PREMIÈRES LIGNE #100 : La viande des chiens, le sang des loups de Misha Halden

PREMIÈRES LIGNE #100

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La viande des chiens, le sang des loups, Misha Halden

Ma toute petite Jeanne,

Cette lettre, je ne te l’enverrai pas. Il y a des mots que l’on écrit pour soi, parce que, vois-tu, on s’y plaint trop ; on y parle de choses de grandes personnes, et on inquiète ceux, celui, celle qu’on voudrait tant rassurer.

Tes yeux sont encore fermés devant le monde, ma Jeannette, et je ne veux pas que la crasse dans laquelle je piétine se répande sous tes paupières.

Quelle couleur auront tes yeux, ma minuscule fille, mon œuf à éclore ? Le vert d’algue de ceux de ta mère, peut-être, quand nous étions sous l’ombre mangée des arbres. Pas celle des tranchées, je l’espère. Que moi, je porte cette couleur-là pour que jamais tu n’aies à la voir.

Il y a la guerre, c’est comme ça. Elle arrive comme l’hiver, et on tente de se tenir chaud en attendant un meilleur printemps. On ne peut rien faire d’autre que se serrer dans ses propres bras, serrer à son cou un lainage qui porte encore la marque de la mère ou de la femme qui l’a tricoté ; nerveuse aux points trop serrés, tête dans la lune aux points oubliés, soigneuse au doigté de presque machine. L’idée de toi, vois-tu, Jeannette, est mon tricot pour me garder du froid. Ta mère est une forte femme, à la chair vive ; elle te tricote sans défaut, chaude et souple. Et même si tu as des défauts, ma toute petite, je me crèverai les yeux plutôt que de les voir.

Mais cette lettre, je ne te l’enverrai pas. Et pourtant c’est à toi, résolument à toi, que je l’écris. Ce papier qui craque sous mes doigts, il t’appartient, comme l’homme qui s’y penche. Ces mots-là seront secrets, entre nous, pourtant, sans que tu les saches. Ce père qui n’en est pas encore un, il t’écrit des mots qu’il ne veut pas que tu lises.

Ma fille,

Tu grandis. Je le sais, je le sens. Dans l’odeur du vent, qui porte un peu de toi, de ton parfum, de tes pollens. Tu es une fleur, de celles qui poussent dans les champs qu’on soigne ; il faut bien que tu aies du pollen, alors.

Tu sais, je pose ma main sur le flanc de la tranchée, ici, et quand la terre est chaude, quand elle tremble encore d’un nouveau coup de canon, je ferme les yeux et j’imagine que c’est le ventre de ta mère que je tiens là, mouvant et tendre comme le cou des chevaux. Tu les toucheras, les chevaux de la maison, ceux des voisins ; même si je ne suis pas là pour le faire, les grandes personnes te porteront vers leurs crins, ils te poseront sur leurs larges dos farineux de la poussière des blés. Tu sentiras leur souffle, énorme et vif, quand ils te respirent. C’est comme cela qu’ils te connaissent, il faudra te laisser faire, et puis tu verras ; un jour, quand personne ne te regardera, toi aussi tu les sentiras, ces grandes bêtes, et ils ont chacun leur odeur, épanouie par la sueur du travail. Avec de la chance, Jeanne, tu ne verras jamais ceux d’ici. Ils les peignent en jaune, sais-tu. Ou encore ils les recouvrent d’un tissu sale. Un jaune de pisse de vieux chien, quand leurs reins ne font plus rien que de la boue. Ils les peignent couleur de terre déchirée, pour les camoufler aux Allemands. Les chevaux ont honte de ce maquillage. Nous, nous qui sommes arrivés en sabots à la gare, nous à qui il a fallu montrer comment nouer les lacets, nous qui n’étions pas vêtus en messieurs, nous les voyons ; la tristesse de leurs yeux, le souffle qui se fait trop docile, qui demande presque pardon. Ils se savent laids, et le cœur se serre, quand on a vu les chevaux des jours de fête, lustrés, heureux, fiers de porter leur harnachement, ciré aux veillées. Même le bois qu’on leur fait porter pour les travaux leur va mieux que ces draps volés à des mouroirs en ruine. Ces chevaux du pays, qui portaient nos enfants ; ici, ils meurent dans la terre déjà tout vêtus de leurs linceuls.

Ma Jeannette,

Le froid est terrible. À la maison, il y a un feu, des bêtes, de la laine où enfouir ses mains une fois qu’on rentre des champs. C’est l’espoir du chaud qui tient notre viande vaillante. Ici, on reste à la pluie, on reste au brouillard. Même la terre pleure de ce trop-plein d’eau. Et une part de cette eau est faite de notre propre urine, Jeannette. Ce qui rend fou, plus que les balles, plus que l’Allemand, plus que les ordres ou la saleté, c’est de ne pas avoir un coin sec ; d’être trempé comme une guigne sans même un mouchoir où étancher sa morve. On dort dans sa flaque, on pleure dans sa flaque, on meurt dans sa flaque. Les rats s’y noient, quand ils sont si pleins de tissu rongé et de viande de cadavre qu’ils sont trop lourds pour surnager.

J’allais dire que j’ai le souvenir de toi pour m’attendrir le cœur, mais je n’ai pas de souvenir de toi, en vérité ; à part celui des arbres, des fourrés sauvages où ta mère et moi mangions les mûres avant que d’aller y piquer nos chairs. Ces mots, on ne les avoue jamais aux enfants ; il n’y a pas que des amours qui durent, des pensées profondes comme l’eau d’hiver. Il y a des appels du ventre, et une fièvre dans les yeux. Ta mère et moi, c’était cela ; une envie de quelque chose en l’autre, qu’on ne saurait nommer. Toucher ce qu’on ne peut pas toucher chez nous autres, petits hommes sous le grand ciel. L’amour se construit et s’apprend à deux, il grandit comme une moisson, et c’est autant de travail ; même aux jours de froid, il faut planter tes mains en terre, parce que la grande maison chaude à venir te tient heureux. L’amour n’est pas sale, il ne doit pas être crainte, et si tu ne seras jamais une enfant qui porte mon nom, tu seras toujours une enfant qui porte ma joie. Ce sont ces souvenirs-là qui me soutiennent, parce qu’ils sont promesse ; et Dieu sait que le monde en fait peu qu’il sait tenir. Cela aussi, il faut le taire.

Ma petite demoiselle,

Je n’ai jamais aimé l’école, tu sais ; les livres, oui, presque autant que toi, mais pas les pupitres qui allaient par-dessous. J’ai eu de la chance ; le maître avait compris que c’était l’ordre, les genoux serrés et la coiffure toute faite qui me prenaient à la gorge et me rendaient méchant comme un chat qu’on étrangle. Alors il me laissait venir, le soir, quand le poêle brûlait ses dernières braises. Il me laissait m’asseoir au pied de l’estrade qui sentait le bois et la poussière, et il me glissait une feuille qui portait les mots de grands auteurs. Il y avait une poésie féroce dans leurs mots ; une passion fébrile dans le long tracé de cette encre pourtant calme. Je me souviens d’un poème, un père qui s’en allait dans la lande pour voir sa fille, et quand il arrivait chez elle, il n’y avait que du houx et une pierre tombale. Il me faisait peur, ce poème, une peur glacée qui me tordait le ventre. J’avais peur pour toi alors que je n’aurais pas encore su te faire. Lis, ma Jeannette. Il te faudra lire. Il y a des pluies d’acier dans le monde, et ton papa respire tout en dessous. Avec les livres, ma toute petite fille, les morts te parlent. Si une goutte de fer me touche, peut-être qu’ils sauront te parler de ton père comme ce poète savait me parler de toi.

Ma Jeannette,

J’ai peur de mourir sans t’avoir élevée. L’intérieur des corps, ma chérie. On tuait le cochon, à la maison, et tu le verras. On l’ouvrait en deux, encore frissonnant de sa terreur, et l’intérieur était noir et épais, une boue qui sentait le cuivre. Et pourtant c’était propre et net, à côté des morceaux d’homme qu’on reçoit ici. J’ai vu un bras arraché. Il était pâle et nu, parfait si on n’en voyait pas l’épaule. Et tout, dedans, était cassé au point qu’il semblait en chiffons. Il était si mou qu’il est tombé devant moi, presque sur mes pieds, et qu’il n’a pas fait plus de bruit qu’un flocon. Je vois cela, je m’y salis les yeux et les pensées, et je cherche ce que j’ai à te dire de vrai, de juste ; je n’aurai pas les soirées à te gronder pour manger la soupe sans donner ton pain aux chiens, ni les doigts tachés de ton encre renversée pour les devoirs. Je ne te verrai pas réfléchir au moment de tuer ton premier lapin, faire le choix de la viande ou de la vie. Je n’aurai que quelques mots, portés par le même vent que tes pollens. Je pensais aimer ta mère, mais c’était du feu, je l’ai compris avec toi. L’amour, ma Jeannette, est enfant de pauvre ; on ne le voit pas dans les défilés, il porte un surcot gris, comme les petits meuniers. Il ne change rien de bien visible, pourtant il transforme le monde et on ne s’en rend pas même compte. On ne peut pas mettre l’amour derrière une vitrine, alors on y met d’autres choses que l’on veut vendre, et on appelle cela de l’amour ; mais ce ne sont que des colliers pour chiens perdus. C’est en sachant que tu serais là, bientôt, que j’ai compris. L’amour n’est pas une passion, il est matinée calme, encore dans son brouillard ; quand on ouvre la porte de la chèvrerie et que la chaleur est là, invisible et touffue pourtant, et que ce froid se gorge de l’odeur des chèvres, de leur vie, de leurs yeux noirs. C’est ce mélange-là ; le froid du matin et le chaud de la vie qui gagnent tout, sans rien enflammer. Les flammes tuent, et les étables sont douces. Je crois que tout l’important est ici, dans les yeux noirs des chèvres. Il n’y a rien de beau dans des flammes et des bras arrachés.

Ma Jeannette,

J’ai peur. J’ai peur de ne jamais te connaître. Et pourtant, je sais que tu soignerais tout ce que je vois ici.

Ma Jeannette,

J’ai la tête cassée. Ils nous font boire. Un ratafia ignoble, qu’on ne prendrait même pas pour frotter les fromages. On s’y brouille la vue, on s’y gèle les dents. La gencive s’y froisse, remonte, on claque de la langue en faisant le fort, en disant qu’il n’est pas bien costaud. Nous sommes tous ridicules et menteurs, et nous le savons. Nos chaussures sont pleines d’eau, nos pieds pourrissent. Grosse chair de noyés, blanche, épaissie, les orteils larges comme des prunes sauvages. On perd des morceaux de soi, ici. Il n’y a pas de mots. Ceux qui rentreront ne pourront pas en parler. Même les poètes ne peuvent pas le faire. Ils mentent, comme nous, ils écrivent sur des choses qui ont des noms, et même la pierre tombale au-dessus de son propre enfant en a un. La guerre, celle qu’on vit, et pas celle qu’on ramène chez soi en faisant le beau, elle n’en a pas. Elle est silence. Elle est silence de cadavre. C’est le vent dans les herbes. C’est la pluie dans la tranchée. Parfois, quelqu’un hurle. On dirait le cri des lapins quand on va les tuer.

Ma Jeannette,

Ma toute petite Jeannette, mon minuscule espoir. J’ai été blessé. Peu, mais bien. On a dit que j’étais un héros, j’ai voulu dire non, et puis j’ai compris que c’était comme pour le ratafia ; il fallait faire le fort, pas pour soi mais pour les autres. Alors oui, j’ai dit que j’étais un héros, et ils ont souri. En vérité, ma Jeannette, le sergent était tombé, son pied avait glissé dans la boue, et je me suis baissé, à peine, pour lui tendre mon bras. C’était hors de la tranchée. Une balle allemande a cogné dans le coin de ma mâchoire. Elle devait être perdue, cette balle, elle devait flâner, parce qu’elle n’a rien cassé. Ouvert la chair, ça oui, jusqu’au blanc de l’os. J’ai pissé le sang, j’en avais jusque sur le ventre et, trois jours après, il y en avait encore dans les poils sous mon bras. J’ai dû saigner de soulagement ; une digue qui a cédé, du sang à la place des larmes. À la guerre, ma Jeannette, une fois blessé, c’est l’infirmerie, et si la blessure est grave, ou bien si on a aidé son sergent à se relever, on peut rentrer chez soi, parfois. Alors voilà ; je rentre. Nous allons faire connaissance, et je ne t’apprendrai rien des tranchées, et tu m’apprendras tout du silence du cœur quand il n’a plus rien à craindre.

Je suis dans le train. C’est la dernière lettre que je t’écris. Je ne sais pas vraiment quoi te dire. Les mots manquent. Je ne suis pas le seul soldat ; ni le seul à porter un pansement. Le wagon est plein, et deux personnes sur trois ont une gaze blanche quelque part. Celui-ci, il lui manque la main. Il est saoul, il agite son moignon. Je pense que je n’ai jamais vu personne de plus heureux que lui. Certains dorment, ils doivent encore être dans le sommeil de leurs médicaments. On les a portés ici, posés sur leur siège. Ils se sont effondrés les uns sur les autres. On dirait des quilles. Il y a des femmes, aussi, peu. Des paysannes qui reviennent de quelque part, surtout. Deux dames de la ville ; une, vraiment très jeune. Celle-là est tout habillée en brun, une couleur de terre grasse qui ne demande qu’à faire pousser. Blonde, un blond d’étain, très gris. Tout à l’heure, les hommes ont chanté, et il faut bien leur pardonner, après la terreur et les éclairs de nos nuits ; c’étaient des chansons que les dames ne devraient jamais entendre. La toute jeune a fait celle qui n’entend pas, elle avait l’air de s’en moquer, mais elle a fini par avoir la mine de quelqu’un qui sent une mauvaise odeur. Elle s’est retournée, ma Jeannette, et c’est moi qu’elle a regardé. Elle a fouillé le wagon des yeux, et puis c’est moi qu’elle a choisi de voir. Mais moi, je ne chantais pas. Elle avait de la haine dans les yeux, et pourtant j’étais le seul à n’avoir rien dit.

— C’est tout ?

— Oui.

— Rien d’autre ?

— Non. Pas de papiers sur lui. Les lettres ne sont adressées à personne. Elles n’ont même pas d’enveloppe.

— Rien que « Jeannette » et « la maison ». Quelque chose avec le train ? Son billet, qu’on sache au moins d’où il est parti, où il allait ?

— Pas de billet non plus. Il portait ses vêtements civils. Aucun moyen de connaître son matricule.

— Il ne dit toujours rien ?

— Les docteurs essayent depuis hier de le faire parler, mais je doute qu’ils y arrivent. Il bave sur son menton, il ne réagit même pas aux voix. À peine à la soupe ; il s’est mis à baver un peu plus. C’est tout.

— Bon.

— Comme vous dites.

— On ne va pas lancer une enquête pour retrouver la petite bâtarde d’un paysan. Il faudrait retourner toute la France à coups de fourche, et il en sortirait des milliers.

— Son œil saigne toujours un peu. Les docteurs disent que c’est par là qu’il a reçu le coup de stylet, ou d’épingle. Dans l’orbite, sous le globe, en remontant par…

— Les détails, pas avec moi.

— Bien sûr. Excusez-moi.

— Bon. Je vais demander les papiers pour le faire interner. Il aura au moins un toit. Ce ne sera pas le premier qui rentrera de la guerre sans jamais revoir sa maison.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Voyages de K
• Prête-moi ta plume
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that
• Livres en miroir
• 4e de couverture

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

Un petit mot à ajouter, un commentaire à me laisser !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :