PREMIÈRES LIGNE #106 : Le silence de la ville blanche, Eva Garcia Saenz de Urturi

PREMIÈRES LIGNE #106

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le silence de la ville blanche, Eva Garcia Saenz de Urturi

Prologue

Vitoria, août 2016

Les caméras de télévision se mirent à harceler mes amis sans relâche. Les journalistes avaient besoin d’un scoop, et ils étaient persuadés qu’ils pourraient le leur fournir. Lorsque la nouvelle se répandit que le tueur m’avait tiré dessus, ils ne les lâchèrent plus d’une semelle : dès lors, aucun d’entre eux ne connut le repos.

Toute la journée, les reporters faisaient le pied de grue devant chez eux. Idem l’après-midi, quand ils se retrouvaient chez Saburdi, rue Dato, pour partager des pinchos en silence. De fait, personne n’avait envie de parler, et encore moins en présence des journalistes.

— Désolé pour ce qui est arrivé à l’inspecteur Ayala. Comptez-vous aller au rassemblement, ce soir ? demanda l’un d’entre eux en agitant sous leur nez un journal où la nouvelle, avec ma photo, occupait presque toute la une. Le grand type brun qui tentait, sans succès, d’échapper à l’objectif des photographes, c’était moi, quelques jours avant l’agression.

Mes amies baissèrent la tête, mes amis tournèrent le dos à la caméra.

— On est sous le choc, lâcha finalement Jota.

Peut-être crut-elle que cela suffirait pour qu’ils leur fichent la paix, mais les journalistes remarquèrent alors la présence de Germán, mon frère, que son mètre vingt, dû à son nanisme, rendait impossible à ignorer. Il s’échappa vers les toilettes.

— C’est le frère, suivez-le !

Germán se retourna avant de leur claquer la porte au nez, séquence qui tourna en boucle sur toutes les chaînes le soir même.

— Allez vous faire foutre, dit-il seulement, sans indignation ni colère, simplement épuisé.

Je sais qu’en ville, tout le monde était consterné parce que j’avais pris une balle dans la tête. Si, à cet instant, j’avais été capable de penser, ce qui m’était physiquement impossible, j’aurais sans doute été bouleversé.

Un policier n’envisage jamais de clore une affaire en étant la dernière victime du tueur en série qu’il pourchasse, mais, en matière de mauvaises surprises, la vie sait parfois se montrer particulièrement inventive.

Et… non, je n’en suis pas sorti indemne. Comme je l’ai dit, j’ai pris une balle dans la cervelle. Mais peut-être devrais-je donner plus de détails sur ce qu’on a d’abord appelé « le double meurtre du Dolmen », et qui s’est finalement transformé en un massacre méticuleusement programmé, au fil des ans, par un esprit au QI bien supérieur à celui de tous ceux qui ont tenté de l’arrêter. Quand celui qui se met à tuer à la chaîne est un putain de génie, il n’y a plus qu’à prier pour ne pas tirer le mauvais numéro.

1

La Vieille Cathédrale

24 juillet, dimanche

Je dégustais le meilleur pincho de tortilla du monde – omelette légèrement baveuse et pommes de terre à point – quand j’ai reçu l’appel qui a changé ma vie. Pour le pire, je précise.

C’était la veille de la Saint-Jacques, et comme tous les jeunes gens de Vitoria, je me préparais à fêter le Jour de la Blouse1, annonçant les festivités du début du mois d’août. Le restaurant était bondé et bruyant, et quand je sentis mon portable vibrer dans la poche de ma chemise, tout près du cœur, je dus me résoudre à abandonner mon assiette pour sortir.

— Estíbaliz ? Qu’est-ce qui se passe ?

Mon équipière n’était pas du genre à me déranger pendant mes congés, et encore moins ce jour-là, où toute la ville était en ébullition.

Le vacarme de la fanfare, suivie d’une foule de fêtards bondissant et chantant, m’empêcha d’abord d’entendre ce qu’Estíbaliz essayait de me dire.

— Unai, il faut que tu viennes à la Vieille Cathédrale.

Le ton de sa voix, cette nuance à la fois désemparée et pressante, n’était pas habituel non plus chez cette fille qui avait plus de nerfs que moi – et ce n’est pas peu dire.

Je compris aussitôt qu’il était arrivé quelque chose de grave.

Je tentai de m’éloigner du raffut qui enveloppait la ville et dirigeai machinalement mes pas vers le parc de la Florida.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, essayant d’éliminer la dernière gorgée de rioja que je n’aurais pas dû boire.

— Tu ne vas pas le croire, c’est exactement comme il y a vingt ans.

— De quoi tu parles, Esti ?

— Des archéologues qui restaurent la cathédrale ont découvert deux corps nus dans la crypte. Un garçon et une fille, les mains posées sur les joues l’un de l’autre. Ça te rappelle quelque chose ? Viens tout de suite, Unai.

Elle raccrocha.

Ce n’est pas possible, pensai-je.

Ce n’est pas possible.

Les derniers mots d’Esti résonnant dans ma tête, et sans même prendre congé de mes amis, je me dirigeai vers la place de la Virgen Blanca. Je dépassai la porte de mon immeuble et montai jusqu’à la Correría, l’une des rues les plus anciennes de la ville médiévale. Elle était bondée, comme tout le centre-ville. Il me fallut plus d’un quart d’heure pour atteindre la place de la Burullería, à l’arrière de la cathédrale, où j’étais censé retrouver Estíbaliz.

La place se nommait ainsi car elle accueillait au XVe siècle le marché des burulleros, les « tisserands », qui firent de la ville un passage obligé sur les routes commerciales de la Péninsule. J’avançai sur le sol pavé, sous le regard préoccupé de la statue d’un Ken Follett qui semblait anticiper la sinistre trame qui se tissait déjà autour de nous.

Estíbaliz Ruiz de Gauna, inspectrice comme moi à la criminelle, m’attendait, pendue au téléphone, arpentant la place de long en large tel un lézard. Les cheveux roux au carré, elle affichait un petit mètre soixante qui avait bien failli lui interdire l’entrée dans la police – moyennant quoi Vitoria y aurait perdu l’une de ses enquêtrices les plus brillantes et les plus têtues.

L’un comme l’autre étions sacrément doués pour résoudre des affaires, un peu moins pour suivre les règles. Après quelques avertissements pour indiscipline, nous avions appris à nous couvrir. Quant à suivre les règles, eh bien… on y travaillait.

On y travaillait.

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