’église, c’est ainsi que je connais l’histoire. Elle a donné les bâtiments, le terrain et presque tout le mobilier, et assez d’argent, pensait-elle, pour assurer à tout jamais l’entretien du collège. Mais il n’y a jamais assez d’argent, et aujourd’hui St Anselm est essentiellement financé par l’Église. Je sais que le père Sebastian et le père Martin ont peur que l’Église ne décide de fermer le collège. C’est une crainte dont ils ne parlent jamais ouvertement, et surtout pas avec le personnel, mais tout le monde est au courant. Dans une communauté petite et isolée comme St Anselm, les nouvelles et les on-dit circulent comme portés par le vent.

Non contente de donner la maison, Miss Arbuthnot a fait bâtir derrière celle-ci les cloîtres nord et sud pour y loger les étudiantset des chambres pour les invités entre le cloître sud et l’église. Elle a aussi construit quatre cottages pour le personnel, disposés en demi-cercle sur le promontoire à une centaine de mètres du collège. Elle leur a donné le nom des quatre évangélistes. J’habite St Matthieu, le plus méridional. Ruby Pilbeam, qui est cuisinière et économe, et son mari, qui sert d’homme à tout faire, sont à St Marc. Mr Gregory occupe St Luc, et à St jean, le cottage nord, se trouve Eric Surtees, qui seconde Mr Pilbeam. Eric élève des cochons, mais pour le plaisir plutôt que pour fournir le collège en porc. Nous ne sommes que quatre, mises à part les femmes de ménage qui viennent aider de Reydon et de Lowestoft, mais comme il n’y a que vingt séminaristes et quatre prêtres à demeure, nous nous débrouillons. Aucun de nous ne serait facile à remplacer. Ce promontoire désolé, balayé par le vent, sans village, sans pub ni magasin, est trop loin de tout pour la plupart des gens. Je m’y plais, mais il m’arrive à moi aussi de trouver l’endroit sinistre et un peu effrayant. La mer ronge les falaises sablonneuses au fil des ans, et parfois, debout face à l’eau, j’imagine qu’un grand raz de marée, scintillant et blanc, prend d’assaut le rivage, s’abat sur les tours, les tourelles, l’église et les cottages, et nous emporte tous. L’ancien village de Ballard’s Mere est sous l’eau depuis des siècles, et les nuits de tempête, on dit qu’on peut parfois entendre le son lointain de ses cloches englouties. Et ce que la mer n’a pas pris, le feu s’en est chargé en 1695. Rien ne reste aujourd’hui du vieux village à part l’église médiévale, restaurée et incluse dans le collège par Miss Arbuthnot, et les deux piliers de brique rouge en ruine devant la maison sont les seuls vestiges du manoir élisabéthain qui se dressait là autrefois.

Il faut à présent que je dise quelque chose de Ronald Treeves, le garçon qui est décédé, puisque c’est à propos de sa mort que je suis censée faire cet exercice. Avant le début de l’enquête, la police m’a demandé si je le connaissais bien. Je pense que parmi le personnel j’étais celle qui le connaissait le mieux, mais je n’ai pas dit grand-chose. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ? Ce n’est pas mon rôle de faire des ragots sur les étudiants. Je savais qu’il n’était guère aimé, mais je n’en ai rien dit. Le problème, c’est qu’il ne cadrait pas avec les autres, et je pense qu’il en était conscient. Pour commencer, son père, Sir Alred Treeves, dirige une grosse société d’armement, et Ronald voulait que tout le monde sache qu’il était le fils d’un homme très riche. Sa Porsche en témoignait, surtout comparée aux voitures beaucoup plus modestes de ses camarades – pour ceux qui en ont une. Et il parlait de ses vacances dans des endroits lointains, coûteux, où les autres n’auraient pas pu aller, en tout cas en vacances.

Tout cela aurait pu le faire apprécier dans d’autres collèges, mais pas ici. Chacun se laisse impressionner par quelque chose, qu’on le veuille ou non, mais ce qui impressionne ici n’est pas l’argent. Ni la famille – encore qu’il vaille mieux être le fils d’un ecclésiastique que d’une vedette pop. Je crois que ce qui compte surtout ; c’est l’intelligence – l’intelligence, l’allure et l’esprit. Ici, on aime les gens qui font rire. Or Ronald était moins intelligent qu’il ne le pensait, et il ne faisait rire personne. On le trouvait ennuyeux, et lorsqu’il s’en est rendu compte, il est devenu plus ennuyeux encore. De tout cela, je n’ai rien dit à la police. À quoi bon ? Il était mort. Oh, et je crois aussi qu’il était un peu indiscret, qu’il aimait fouiner, poser des questions. De moi, il n’a jamais tiré grand-chose. Mais certains soirs, il passait au cottage et s’asseyait pour bavarder pendant que je tricotais. On n’aime guère voir les étudiants rendre visite au personnel sans y avoir été invités. Le père Sebastian tient à ce que nous ayons notre vie à nous. Mais le voir ne me dérangeait pas. Je me rends compte à présent qu’il devait se sentir seul. Sinon, que serait-il venu faire chez moi ? Et puis, je pensais à Charlie. Personne ne trouvait Charlie ennuyeux, tout le monde l’appréciait, mais j’aime à croire que, s’il s’était senti seul et avait éprouvé le besoin de parler, il aurait pu trouver quelqu’un comme moi pour l’accueillir.

Quand la police est arrivée, on m’a demandé pourquoi j’étais allée à sa recherche sur la plage. Ce n’était pas ce que j’avais fait, bien sûr. Environ deux fois par semaine, je vais me promener seule après déjeuner, et ce jour-là, quand je me suis mise en route, je ne savais même pas que Ronald avait disparu. Si je l’avais su, d’ailleurs, je ne l’aurais pas cherché sur la plage. C’est difficile d’imaginer ce qui peut arriver sur un rivage désert. Il n’y a guère de risque à moins qu’on ne se mette à grimper sur les brise-lames ou qu’on s’approche trop dès falaises, et des écriteaux mettent en garde contre ces deux dangers. Dès leur arrivée, les étudiants sont prévenus qu’il vaut mieux éviter de se baigner seul et de marcher trop près des falaises, parce qu’elles sont instables.

À l’époque de Miss Arbuthnot, il était possible de descendre sur la plage depuis la maison, mais l’avancée de la mer a tout changéIl faut maintenant parcourir plus de sept cents mètres au sud du collège avant d’atteindre le seul endroit où, la falaise étant assez basse et solide, une douzaine de marches branlantes et une main courante ont pu être installées. Au-delà se trouve l’étang de Ballard, entouré d’arbres et séparé de la mer par un étroit banc de galets. Je vais parfois jusqu’à l’étang, mais ce jour-là j’ai descendu les marches qui conduisent à la mer, et j’ai continué en direction du nord.

Après une nuit de pluie, l’air était vif et frais. Des nuages couraient sur le bleu du ciel, et la marée montait. J’ai contourné un petit monticule et vu la plage déserte étendue devant moi avec ses rangées de galets et la silhouette sombre des brise-lames émergeant de la mer. Et puis à une trentaine de mètres j’ai aperçu une sorte de paquet noir au pied de la falaise. Je m’en suis approchée, et j’ai vu que c’était une soutane et une pèlerine brune, toutes les deux soigneusement pliées. À quelques pas de là, le sable de la falaise avait glissé, formant de gros amas compacts mêlés de touffes d’herbe et de pierres. J’ai tout de suite compris ce qui devait être arrivé. Je crois que j’ai poussé un petit cri, et puis je me suis mise à gratter dans le sable. Je savais qu’un corps devait s’y trouver enterré, mais je ne pouvais pas savoir où. Du sable s’incrustait sous mes ongles et je ne progressais pas, si bien que je me suis mise à donner des coups de pied, comme saisie de fureur, faisant voler du sable qui me retombait dans le visage et les yeux. C’est alors que j’ai remarqué une espèce de pieu à peut-être vingt mètres en direction de la mer. Je suis allée le chercher et je m’en suis servie pour creuser. Quelques minutes plus tard, il a buté sur quelque chose de mou. Après m’être remise à travailler avec les mains, j’ai vu que ce qu’il avait heurté était une paire de fesses dans un pantalon de velours fauve.

Je n’ai pas pu continuer. Mon cœur cognait et je n’avais plus de force. Je sentais obscurément que j’avais humilié celui qui se trouvait là, qu’il y avait quelque chose de ridicule et de presque indécent dans ces deux bosses mises au jour. Je savais qu’il devait être mort et que toute ma hâte avait été vaine. Je n’aurais pas pu le sauver. Et maintenant j’étais incapable de continuer seule à le déterrer. Même si j’en avais eu la force, je n’aurais pas pu. Il fallait que je trouve de l’aide, que j’annonce ce qui était arrivé. Je crois que je savais déjà de qui il s’agissait, mais je me suis soudain souvenu que les pèlerines brunes des étudiants portaient toutes une étiquette avec leur nom. J’ai retourné le col de celle qui était là et j’ai lu.

Je suis revenue sur mes pas, trébuchant sur le sable dur au milieu des galets, et je suis remontée je ne sais comment jusqu’au haut de la falaise. Puis je me suis mise à courir sur le chemin conduisant au collège. À peine cinq cents mètres me séparaient de la maison, mais la distance semblait interminable, et j’avais l’impression de la voir reculer à chaque pas. Mon cœur battait, battait, et j’avais les jambes en coton. Et puis tout à coup j’ai entendu un bruit de moteur. Je me suis retournée, et j’ai vu une voiture qui venait dans ma direction. Je me suis plantée au milieu du chemin en agitant les bras. Quand la voiture a ralenti, j’ai reconnu Mr Gregory.

Je ne sais plus comment je lui ai annoncé la nouvelle, mais je me revois là debout, pleine de sable, les cheveux au vent, gesticulant en direction de la mer. Mr Gregory n’a rien dit ; il a simplement ouvert la portière et m’a fait monter. La chose la plus sensée aurait sans doute été de continuer jusqu’au collège, mais il a fait demi-tour et nous sommes retournés sur la plage. Peut-être ne m’avait-il pas cru et voulait-il voir par lui-même avant d’aller chercher de l’aide ? Quoi qu’il en soit, je ne me souviens plus de notre marche. Je nous revois seulement à côté du corps de Ronald. Toujours sans parler, Mr Gregory s’est agenouillé dans le sable et a commencé à creuser de ses mains. Comme il portait des gants, la chose lui était plus facile. Travaillant tous deux en silence, nous avons dégagé le haut du corps.

Une chemise grise, c’est tout ce que portait Ronald au-dessus de son pantalon de velours. C’était comme déterrer un animal, un chien ou un chat mort. Sous la surface, le sable était humide, et ses cheveux couleur de paille en étaient incrustés. J’ai essayé de l’enlever ; il était glacé et crissait sous mes doigts.

« Ne le touchez pas ! » m’a dit sèchement Mr Gregory. J’ai retiré ma main comme si je m’étais brûlée. « Il vaut mieux le laisser comme on l’a trouvé, m’a-t-il alors expliqué d’un ton calme. Il n’y a plus de doute quant à son identité maintenant. »

Je savais qu’il était mort, mais j’avais le sentiment que nous aurions dû le retourner. J’avais l’idée stupide qu’il aurait fallu tenter le bouche-à-bouche. Je savais que ce n’était pas raisonnable, mais j’avais malgré tout le sentiment qu’il fallait essayer quelque chose. Mais Mr Gregory a enlevé son gant gauche et appuyé deux doigts sur le cou de Ronald. Après quoi il a dit : « Il est mort, évidemment – bien sûr qu’il est mort. On ne peut plus rien pour lui. » Agenouillés de part et d’autre du corps, nous sommes restés silencieux un moment. Nous devions avoir l’air de prier, et si les mots m’étaient venus, j’aurais certainement prononcé une prière. Et tout à coup le soleil est apparu, et la scène a pris un aspect irréel. Nous étions comme dans une photographie en couleurs. Tout était clair et précis. Les grains de sable dans les cheveux de Ronald brillaient comme des points lumineux.

Mr Gregory a dit : « Il faut chercher de l’aide, appeler la police. Ça ne vous ennuie pas d’attendre ici ? Ce ne sera pas long. Si vous préférez, vous pouvez venir avec moi, bien sûr, mais je crois que ce serait mieux si l’un de nous restait près de lui. »

J’ai répondu : « Allez-y. Vous aurez vite fait avec la voiture. Ça ne me fait rien d’attendre. »

Je l’ai regardé s’en aller en direction de l’étang et contourner le monticule avant de disparaître. Une minute plus tard, j’entendais démarrer sa voiture. Je me suis alors écartée du corps pour aller m’installer sur les galets, essayant de me faire une petite place confortable. Mais la pluie de la nuit précédente n’avait pas fini de sécher, et je n’ai pas tardé à sentir l’humidité transpercer mon pantalon de toile. Je suis pourtant restée là, les bras autour des genoux, à regarder la mer.

Et assise là, j’ai pensé à Mike pour la première fois depuis des années. Il s’est tué sur l’A1 dans un accident de moto. Nous étions rentrés de notre lune de miel moins de deux semaines auparavant et nous nous connaissions depuis moins d’un an. Je ne pouvais pas y croire. J’étais bouleversée. Mais ce que j’éprouvais n’était pas du chagrin, même si je le pensais. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris ce qu’était l’affliction. J’étais amoureuse de Mike, mais je ne l’aimais pas vraiment. Pour aimer, il faut avoir vécu ensemble, s’être souciés l’un de l’autre, et nous n’en avions pas eu le temps. Après sa mort, j’ai su que j’étais Margaret Munrœ, veuve, mais en même temps j’avais le sentiment d’être toujours Margaret Parker, célibataire, vingt et un ans, infirmière diplômée depuis peu. Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, ça m’a paru invraisemblable, et quand le bébé est arrivé, il m’a semblé n’avoir aucun rapport avec Mike et notre brève vie en commun, rien à voir avec moiCela n’est venu que plus tard, et peut-être avec d’autant plus de force. Lorsque Charlie est mort, je les ai pleurés tous les deux, mais je ne me rappelle toujours pas clairement le visage de Mike.

J’avais conscience du corps de Ronald derrière moi, mais j’étais contente de ne pas me trouver à côté. Certains de ceux qui veillent les morts prétendent qu’ils sont de bonne compagnie. Avec Ronald, je n’ai pas ressenti cela, seulement une grande tristesse. Et pas pour ce pauvre garçon, ni pour Charlie, pour Mike ou pour moi-même : une tristesse universelle qui semblait imprégner tout ce qui m’entourait, le vent sur ma joue, le ciel où un groupe de nuages paraissait avancer presque volontairement, et la mer elle-même. Malgré moi, j’ai pensé à tous ceux qui avaient vécu et étaient morts sur cette côte et aux ossements qui reposaient à un mille de là dans les grands cimetières sous les vagues. La vie de tous ces gens devait avoir compté, en leur temps, compté pour eux et ceux qui les aimaient ; mais à présent qu’ils étaient morts, c’était comme s’ils n’avaient jamais vécu. Dans cent ans, personne ne se souviendrait de Charlie, de Mike ou de moi. Nos vies n’ont pas plus d’importance qu’un grain de sable. Maintenant, mon esprit était vide, même de tristesse. Regardant la mer, acceptant que, finalement, rien ne compte, rien n’existe que ce que nous pouvons tirer du moment présent, je me suis sentie en paix.

J’imagine que j’étais dans une sorte de transe, car je n’ai pas vu ni entendu les trois personnes qui approchaient avant qu’elles soient tout près de moi. Le père Sebastian et Mr Gregory avançaient côte à côte, le premier bien enveloppé dans sa pèlerine noire, pour se protéger du vent. Tous deux avaient la tête baissée et marchaient d’un pas décidé, comme on va au combat. Le père Martin suivait tant bien que mal, trébuchant parmi les galets. Je me souviens d’avoir pensé que les deux autres auraient bien pu l’attendre.

J’étais embarrassée qu’on me trouve assise. Je me suis donc aussitôt levée, et le père Sebastian m’a demandé : « Ça va, Margaret ? » J’ai répondu que oui, et je me suis tenue à l’écart tandis que les trois hommes s’approchaient du corps.

Le père Sebastian a fait le signe de croix, puis il a commenté : « C’est un désastre. »

Même alors, j’ai trouvé que le mot était curieux, et j’ai compris qu’il ne pensait pas uniquement à Ronald Treeves mais aussi au collège.

Il s’est penché pour poser une main sur la nuque de Ronald, et Mr Gregory a dit d’un ton sec : « Il est mort, voyons. Mieux vaut ne plus toucher au corps. »

Le père Martin se tenait un peu à l’écart, et ses lèvres remuaient. Je pense qu’il priait.

« Gregory, a dit le père Sebastian, retournez au collège et attendez la police, le père Martin et moi nous allons rester ici. Prenez Margaret avec vous. Elle est sous le choc. Conduisez-la chez Mrs Pilbeam, à qui vous raconterez ce qui s’est passé. Mrs Pilbeam lui fera du thé et s’occupera d’elle. Mais qu’elles ne disent rien à personne avant que j’aie informé l’ensemble du collège. Si la police veut parler avec Margaret, qu’elle le fasse. »

C’est drôle, je me souviens d’avoir ressenti un certain agacement en le voyant s’adresser à Mr Gregory presque comme si je n’étais pas là. Et puis je n’avais pas vraiment envie d’aller chez Ruby Pilbeam. Je l’aime bien ; elle sait parfaitement se montrer aimable sans être envahissante ; mais je n’avais qu’une envie : me retrouver chez moi.

Le père Sebastian s’est approché et a posé sa main sur mon épaule en disant : « Vous avez été très courageuse, Margaret, merci. Rentrez avec Mr Gregory maintenant, je passerai vous voir plus tard. Le père Martin et moi allons rester ici avec Ronald. »

C’était la première fois qu’il prononçait son nom.

Dans la voiture, après être resté silencieux un moment, Mr Gregory a remarqué : « Drôle de mort. Je me demande ce qu’en tirera le coroner1… et la police évidemment. »

J’ai dit : « C’est sûrement un accident.

– Un drôle d’accident, vous ne trouvez pas ? »

Comme je ne répondais rien, il a repris : « Ce n’est pas le premier mort que vous voyez, évidemment. Vous avez l’habitude.

– Je suis infirmière, Mr Gregory. »

J’ai repensé alors au premier mort que j’avais vu, il y a bien longtemps, quand j’avais dix-huit ans. Être infirmière était autre chose à l’époque. Nous faisions nous-mêmes la toilette des morts, et en silence, avec le plus grand respect. Avant que nous commencionsl’infirmière en chef venait vers nous et disait une prière. Selon elle, c’était la dernière chose que nous pouvions faire pour nos malades. Mais je n’allais pas parler de ça à Mr Gregory.

Il a dit : « Ce qu’il y a de rassurant quand on voit un mort – n’importe lequel – c’est qu’on se rend compte que, si nous vivons comme des humains, nous mourons comme des animaux. Pour moi, c’est un soulagement. Je n’arrive pas à imaginer pire horreur que la vie éternelle. »

J’ai continué à me taire. Ce n’est pas que je ne l’aime pas : on ne se voit pratiquement jamais. Ruby Pilbeam lui lave son linge et fait son ménage une fois par semaine. C’est un arrangement qu’ils ont. Mais bavarder n’entre pas dans le cadre de notre relation, et je ne me sentais pas d’humeur à commencer.

La voiture a tourné à l’ouest entre les tours jumelles et s’est arrêtée dans la cour. Il a détaché sa ceinture et m’a aidée avec la mienne, en disant : « Je vais vous accompagner chez Mrs Pilbeam. Il se peut qu’elle ne soit pas là. Auquel cas, vous viendrez chez moi. Nous avons tous les deux besoin d’un verre. »

Ruby était chez elle, et j’en ai été bien contente pour finir. Mr Gregory a raconté très brièvement ce qui était arrivé, puis il a dit : « Le père Sebastian et le père Martin sont restés près du corps. La police sera bientôt là. Je vous en prie, ne parlez de rien à personne avant le retour du père Sebastian. Il s’adressera alors à tout le collège. »

Une fois Mr Gregory parti, Ruby m’a bien sûr préparé du thé, ce qui m’a fait grand bien. Tandis qu’elle s’agitait autour de moi, je ne disais rien, mais elle avait l’air de trouver cela parfaitement normal. Elle me traitait comme si j’étais malade. Elle m’a fait prendre place dans un fauteuil devant la cheminée, elle a allumé le chauffage électrique pour le cas où le choc m’aurait donné froid, et elle a fermé les rideaux pour que je puisse « bien me reposer ».

Il a dû s’écouler environ une heure avant que la police arrive, un jeune sergent avec l’accent gallois. Il s’est montré plein d’amabilité et de patience, et j’ai pu répondre calmement à toutes ses questions. En fin de compte, il n’y avait pas grand-chose à raconter. Il m’a demandé si je connaissais bien Ronald, quand je l’avais vu pour la dernière fois, et s’il m’avait paru déprimé. J’ai dit que je l’avais croisé la veille alors qu’il allait chez Mr Gregory, sans doute pour sa leçon de grec. Le trimestre venait de commencer, et je n’avais pas eu d’autres occasions de le voir. J’ai eu l’impression que le sergent – je crois qu’il s’appelait Jones, ou Evans, en tout cas un nom gallois – a regretté de m’avoir demandé si Ronald était déprimé. Il m’a dit de ne pas m’en faire, et après avoir posé le même genre de questions à Ruby, il s’en est allé.

Le père Sebastian a annoncé la nouvelle à l’ensemble du collège à cinq heures, juste avant les vêpres. La plupart des séminaristes avaient déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose de tragique ; les voitures de police et la fourgonnette de la morgue n’avaient pas cherché à se cacher. Je ne suis pas allée à la bibliothèque, si bien que je n’ai pas entendu ce qu’a dit le père Sebastian. À ce moment-là, j’avais vraiment besoin d’être seule. Mais plus tard dans la soirée, Raphael Arbuthnot, le représentant des étudiants, est arrivé chez moi avec un petit pot de saintpaulia bleus de la part de tous les séminaristes en signe de sympathie. Il avait forcément fallu que l’un d’entre eux aille l’acheter à Pakefield ou Lowestoft. Quand Raphael me l’a donné, il s’est penché pour m’embrasser et il a dit : « Je suis désolé pour vous, Margaret. » C’est le genre de choses qu’on dit dans ces occasions-là, mais je n’ai pas eu le sentiment d’entendre une platitude. La phrase sonnait plutôt comme une excuse.

C’est le surlendemain que les cauchemars ont commencé. Je n’avais jamais souffert de cauchemars auparavant, même pas quand j’étais étudiante infirmière et que je faisais connaissance avec la mort. Maintenant, je redoute le moment d’aller me coucher et reste devant la télévision aussi tard que possible. C’est toujours le même rêve qui revient. Ronald Treeves est debout à côté du lit. Il est nu et son corps est couvert de sable mouillé. Ses cheveux en sont pleins et son visage aussi. Seuls ses yeux en sont exempts, et ils me regardent d’un air de reproche, comme pour me demander pourquoi je n’en ai pas fait plus pour le sauver. Je sais que je n’aurais rien pu faire. Je sais qu’il était mort bien avant que je découvre son corps. Pourtant, il reparaît nuit après nuit avec ce même regard accusateur, et tandis qu’il me fixe, du sable mouillé tombe par poignées de son visage ingrat et replet.

Maintenant que j’ai écrit tout cela peut-être me laissera-t-il en paix. Je ne crois pas avoir tendance à fabuler, mais il y a quelque chose de curieux dans cette mort, quelque chose que je devrais me rappeler et qui me nargue de quelque part dans un coin de ma tête. Quelque chose me dit que la mort de Ronald Treeves n’était pas une fin, mais un commencement.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that
• Livres en miroir

PREMIÈRES LIGNE #90 : Un traitre a notre goût, John Le Carré

PREMIÈRES LIGNE #90

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un traitre a notre goût, John Le Carré

7heures du matin sur l’île caribéenne d’Antigua, un certain Peregrine Makepiece, surnommé Perry, athlète amateur complet de haut niveau et récemment encore enseignant de littérature anglaise dans un college réputé de l’université d’Oxford, disputait un match au meilleur des trois sets contre un quinquagénaire russe musclé et chauve, aux yeux marron, au dos raide et au port altier, du nom de Dima. Les événements qui avaient abouti à ce match firent bientôt l’objet d’intenses investigations de la part d’agents britanniques que leur profession ne disposait guère à croire au hasard. Et pourtant, sur ce point, Perry n’avait rien à se reprocher.

La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs.

Pourquoi ?

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle.

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle.

Là encore : pourquoi ?

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

  • La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs. 

Pourquoi ? 

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle. 

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle. 

Là encore : pourquoi ? 

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

Ne voyant aucune réaction sur les visages interdits des étudiants qui le fixaient, il s’était donné la réponse lui-même : jamais, au grand jamais, Orwell n’aurait pu croire cela possible, ou alors il serait descendu dans la rue caillasser des vitrines à tour de bras. 

C’était un sujet dont il avait rebattu les oreilles à Gail, sa petite amie de longue date, alors qu’ils étaient au lit, après un dîner d’anniversaire, dans l’appartement de Primrose Hill qu’elle avait en partie hérité de son père, par ailleurs sans le sou. 

« Je n’aime pas les professeurs et je n’ai pas envie d’en devenir un. Je n’aime pas le monde universitaire et si je ne suis plus jamais obligé de porter une toge à la con, je me sentirai libre », avait-il déclaré à la masse de cheveux châtain clair confortablement nichée sur son épaule. 

Ne recevant d’autre réponse qu’un ronronnement compréhensif, il enchaîna. 

« Ressasser mon laïus sur Byron, Keats et Wordsworth à une bande d’étudiants qui s’en foutent parce que tout ce qui les intéresse, c’est un diplôme, une bonne baise et un paquet de fric ? Je connais, j’ai donné, et ça me gonfle. » 

Puis, montant encore d’un cran : 

« La seule chose, ou presque, qui pourrait vraiment me retenir dans ce pays, c’est une putain de révolution. » 

Sur quoi Gail, jeune avocate dynamique en pleine ascension, dotée d’un physique avantageux et d’un sens de la repartie parfois un peu trop affûté pour son bien et celui de Perry, l’assura qu’aucune révolution ne saurait se faire sans lui. 

Tous deux étaient de facto orphelins. Les parents de Perry avaient incarné les nobles principes de tempérance des socialistes chrétiens, ceux de Gail, tout le contraire. Son père, acteur attendrissant dans sa médiocrité, était mort prématurément d’abus d’alcool, d’une dose quotidienne de soixante cigarettes et d’une passion malavisée pour sa fantasque épouse. Sa mère, actrice elle aussi quoique moins attendrissante, avait quitté la maison quand Gail avait treize ans et, disait-on, vivait d’amour et d’eau fraîche sur la Costa Brava en compagnie d’un assistant caméraman. 

Après avoir pris la grande décision, aussi irrévocable que toutes ses grandes décisions, de tirer sa révérence à la vie universitaire, la réaction instinctive de Perry fut de retrouver ses racines. Le fils unique de Dora et d’Alfred allait reprendre leurs convictions à son compte en redémarrant sa carrière là où eux avaient été obligés d’abandonner la leur. 

Il allait cesser de jouer les intellectuels de haut vol, s’inscrire à une authentique formation de professeur du second degré et, comme eux, décrocher un poste dans l’une des zones les plus défavorisées du pays. 

Il enseignerait les matières au programme, ainsi que tout sport qu’on voudrait bien lui confier, à des enfants qui auraient besoin de lui comme guide pour leur propre épanouissement et non comme tremplin vers la prospérité petite-bourgeoise. 

Mais Gail ne s’inquiéta pas autant de ces projets qu’il l’aurait peut-être voulu. Malgré toute sa détermination à se retrouver au coeur de la vraie vie, il restait chez lui d’autres facettes conflictuelles que Gail avait appris à connaître. 

Certes, il y avait Perry l’étudiant torturé de l’université de Londres, où ils s’étaient rencontrés, qui, à l’instar de T.E. Lawrence, avait fait route vers la France à bicyclette pendant les vacances et pédalé jusqu’à s’écrouler d’épuisement. 

Il y avait aussi Perry l’alpiniste aventureux, incapable de participer à une course ou à un jeu, depuis le rugby à sept jusqu’aux chaises musicales avec les neveux et nièces de Gail à Noël, sans être saisi d’un désir impérieux de gagner. 

Mais il y avait aussi Perry le sybarite refoulé, qui s’offrait d’improbables parenthèses de luxe avant de retourner à sa mansarde. Et c’est ce Perry-là qui se trouvait sur le plus beau court de tennis de la plus belle station balnéaire d’Antigua en pleine crise économique, aux premières heures de cette matinée de mai pour éviter un soleil trop écrasant, avec, de l’autre côté du filet, le Russe Dima, tandis que Gail, capeline souple et robe de plage suffisamment vaporeuse pour ne pas cacher son maillot de bain, avait pris place au milieu d’une curieuse assemblée de spectateurs au regard vide, certains vêtus de noir, qui semblaient avoir collectivement prêté serment de ne pas sourire, de ne pas parler et de ne pas manifester le moindre intérêt pour le match qu’on les obligeait à regarder. 

Gail s’estimait bien heureuse que l’escapade dans les Caraïbes ait été organisée avant que Perry ne prenne sa grande décision sur un coup de tête. Tout avait commencé au plus sombre de novembre, lorsque son père était mort de ce même cancer qui avait emporté sa mère deux ans plus tôt, laissant Perry dans une modeste aisance. Comme il était contre le principe même de l’héritage, il hésita à donner toute sa fortune aux pauvres, mais, après une guerre d’usure menée par Gail, ils s’étaient décidés pour une offre spéciale de vacances tennistiques inoubliables au soleil. 

La date de ce séjour s’avéra on ne peut plus propice, car, tandis qu’approchait leur départ, des décisions encore plus importantes se profilaient devant eux : 

Que devait faire Perry de sa vie, et devaient-ils le faire ensemble ? 

Gail devait-elle abandonner le barreau pour accompagner aveuglément Perry vers l’horizon radieux, ou poursuivre sa propre carrière fulgurante à Londres ? 

Ou bien le temps était-il venu de reconnaître que sa carrière n’était pas plus fulgurante que celle de la plupart des jeunes avocats et donc d’envisager une grossesse, ce que Perry ne cessait de lui répéter ? 

Même si Gail, par provocation ou par sécurité, avait pour habitude de faire la part des choses, nul doute qu’ils se trouvaient alors, ensemble et séparément, à la croisée des chemins et qu’ils devaient mener une vraie réflexion, pour laquelle un séjour à Antigua semblait le cadre idéal. 

Leur vol ayant été retardé, il était minuit passé quand ils arrivèrent à leur hôtel. Ambrose, le majordome omniprésent de la station, les accompagna à leur bungalow. Ils firent la grasse matinée et, lorsqu’ils eurent pris leur petit-déjeuner sur le balcon, il faisait trop chaud pour jouer au tennis. Ils nagèrent le long d’une plage aux trois quarts vide, déjeunèrent seuls près de la piscine, firent l’amour dans la langueur de l’après-midi et se présentèrent à 18 heures à la boutique tenue par le moniteur, reposés, heureux et impatients de jouer. 

Vue de loin, la station se composait d’un simple ensemble de bungalows blancs disséminés le long d’une plage en fer à cheval longue de près de deux kilomètres et recouverte d’un sable fin de carte postale. Les extrémités en étaient marquées par deux promontoires rocheux parsemés de broussailles, entre lesquels couraient un récif de coraux et un cordon de bouées fluorescentes destinées à éloigner les yachts trop curieux. Sur des terrasses en retrait taillées dans le flanc de la colline s’alignaient les courts de tennis de qualité professionnelle. D’étroites marches de pierre qui serpentaient entre des arbustes fleuris menaient à la boutique du moniteur. Une fois entré, on se retrouvait au paradis du tennis, raison pour laquelle Perry et Gail avaient choisi cet endroit. 

Il y avait un court central et cinq autres plus petits. Les balles de compétition étaient conservées dans des réfrigérateurs verts et des coupes d’argent exposées dans des vitrines portaient les noms de champions d’autrefois, parmi lesquels Mark, le moniteur australien empâté. 

« Alors, on tourne autour de quel niveau, si je puis me permettre ? » demanda-t-il avec une courtoisie appuyée, remarquant sans rien dire la qualité des raquettes éprouvées par le combat, les épaisses chaussettes blanches et les bonnes chaussures de tennis usées de Perry, ainsi que le décolleté de Gail. 

Perry et Gail formaient un couple très séduisant, sorti de la prime jeunesse mais encore dans la fleur de l’âge. La nature avait doté Gail de membres longs et bien galbés, de petits seins hauts, d’un corps souple, d’un teint anglais, de beaux cheveux dorés et d’un sourire capable d’illuminer les recoins les plus sombres de la vie. Perry était très anglais dans un autre style, avec son corps dégingandé, désarticulé à première vue, son long cou à la pomme d’Adam saillante, sa démarche gauche, presque vacillante, et ses oreilles décollées. A l’école, on l’avait surnommé la Girafe jusqu’au jour où ceux qui avaient eu l’imprudence de le faire reçurent une bonne leçon. Avec la maturité, il avait acquis (inconsciemment, ce qui n’en était que plus impressionnant) une grâce fragile mais incontestable. Sa tignasse châtain frisée, son large front couvert de taches de rousseur et ses grands yeux derrière ses lunettes lui donnaient un air de perplexité angélique. 

Gail, qui ne lui faisait pas confiance pour se hausser du col et avait toujours une attitude protectrice envers lui, prit sur elle de répondre à la question du moniteur. 

« Perry joue les éliminatoires du Queen’s et, une fois, il a atteint le tableau final, pas vrai ? Tu es même allé jusqu’aux Masters. Et cela après s’être cassé la jambe au ski et n’avoir pas joué pendant six mois, ajouta-t-elle avec fierté. 

– Et vous, madame, oserai-je vous poser la question ? demanda Mark, l’obséquieux moniteur, en insistant un peu trop sur le « madame » au goût de Gail.

– Moi, je suis son faire-valoir, répondit-elle fraîchement.

– N’importe quoi ! » commenta Perry.

L’Australien suçota ses dents, secoua la tête avec incrédulité et feuilleta un carnet mal tenu.

« Eh bien, j’ai un couple qui pourrait vous aller. Ils sont beaucoup trop forts pour mes autres clients, je vous préviens. Enfin, il faut dire que je n’ai pas un choix infini. Vous devriez peut-être faire un petit essai tous les quatre ? »

Ils se retrouvèrent donc opposés à un couple d’Indiens de Bombay en voyage de noces. Le court central était pris, mais le numéro 1 était libre. Bientôt, quelques passants et joueurs venus des autres courts les regardèrent s’échauffer : balles lentes frappées depuis la ligne de fond de court et renvoyées mollement, passing-shots que personne n’essayait de rattraper, smashes au filet qu’on laissait passer. Perry et Gail gagnèrent le tirage au sort, Perry laissa Gail servir en premier, mais elle commit deux doubles fautes et ils perdirent leur engagement. La jeune mariée indienne prit le relais et la partie se poursuivit tranquillement. 

C’est lorsque Perry fut au service que la qualité de son jeu éclata au grand jour. Il avait une première balle haute et puissante contre laquelle il n’y avait pas grand-chose à faire quand elle ne sortait pas. Résultat : quatre services gagnants d’affilée. La foule grossit, les joueurs étaient jeunes et beaux, les ramasseurs de balles se découvraient une énergie nouvelle. Vers la fin du premier set, Mark le moniteur passa jeter un coup d’oeil l’air de rien, assista à trois jeux, puis, avec un froncement de sourcils pensif, retourna à sa boutique. 

Après un long deuxième set, le score était d’une manche partout. Le troisième et dernier set arriva à 4-3 en faveur de Perry et Gail. Mais alors que Gail avait tendance à retenir ses coups, Perry, lui, donnait toute sa mesure et le match se termina sans que le couple indien remporte un autre jeu. 

La foule se dispersa. Les quatre joueurs restèrent pour échanger des compliments, prendre rendez-vous pour la revanche et peut-être boire un verre au bar ce soir ? Avec plaisir. Les Indiens partirent, laissant Perry et Gail récupérer leurs raquettes et leurs pulls. 

C’est alors que le moniteur australien revint avec un homme musclé, très droit, au torse énorme, complètement chauve, qui portait une Rolex en or incrustée de diamants et un pantalon de survêtement gris retenu à la taille par un cordon noué.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

• Au baz’art des mots • Light & Smell • Les livres de Rose • Lady Butterfly & Co • Le monde enchanté de mes lectures • Cœur d’encre • Les tribulations de Coco • La Voleuse de Marque-pages • Vie quotidienne de Flaure • Ladiescolocblog • Selene raconte • La Pomme qui rougit • La Booktillaise • Les lectures d’Emy • Aliehobbies • Rattus Bibliotecus • Ma petite médiathèque • Prête-moi ta plume • L’écume des mots• Chat’Pitre • Pousse de ginkgo • Ju lit les mots• Songe d’une Walkyrie • Mille rêves en moi• L’univers de Poupette • Le parfum des mots • Chat’Pitre • Les lectures de Laurine • Lecture et Voyage • Eleberri • Les lectures de Nae • Tales of Something • CLAIRE STORIES 1, 2, 3 ! • Read For Dreaming • À vos crimes

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that
• Livres en miroir

%d blogueurs aiment cette page :